LA CHRONIQUE DE GABRIELLE DE VER6Y
Le Rhône est aujourd'hui une grande route qui se précipite de Lyon à la mer, emportant, dans ses profondes ornières, les roues des diligences à vapeur. En douze heures, le voyageur passe de Tile Perrache à la tour papale d'Avignon. Il faut remercier le Rhône d'avoir destitué les messageries du Midi. On ne rencontre plus, sur les poudreux et ennuyeux chemins de Valence et de Montélimart, que de rares voyageurs, ceux qui redoutent, par tradition, le formidable passage du pont du Saint-Esprit.
Le Rhône, après avoir avalé la Saône, aux portes de Lyon, fait lever, à chaque instant, une toile sur un nouveau décor. Le paquebot vole comme la flèche fluviale des cartes de géographie. On dit bientôt adieu aux belles
campagnes cultivées, joie des laboureurs, deuil des artistes; Voici les grèves empanachées de roseaux, les alluvions mobiles, les archipels flottants, les collines écartelées de verdure et d'aridité. Voici la nature bouleversée du Midi : la terre des passions ardentes, des soleils qui brûlent, des vents qui déracinent, des montagnes qui secouent toute végétation pour recevoir, à flanc nu, les pluies, la foudre, Touragan. A droite et à gauche, c'est une histoire qui se déroule ; histoire que les livres n'ont pas écrite, et dont les pages sont sculptées avec des ruines sur le sommet des roches. A tous les contours d'horizon, c'est un nouveau paysage qui se révèle environné d'un passé mystérieux. Ce sont des châteaux forts, des donjons, des remparts qui n'ont plus rien à garder, des créneaux qui n'ont plus rien à défendre : une tour isolée parmi des ruines, comme une dernière pièce sur un échiquier dévasté.
D'où nous viennent ces débris? chacun d'eux a sans doute une histoire à nous dire : il faudrait gravir toutes ces montagnes et leur demandera toutes le récit de tant de scènes de deuil, de sang, d'incendie, dont ils furent les acteurs; mais le Rhône vous emporte ; on passe devant ces hiéroglyphes percés à jour et noircis par les torches sans qu'une voix, sortie de ces vallons, vous en ait donné le sens. A peine si la tradition de ces contrées ose vous faire remonter aux guerres de religion pour vous expliquer confusément les désastres qui ont amoncelé tant de ruines. De ces terribles drames qui ont couru, échevelés, sur ces crêtes volcaniques, on ne devine que la péripétie; elle est clairement écrite dans son caractère de désolation; cela suffit d'ailleurs. Que peut ajouter le nom des victimes à l'intérêt des tombeaux? En est-il moins imposant, ce cours d'histoire et de philosophie que le Rhône professe
en douze heures et en soixante lieues? Ont-ils été tour- i
mentes, les habitants de ces malheureuses contrées baignées par le fleuve! En ont-ils subi de déplacements et de révo- '
jutions ! . . . D'abord , ces villages se sont établis sur les rives pour boire Teau du Rhône, avec la foi dans un tran- i
quille avenir; puis ils se sont réfugiés sur les crêtes, à la voix des guerres religieuses; aujourd'hui les voilà redescendus, à la voix de la tolérance et de la civilisation.
Le fleuve paternel bénit de ses deux bras la rive catholique et la rive luthérienne, et leur donne à toutes deux une égale part des vins généreux qui portent son nom.
Un jour, quelque chroniqueur recueillera ces pages de ruines éparses dans la vallée du Rhône, et il fera un beau livre, un livre à défrayer le répertoire futur des drames de la nouvelle école.Je voudrais que Victor Hugo et Alexandre Dumas vinssent fouiller dans ces débris, pour en exhumer toute une galerie nationale de héros, de chevaliers et de martyrs.
