‹ Nouvelles notes intimes d'un émigréChapitre 19 sur 34 · P. ET M. DE L · texte numérisé non relu

P. ET M. DE L

Voici d'abord un acrostiche sur le nom de Bourbon-Condé :

Battre ses ennemis, épargner les vaincus; Oublier les alTronts, en tout se montrer sage; Unir tous les talents à toutes les vertus, Régner sur tous les cœurs, tel est son apanage. Bourbon est un héros que les dieux immortels Ont donné pour modèle au reste des mortels; Nature, en le formant, sourit à son ouvrage.

Couronné de lauriers, dont la main de la gloire Orne son front altier aux champs de la victoire; Né du sang de nos rois; au faîte des grandeurs Des Français égarés il oublie les erreurs, Et de leurs exploits seuls conserve la mémoire.

Vcici maintenant un couplet galant composé en l'honneur de M"^^ de M., la vivandière dont il est parlé plus haut (page 86 ) :

De quelles fleurs, en ce beau jour, Orner le front de Joséphine?

L'œillet, la rose et l'églantine Sont inconnus en ce séjour.

Je ne puis tresser de couronne Dans ces champs féconds en guerriers; On n'y trouve que des lauriers.

Et c'est Condé qui les moissonne.

Le chevalier attribue ce bout-rimé au vicomte de Ségur, qui était alors à la cour de Russie :

De l'univers Catherine est... l'amour;

Aux champs de Mars, malheur à qui s'y... frotte;

La renommée est son premier... tambour,

Et la postérité sera son garde... note.

Une assez longue pièce d'alexandrins a la prétention de raconter en termes burlesques la marche pénible des émigrés après leur victoire d'Ober-Kamback (13 août 1796). Chaque homme est surtout préoccupé de découvrir un gîte et un repas. M. de Palaiseau et son ami M. du Bourgblanc finissent par dénicher une oie et la font rôtir. Survient l'auteur des vers, qui sollicite une place à leur table en s'adressant à M. de Palaiseau :

Il dit : par quel hasard, mortel chéri des dieux, Avez-vous pu trouver ce plat délicieux?- Depuis trois jours, hélas ! je cherche une volaille. Mais mon triste destin ne m'offrit rien qui vaille. Comptez-vous manger seul un morceau si friand?

— Nous sommes trois, dit-il, moi, l'oie et du Bourg blanc.

— Quoi? vous n'êtes que deux ! Oh ! logeons donc ensemble. Palaiseau se retourne : « Eh bien ! Que vous en semble? » Dit-il à du Bourg blanc qui tout bas répondit :

— On est assez de deux avec notre appétit.

Dans le même genre, un couplet au sujet d'une fausse alerte qui avait déterminé une courte panique. M. de la Ville- Huhn, aide de camp du prince de Condé, est censé s'adresser au arénéral :

APPENDICE t>85

Ah monseigneur ! Ah monseigneur !

Tout est ici dans la rumeur:

Tous vos chasseurs sont massacrés, Tous les chefs sont déconcertés, Solémy a le bras cassé, Et moi le c tout écorché.

Certain abbé D... admirait la Henriade de Voltaire, mais n'en jugeait pas certains passages suffisamment orthodoxes. 11 avait donc entrepris de corriger ce poème au point de vue de la foi. Quelqu'un le félicite de cette originale entreprise et date son compliment de 1793.

Abbé, dans vos écrits, toujours pleins de raison, On voit briller l'esprit de la religion; Relevez les erreurs de l'indiscret Voltaire. De l'incrédulité corrigez le champion; Pour châtier ses vers, ce n'est pas peu d'affaire, Et ce mérite-là vaut celui de les faire.

A Dusseldorf, les émigrés se donnaient rendez-vous au café Lambert pour y lire les gazettes et s'entretenir des nouvelles du jour. De là une satire des nouvellistes dont la fin, que nous reproduisons, dénote un certain esprit d'observation.

On rentre; un fait régner un peu plus de silence,

Et la gazette alors se lit à haute voix.

Des nouvelles du jour chacun se fait un choix;

A des revers fâcheux, beaucoup ne peuvent croire,

On laisse les revers aux gens dits d'humeur noire;

Et les autres, aimant l'amplification.

Font d'abord dans Paris tuer la Convention;

Mettent Louis dix-sept sur son malheureux trône, Sur son auguste front replacent la couronne; Et se quittant, frappés de cette illusion, En attendent déjà la confirmation.

Aussitôt de Lambert la liqueur achetée Lui fait bénir, tout bas, cette folle pensée; Et chacun, à l'envi, lui laisse son argent, Croyant en retrouver en France apparemment.

Nous aurions désiré donner une autre satire sur r « hôpital condéen », parce qu'elle démontre la bonne humeur inaltérable des émigrés, qui ne les abandonnait pas même dans ce lieu de souffrances. Mais le morceau présente deux inconvénients graves : il est trop long et quelques vers en sont inachevés. On jugera des autres par ces courts extraits :

A droite on aperçoit, cuuvert d'une guenille,

L^n hussard réformé, n'ayant d'autre chagrin

Que de ne pouvoir plus, du soir jusqu'au matin,

Sabrer les ennemis et vider la rouquille...

A gauche est un Breton, de la haute Bretagne,

Peu touché des beautés que produit l'Allemagne;

Amoureux de lui-même, un miroir à la main.

Se tâtant le menton, admirant son beau teint.

Le jour n'est employé qu'à faire sa toilette,

Et la nuit le surprend qu'elle est encor mal faite...

Il ne me reste plus qu'à peindre deux Normands,...

L'un, un vrai Céladon, discrètement soupire.

Il chante ses tourments; son amoureux délire

Suffit pour le charmer et pour le rendre heureux...

L'autre, un Roger Bontemps, vit heureux et tranquille,

Et n'a d'autres désirs, dans son modeste asile,

Que de voir ses amis et de les embrasser...

Des quatre pièces suivantes, les première, troisième €t quatrième sont incontestablement du chevalier de Lamase. Comme elles appartiennent à deux genres différents, elles suffiront à fixer la critique sur ses aptitudes poétiques, et nous espérons qu'on voudra bien ne se point montrer trop sévère. Nous les donnons donc presque intégralement :

A mes parents, le 1'"' janvier 1796.

Où sont ces temps heureux

Où c'était notre usage

De vous offrir l'hommage

De nos plus tendres vœux,

Lorsque dans sa carrière,

L'astre de la lumière,

Entrant dans le Cerceau,

Commençait l'an nouveau?

D'une tendresse pure.

Rien n'arrêtait l'essor...

Votre bonheur aussi

Faisait ma jouissance.

Qui nous eût dit qu'ainsi

Nous gémirions ici,

Exilés de la France?

Mais aujourd'hui, sans patrie et sans bien, La vie est une triste chaîne.

Pour nous qui sommes dans la peine, Le nouvel an ne renouvelle rien.

Chaque naissante aurore éclaire. De plus en plus, notre misère, En ramenant le souvenir Des maux qui nous font tant souffrir.

Dans un état si peu prospère.

Que pourrais-je donc vous offrir?

Mon cœur?... ah ! vraiment ce n'est guère ! Mais il est tendre et sans détours.

Acceptez-en l'offre sincère...

Quelle que soit la destinée Que le sort nous réservera, Quelque contraire qu'il sera, Si l'infortune est obstinée, Mon cœur au moins vous restera, Mon amour vous consolera.

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