LE MOm
— Oui, répondit-il, ces vers sont de moi.
— Et à quelle belle dame les as-tu adressés? dit Raymond.
Ici le page éprouva des frissons sur la langue ; il connaissait la férocité de Raymond. 11 trembla, non pour lui. mais pour sa noble maîtresse ; il essaya de composer des mots, il ne rendit que des sons rauques et inarticulés.
Une voix de tonnerre répéta l'écrasante interrogation :
— A quelle belle dame les as-tu adressés?
— Grande sainte Marthe, dit Gabestaing au fond du cœur, inspirez-moi !
— Veux-tu répondre? s'écria Raymond en secouant avec brutalité le bras convulsif du pagQ.
— Eh bien , répondit Gabestaing, les yeux baissés, j'ai fait ces vers pour madame Agnès de Tarascon, votre bellesœur.
Sainte Marthe avait exaucé Gabestaing. Madame Agnès n'était pas en pouvoir de mari : ces vers ne la compromettaient que faiblement.
Raymond respira, comme un homme qui échappe à un péril de mort. Pourtant il voulut, poursuivre l'affaire et mettre sa conscience de mari tout à fait en repos.
— A madame Agnès! dit-il.
Le page affirme d'un signe de tête.
— Eh bien , suis-moi au château de Tarascon ; je veux montrer tes vers, devant toi, à ma belle-sœur.
Le page retomba en convulsion. t
Raymond, ayant renouvelé son ordre par un signe brusque, sortit de son oratoire et descendit dans la cour, suivi de Gabestaing. Ils montèrent à cheval et galopèrent jusqu'au Rhône. Le page fut tenté de se précipiter dans le fleuve, mais la pensée de Marguerite le retint,
— Elle est mono si jo meurs, se dil-il ; ayons le courage de vivre pour la sauver.
Le seigneur et le page montaient Tescalier du château de Tarascon, et ils étaient vivement émus tous deux. On les introduisit aussitôt dans l'appartement de madame Agnès. La noble demoiselle travaillait à une tapisserie représentant la procession de la Tarnsque. Elle se leva devant son beau-frère : elle était aussi belle que sa sœur.
— Madame, dit Raymond, savez-vous à qui ces vers sont adressés? reconnaissez-vous cette main ?
Madame Agnès regarda Raymond, regarda le page, prit les vers et les lut avec lenteur, pour se donner le temps de réfléchir. A la dérobée, elle lançait un coup d'oeil sur Cabestaing, dont la contenance était digne de pitié.
Oh ! il faut tomber à genoux devant rintolligence sublime des femmes! Mettez un homme, un diplomate, à la place de madame Agnès, et tout sera perdu. La noble demoiselle de Tarascon reçut d'en haut la soudaine illumination qui ne manque jamais à son sexe ; elle se tourna vers Gabestaing, lui lança un regard habilement composé de reproche, et lui dit en secouant la tète :
— Ah ! Gabestaing, les amants du temps de madame Béatrix étaient plus discrets que ceux de notre temps !
Gabestaing se jeta aux pieds de madame Agnès, en criant : « Pardon! » Le sire Raymond était le seul de cette scène qui se méprenait sur la nature du pardon sollicité.
Raymond fut au comble de la joie ; il demanda une copie des vers, promit le secret, et ramena Gabestaing au manoir, en lui promettant de l'envoyer en Palestine pour le marier, à son retour, avec madame Agnès.
Hélas! la noble dame de Tarascon habitait un pays ou les passions éclatent au cœur à T improviste, et avec une
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violence qu^aucune prière à sainte Marthe ne peut comprimer; elle avait vu Cabestaing si beau dans Tëclat de ses larmes et le délire de son désespoir, qu'elle conçut pour lui, sur Vheure même, un amour effréné. La jeune fille ne recula pas même devant Tidée de se faire la rivale de sa sœur Marguerite; elle foula sa tapisserie ^ux pieds, apprit par cœur les vers du page, et écrivit avec un diamant le nom adoré sur tous les vitraux du castel.
Cabestaing gardait fièrement sa foi à madame Marguerite; mais la reconnaissance le poussait quelquefois, et trop souvent même, sous les murs du château de Tarascon. il faisait des visites de politesse à la belle Agnès, et lui improvisait de petits madrigaux pleins de respect et de dévouement. Agnès prenait les mains du page dans les siennes par pure amitié, lui parlait de la Palestine, lui demandait quelles couleurs il adopterait à son premier tournoi ; ensuite elle lui servait des dattes et des limons sucrés sur un plateau d'argent.
Les absences de Cabestaing furent remarquées au château du sire de Roussillon. Un soir, à souper, madame Marguerite laissa tomber nonchalamment quelques paroles h ce sujet.
-^ Ah ! dit Raymond en riant et d'une voix mjstérieuse, notre beau page veut entrer dans la famille; il a stiivi mes conseils.
Marguerite ne comprit pas ces paroles, mais elle pâlit.
Se rassurant un peu, elle demanda l'explication de celte phrase mystérieuse.
— Elle n'est plus mystérieuse pour nous, dit Raymond : Cabestaing veut épouser madame Agnès, votre sœur.
— Cabestaing est l'amant de ma sœur ! dit Marguerite.
— Vous êtes la seule à l'ignorer, répondit l'époux. Marguerite ne demanda plus rien; mais à sa première
entrevue avec Cabestaing, elle lui ordonna de faire une cJianson eontre madame Agnès, qui serait en même temps une hymne d'amour adressée à Marguerite. Le timide Cabestaing obéit, et donna sa poésie à double face à madame Agnès.
Marguerite, décidée à mourir, fit remettre cette pièce de vers au sire de Roussillon.
Le mari outragé résolut de tirer une horrible vengeance (le Tâffront reçu. Il appela Cabestaing, le conduisit dans lin lieu écarté et Tassassina. Il lui coupa la tête, lui arracha le cœur, et déposa ces horribles trophées dans son car^ vaïoL Après cette expédition, il rentra au château, et donna le cœur au cuisinier, en lui recommandant de Tapprêter comme un morceau de venaison.
Au repas, le dialogue suivant, que j'extrais textuellement de la longue chronique, s'établit entre la dame et Tépoux:
— Madame, savez-vous de quelle viande vous venez de faire si bonne chère?
— Je n'en sais rien, sinon qu'elle m'a paru exquise.
— Vraiment, je le crois volontiers ; aussi est-ce bien cliose que vous avez le plus chérie, et c'était raison que vous aimassiez mort ce que vous aimâtes vivant.
— Que voulez-vous dire? s'écria la dame Marguerite. Alors Haymond, ouvrant son carvaîol, en tira la télé
sanglante de Cabestaing.
Marguerite, à cet affreux spectacle, perdit la vue et rouïe, lo veser et tan%ir ; puis, reprenant ses sens, elle s'écria :
— Oui, je l'ai trouvé tellement délicieux, ce mets, que je n'en mangerai jamais d'autre : à bon droit m'^ivez rendu ce qui fut toujours mien.
Et elle s'élança par la croisée sur le pavé de la cour.
Le récit de ce terrible événement mit la contrée en émoi. Les parents de Marguerite et de Cabestaing se liguèrent contre Raymond. Alphonse, roi d'Aragon, parut luimême sur les terres du chevalier assassin ; on s'empara de sa personne, on incendia son château, et les dépouilles mortelles du page et de sa dame furent ensevelies dans la même tombe.
Dubelloye s'est emparé de cette chronique provençale, et en a composé sa Gabrielle de Vergy. Rendons au Midi ce qui est au Midi, et au Nord ce qui est au Nord.
Devant la rade de Toulon, et sur le versant occidental de cette crête de montagnes qui lie le pic de Coudon aux gorges d'Ollioules, on rencontre à chaque plateau les plus charmantes maisons de campagne qui soient en Provence: elles ont toutes le même point de vue, la mer, la rade, bs vaisseaux, c'est-à-dire le tableau le plus riant et le plus varié. Dans les soirées de la belle saison, les* familles se rassemblent sur les terrasses de c^s petites villas, et se dédommagent de la chaleur accablante du jour par la fraîcheur qui monte de la mer aux approches de la nuit.
Les premières étoiles de la veillée de la Saint- Jean 183... venaient de se lever sur la crête grise et nue de Coudon, lorsque dans le silence de la campagne un coup de canon retentit et s'éteignit d'échos en échos de la col-» Une de Lamalgue dans les profondeurs du val d'Ollioules. Un mouvement électrique de terreur courut avec les échos
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et troubla |p veillées de la plus courte et de la plus belle des nuits d'été.
Partout, sur les terrasses, où causaient les jeunes femmes et les jeunes gens, on entendait ce cri :
« C'est un galérien évadé ! »
Il semble alors que chaque famille isolée va voir tomber au milieu d'elle quelque tigre à face humaine échappé de la ménagerie de l'arsenal de Toulon.
Si quelque observateur avait pu suivre au vol cette longue traînée d'effroi, qui courut de visage en visage à travers les veillées de la Saint-Jean, il aurait remarqué avec surprise la sérénité d'une seule famille, assise sous une treille, entre la rade et k montagne de Six-Fours. Cette sécurité de quelques personnes au milieu de la terreur générale était pourtant facile à expliquer.
Depuis quelques jours, madame de Hellan et sa fille Anna étaient arrivées de Ne^-York à Toulon pour terminer une importante affaire de famille, et elles avaient loué une jolie maison de campagne à peu de distance de la mer et du grand chemin. Un vieux domestique et deux femmes de chambre créoles étaient assis sur la terrasse avec les deux dames, lorsque le coup de canon retentit. Personne ne pouvant donner à ces étrangères l'explication de ce signal d'alarme, elles le regardèrent comme un accident fort naturel dans une ville de guerre, et elles n'interrompirent pas même leur conversation.