C'étaient de terribles acteurs d'épopée, ces hommes à la tête brûlée par les vins du Rhône, brûlée par le soleil du Midi, ou par la bise qui souffle du mont Ventoux; ces hommes idoines au vice comme à la vertu ; fanatiques de religion, de gloire, de chevalerie, d'amour; entretenant toutes les passions à la fois ; ne faisant de leur vie qu'une longue bataille; ne vivant que pour la gloire de mourir.
Do ce nombre étaient les Roquemore, qui bâtissaient un château à sept tours sur le piédestal d'un rocher ; ou ce formidable baron des Adrets, qui, du haut de son manoir du Rhôde, donnait au pape de cruelles insomnies et des déplaisirs mortels.
Je voudrais que Victor Hugo vînt recueillir ces mélancoliques entretiens que se font la dernière tour de Roquemore et le dernier bastion des Adrets, la nuit, aux étoiles.
lorsque Timpétueux vent d'Avignon, héritier des haines pontificales, secoue, comme un bélier romain, ces vieilles murailles des enfants de Calvin et de Luther. C'est là que la petuée M mêlée au grank, ainsi que Ta dit le poète.
Le pied des ravageurs s'est profondément appuyé sur ces rocs. Les vengeances s'y accomplirent sans pitié. Pas un grain de cette poussière qui n'ait passé au crible du vainqueur; pas une de ces pierres qui ne garde encore l'empreinte des ongles et des deuts. Rien ne fut fait à demi : après Tépée, le poignard ; après le poignard, l'incendie. Le sang sur la pierre, la flamme sur le sang. Oh! le Midi a toujours admirablement consommé les dévastations.
C*est un bien douloureux plaisir de suivre ainsi, dans toutes ses sinuosités, ce musée de ruines, sans preodre la moindre fatigue, comme si l'on feuilletait un album, dans son cabinet, et qu'une main officieuse en tournât les pages. On s'abandonne, avec mélancolie, à Fétude de c^t étrange paysage qui finit et recommence à tous les horizons. Le Rhône semble couler dans le vallon d'un cimetière sans fin, et il coule gaiement; il agite ses vagues joyeuses: il n'a rien changé, lui, dans son métier de fleuve. Il porte a la Méditerranée les larmes tombées des paupières du mont Saint-Gothard ; chemin faisant, il jette, comme le Nil, son limon nourricier aux campagnes arides; c'est toujours le Rhône d'Ânnibal, de César, et de Constantin.
Beaucoup de voyageurs partagent avec le fleuve son heureuse insouciance : ils causent, rient et fument; ils parlent des vins du Rhône, des chemins de fer, de la guerre d'Espagne, de la cuisine au beurre, des soieries de Lyon, de la pluie et du mistral. Les grandes ruines passent... c'était bien la peine de se faire ruines pour nt pas obtenir un regard de pitié! Quelquefois pourtant, la dévastation est si large sur la montagne voisine, qu'elle impose le silence
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et attire rattention. Une voix s'adresse au marinier provençal qui traverse le pont.
— Comment appelez-vous ce village ?
— Cruas, répond le marinier.
Et il va reprendre sqn poste à la proue.
— Cruas! répète-t-on dans les groupes. Quel diable de nomi
Un monsieur prend la parole et dit gravement :
— Je crois avoip entendu Gruas.
— Non, monsieur, Cru, Cruas.
— Je ne connaissais pas ce village.
— Il est joliment démoli !.
— Voilà les fortei'esses que Ton construisait du temps où Ton se battait avec les flèches.
— Avec deux coups de canon, aujourd'hui !
— Ah ! la poudre î
— Cruas.
— Gruas.
Et la grande ruine a passé.
Toutes les conversations cessent lorsque Ton entre dans ce magnifique détroit bordé sur les deux rives par les ruines élégantes du château de Beaucaire et par la masse imposante du château de Tarascon. C'est un site hors de ligne; il y a du paysage pour tous les goûts. Le négociant y retrouve le pré de la foire européenne de juillet, les fraîches allées si vivantes pendant un mois, si. taciturnes le reste de Tannée; Tindustriel y admire le plus beau pont de fer que les Séguin aient suspendu ; Tartiste se met en rêverie devant cet admirable ensemble, où tout est grand et lumineux, le Rhône, les châteaux, la campagne, •^horizon.
