MALADIES CHRONIQUES DE LA HANCHE
(Exposition et démonstration faite» à la Société de chirurgie de Paris. — Séance du 18 août 1858.)
Messieurs,
Je me propose de yous entretenir de la coxalgie, d'exposer les méthodes de diagnostic que j'emploie dans cette maladie, et de discuter la question de savoir quelles sont, parmi les difformités qui l'accompagnent, celles qui sont primitives et auxquelles l'art doit directement remédier, et celles qui sont secondaires et qui ne réclament aucune action spéciale.
Ces préliminaires établis, j'exposerai la méthode du redressement immédiat de la hanche et je soumettrai à votre examen les appareils qui me servent à fixer le bassin pendant l'opération et à maintenir la rectitude du membre inférieur dans la suite du traitement.
Ces sujets se rapprochent par quelques points de ceux que j'ai traités lundi dernier à l'Académie
des sciences. Mais tandis qu'à l'Institut, j'ai envisagé le redressement immédiat dans ses rapports avec toutes les articulations des membres, je ne l'étudierai ici que dans ses applications à la coxalgie; cela me permettra d'aborder plusieurs questions d'anatomie pathologique et de diagnostic, et d'entrer dans des développements plus étendus et plus précis.
Diagnostic.
A de rares exceptions près, le fémur ne conserve jamais sa rectitude dans les coxalgies : presque toujours il se fléchit, s'incline en dedans ou en dehors et se tourne dans l'une ou l'autre de ces directions.
Parmi ces attitudes variées, il y en a deux principales : l'une, où la flexion se combine avec l'inclinaison et la rotation en dehors ; l'autre, où l'inclinaison et la rotation en dedans sont associées à la flexion.
La première produit l'allongement apparent du membre ; la seconde fait croire à son raccourcissement.
Dans toutes les deux, le fémur et le bassin ont contracté entre eux une fixité de rapports plus ou moins solides. Cette fixité est essentielle; si elle
n'existait pas, on n'observerait entre les membres aucune inégalité de longueur.
Pour bien faire juger de ces dispositions, que, du reste, j'ai signalées dans tous mes écrits sur les maladies articulaires (1), j'ai apporté deux bassins sur chacun desquels un fémur a été fixé avec une vis et un écrou. D'un côté, cette sorte d'ankylose artificielle a été produite dans la position d'oii résulte l'allongement apparent ; de l'autre, dans celle qui produit le raccourcissement.
Je prends la première de ces pièces, et je soutiens le bassin de chaque côté dans l'attitude d'un homme debout, le fémur dont l'articulation est mobile restant suspendu verticalement. A première vue, vous jugez de la direction du fémur ankylosé, qui se porte en avant et en dehors. Vous voyez que cet os est fléchi à 45 degrés, et qu'il est incliné et tourné en dehors de 25 degrés environ.
Si je place le même bassin sur la table dans l'attitude d'un homme couché, vous saisissez avec la même évidence tous les éléments de la difformité.
Mais qu'au lieu de montrer cette pièce dans la position oii toutes les parties symétriques du bassin occupent le même plan, je saisisse le fémur enroidi et le maintienne verticalement, je produis l'abaissement de l'iléum avec lequel il est uni, et les rap-
(1) Traité des Maladies des Articulations. Paris, 1843, l. Il, p. 2b'3 et suiv.
ports de ces deux os, quoique identiques, deviennent difficiles à discerner. Vous n'êtes plus frappés que de l'allongement du membre ankylosé. Cet allongement vous apparaît comme le phénomène essentiel, et vous conduit à négliger, avec tous les auteurs classiques, la flexion, l'abduction et la rotation en dehors, qui vous semblaient, il n'y a qu'un instant, si manifestes et si importantes.
Vous pouvez faire les mêmes remarques sur ce fémur et ce bassin réunis entre eux par une ankylosé naturelle, dont la soudure est opérée dans la flexion combinée avec l'inclinaison et la rotation en dehors.
Si, pour ma démonstration, je ne me suis pas contenté de cette dernière pièce, c'est qu'elle se compose seulement d'un os des iles et d'une partie du fémur, et qu'elle ne permet pas de juger aussi bien que la pièce artificielle mais complète, de la direction du bassin et des rapports de longueur du menibre sain et du membre malade.
Des ankyloses oii le fémur est soudé dans l'abduction, je passe à celles oii il est fléchi, incliné et tourné en dedans.
J'en fais passer également sous vos yeux de deux espèces : les unes où la soudure est artificielle ; les autres oii elle est naturelle.
Sur ces deux ordres de pièces vous pouvez voir que, dans la station debout ou dans le décubitus
dorsal, lorsque toutes les parties symétriques du bassin sont sur le même plan et que le fémur sain est dans la rectitude, soit verticale, soit horizontale, rien n'est plus facile que de reconnaître l'existence simultanée de l'adduction et de la rotation en dedans du fémur malade, dont la direction est toute différente de celle de son congénère.
Au contraire, ces changements de direction sont obscurs lorsque les deux fémurs, qu'ils soient verticaux ou dans la position horizontale, se dirigent dans le même sens.
Il résulte de ces démonstrations, que les méthodes ordinaires de diagnostic, qui consistent à observer la hanche pendant que les deux cuisses sont parallèles, c'est-à-dire, dans la situation où les malades se placent naturellement, ne permettent pas d'apprécier les rapports du membre affecté avec le bassin. Si, au contraire, le tronc et le membre sain sont dans une parfaite rectitude, on saisit avec autant d'évidence que de précision l'attitude nouvelle des parties altérées.
Pour faire apprécier aussi bien que je le peux ici cette méthode d'observation, je fais passer sous vos yeux cinq dessins placés en regard les uns des autres.
A première vue, vous pourriez croire que ces dessins ont été faits d'après cinq modèles différents : il n'en est rien. Toutes ces figures représentent
une seule et même malade, mais dans des attitudes différentes.
Dans les unes, le sujet est dans la situation qu'il prenait naturellement au lit ou lorsqu'il s'appuyait sur ses béquilles; les éléments de la contorsion de tout le corps sont impossibles à discerner.
Dans les autres, il est yu couché ou debout, le tronc et le membre sain ayant une parfaite rectitude.
C'est seulement dans ces derniers dessins que se montrent la flexion à angle droit de la cuisse malade, et son inclinaison en dedans assez prononcée pour qu'elle croise la partie moyenne de la cuisse saine. Les attitudes qu'ils représentent sont donc les seules qui permettent de reconnaître le véritable état des choses.