L'aveugle hasard, ouT pour mieux dire, l'intelligent conducteur de la fatalité poussa le galérien évadé dans la direction de ia campagne habitée par madame de Hellan. C'était un bomi. j qui a laissé^un nom illustre dans le pandœmonium du c me; c'était le fameux Cardan, flétri et condamné pour bigamie compliquée de faux. Il avait mis deux mois à scier l'anneau de fer qui le liait à son cama-
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rade; et un jour que celui-<*.i dormait au so||îi. dans le chantier du Mourillon, Cardan rompit le dernier fil de l'anneau, et s'évada. Le camarade, après un très-court sommeil escroqué à la vigilance du garde, se vit seul et se blottit dans une caverne de poutres et de planches, pour s'évader à son tour au moment propice; mais on le découvrit le lendemain. Ce ne fut qu'à la nuit close que Ton s'aperçut de la fuite de Cardan.
Ce célèbre forçat était alors âgé de trente ans, il en avait passé quatre au bagne. Sa taille haute et bien prise, ses manières distinguées, sa figure pâle et fière, annonçaient un criminel de bonne compagnie, avant que la veste rouge qui nivelle tous les rangs eût caché l'homme comme il faut sous l'enveloppe du galérien. Cette nuit-là, Cardan ne portait que le pantalon de coutil : il avait jeté sa veste aux orties ; agile et vigoureux, ses bonds ressemblaient plutôt au vol d'un oiseau ou aux élans de la panthère qu'à la marche précipitée de l'homme. Arrivé sous les grands arbres de la maison de madame de Mellan, il jugea le terrain avec cet instinct subtil que la nature donne à Têtre fauve ; et, grimpant comme un mandrille le long d'un pieu renversé sur la façade de derrière, il entra dans les appartements du premier étage ; et, cinq minutes écoulées, il avait tout visité, tout vu dans les ténèbres, comme s'il se fût éclairé à la flamme de ses che veux rouges ou de ses yeux.
Si celte espèce d'hommes appliquait au bien les facultés puissantes qu'elle applique au mal, le genre humain serait bientôt régénéré.
Cardan trouva quelques piles d'écus dans un secrétaire, et il les serra dans les premières feuilles de papier qu'il sentit grincer sous sa main. 11 se contenta de cette petite somme, suffisante pour les besoins urgents, et d'un
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bond il sauilde la croisie dans la terre labaurée du jardin.
Aux premières lueurs de Taube, il avait atteint le pic volcanique d'Ëvenos, qui mêle sa lave éteinte aux nuages. Là, il acheta la défroque d'un berger et quelques moutons, et, par des sentiers de chèvre, il descendit, le bâton à la main, dans la plaine du Bausset.
Sachant qu'une grande route mène toujours à une grande ville, Cardan suivit ce blanc et long ruban qui serpente de la chapelle de Sainte-Ânne à la plaine de Guges; et, chemin faisant, il saluait les gendarmes qui conduisaient les réfractaires, les marins en congé, les soldats arrivant d'Afrique, les saltimbanques, et les orgues de Barbarie, tout ce curieux personnel de piétons qui peuple la route de Toulon à Marseille.
H entra, protégé par la nuit, a Marseille, après aAoir abandonné ses moutons, et prit une chambre modeste dans la rue du Baignoir, où on loge ù pied et à cheval, mais surtout à pied .
En déroulant ses écus à la lueur d'une chandelle, il découvrit que les enveloppes étaient deux lettres, et il se mit à les lire par désœuvrement. Cette lecture, commencée avec insouciance, contracta bientôt les muscles de la face de Cardan et leur donna une expression singulière. 11 se leva, le front penché, les yeux fixes, le poing serré, comme un bandit habitué à tous les crimes, et qui découvre, par subite inspiration, le moyen d'en commettre un nouveau. Les scélérats ont aussi leurs illuminations soudaines, et dans leur cerveau toujours en activité un plan infernal éclate tout armé de ses noirceurs et de ses pièges victorieux.
Ces deux lettres étaient fort longues; Tune était datée de rîle Bourbon, l'autre du cap de Bonne-Espérance. Elles rempliraient ici trop d'espace ; il nous suffira (\c les
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analyser en peu de mots, et de les réduire à leur plus simple expression. Ce résumé sera courP.
Madame de Mellan, veuve depuis dix-huit mois, avait quitté New-York, où elle avait perdu son mari, et rentrait en Europe après vingt ans d'absence. Le désir de revoir son pays n'était pour rien dans ce voyage. M. de Metlan, né en Bretagne, était redevable de sa grande fortune à son noble ami M. de Kerbriant, gentilhomme ruiné par la révolution, et non indemnisé. M. de Kerbriant avait un fils unique nommé Albert; ce jeune homme, n'ayant rien à espérer dans l'héritage d'une famille pauvre, s'était voué de bonne heure à la profession de marin; mais il n'avait pas malheureusement cette santé robuste c\ue demande le service de la mer. M. de Mellan, à son lit de mort, fit une disposition suprême qui réglait le mariage de sa fille avec le fils de son bienfaiteur à des conditions si généreuses, qu'elles acquittaient noblement la dette de la reconnaissance. La veuve, madame de Mellan, se soumit aveuglément aux dernières volontés de son mari ; elle entama une correspondance avec Albert de Kerbriant, et ne trouva dans ce jeune homme qu*un empressement bien naturel à remplir la clause testamentaire du père d'Anna. Il fut donc convenu que les deux familles se réuniraient à Toulon vers le mois de juillet, époque à laquelle Albert de Kerbriant arriverait de Pondichéry sur un vaisseau de l'État, et que le mariage du jeune officier et d'Anna serait célébré sans retard. Madame de Mellan et sa fille étaient arrivées les premières à ce rendez-vous donné à travers l'Océan.
Un petit billet attaché à l'une de ses lettres annonçait la mort de M. de Kerbriant. Ce billet n'était pas de la main de son fils Albert, et il portait le timbre de Nantes.
Cardan conçut alors, après une longue méditation, une
(le ces idées extravagantes que le seul génie du mal peut faire réussir à Taide d'infernales combinaisons. D'abord, il ne quitta pas subitement son costume indigent, de peur qu'une trop prompte métamorphose ne le compromît aux yeux de l'aubergiste ; il se transforma pièce à pièce, achetant et revêtant en détail sa nouvelle toilette ; puis il se logea dans une hôtellerie plus distinguée, ayant eu soin de déguiser non-seulement la couleur de ses cheveux et de son teint, mais encore sa taille, sa démarche et sa voix. Sûr de dépister les limiers de la police, il se mit en quête de trouver un ami digne de lui, dans un de ces repaires d'eau-de-vie et de tabac que les grandes villes recèlent honteusement, à l'ombre des plus hideux quartiers.
Lavater et Gall sont deux enfants auprès d'un forçat évadé de Toulon. Celui-ci est doué, pour reconnaître un de ses pairs, d'un sixième sens, qui est l'odorat du crime. Cardan remarqua, dans un antre alcoolique du vieux Marseille, un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, d'une figure pâle et nerveuse, avec des yeux d'un vert mat, ayant dans la nonchalance de son maintien tous les symptômes de l'horreur du travail, et dans son regard les reflets des mauvaises passions. Le costume de cet être annonçait, sous son délabrement, une certaine aisance que la paresse dévasta; chaque pièce de ses vêtements avait joué un rôle aux potences d*un tailleur en renom, à une date oubliée parle journal des Modes. Mais ce qui, surtout, trahissait une misère fétide et une paresse incurable* c'était une de ces cravates fondues en charpie grasse, et
Dont la ganse impuissante Dissimule si mal une chemise absente»
Pardon si je me cite moi-mêmô pour compléter ce signa^ lement»
CARDAN LE BIGAM£. lU
Cardan se lia bientôt, par la sympathie de quelques petits verres A^eaU'de-mort, avec cet homme ; et il ne tarda pas à reconnaître dans ce nouvel ami une de ces organisations indolentes même pour le crime, et qui ne peuvent se rendre coupables que par Tinfluenee extérieure d'un pouvoir dominateur. Cependant Thabile galérien employa plusieurs jours à sonder cet homme avant de Télever à la dignité d'un complice; et lorsqu'il crut devoir arriver à la confidence, après quelques largesses d'écus de cinq francs, il lui dévoila ses plans. Dès ce moment, Tun de ces deux misérables fut un esclave aveugle, et l'autre un maître souverain.
Pour mener l'entreprise à bien, H manquait à Cardan une somme d'argent plus forte que celle qu'il avait volée dans le secrétaire de madame de Mellan, et qui d'ailleurs était presque épuisée. Cet obstacle fut bientôt vaincu. Les changeurs de Marseille ne sont pas inexpugnables comme leurs confrères de Paris : ils étalent trop négligemment, et toujours à la portée d'une main adroite d'escamoteur, leurs doubles napoléons et leurs piastres espagnoles. Carilan , qui rendait au besoin ses doigts invisibles, en changeant deux louis chez un de ces marchands d'or, enleva deux rouleaux avec tout le talent d'un prestidigitateur de profession eu d'un jongleur indien. Avec ce renfort métallique, il se sentait de force à conquérir le Pérou.
Le complice créé par Cardan se nommait Valentin Proghère. Il ne conserva que son prénom en devenant le valet de chambre de Cardan, devenu lui-même M. Albert de Kerhriant. La mission que Proghère reçut était fort délicate à remplir, malgré les lumineuses instructions reçues de la bouche du maître. Il s'agissait de se rendre en précurseur ^ la campagne de madame de Mellan. et de sonder adroi-
tement le terrain av.'ïnt de commencer le drame sans péril pour railleur.
Proghère, vôtu en domestique de confiance de bonne maison, partit pour Toulon ; et, arrivé dans cette ville, il s'embarqua sur un petit canot et descendit devant la campagne de madame de Mellan, un peu avant le ôoucher du soleil. Il joua parfaitement son rôle; il annonça aux deux dames que M. Albert de Kerbriant était arrivé à Nantes sur un vaisseau marchand parti du cap de Bonne-Espérance ; que les fatigues de la mer Pavaient forcé de donner sa démission plus tôt qu'il ne l'aurait voulu, et qu'il s'en revenait des Indes simple bourgeois, indépendant du service militaire, et résolu de fixer sa résidence au choix des dames de Mellan.