Alors, les érudits racontent leurs histoires, filles légitimes ou non de la localité.
La tour de Tarascon est un trésor de chroniques : hélas! elles sont toutes sanglantes, et la dernière, et malheureusement la plus incontestable, est contemporaine de la terreur de 93! La tour de Tarascon est la sœur criminelle de la glacière d'Avignon. Ce n'est qu'avec peine que Ton se décide à admettre tant de vérités désolantes, au pied de ce château doré par le soleil, si calme dans son cadre d azur, si voluptueusement endormi au bord du fleuve. Ce n'est qu'en se retournant de l'autre côté du fihône, où sont les ruines, que l'on peut se convaincre de la fécondité de cette terre qui a produit de terribles et d'inexorables passions.
Le nom du roi René jette quelques souvenirs de joie autour de ce manoir.
En Provence, on rencontre à chaque pas le roi René : c'était un prince qui avait peu d'argent, mais beaucoup de château'x : je lui en ai compté cinquante. Il animait ces résidences de sa gaieté proverbiale ; c'est avec un profond chagrin que je me suis prouvé qu'un roi si bon était fou, il faisait des rêves de malade et mettait ses rêves en procès. 1 a. Aix a conservé longtemps ce drame, moitié sacré, moitié profane, complètement fou dans ses deux parties, et que la capitale de la Provence devait au génie délirant de René. J'ai vu cette procession dans mon enfance, e( j'éprouvai un sentiment pénible à cette saturnale baptisée; sentiment qui ne s'est plus effacé. Les commentateurs se sont mis à l'œuvre, et ont expliqué, de la manière la plus édiiiante, le jcw du chat et les iraincvrs de ruisseaux; ils ont dit que le chat était l'image du diable, ce qui est une calomnie gratuite, contre les chats, et que les tirassount étaient aussi l'image des pécheurs endurcis : cela prouve seulement que les commentateurs ont besoin d'être commentés.
Le roi René faisait des vers assez mauvais, même pour
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un roi; il peignait aussi. Sa peinture était comme sa poésie ; c'est pour lui qu'Horace a fait son vers : ut plciura poesis. Il travaillait même pour le théâtre ; il composait des mystères en vers, et les faisait jouer dans ses châteaux, où il s'applaudissait. C'est à Tarascon qu'il a donné ses meilleures pièces : les chroniqueurs en ont conservé des fragments.
Telle qu'elle est enfin, cette vie du petit roi provençal a servi d'intermède bouffon à des drames qui ont ensanglanté le Rhône. 11 en est un surtout qui caractérise l'esprit de ces contrées, qui explique les ruines, qui donne le mot de ces énigmes de vengeances que le fleuve a gardées sur les pics de ses montagnes. C'est une épouvantable histoire, qu'on voudrait révoquer en doute, si elle n'était attestée par tous les auteurs contemporains : on la raconte devant le château de Tarascon.
Amour, tu perdis Troie! s'écrie la Fontaine dans sa bonhomie; l'amour a bien perdu d'autres choses. Sans remonter au paradis terrestre, on rencontre le doigt d'une femme à toutes les révolutions. Les administrateurs des empires, qui voient toujours les choses de haut, font du machiavélisme gouvernemental à pure perte : arrive une petite intrigue de boudoir, et tout craque sous les pieds des rois et des empereurs. Lucrèce fait tomber la monarque romaine ; Virginie abat la tyrannie des décemvirs ; une blonde Campanienne arrête Ânnibal ; Cléopâtre tue 'a liberté à Actium. Ensuite nous trouvons Irène à Bizance, Clotikle à Tolbiac; Aî<nès Sorel (jui perd la France,
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Jeanne d'Arc qui la sauve : des femmes partout. Puisque le monde est condamné à la fièvre intermittente des révolutions, mieux vaut encore les devoir aux femmes qu'aux avocats. J'aime mieux Cléopâtre que Démosthène : la liberté romaine a fait une plus belle mort que sa sœur grecque; la plus chaude philippique ne vaut pas la galère triomphante du Cidnus. L'amour est donc le père des ruines : voici une nouvelle preuve à l'appui.
