‹ Nouvelles nouvelles (volume 2)Chapitre 15 sur 26 · UNE SOCIÉTÉ DE TEMPERANCE · texte numérisé non relu

UNE SOCIÉTÉ DE TEMPERANCE

faut de pièces de cent sous pour représenter cent francs. Nous sommes entourés de cette folie, et cela ne nous gène point : nous vivons sans nous en apercevoir.

Quelquefois cette fOlie, qui se promène à Tair libre, est une folie grave ; de loin on la prendrait pour la raison : celle-là est d'origine anglaise. Nos voisins les insulaires ne font rien comme les autres hommes: Quand ils sont sages, on les prendrait pour des insensés; quand ils sont fous, on les croirait sages. Les Anglais ont perfectionné la folie : ils Vont divisée en sections et subdivisée à Tinfini. Ils ont des lackistesy qui passent leur vie au bord des lacs, pour méditer sur l'âme et prendre des rhumatismes; ils ont les touristes, qui rendent des visites en gants jaunes à toutes les ruines et à tous les lézards de Tltalie, en pleurant sur la décadence des empires et du thé vert; ils ont des clubistes, qui bâtissent des palais avec de belles colonnes de Pœstum, où ils passent leurs jours et leurs nuits à compter les lettres du Morning-Chroràcle, pendant que de belles et blondes épouses bâillent à toutes les vitres de Regent-street et de Pall-Mall. Que n'ont-ils pas encore?... Chaque jour une nouvelle secte surgit et meurt. Celle que je viens de voir à Liverpool, et qui est de fraîche date, mérite un rapport particulier que j'adresse à M. Esquirol : c'est la Société de Tempérance.

Depuis quelques jours je voyais passer sur les trottoirs de Church -Street un homme-affiche dont le pas était mélancolique et le maintien voûté d'ennui. On lui avait donné un demi-schelling pour promener dans Liverpool un placard que personne ne lisait, excepté moi. Je le lisais toujours, je l'apprenais par cœur! Aussi, dès que le porteur reconnaissant m'apercevait, il s'arrêtait pour me donner toute facilité de lecture. Sa station d'habitude était au coin de Tarlton-street.

Wi UNE SOCIÉTÉ

Je ne veux pas donner ici le contenu de cet immense placard; je dirai seulement qu'il annonçait en titre le troisième anniversaire et le festival de la Société de totale abstinence de Liverpool. Je croyais^que la Société, pour donner signe de vie à Tunivers, se contentait de célébrer à peu de frais, avec une affiche portative, son glorieux anniversaire : je me trompais. L'anniversaire fut célébré par une procession, un meeting, une foule de discours intempérants et deux banquets.

Un matin, à onze beures, le 18 juillet, je crois, je fus attiré vers Duke-street par un grand fracas de musique militaire. J'aime la musique anglaise à la folie. Chaque exécutant joue avec une indépendance qui fait mon bonheur ; il travaille pour lui et s'inquiète peu de ses voisins. Un orchestre anglais se compose d'une multitude de solo qui n'ont pas cette monotonie d'ensemble qu'on veut bien admirer à l'Opéra et aux Italiens. ÂJU fait, un artiste anglais n'a pas abdiqué ses droits de citoyen en prenant une clarinette et un cor; il est libre de jouer à sa fantaisie et de secx)uer le despotisme d'un chef d'orchestre : toute tyrannie lui est intolérable. Un orchestre chez eux est comme une chambre d'harmonie représentative, où chaque membre conserve ses franchises et dépose ce qu'il lui plaît dans l'urne des notes. — Certes , cette liberté symphonique a souvent des inconvénients assez graves pour les auditeurs; mais les auditeurs sont libres aussi de ne pas écouter.

Lorsqu'un opéra français est joué chez eux, on reconnaît presque toujours les airs aux paroles : c'est suffisant.

La bande d'harmonie qui descendait de Duke-street à Liverpool, le 18 juillet, et qui fixa mon attention, jouait un air au fond duquel, après de mûres réflexions, je crus

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