Pendant l'entretien, Proghère se tenait debout sur la terrasse, tout prêt à s'élancer en trois bonds dans la campagne, si le moindre éclair de méfiance paraissait sur le visage des dames. Cette précaution fut inutile. Madame de Mellan était une bonne femme qui avait passé toute sa vie dans une habitation patriarcale des savanes du nouveau monde : elle ajouta foi plénière à tout ce que lui contait le précurseur de son gendre futur; et, dans Tivresse de sa joie, elle embrassa tendrement sa fille, déjà toute émue à l'idée d'un mariage si précipité.
Le lendemain, à trois heures après midi, un grand bruit de roues et le claquement d'un fouet de postillon annoncèrent l'arrivée d'une chaise de poste dans la grande allée de la campagne.
— C'est M. de Kerbriant, mon maître, dit Proghère; je reconnais sa chaise.
Un jeune homme vêtu de noir, et de la tournure la plus distinguée, sauta lestement de la voiture sur la terrasse; et. comme suffoqué par des sanglots de joie, il précipita
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ses lèvres sur les mains de madame de Mellan. Cardan était si merveilleusement déguisé, que Proghére s'alarma un instant, car il ne le reconnut pas.
Le forçat évadé s'inclina devant mademoiselle Anna, et lui dit cette phrase, préparée pendant quatorze lieues de poste:
— Je bénis la mémoire de votre père, de cet homme généreux qui m'a choisi pour son gendre; mais je suis heureux de vous dire, mademoiselle, qu'après mon voyage auto*ur du monde c'est vous que j'aurais choisie pour compagne aujourd'hui.
Ces paroles furent suivies du long silence qui arrive toujours après les émotions profondes ; mais , lorsqu'on eut accordé à de tristes souvenirs une part raisonnable de douleur muette, la conversation prit insensiblement une allure vive et gaie, surtout au moment du repas. Cardan fît preuve d'un tact exquis aux yeux des dames en parlant de toute chose, excepté de son mariage. 11 raconta en détail son voyage, qu'il avait appris la veille sur une map • pemonde, entremêlant son récit de tous les termes techniques de marine qu'il avait trouvés dans les livres spéciaux. A la fin, il prit une pause et un accent mélancoliques, et dit :
— J'ai fait cinq mille lieues, j'ai visité les cinq parties du monde, j'ai vu tous les peuples; et j'ai reconnu, par cette expérience de vieillard qu'un pareil voyage donne à un jeune homme, j'ai reconnu que le bonheur, s'il existe, doit se rencontrer seulement au sein des devoirs domestiques, loin du monde et dans une famille isolée, faite de parents et d'amis.
Madame de Mellan serra les mains de Cardan, et sa pantomime exprimait tout le bonheur qu'elle éprouvait d'entendre de si beaux sentiments dans la bouche de son gendre.
Par une transition habilement ménagée, Cardan amena sa future belle-mère à prendre une détermination fort importante pour lui. Il raconta de prétendus démêlés qu'il avait eus à Nantes avec de jeunes officiers, ses anciens camarades, qui venaient de lui reprocher ce quUls appelaient sa désertion en termes assez vifs pour provoquer une affaire d'honneur.
— Je ne crains pas une rencontre de ce genre, ajoutat-il, on le sait; mais il est toujours désolant de croiser l'épée avec de vieux amis qui envisagent ma démission avec tant d'injustice. Taime mieux leur laisser le loisir de réfléchir sur leurs procédés. Lorsque mon commandant, qui me connaît, sera de retour dans un port de France, il plaidera ma cause mieux que moi. Aussi, j'ai bien résolu de ne pas me montrer à Toulon, et d'éviter des désagréments qui peuvent avoir des suites sérieuses et déplorables. Si ma belle-mère y consent, nous ferons quelque petit voyage dans l'intérieur, ou en Italie, ou en Espagne, à son choix; et quand nous rentrerons en France, ma conduite aura déjà été justifiée par mfts camarades arrivés des Indes, et mes injustes amis n'auront que des excuses à m'offrir.
Tout cela fut dit d'un ton simple et naturel qui aurait trompé les plus habiles. La bonne et naïve madame de Mellan s'alarma tellement, pour sa fille surtout, à Fidée Je ces querelles d'hx)nneur, qu'elle proposa la première d'abandonner le territoire d'une ville où son gendre avait eu trop de relations pour ne pas trouver un ennemi et un injuste duel. La campagne même où elle s'était retirée n'était pas une garantie contre ses alarmes maternelles, puisque toutes les résidences voisines étaient peuplées de familles de marins qui échangeaient des visites dans les soirées de la belle saison.
Cardan ne témoigna aucun empressement de quitter
sur-le-champ la campagne de Toulon ; mais ce calme, fort bien joué, ne servit qu'à redoubler les craintes de madame de Mellan, qui se crut obligée de faire violence à son gendre futur pour le décider à entreprendre un voyage; puis, tirante part le galérien, elle lui diten montrant Anna:
— Cette pauvre enfant est bien timide : elle n'ose vous regarder en face; il faut voyager quelque temps ensemble pour lui donner un peu de hardiesse. Rien ne mûrit promptement les liaisons comme un voyage : on est de vieux amis au bout d'un mois. Nous sommes indépendants de tout le monde, vous et moi, n'est-ce pas? vous pouvez épouser ma fille en Espagne, en Italie, comme en France, comme partout. Ainsi, commençons par mettre notre esprit en repos, et partons.
Cardan s'inclina de l'air d'un homme qui se résigne, et il dit:
— Je ne veux pas refuser à ma belle-mére le premier service qu'elle me demande ; partons !
Dans les dispositions de départ qui furent faites entre Cardan et la bonne veuve, il fut convenu que Proghère, le prétendu valet de chambre, resterait à la campagne pour soigner les bagages et les petites affaires domestiques lais* sées en souffrance, et qu'on lui laisserait une certaine somme d'argent pour les dépenses prévues et imprévues.
Le lendemain, avant l'aube, madame de Mellan, sa fille et le galérien partirent en poste pour Marseille. Cardan se procura dans cette ville un passe-port pour l'Espagne ; et, quelques jours apr^s, il descendait, avec les deux dames ses victimes, à l'hôtel des Asturies, à Barcelone.
Les annales du crime offrent peu d'exemples d'une histoire où l'incroyable joue un plus grand rôle. Au reste, si ces événements n'étaient pas extraordinaires, ils ne seraient pas racontés.
9ti <:ardan le bigame
Deux semaines environ après le départ de madame de Meilan , le jeune Albert de Kerbriant débarquait sur le quai de Toulon, devant Thôtel de ville; et, sans se donner le temps de quitter les habits qu'il rapportait des indes, il courait à la recherche de madame de Meilan. Aux bureaux de la poste, on lui indiqua la campagne, et notre marin sauta sur le premier cheval de louage et s'y rendit en trois élans de galop.
Arriver des Indes avec la riante perspective d'un mariage millionnaire improvisé, toucher la terre, voir la maison qu'habite la jeune fille inconnue et adorée, tout cela n'arrive qu'une fois dans ce monde : aussi je crois qu'il n'y a rien de plus doux. Le jeune Albert tressaillit à la vue de cette treille italienne, qui laissait apercevoir, à travers ses pampres, des nuages de cheveux et de mousseline blanche : là était sa famille future, son bonheur, sa fortune, son avenir. 11 se précipita de cheval à l'extrémité de l'avenue; et, arrivé sur la terrasse dans une agitation extraordinaire, il prononça le nom de madame de Meilan et le sien. Un groupe de dames et de jeunes gens se leva silencieusement au cri d'introduction du jeune homme, et tous les regards stupéfaits interrogèrent ce nouveau venu que personne ne connaissait.
Un instant étourdi par cette réception étrange , Albert de Kerbriant pensa qu'il s'était trompé de maison, et il s'excusa en ces termes :
— Pardon, mesdames, j'ai fait fausse route ; ce n'est pas étonnant : il y a tant de maisons de campagne dans
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cette plaine sans rues et sans numéros, que j*ai pris celle-ci pour une autre ; pourtant on m'avait donné d'excellentes indications.
Une dame d'un âge mûr prit la parole, et dit au marin :
— Peut-être vous ne vous êtes pas trompé, monsieur : nous n'habitons cette maison de campagne que depuis la semaine dernière; c'est bien madame de tfellan qui était ici avant nous : les fermiers nous Font dit, et ils vous le diront comme moi.
— Madame de Mellan est donc rentrée en ville? demanda le jeune homme agité par un pressentiment sinistre.
— Non, monsieur; elle est partie en chaise de poste avec sa fille et son gendre.
— Son gendre ! s'écria le marin avec une voix surnaturelle.
— Son gendre, .ou du moins le jeune homme qui doit épouser sa fille Anna.
Albert de Kerbriant fit un énergique appel à sa force morale; et, honteux de donner son émotion en spectacle à (les étrangers, il se composa un visage, un organe et un maintien calmes, et dit :
— Excusez-moi, madame, si j'entre ici dans des détails qui peuvent vous paraître indiscrets. Encore une question, s'il vous plaît : auriez-vous entendu prononcer le nom de ce gendre, de ce jeune homme qui doit épouser mademoiselle Anna de Mellan?
— Oh ! c'est un nom bien connu ici, dans cette maison ; les femmes de chambre l'ont assez répété aux fermiers et aux fermières des environs : mademoiselle Anna épouse M. Albert de KerbrianL
— Je le savais ! ... dit le véritable Albert.
— Vous voyez donc, monsieur, que nous sommes bien instruits. A cette heure, le mariage doit être accompli.
— Avec monsieur de Kerbriant! s'écria le jeune homme d'une voix effrayante qui fit tressaillir les témoins de cette scène.
Toutes les têtes firent des signes affirmatifs.
— Avec monsieur de Kerbriant! répéta le malheureux Albert sur le même ton de désespoir ; vous voyez bien que c'est impossible! C'est moi qui suis Albert de Kerbriant, et qui viens me marier avec Anna de Mellan ! Ceci est un mystère infernal! Quelque bandit a intercepté mes lettres, a pris mon nom! Quelle révélation affreuse!
