D£ TEMPÉRANCE
découvrir le jeu, le vin, les belles de Robert te Diable. Ce chœur, exécuté en place publique par quarante musiciens, gnidait les pas de la procession de. la Société de tempérance.
Je comptai trois cents sociétaires, les enfants compris. La procession était divisée par classes. En tête marchaient les gens comme il faut. Ceux-là portaient des habits noirs, des gilets jaunes à boutons dorés et des cravates blanches laborieusement attachées. Ils tenaient à la main un long cierge de bois blanc'très-effilé par le haut. Au centre marchait la partie plébéienne : elle était composée de marins et d'ouvriers. Les enfants fermaient la marche. Tous portaient au cou, en sautoir, un large ruban blanc sur lequel ces mots étaient brodés: Total abstinence Society. La procession se jalonnait, d'une grande quantité de drapeaux ou bannières de toutes formes et de toutes couleurs. La première bannière donnait l'adresse de la Société ; elle annonçait aux passants que la tempérance logeait Jordanstreet, à Liverpool. — Sur la seconde bannière, un peintre avait essayé de dessiner une étoile avec beaucoup de rayons jaunes, surmontée de cette inscription : The Star ofAbsti* nence (l'Étoile de l'Abstinence). Des drapeaux insignifiants venaient ensuite. 11 y en avait d'éhortoes , et ceux qui les arboraient sur le flanc droit avaient la figure décomposée par la sueur. La bannière palladium de la Société s'avançait, entourée d'une espèce de bataillon sacré, armé de longs glaives de bois, bordés de papier blanc. L'étoffe de ce palladium est bleue ; un peintre anonyme et complètement étranger à la peinture a retracé sur l'étoffe la pensée secrète de la Société; c'est un symbole en hiéroglyphes; la devise court dans un ruban ; deux mots simples : ï)omestic comfort. A gauche est une forme jaune, représentant, je crois, un homme en habit bleu. Cette chose tient
âU iUlfË SOCIÉTÉ
un petit drapeau où brille ce mot : Solnieiy. Â droite est une autre forme rouge qui pourrait bien avoir été une femme dans Tintention primitive de Fauteur. Cet objet vague porte une banderole avec ce mot significatif : honesltf. I/homme et la femme ont été d'ailleurs suffisamment indiqués* par ces attributs respectifs de leur sexe, sans qu'il ait été obligatoire pour le peintre de dessiner des figures humaines avec un luxe inutile de fidélité anatomique.
Il faut de la tempérance dans tout. Malheureux les peuples dont les artistes peignent un homme et une femme d'après nature! Voyez!... Ou en sont les Grecs pour avoir fait leurs Âpollons et leurs Vénus?... Les armoiries de la Société sont peintes au milieu toujours par les mêmes procédés -, elles sont divisées en quatre tableaux. Le premier veut représenter un laboureur doré qui ensemence un champ également doré. Le second est rempli par une corne d'abondance versant des trésors. U y a une phrase qui explique cette figure; aussi je n'ai pas hésité d'en donner le^sens. Le troisième tableau représente une campagne heureuse avec des épis. Le quatrième, une ruche d'or sans abeilles : le peintre a reculé devant les abeilles. C'est le peintre lui-même qui porte cette bannière. — Personne, au reste, ne peut lui disputer cet honneur. Je le félicitai sur son talent, et le priai de me permettre de prendre une copie de son ouvrage. Il me remercia avec une grande modestie, et m'envoya, le soir, sa bannière dans un fourreau de popeline. J'ai eu le bonheur de la posséder une nuit. Cet artiste se nomme Withead; il est brasseur.
Deux guéridons bleus terminaient la marche. On y lisait, dans des couronnes de houblon, ces deux devises : May god prosper total abstinence ; sobriety brings peace
DE TEMPERANCE. Ub
anddamesticcomfort.\}ne cinquantaine d'enfants, vêtus de bleu , entouraient ces deux guéridons et mangeaient des tartines au beurre pour se former de bonne heure à la sobriété.
Je me mêlai à la procession comme un sociétaire, et je la suivis. Elle monta la rue escarpée du Ranelagh, elle longea Lime-street et descendit à Clayton-square, où on fit une station. La, je m'attendais à un meeting en plein air. Les porte-drapeaux essuyèrent leurs fronts; les musiciens mireiit leurs instruments sous le bras, et les sociétaires regardèrent aux croisées du square, pour voir s'ils faisaient sensation. Personne ne prenait garde à eux ; les croisées ne daignèrent pas se hisser : il n'y avait que moi de spectateur. La musique reçut ordre de jouer; ils firent un fracas horrible, mais sans idée arrêtée d'exécuter un air plutôt qu'un autre; chaque musicien improvisa sa partie; c'était à briser les vitres, mais les vitres anglaises sont à l'épreuve de tout. Ces câs de symphonie dévorante sont prévus. L'orchestre, poussé à bout, ralentit sa verve; insensiblement les musiciens s'arrêtèrent ; deux ou trois tinrent bon quelque temps encore, comme pour faire rougir leurs confrères d'avoir défectionné. La grosse caisse fut héroïque, elle ne cessa qu'après tous, mais percée à jour par un véritable suicide instrumental. La station dura une heure sur Cl ay ton-square. Un des chefs tempérants fit servir des rafraîchissements^ de l'aie simple, du soda-waier et du gingen-beer aux musiciens. La procession elle-même, prenant excuse de la chaleur du jour, se servit ensuite, et consomma silencieusement quelques centaines de pintes A'halfnaf et de porto. Après, on se remit en marche; les musiciens chancelaient.
On se dirigea vers Jordan-street, quartier général de la Société. Chemin faisant, on avait fait quelques recrues; le< but de la procession était de ralliera la bannière de la tem-
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pérance tous les passants qui, frappés de réelai de cette pompe publique, se laisseraient entraîner à un culte si séduisant. Le président disait au vice-président : cr Ça va bien! très-bien! c'est beau! c'est très-beau! c'est bon! c'est trèsbon ! » Le vice-président faisait écho. Les autres sociétaires marchaient à l'aventure, et d*un air indifférent à tout; les marins riaient sous cape, et les enfants jouaient avec les franges des guéridons.
Nous entrâmes dans la grande salle du meeting à Jordan-street. Au même instant, défilait une procession tory d'un meeting électoral; celle-là marchait au son de trois musiques ; où prennent-ils tant de musiciens, les Anglais? II n'y en a pas un seul chez eux. Cette triple bande d'harmonie entraînait mille électeurs vers Adelphi. Vingt bannières flottaient sur cette colonne conservatrice; elles criaient en lettres d'or, sur un fond d'étoffe rouge : Church and queeni — Houra for the queen and for the people! — Queen and people l Elles emportaient dans leurs plis soyeux des bibles et des couronnes peintes, et donnaient un peu de fraîcheur à tous ces fronts inondés de la sueur du fanatisme politique et du mois de juillet. Oh! avec quel dédain d'amère philosophie les sociétaires de la tempérance regardèrent ce club ambulant! et avec quel orgueil ils élevèrent leurs bannières du star, du domesticcomfort, et des couronnes de houblon, au*dessus des dtapeaux tories ! Le président secoua la tête d'un air de compassion, comtne un sage revenu des erreurs du monde, et qui déplore les folies qui passent sous ses yeux. La procession tory n'honora pas d'un seul regard la Société de tempérance, et ses trois musiques firent trembler Jordanstreet jusque dans ses veines de gaz.
L'heure du mystère était soiinée ; le meeting de la tempérance fut ouvert par une explosion d'orchestre.