Vers la fin du douzième siècle, le roi d'Aragon et le comte de Toulouse étaient en guerre, ce qui contrariait vivement Henri II, roi d'Angleterre, prince médiateur s il en fut. Henri résolut donc de concilier les deux ennemis, et il fit les frais d'une cour plénière qui se tint à Beaucaire, et à laquelle il se fit représenter. Les fêtes furent splendides. Pour en donner une idée, il suffira dédire que le sire Bertrand de Simiane enfouit dans de longs et larges sillons une prodigieuse quantité de monnaies d'or, et que le sire de Venons ne trouva rien de mieux à faire, pour éclipser cette action généreuse, que de brûler vifs trente de ses plus beaux chevaux* Beaucaire a eu le bonheur de voir cela.
Les seigneurs abondaient. On remarquait entre tous, non pas à cause de lui, mais à cause de sa femme, le sire Raymond de Roussillon. Rien n'était doux à voir, dans cette fête, comme madame Marguerite, dont la vive jeunesse se détachait si bien sur le fond sombre de la laideur et des soixante ans de son mari.
Raymond n'avait pas de largesses à faire, point d'hécatombe équestre à sacrifier; il montrait sa femtne avec cette Complaisance d'ostentation que les vieux maris affectaient à l'époque singulière dont nous parions. Les jeunes chevaliers qui ardaient au soleil de Beaucaire félicitaient le mari sur sa bonne tnine et l'opulence de ses vêtements sel-
gnetiriaux ; puis ils perçaient de leurs yeux noirs le voile de Flandre de madame Marguerite, et s'offraient pour tenir la bride du palefroi à la rentrée au castel.
Perdu au milieu de tous ces chevaliers amoureux, marchait un jeune page de dix-huit ans, qui ne disait rien, mais qui échangeait un regard de flamme avec madame Marguerite toutes les fois que la belle châtelaine se retournait pour secouer la poussière de sa robe ; et elle se retournait souvent. Ce page était de la suite de Raymond de Roussillon : il se nommait Cabestaing.
Cabestaing avait de beaux cheveux blonds, comme tous les pages; ses joues étaient roses et ses yeux bleus ; mais son amour était brun. Il avait le malheur d'être poëte. Les poètes ont la manie de faire des vers à leurs maîtresses, et le défaut de les égarer. Les vers une fois perdus, c'est toujours le mari intéressé qui les trouve. Cabestaing laissa tomber une sirvente qu'il venait de composer. Un autre page jaloux ramassa Famoureuse poésie et la remit au sire de Roussillon. Les marchands forains qui plantent leur tente sur le pri de Beaucaire occupent aujourd'hui la place où ces choses se passaient six cents ans avant eux.
Le sire de Roussillon, la nuit venue, rentra au manoir, peu éloigné de Beaucaire. 11 s'enferma dans son oratoire, et lut et relut les vers de Cabestaing. Ces vers s'adressaient évidemment à Marguerite, bien que le nom de la dame ne tut pas cité. D'ailleurs, le jaloux mari avait déjà conçu des soupçons, et la sîrvente achevait de les confirmer.
Au point du jour il appela Cabestaing dans son oratoire, Pt, d'une voix brusque :
— Ces vers sont de toi? lui dit-il en lui lançant au visage les éclairs de ses yeux gris.
I^e pauvre Cabestaing se troubla. Comment dissimuler à flix-huit ans, et dans l'état de page?