Et il s'assit lourdement sur la banquette de la treille, en essuyant la sueur froide de son front.
Une surexcitation de colère le remit bientôt fièrement sur ses pieds ; il comprit que toute sa raison, son calme de marin, son sang-froid d'homme lui étaient nécessaires pour découvrir et châtier un acte infâme, sans exemple dans la société. Il prit congé des dames de cette maison de campagne, en s'excusant d'avoir troublé leur solitude ; il courut recueillir aux environs des renseignements de la bouche des fermiers ; et quand il connut , par des rapports certains, l'heure, le jour et la voie de départ, il ne perdit pas un instant, et il se jeta sur les traces du ravisseur.
A Marseille, il courut tous les hôtels de luxe, et aux premières informations qu'il prit à Thôtel des Empereurs, l'intelligent et agile Castel reconnut tout de suite les deux voyageuses et le voyageur. Il dit à Albert de Kerbriant que les trois personnes auxquelles il portait tant d'intérêt avaient passé deux jours dans la maison, et qu'elles s'étaient embarquées pour Barcelone. Castel indiqua même le banquier où il avait conduit le faux Albert de Kerbriant.
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ijui demandait une lettre de crédit de quinze mille francs pour sa belle-mère, dont il avait encore la procuration. Le jeune marin courut chez le notaire et le banquier désignés. Non-seulement les renseignements de Castel étaient vrais de tout point, mais Albert de Kerbriant reconnut encore chez le banquier sa propre signature, contrefaite avec un talent d'imitation qui révélait une main de galérien faussaire.
Ce fut un trait de lumière pour le jeune homme. Il prit des chevaux de poste ; et en moins de cinq heures il était à Toulon, chez M. le commissaire du bagne, qui lui annonça Tévasion de Cardan, bigame et faussaire , et lui donna son signalement.
Albert, le soir môme, partait pour Barcelone, muni d'autres instructions précieuses et d'une lettre pour le consul de France.
Il fallait suivre au vol cette horrible intrigue : une minute perdue pouvait déterminer un malheur irréparable. A peine débarqué à Barcelone) Albert de Kerbriant courut chez le consul. La nuit couvrait la ville ; neuf heures sonnaient.
Le consul était au théâtre italien. Albert ne fit qu'un bond du consulat au théâtre; on lui indiqua la loge du représentant de la France ; il y entra, et, s' excusant de sa visite importune, il exhiba sa lettre d'introduction qui expliquait tout.
Le consul pria le jeune de Kerbriant de le suivre dans l'arrière-loge, pour causer sans témoins et sans audi« teurs»
Voici l'affreuse confidence qu'Albert recueillit dans cet entretien :
(c Un étranger d'un âge indéterminé, dit le consul, s'est présenté chez moi, il y a trois semaines environ, s'annon-
100 cxmxa le bigâmij;.
çantsous le nom d'Albert de Kerbriant. Il venait, disait-il, visiter TEspagne avec sa future belle-mère et sa fiancée. Â Texpiration très-prochaine de son deuil, il devait se marier. Les manières de cet homme m'ont paru étranges : c'était un mélange de bon ton étudié, de langage noble et d'habitudes et d'expressions vulgaires. H avait dans ses poses un calme d'emprunt, contrarié par des élancements nerveux. Il me rendait une visite, disait-il, pour me présenter ses hommages d'abord, et ensuite pour me consulter sur les formes à suivre dans les mariages en pays étranger. Je lui ai donné toytes les explications qu^il a paru désirer. Depuis cette visite, je l'ai revu deux fois ; et ce soir, si vous voulez le voir, il est en loge avec ces dames, presque en face de nous, à l'amphithéâtre. Le signalement que vous m'avez donné de cet étranger est frappant d'exactitude , avec cette différence pourtant que ses cheveux sont noirs et abondants, au lieu d'être blonds et courts ; mais c'est sans d(»ute une supercherie de coiffure qu'il sera fort aisé de découvrir. »
Albert de Kerbriant pria le consul de vouloir bien lui accorder une place dans sa loge, et, un instant après, il occupait son poste d'observation.
Du premier coup d'œil il jugea la moralité de cet homme, qui, ne se doutant pas qu'un regard scrutateur était fixé sur lui, gardait une immobilité sombre, et semblait n'appartenir que de corps ù ce monde enthousiaste qui applaudissait un duo italien. Cardan, vêtu de noir, avec sa figure couverte de celte pâleur cuivrée, fard du galérien, avec son œil fixe, son front déprimé, ses narines convulsives, ressemblait à un être surnaturel, dégagé de toute préoccupation frivole, et méditant quelque projet conseillé par l'enfer.
A côté de lui, comme contraste, s'épanouissait, dans sa
CARDAN LE BIGAiMË 101
naïve joie de jeune fille, Anna de Hellan ; on aurait cru voir une colombe ignorant le péril, et pc»sée sur le même rameau à côté d'un vautour. Albert de Kerbriant se leva au premier entr'acte; et saluant le consul du geste familier qui signifie : Au revoir dans l'instant, il se dirigea vers la loge du faussaire ravisseur. Le consul suivit Albert de loin.
Le jeune bomme frappa trois légers coups, la porte s'ouvrit, et, d'une voix calme et distincte, il nomma M. Albert de Kerbriant.
— C'est moi, monsieur, rej^ndit Cardan.
— J ai deux mots à vous dire en particulier, dit Albert.
Cardan se leva, non sans trahir quelque émotion, et sortit dans le couloir.
— C'est donc à M. Albert de Kerbriant que je parle? dit Albert.
— Certainement, monsieur, répondit le galérien avec une voix enrouée par un trouble subit.
— Vous êtes bien sûr de cela?
— Voilà une singulière question ! dit Cardan avec un sourire sérieux.
Albert saisit vivement les cheveux d'emprunt de Cardan, et la tête rasée du galérien se découvrit à nu.
— Tu es un bandit du bagne de Toulon !
Cardan poussa un rugisàement sourd ; et, tirant un poignard, il allait se débarrasser de ce foudroyant inconnu avant que cette scène eût d'autres acteurs, lorsque Albert, qui avait prévu le coup, saisit adroitement le galérien par le bras et la cravate, et T incrusta sur le mur voisin, en appelant à l'aide. Aux cris du marin, on accourut de toutes les loges voisines. Cardan, qui n'avait pas quitté son poignard, fut arrêté par des hommes de police; et Al-
loti CÂRD.VN LE BIGAME.
bert, se crampunnant avec uoe vigueur surhumaine au collet de son habit et au col de sa chemise, déchira linge et drap du même coup de griffe, et mit à nu Tëpaule du gatérien flétrie par deux lettres sur une peau brûlée au soleil de Toulon. Un murmure d'horreur éclata de tous côtés; mais Albert ne perdit pas son temps à raconter son histoire, il avait un plus pressant devoir à remplir.
Madame de Mellan et sa fille prétalent Toreille avec inquiétude aux bruits alarmants qui venaient des corridors, et elles n'osaient se hasarder dans cette foule curieuse qui les envahissait. Tout à coup le consul de France» suivi d'un étranger vêtu de Tuniforme de notre marine royale, entra dans la loge de ces dames, et leur dit :
— Je vous prie d'accepter mon bras, mesdames, et de me suivre chez moi, c'est-à-dire chez vous; car ma maison est celle de tous les Français.
Madame de Mellan et sa fille, trop émues pour approfondir tant d'incidents mystérieux, n'hésitèrent pas à suivre leur consul. La veuve prit le bras d'Albert, et Anna le bras du consul.
Aux clartés des candélabres, qui vendent un grand jour sur le péristyle du théâtre, on distinguait aisément,, comme en plein midi, un homme pâle et chauve, les épau^ les nues, entraîné par la police et hué par la foule.
— Mon Dieu ! s'écria madame de Mellan, c'est Albert.
— Non, madame, lui dit le consul, cet homme n'est pas Albert de Kerbriant : c'est un bandit qui a ourdi contre vous et mademoiselle une trame abominable. C'est un galérien évadé du bagne de Toulon ; il est marqué sut Fépaule des lettres T» F», ainsi que vous pouvez le voir, si la foule nous permet de nous approcher de lui.
Un vif saisissement bouleversa toutes les facultés de madame de Mellan, et la parole lui fit défaut pour répondre.
Ce fut dans la maison du consul qu'il y eut un échange d'explications et de surprises, qui devait amener cette histoire à son dënoûment naturel et légitime. Tous les droits usurpés par le faussaire furent restitués au véritable Albert de Kerbriant.
L'émotion qui suivit cette orageuse soirée ne permit pas aux deux dames d'accueillir Albert de Kerbriant comme il méritait d'ôlre accueilli ; mais, le lendemain, madame de Heilan et sa fille n'eurent pas assez d'éloges à donner à leur jeune et charmant libérateur ; et ce jour même, à la table tlu consul de France, il fut arrêté que le mariage d'Anna et d'Albert serait célébré à l'église Saint-Louis, à Toulon, et que l'amiral serait prié de signer au contrat.
Paris, le 16« jour du 9« mois de la luue.
MOI ^SIA^G•SEKG (le docteur i), a TCHIN6'BIT-KÉ-KI
(secrétaire de septième classe).
En recevant cette lettre, vous irez à Houang-Szu, le temple jaune de Fo, et vous brûlerez un bâton de camphrier pour moi ; car je suis arrivé à Paris, vivant. J\ii fait cinq mille trois cent vingt /t, depuis Tembouchure du Hoang-Ho, avec un péril de mort à chaque Ix sous mes pieds ; et Dieu m'a toujours sauvé!
Que mes ancêtres daignent veiller sur moi, plus que jamais, en ce moment! Paris est un champ de bataille où les boulets sont remplacés par des roues et des chevaux. Ceux qui n'ont pas de roues et de chevaux périssent misérablement à la fleur de Tâge. Il y a dix-sept hôpitaux pour les blessés. J'ai vu un hôpital avec cette inscription en lettres énormes : Hospice des Incurables ; les blessés
UN CHINOIS A PARiî^. lO:»
que Ion y porte savent ainsi, on entrant, qu'ils n'en sortiront que morts. Ils sont avertis. C'est très-charitable de la part des docteurs. Voilà comme les barbares comprennent la civilisation!
Malgré le sage précepte du Li-Ki et la loi de Hanou, j'ai pris une voiture à quatre roues, en pleurant d'avance sur le sort de tant de malheureux que j'allais envoyer à l'hospice des Incurables. Hais il n'y a que deux manières de vivre à Paris : il faut écraser les autres, ou en être écrasé. J'ai choisi le pins prudent.
Je me suis fait conduire à la rivière pour mes premières ablutions. J'étais sur le point d'accomplir cet acte sacré, lorsqu'un homme de police m'a menacé de son bâton. En regardant la rivière, je me suis facilement consolé. Elle n'a pas la transparence et le vert limpide de notre charmante Yu-Ho, qui coule à Péking sous le pont do marbre Pekhiao.- La Seine est bourbeuse et jaunâtre; aussi elle descend à la mer pour y prendre des bains. Je Tattends à son retour.
On m'a dit que les chrétiens se font apporter des ablutions à domicile, au prix de deux fuen : j'en ai demandé une. C'est une boîte de fer-blanc, assez semblable aux bières du cimetière de Ming-tan-y. On s'y couche, les mains sur la poitrine, comme un cadavre endormi dans la croyance de Fo.
J'ai payé l'ablution, et je l'ai renvoyée à son domicile, sans y toucher du bout du doigt, de peur de me souiller.
A Paris, chaque maison est gouvernée par un tyran, nommé portier ou concierge. Il y a vingt mille portiers qui désolent un million d'habitants, et leur font passer une vie bien dure. De temps en temps, Paris fait une révolution pour renverser quelque bon diable qu'on nomme
lOfi UN CHINOIS A PARIS.
un roi ; mats il n'a jamais renversé les vingt mille portiers.
Mon portier accueille mes demandes par de longs éclats de rire; et, lorsque ]e le menace, il me dit :
— Vous êtes un Chinois !
Puisqu'il croit m'insulter en me criant le nom de mon pays, je lui ai rendu la pareille en lui criant :
— Vous êtes un Français I
« Rendex instiUe pour insuUe, » a dit le sage Manou.
Ces choses sont celles qui m'ont frappé en arrivant à Paris.
Mon premier devoir, en ma qualité de lettré du Mingtang, la première société savante de Tunivers, a été de visiter la Bibliothèque royale, surnommée ici vaste dépôt de toute* les connaissances humaines. Cet asile de méditation, de recueillement et d'étude, est situé dans la rue la plus bruyante de Paris ; les millions de livres qu'il renferme tremblent continuellement avec le pavé qui les soutient. C'est comme si nous allions nous recueillir, pour nous instruire, entre le pont Tchoung-yu-Ho-Khiao, où l'on vend tous les chats de Péking, et la rue Toung-Kiangmi-Kiang, où Ton tire des feux d'artifice nuit et jour.
Un savant de l'endroit m'a reçu avec une grande politesse, et m'a présenté un fauteuil.
— Monsieur, lui ai-je dit en français assez intelligible, je vous serai bien obligé si vous pouviez me prêter un instant l'histoire des dynasties des cinq frères Loung, et des soixante-quatre Ché-ty ; vous savez que ces glorieux règnes commencent immédiatement après la troisième race des premiers empereurs, celle des Jin-Hoang, ou empereurs des hommes, pour la distinguer de la seconde, les Ty-Hoang, empereurs de la terre.
Le savant n'avait pas l'air de savoir cela. Il mit dans
son nez des grains d'opium noirci, et apr^s avoir nn peu réfléchi, il me dit :
— Lao-yé, nous n*avons pas cela.
11 paraissait fort content de savoir que lao-yé est Téquivalent de momkur, et il me Va répété mille fois dans notre conversation.
— Vous savez, monsieur, lui ai-je dit ensuite, qu^après les glorieux règnes de Koung-san-ché, de Tchen-min, de Y-ty-cbé et de Houx-toun-ché, arrivèrent les régnes plus glorieux encore de soixante et onze familles, et que tant de gloire fut effacée par Tavénement de Timmortel empereur Ki, le plus grand musicien du monde et Tinventeur de la politesse chinoise. Je voudrais consulter, dans ce vaste dépôt de toutes les connaissances humaines, l'histoire de rimmortel Ki.
Le nez du savant s'allongea une seconde fois sur la boite d'opium noirci ; il ouvrit ensuite un immense mouchoir de Madras, et fit, en secouant la tête, la main et le coude, un grand fracas assez semblable à un accord prolongé de bin. Quand cette tempête de cerveau fut calmée, il replia son madras, le fit passer cinq fois sous son nez, et me dit :
— Nous n'avons pas l'histoire de l'immortel Ki, vôtre empereur.
— Vous n'avez donc rien ! lui dis-je avec ce calme qui vient de notre sagesse et qui 'humilie les savants des peubles barbares que le flambeau de Hanou n'a pas éclairés.
Le savant croisa ses mains, et inclina la tête en fermant les yeux, ce qui signifie rien dans la langue de l'univers. Je continuai pourtant mes demandes :
— Puisque vous n'avez pas de livres dans ce vaste dépôt de toutes les connaissances humaines . avez-voiis au moins des cartes géographiques?
— Oh! des cartes! dit-il avec un sourire de savant re^ suscité, nous avons toutes les cartes, depuis la carte de Tempereur romain Théodose jusqu à la dame de cœur.
Cette réponse, m'a-t-on dit depuis, est une plaisanterie d'homme sérieux qui se délasse de son travail par un bon mot.
— Veuillez donc me montrer, lui dis-je, la carte du Céleste Empire, nommée Tai-thsîng'i'thoung'tclù.
Le mouchoir de Madras remonta sur la face du savaiit ; la boîte d'opium noir fut encore ouverte, et une ondulation de tête poudrée à blanc m'annonça que la carte demandée n'existait pas dans ce vaste dépôt.
— Attendez, me dit-il tout à coup avec une vive expression de joie, je puis vous montrer un rayon de livres chinois dont vous serez content. Suivez-moi. lao-yé.
Je le suivis.
Nous descendîmes dans des galeries souterraines, pareilles aux temples indiens d'Éléphanta ; Tair était infecté de camphre et d'huile de baleine; à droite et à gauche, on aurait pu voir, avec un rayon, une grande quantité de bustes de plâtre de tous les grands hommes de ce pays , tous morts, parce qu'en France, m'a-t-on dit, il n'y a jamais de grands hommes vivants
— Voilà , me dit le savant , le rayon des livres chinois. Ces livres chinois sont persans; il y a le vocabulaire en
langue hoet-hoei et en chîïiois, et dix-sept lettres des princes de Tourfan, de Khamil et Samarkand.
Je remerciai le lettré avec cette politesse simple qui fut inventée par notre immortel Ki, et je sortis de la Bibliothèque.
En traversant la grande rue voisine, je remarquai plusieurs groupes de curieux à l'angle d'un carrefour étroit. Il y avait un amas de toiles et d'échafaudages qui ca-
UN CHliNOlS A PAHIS. I(h>
chaient quelque chose de fort curieux sans doulo, car lout le monde le regardait, quoiqu'on ne vît rien.
Je questionnai mon cocher. C'était un homme fort instruit, et qui me donna une haute idée de la science et de Tesprit de ceux de sa pirofession.
A Tangle de ce carrefour, on était en train d'élever un monument à la gloire d un poëte célèbre, né à Paris et mort à Paris. Mon savant conducteur me fit en deux mots rhistoire de ce grand homme. Son nom était Molière; il composa des chefs-d'œuvre qui furent siffles; il fut persécuté par les gens de cour, martyrisé par sa femme et ses créanciers, et mourut misérablement, sur le théâtre, entre* deux chandelles de suif. On refusa les honneurs de la sépulture à son cadavre. La reconnaissance de ses compatriotes lui élevait un monument, pour le venger des dou leurs de sa vie, deux cents ans après sa mort. En toute chose, le Français est très-vif; mais en matière de reconnaissance, il prend deux siècles de réflexion.
nobles fils du Céleste Empire, lorsque la mère de Confutzée mourut, sous le règne de Suming, le grand sculpteur Sa-feï lui éleva ce beau monument, où l'illustre femme est représentée allant demander à Dieu la fécondité, sur le mont Ni-Kiew !
J'ai visité le palais impérial du roi ; notre palais impérial de Péking, Tsu-kin-tchhing, est toujours la merveille la plus étonnante qui existe sous la lune ! Le palais impérial du roi des chrétiens est fort étroit, fort noir ; mais il a des cheminées nombreuses, extrêmement élevées et ornées d'une tête rayonnante, ayant l'orgueil de figurer le soleil. J'ai demandé à des passants ce que signifiait ce soleil sculpté sur des cheminées ; ils m'ont tous fait cette réponse, qui ne répond pas : « Ah! c'est vrai, il y a un soleil ! » Et ils ont continué de passer,
liO m GUINOIS A PARIS.
Le jardin de ce palais e$t si petit et si bien aligné, que d'un coup d'œil on s'y promène et tout est vu. On y chercherait en vain ce qui fait la grandeur et la poésie de notre Tsu-kin-tebhing, qui a six li de circonférence, et renferme un monde d'arcades, de galeries, de portes à tuiles jaunes, d'arbres superbes, d'arbres nains, de ponts, de fleurs, de canaux, de petites cascades, de bassins à gerbes, de temples à toiture d'or, de tours d'ivoire à clochettes d'argent, de tigres à têtes do femme , et de graves lion^ aux cheveux bouclés. A Paris, il n'y a que la parole et la démarche qui soient joyeuses, et rappellent la fantaisie et 'le caprice ; tout le reste est froid, exact, tiré au cordeau, calculé à la pointe du compas. On rencontre des chiffres partout, l'imagination nulle part. Savez -vous ce que l'on rencontre chez leurs marchands de tapisseries? Des sujets mal peints, tous pris dans les scènes de la vie bourgeoise et réelle 1 Conçoit-on une pareille folie? Ils veulent voir sur leurs paravents et leurs écrans de cheminée les mêmes choses qu'ils font eux-mêmes, avec leur ridicule costume européen! Ils n'auront jamais l'idée de matérialiser, sur une toile, un rêve de fleurs, de femmes, de fontaines, d'oiseaux d'or; une scène fantastique, éclairée par l'aurore du printemps ou la pleine lune de l'été. Ils demanderont à leurs faiseurs de tapisseries une scène de nourrice, une noce de village, un départ de jeune soldat pour l'armée, un ménage de nouveaux mariés, un père maudissant son fils, une demoiselle qui touche du piano devant ses parents. Les paravents et les cheminées sont décorés de scènes de ce genre, de sorte que tout ce qui se fait sur la tapisserie se répète dans le salon. Gela tes amuse
beaucoup.
« 11 n'y a pas de grosse pierre qui n'ait l'orgueil d'imiter la montagne de Tyrgheton, » dit un verset du Li-Ki.
UN CHINOIS A PAttlS. 1 1 1
Donc, à Paris, ils ont eu Tidée d'imiter notre large et éternelle rue de la Tranquillité, tchkang-ngan-Ktaî , qui borde le palais impérial de Péking dans toute sa longueur, et aboutit à la plus belle des seize portes de notre grande ville, la porte de la Gloire militaire, Thsiam-Men, J'étais fier de traverser leur rue de Rivoli, en songeant qu'ils avaient voulu tenter une mesquine imitation de notre incomparable tckhang-ngan-Kiat. Mon orgueil national triomphait.
C'est en suivant cette rue que je me suis rendu à un autre palais habité par les quatre cent soixante-dix empereurs qui gouvernent Paris, la France et l'Afrique, et qu'ils appellent des députés. Il faut de petits morceaux de papier, assez malpropres, pour entrer dans ce palais. On donne les morceaux de papier à un monsieur qui a la figure rouge et le nez insolent, et Ton est introduit. Les quatre cent soixante»dix empereurs sont tous encaissés au fond d'un puits obscur, qui semble éclairé par la lune à son dernier quartier. Un empereur d'une figure douce et paternelle, nommé M. Sos-é, gouverne les quatre cent soixante-neuf autres empereurs, qui sont tous assez mal vêtus et mal coiffés. Ils causent beaucoup, ils se promènent, ils se font des espiègleries, ils dorment, ils écrivent des lettres à leurs épouses, pendant qu'un empereur, monté sur une estrade, chante à voix basse quelque chose de mystérieux, et sur un air monotone qui m'a rappelé notre hymne des ancêtres, sans l'accompagnement du h national. Chaque empereur a le droit de monter sur cette estrade et de se chanter à lui-même son air favori, en tournant le dos à M. Sos-é. J'ai fait cette demande a un voisin :
— Monsieur, comment appelez^vous ce jeu?
— Le gouvernement représentatif, m'a-t-il répondu»
1«2 UIS ClilNOlS A PAttlS.
On ne tire un feu d'artifice à Paris que pour la fête du roi, ce qui me rendrait le séjour de cette ville insupportable. Ce spectacle merveilleux n'amuse donc pas les Parisiens, puisqu'on ne le leur donne qu'une fois par an; et s*il ne les amuse pas, pourquoi brule-t-on un feu d'artiûce à la fête du roi? J'ai soumis cette question à un homme qu'on appelle un ami, à M. Lefort, mon voisin de chambre r/cfgarnie ; il m'a répondu : « Je ne vous comprends pas. » Au reste, cette réponse arrive presque toujours à mon oreille. On dirait que je leur parle chinois. Étant privé de ces beaux feux d'artifice qui réjouissent Péking, chaque soir je vais passer quelques heures à TOpéra. C'est un théâtre où l'on paye des crieurs publics au prix de cinquante mille tchakhi par an. Lorsqu'un jeune homme désole sa famille par ses cris, on Tenferme dans un conservatoire, où un professeur de cris lui donne vingt-quatre lunes de leçons. L'élève entre ensuite à TOpéra, et il fait son métier devant cinquante instruments de cuivre qui crient mille fois encore plus haut que lui . Vous comprenez bien que tout bon Chinois, habitué dès son enfance à la mélodie suave de l'hymne à l'Aurore, ne saurait subir deux fois les crieurs publics de ce théâtre ; aussi j'avais fait à l'Opéra mes adieux le premier soir. Ayant appris ensuite que l'on y jouait, par esprit de contradiction française, d'autres pièces où personne ne disait un mot, je rentrai à l'Opéra. Ces pièces sont jouées silencieusement par des danseuses; on les appelle des ballets. J'avoue mon goût pour ce spectacle : il n'y a que cela d'admirable à Paris; mais on ne regrette pas même Péking, lorsqu'on le regarde. Figurez-vous cinquante femmes qui ne parlent pas, et qui dansent à ravir, avec des pieds chinois. J'ai [»ris une loge pour les ballets.
Jl y a une danseuse nommée Alexandrine. et surnom-
mée Figurante à cause de sa figure. Elle a des cheveux noirs superbes, et n'a presque pas de pieds; le peu de pieds ({u'elle a se perd dans un tourbillon perpétuel d'entrechats et de pirouettes qui éblouissent les yeux. Pendant dix soirées — le croiriez-vous? — j'ai regardé cette danseuse avec une remarquable attention ; j'avais oublié la haute mission dont je suis investi, et les quarante révolutions des douze lunes qui pèsent sur mon front.
Un soir, la porte de ma loge s'ouvrit, et un monsieur fort timide entra en s'inclinant, et me dit avec respect :
— Rayon du Céleste Empire, étoile du Tien, j'ai une grâce à vous demander.
Je lui fis le signe universel qui signifie : a Parlez, n Il parla.
— Je suis un décorateur de l'Opéra, me dit-il, et je mets en ce moment la dernière main à un kiosque chinois qui doit figurer dans le ballet de la Chine ouverte, ou les Amours de Ma, Flambeau de Péking, auriez-vous la bonté devenir, dans l'entr'acte, donner un coup d'oeil à mon œuvre, pour m^indiquer d'utiles corrections?
— Monsieur, lui dis-je, votre demande m'est agréable; indiquez-moi mon chemin, je vous suivrai.
— Ciel! s'écria-t-il, je suis au comble de mes vœux î Nous marchâmes quelque temps dans des souterrains
humides, et j'arrivai dans les coulisses de TOpéra.
Le décorateur me montra son œuvre, et, vraiment, je n'eus que des éloges à lui donner. Le kiosque était du meilleur goût chinois.
Il y avait derrière nous un gazouillement de voix douces et enfantines qui me fit retourner avec une brusquerie involontaire. C'était un groupe de jeunes danseuses qui profitaient de la liberté de l'entr'acte, en causant comme des muettes délivrées d'un régime forcé.
Ln éclair ferma mes yeux ; mademoiselle Alexandrine était là !
Je cherchai le décorateur pour me donner une contenance; il avait disparu. J'invoquai les âmes de mes glorieux ancêtres, et je leur demandai le courage et le calme d'esprit, ces deux vertus qui font les héros dans les périls et les amours.
Mademoiselle Alexandrine avait une pose de reine : son corps svelte et souple n'était soutenu que par le pied gauche, sur lequel il se cambrait fièrement, tandis que le pied droit ondulait de droite à gauche, la pointe basse et recourbée en bec de vautour. Jamais Chinoise de Thong-Ghou- Fo n'a brisé son pied avec pareille vigueur pour séduire un kolap en disgrâce. Mes yeux s'ouvrirent sur ce pied merveilleux, et ils ne s'en détachèrent plus.
Faites-vous une idée de mon étonnement, lorsque j'enlendis la voix leste de mademoiselle Alexandrine, qui m'adressait la parole avec la hardiesse d'un capitaine des tigres de la garde impériale.
— Monsieur, me dit-elle, nous ferez-vous l'honneur d'assister à ta première de notre ballet chinois?
Je quittai le pied pour remonter à la figure de la danseuse, et je fis, avec un accent parisien assez bien imité, cette réponse polie :
— J'y serai, madame, pour mettre mes yeux à vos pieds.
Mademoiselle Alexandrine me prit cavalièrement le bras, et, m'entrainant à la promenade dans une rue de paravents à roulettes :
— Ah çà I mon bon monsieur, me dit-elle, il paraît donc que la Chine existe, et que le fleuve Jaune n'est p^s un conte bleu. Voyons, parlez-moi franchement, tous les Chinois ne sont pas de porcelaine. Il y en a donc qui mar*
chent et parlent comme vous et moi? Je croyais qu'il n'y avait au monde d'autre Chinois qu'Auriol, de Franconi. Connaissez-vous Auriol *?
Toutes ces interrogations me furent adressées avec une rapidité qui supprimait les réponses. A son dernier mot, la danseuse, rappelée en scène par un coup d'archet, quitta brusquement mon bras, et bondit comme une gazelle en fredonnant l'air du pas qu'elle allait danser. Je n'eus pas la force de la suivre, et j'attendis la fin du pas à la même place, dans l'espoir qu'elle viendrait me demander les réponses que je lui devais.
En effet elle reparut, et je lui offris mon bras. Elle n'avait plus l'arr de se souvenir de ses interrogations. Sa gaieté avait disparu ; un souci contractait son joli visage.
— Avez-vous vu comme le public est froid, ce soir? me dit-elle. Y a-t-il un Opéra dans votre pays?
— Non, madame.
— Ah ! quel magot de pays, où il n'y a pas d'Opéra î Eh ! que fait-on alors chez vous?
— On s'y ennuie, madame, puisque vous n'y êtes pas.
— Tiens I il est galant î . . . C'est égal, vous avez de beaux éventails dans votre pays. Le neveu d'un pair de France m'avait donné un éventail chinois, pour le premier de l'an ; un bijou adorable : les lames étaient d'ivoire, avec des incrustations de filigrane d'argent, et sur l'étoffe deux chats jaunes qui jouaient avec un coq. Je l'ai perdu chez Musard.
— C'est bien facile à remplacer, madame; j'ai apporté trente- trois éventails de Zhé-Holl.
— Ah ! mon Dieu! et que ferez-vous de cette collection?
— Ce sont des cadeaux pour les femmes des ministres et des ambassadeurs.
— Bah! les femmes des ministres se moquent bien de
vos éventails I elles ont des figures glacées. Je ferais moii- *rir de chagrin les premières danseuses si j'avais vos trente- trois éventails.
— Madame, ils seront à votre porte chez vous demain.
^- On n'est pas plus Français que vous, monsieur. . . Voilà pourtant des hommes que nous appelons des Chinois !... Je vais vous donner mon adresse; retenez -la bien: « Mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar, rue de Provence ** au premier. » Mon concierge reçoit mes cadeaux après sept heures du matin, et les remet scrupuleusement à ma femme de chambre après midi.
Elle fit une pirouette et disparut.
Rentré dans mon hôtel après le spectacle, je voulus faire de sérieuses réflexions, mais il y avait un grand trouble dans mon cerveau. Vous connaissez mon harem de Khé-Emil : c'est le plus modeste des harems; à peino si Ton y compte quinze femmes de Zhé-Holl, de sang tar- • tare, et quinze de Thong-Chou-Fo, de pur sang chinois : je ne parle pas d'une vingtaine de concubines qui sont un meuble d'amour-propre : eh bien! si mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar entrait dans ce harem, elle éclipserait mes femmes les plus aimées, comme la pleine lune levée sur le mont Tyrgheton fait pâlir les petites étoiles de l'aurore. Oui, j'ai malheureusement senti que je réunissais sur une seule tête les trente amours que j'avais renfermés dans mon modeste harem. Ce sera un triste destin! Heureux les trois mandarins de septième classe qui m'ont accompagné à Paris! ils dînent au Rocher de Cancale; ils mangent du bœuf, à la barbe de Menu; ils assistent aux soirées des kolaos, et ils ne connaissent pas le pied de mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar!
Le lendemain, à huit heures, je remis au concierge les trente-trois éventails, avec une boîte de thé Salouran,
Après le milieu du jour, je m'habillai en homme de cour; je me coiffai de ma plus belle calotte jaune-serin, ornée d'une plume de Leu-tze, et je revêtis ma robe mandarine couleur clair de lune, avec des manches de crêpe citron. Mon miroir me dit que je ressemblais au jeune Tcheou, le prince de la Lumière, qui ressuscita devant les portes du Ming-Tang.
Enhardi par mon miroir, je me présentai chez mademoiselle Alexandrine, et je fus introduit avec la plus surprenante facilité. Il me sembla que son costume de ville l'avait grandie, son pied seul était toujours le même. Ce pied vivait d'un mouvement convulsif perpétuel ; on aurait dit qu'il renfermait l'âme de la danseuse, et que la jeune femme pensait avec ses orteils.
-^ Monsieur, me dit-elle en me prenant familièrement les mains, je suis la plus heureuse des femmes ; votre cadeau est vraiment royal. Asseyez-vous sur ce fauteuil, et causons un peu. Je vais vous présenter ma petite sœur: un ange, vous allez voir.
Une jeune fille de douze ans, espiègle comme un joli singe, se précipita sur ma robe et me décoiffa.
— Comment trouvez-vous ma petite sœur? me dit la danseuse.
— Je la trouve votre sœur, répondis-je avec un regar/l plein d'expression.
— Ah ! le ftiot est joli! cher docteur.
— Comment se nomme cette belle enfant, madame ?
— Elle n'a pas encore de nom, cher docteur ; elle attend son parrain, c'est un usage de ballet. Voulez-voiis être son parrain?
— Très-volontiers, madame.
— Voyons, cherchez un joli nom ; un nom de vos pays...
— Eh bien! je la nommerai volontiers Dt/ert... cesl un nommogol...
— Qui signifle?..-
— Gaieté de fœU, Est-ce bien trouvé, madame?
— Dileri est charmant. Les Mogols ont des noms de cette douceur ! et ils restent Mogols! c'est fabuleux ! Mademoiselle Dileri, remerciez monsieur votre parrain...
— La destinez-vous au théâtre, cette belle enfant?
— Votre filleule au théâtre ! fi donc! cher docteur, j'aimerais cent fois mieux la mettre au couvent ! La vie d une comédienne est un enfer. Les talents purs ne peuvent percer. La jalousie les tue; la cabale les brûle vifs à Thuile et au gaz. Il faut faire une cour respectueuse aux auteurs pour avoir un bout de rôle. On m'avait promis un solo ilans Giselley et je n'ai rien. Cependant, amour-propre à part, le public m'adore; mais je suis foulée aux pieds par mademoiselle Fatmé, qui est protégée par trois grands journaux et deux petits. Je hais l'intrigue, moi, et je n'ai jamais salué le portier d'un journaliste ou d'un auteur. Mon engagement fini, je donne ma démission, et je rentre dans la vie privée ; voilà.
Avec cette finesse merveilleuse que l'esprit de Fo a versée dans le cerveau de ses croyants, et qui nous rend si supérieurs à tous les hommes de la terre, je demandai nonchalamment à mademoiselle Alexaudrine si elle avait du goût pour le mariage. ^
— Mon Dieu î me dit-elle en croisant ses jolis pieds sur un tabouret de velours, ce n'est pas le mariage que je crains, c'est le mari. Vous ne connaissez pas les maris français, mon cher docteur. Ah ! quels égoïstes ! Ils épousent une jolie femme pour avoir une esclave, malgré la loi qui prohibe la traite ; et, quand ils la tiennent enchaînée dans leurs fers, ils la montrent comme une curiosité fo-
raine à leurs amis pour les désespérer. Eh bien ! puisque la Chine est ouverte, nous irous chercher des maris en Chine. Cher docteur, vous ne trouveriez pas à Paris un époux qui donnât à sa femme trente éventails, là, sans façon, comme on donne le bonjour... Les Chinois sont-ils bons maris, cher docteur?
— Madame, ce sont eux qui ont inventé la lune de miel.
— Je m'en doutais. Quel dommage que les Chinoises aient les yeux comme ça.
— Aussi, madame, nous viendrons chercher nos épouses à Paris.
— Vraiment, cher docteur, vous êtes adorable ! et je suis toute confuse de vos bontés... je ne sais comment reconnaître vos compliments et vos cadeaux ! . . . Puis-je vous offrir une loge de quatrième pour vos gens? on joue Giselle demain. Mon cousin a fait un drame à TAmbigu ; je vais lui demander une loge pour vous ; on le joue ce soir. Voulez-vous accepter un abonnement d'un mois au chemin de fer de Rouen?...
— Merci, madame ; je vous suis reconnaissant de vos offres comme si je les acceptais... J'ai une grâce à vous demander...
— Une grâce s'accorde toujours; demandez.
— J'ai apporté une feuille de papier et de l'encre do Chine, et je vous supplie de me permettre de faire le portrait de votre pied droit.
— Ah ! quelle idée chinoise ! s'écria la danseuse avec un éclat de rire infini ; vous appelez cela une grâce!... Prenez votre crayon, cher docteur, je vous livre mon pied. Voulez-vous le copier au naturel ou en sandale d'odalisque?
^ Je veux le peindre tel qu'il est «n ce moment.
— Comme vous voudrez. En attendant, je vais m'amuser avec ma petite sœur à regarder les illustrations de voi^ trente-trois éventails.
Au troisième éventail, j'avais en main le précieux pied, frappant de ressemblance; la danseuse, en y jetant un coup d'oeil, poussa un cri d'admiration, et dit:
— Cher docteur, vous avez copié mon pied droit d'un trait de plume.
— Madame, lui répondis-je, on a dit de moi que je copierais le vent, si je pouvais le voir passer. J'ai copié votn^ pied qui est plus agile que le vent.
— Si cela continue, j'ai peur de vous aimer, cher docteur, moi qui ai fermé ma porte à un prince grec, l'autro jour, et à deux banquiers.
La candeur de l'innocence était empreinte sur la figure de la danseuse ; je m'inclinai avec respect devant cette femme ingénue qui m'ouvrait ainsi sou cœur sans détour.
En prenant congé d'elle, j'eus le bonheur d'effleurer du bout de mes lèvres le bout de ses doigts, charmants comme ses pieds.
Le kolao des' affaires étrangères m'attendait à cinq heures pour me demander des renseignements sur le cérémonial usité à Zhé-HoU et à Péking, à la réception des ambassadeurs européens, et pour me sonder sur les arcanes de la politique chinoise vis-à-vis de la reine Victoria. Pendant cette audience, je fus assailli de distractions, et je dus commettre bien des erreurs. Fasse le Tien que mes distractions n'attirent pas un jour des malheurs sur le Céleste Empire ! Pendant que le grand kolao des chrétiens me parlait, je pensais au pied de mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar 1 Vous verrez que ce pied bouleversera Péking.
Le soir après mon dîner, on me remit un billet parfumé,
UN CHINOIS A PARIS. m
dont le papier ressemblait à deux ailes de papillon. Voici ce que je lus :
« Cher docteur,
<{ On dit que vous avez apporté de votre pays une foule de chinoiseries adorables. Dileri, votre charmante filleule, s'est tant réjouie avec vos éventails, qu'elle veut connaître toutes les richesses de son parrain; caprice d'enlant! Je lui ai promis de la conduiVe demain chez vous, à midi.
« Votre filleule vous donne son front à baiser, et moi je vous mets à mes pieds.
a Alexamdrims de Saint Phab. »
Vous savez, mon cher Tching-bit-Ké-ki, que je n'ai pas embarqué une grande quantité de nos bagatelles. Je n'a* vais fait qu'une petite provision de cadeaux pour les kolaos et les agos. Heureusement, quand je reçus le billet de mademoiselle Alexandrine, rien de chinois n'était encore sorti de mon cabinet. Néanmoins je trouvais que mes pauvres richesses étaient indignes d'être honorées par les regards de la divine danseuse, et je résolus de me faire plus riche que je n'étais.
Mes renseignements pris à bonne source, je me rendis chez Darbo, rue Richelieu, et chez Gamba, rue Neuve-des- Capucines, deux marchands renommés pour leurs chinoiseries*. J'achetai chez eux deux paravents, une pagode en pâte de riz ; deux boites de clous de girofles, quatre vases à tulipes*; deux services de porcelaine de table, avec un thé de harem ; une table de camphrier avec des incrustations de cyprès; qu<atre mandarins en argile du Peï-Ho; douze souliers datfemmes; un abacux de marchand , un lo avec sa baguette, deux feuilles de tam-tam: un parasol ;
deux lions frisés : la charrue de Tempereur Tsieng-Loog.
Une bonne moitié de ces chinoiseries était faite à Paris; je me méfiai surtout de la charrue impériale : mais il contrefaçon était généralement réussie, et le regard seul d'un mandarin pouvait distinguer le vrai du faux. Aussi je ne marchandai pas sur la valeur des objets, et je les payai une somme énorme, trente-sept mille lan,
La nuit venue, je me disposai à faire des rôves de bonheur, et je m'endormis le pied à la main.
Les heures matinales du lendemain furent consacrées à mettre en ordre toutes mes richesses chinoises, et à leur donner un ensemble satisfaisant d'exhibition :
« Quel bonheur, disais-je en moi-môme, si elle daignait me désigner du pied la plus précieuse de ces bagatelles et me dire : — Cher docteur, donnez-moi cela pour mon boudoir I »
Enfin midi sonna, et la porte s'ouvrit... Oh! la ville des houris sera un jour détruite pour avoir oublié d'enfanter mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar ! Sa beauté virginale me foudroya. La divine danseuse conduisait sa petite sœur par la main. Elle jeta son châle et son cliapeau sur le premier fauteuil, me serra la main, et courut dans tout le salon, en pirouettant devant chaque chinoiserie, avec des cris d'admiration qui m'allaient au cœur.
Quand elle eut épuisé toutes les formules d'enthousiasme, elle me dit :
— Cher docteur, je suis vraiment fâchée, à présent, de vous avoir conduit votre filleule ; elle demande tout ce qu'elle voit. Oh ! les enfants ! il ne faudrait jamais rien leur montrer 1 II est vrai, cher docteur, que je suis un peu comme cela, moi. S'il me fallait choisir ici, je serais bien embarrassée. Je n'oserais rien prendre, de peur d'avoir un regret le lendemain. ^
UN cemois a paris. 1:^3
En disant ces mots avec une volubilité gracieuse, elle cixançait son pied droit en dehors de la plus courte des robes; elle aurait séduit le plus vertueux lama de Lin- (^ing.
— Madame, lui dis-je, permettez-moi de vous indiquer un moyen de vous dispenser de choisir.
— Ah ! oui, voyons, cher docteur, enseignez-moi ce moyen.
— Vous vous en servirez, madame... vous le jurez?
— Je vous le jure...
— Vous tiendrez votre serment ?. . .
— Je le tiendrai.
— Eh bien ! madame, prenez tout.
La danseuse souleva gracieusement ses bras, rejeta si» tête en arrière, et je vis son cou d'ivoire s'agiter sous les convulsions d'un éclat de rire, comme le gosier d'un oiseau qui chante de bonheur.
— En voilà un d'homme rare! s'écria-t-elle; après sa mort il faudra l'empailler I... Comment, cher docteur, vous ne connaissez donc pas les femmes ! vous ne savez pas à quoi vous vous exposez? Que diriez-vous si je vous prenais au mot?
■ — Je dirais que vous êtes femme de parole, et que vous savez tenir un serment.
— Non, non, ne plaisantons pas... Ce cher docteur! il voulait me mettre à l'épreuve...
— Point du tout; je parle sérieusement. Toutes ces chinoiseries ne m'appartiennent plus : elles sont à vous.
— Alors, vous êtes l'empereur de la Chine déguisé en monsieur. Vive l'empereur î
— Je suis, m'écriai-je en tombant à ses pieds, je suis un simple mortel qui a oublié sa sagesse devant votre beauté»
— Relevez-vous donc, docteur! relevez-vous, dit la danseuse avec un visage qui se fit subitement sévère; point de sottise devant votre filleule! Que voulez-vous que pense cette enfant ? Elle ira faire mille cancans à la famille! Vous n'avez donc jamais vu les Enfants terribles de Gavarni? Ce sont des mouchards, ces innocents!
Je me relevai confus en m'excusant de mon mieux : s«) colère parut se calmer; elle me tendit la main, et poussant un long soupir :
— Ah ! vraiment ! dit-elle, si j'avais toutes ces belles choses dans mon salon, je me croirais plus heureuse que la sultane Validé.
— Ce soir, madame, mon salon chinois sera chez vous.
— Eh bien î cher docteur, je vais lui préparer son logement. Pour la rareté du fait, je désire que votre promesse soit sérieuse; ne serait-ce que pour humilier les Parisiens ! Voulez-vous me faire poser pour le pied gauche? ne vous gênez pas. Que ferez-vous d'un seul pied? il vous faut le pendant.
— Madame, je n'osais vous le demander...
— Ah ! je suis généreuse, moi ; je ne fais pas les choses à demi.
— Que de grâce et de bonté ! Madame, ce n'est pas un misérable salon qu'il faudrait vous offrir, je voudrais mettre à vos pieds la pagode du faubourg de Vai-lotchhing, qui a des soubassements de porcelaine et des tuiles d'or massif.
— Cela m'irait, cher docteur, surtout les tuilesl... Mon pied est-il bien posé comme ça?... Vous pouvez y mettre votre main, ce n'est pas une relique...
— Mon dessin est fini, madame, mais ma reconnaissance ne finira jamais. Pourrai-je aller vous présenter mes hommages demain ?
UN CHINOIS A PAHIS. 125
— Demain... cher docteur... attendez, c'est un mauvais jour, je danse; j'ai cinq heures de battements...
— Après-demain ?. a
— Après-demain... c'est samedi ; je dîne chez maman tous les samedis... Dimanche, je suis libre comme l'air. Voulez-vous aller à Versailles, dimanche? Nous mangerons un civet chez le garde champêtre, et nous boirons du lait... Je sais des vers sur Versailles, je vous les réciterai.
Gr4ud palai« du grand ryi, Versaillex, sous les arbres J'aime à voir dans tes eaux se refléter tes marbres; J'aime
Vous acceptez? Bien! partie convenue! Ohl que j'ai besoin de respirer un peu l'air des champs!... A dimanche donc, cher docteur : ma voiture sera devant votre porte à midi. Je suis exacte comme une montre de Bréguet. Adieu.
Vraiment, en Chine, nous n'avons pas de femmes. La femme est la seule chose que nos aïeux ont oublié d'inventer. Si mademoiselle Alexandrine paraissait à Péking. elle ravagerait le Céleste Empire. Vous ne pouvez vous faire une idée de cette charmante créature, vive comme l'oiseau, parlant comme il chante, marchant comme il saute, faisant à la fois toutes sortes de choses délicieuses, et vous lançant des regards doux et lumineux, comme des échantillons d'étoiles au bazar du ciel. En quittant mon salon, elle y laissa une tristesse sourde qui brisa mes nerfs. J'éprouvai le besoin de m'occuper de cette femme pour ne pas succomber au poison de l'ennui. Mes ordres coururent aux quatre coins de ma rue. Il me fallait des roues et des bras. En prodiguant l'argent, j'avais mis
I2'3 UN CUlNOiS A PAHIS.
en chemin, au bout d'une heure, mon salon de chinoiseries. Avant rheure du diner, ma belle danseuse avait tout
reçu. •
Quelle douce nuit cela me donna ! J'avais un de mes pieds à chaque main, et je me disais :
« À cette heure, elle me bénit; elle élève ma générosité au-dessus, du trône du Tien; à ses yeux, un seul homme existe, moi ! le reste de la terre a disparu. 9
Avec quelle impatience j'attendis ce bienheureux dimanche qui me promettait tant de bonheur! J'aurais voulu briser toutes les horloges,. parce qu'elles semblaient avoir organisé contre moi une conspiration générale pour éterniser le samedi. Malgré la mauvaise volonté du temps, il faut toujours que les heures s'écoulent; et le dimanche, un siècle après onze heures, j'entendis sonner raidi.
J'étais à mon balcon, et mes veux dévoraient toutes les voitures.., A six heures j'avais épuisé tous les tiacres et tous les cabriolets de Paris, et j'étais seul!
Seul! quand on s'est promis d!être deux! il y a dans cette déception tout le délire du désespoir.
J'eus le courage d'attendre le lendemain.
Au premier moment convenable de visite, je courus au domicile de mademoiselle de Saint-Phar. Un concierge sérieusement railleur me dit :
— Mademoiselle de Saint-Phar est partie à la campagne.
— Et quand reviendra-t-elle? demandai-je avec une voix de mort.
— A Pâques ou à la Trinité, répondit le concierge. En me retirant, j'entendis un de ces éclats de rire qui
ont été mis en musique par une famille de portiers.
Plus de nouvelles de mademoiselle de Saint-Phar! Chaque soir d'Opéra, j'allais voir le ballet : elle ne dansait
plus; son nom avait disparu de Taffiche, comme son corps de sa maison.
Pouvais-je avilir ma dignité de représentant du Céleste Empire jusqu'à mendier Taumône des renseignements à propos d'une danseuse? qu'aurait dit et pensé de moi le grand kolao des affaires étrangères, dans son palais du boulevard des Capucines? Il fallait souffrir et me taire; je souffris et je me tus.
Le quarantième jour après le fatal dimanclie, je traversai une longue et large rue dont j'ai oublié le nom, j'ai rhabitude de lire les enseignes, et celle-ci me frappa de stupeur :