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EXPLORATIONS

DE YIGTOE HUMMER.

En Egypte.

En 1810 , on parlait beaucop à Munich de Victor Hunimer , jeune étudiant qui sortait de l'Université. Quelques amis voulurent l'entraîner dans une association nationale instituée pour exterminer les Français. Victor Hummer répondit qu'il ne voulait exterminer personne, que ses inclinations étaient vouées à la science , et qu'il se proposait de vivre en paix toute sa vie dans son cabinet de Munich , pour élever un monument à sa patrie et à l'univers. 11 parlait toutes les langues anciennes et modernes.

Hummer avait spécialement cultivé l'histoire à l'Université. Nul ne connaissait mieux que lui la cause de la grandeur et de la décadence de tous les empires. Il savait le grec comme M. Gail, et lisait Xénophon comme un vétéran des Dix Mille. Un jour, on lui demanda à l'improviste quel était le consul romain qui florissait au temps d'Alexandre de Macédoine. Il répondit, sans hésiter: «PapiriusCursor. » On ouvrit les vingt vol unies in-quarto de Catrou et Rouille , et l'on reconnut la vérité du fait.

Hummer se sépara du monde, et se voua corps et âme à la traduction d'Hérodote.

Il estimait profondément cet historien, et voulait lui témoigner son affection d'une façon solennelle. Hummer ne fut pas distrait de son travail par tout le fracas des batailles contemporaines. Ami de l'antique , il avait en sincère mépris les soldats allemands et étrangers; il abhorrait le shako et le frac

Manc.Toutcequi n'était pas phalange macédonienne était misérable à ses yeux.

Au bout de dix années de labeur, il avait dévoré son petit patrimoine, mais Hérodote était traduit. Il offrit environ cent kilogrammes de manuscrits au libraire Cotta pour dix mille florins. L'éditeur de Leipsick lui écrivit une lettre charmante et refusa d'imprimer sa traduction. Hummer avait fait trois ans de philosophie , et cela lui servit en cette occasion ; il se rappela tous les aphorismes des sages sur les contrariétés de la vie, et garda son manuscrit pour en faire les délices de son foyer domestique. 11 en lisait des fragments à ses amis. A la fin de l'année, il n'eut plus d'amis; Hérodote seul lui resta.

A force de se relire , il fondit son individualité dans celle d'Hérodote, et parfois il se croyait Hérodote et pensait en grec.

ff Ce qui manque à mon ouvrage , disait-il , ce sont des commentaires et des notes ; le libraire Cotta me l'a fait observer avec raison. Il faut compléter l'œuvre. Commentons et annotons; j'aurai cent éditeurs pour un. Si l'Allemagne me fait défaut, j'irai à Paris, et le premier libraire du Palais-Royal me donnera cent mille francs de ma traduction.... 0 Paris! »

Il lui restait une petite maison de quatre mille florins; il la vendit pour faire ses commentaires, t Heureux ceux qui placent ainsi leur argent sur la postérité! » disait-il en prenant unei lettre de change sur la maison Pastré, à Alexandrie d'Egypte. Débarrassé de tout souci , il partit pour l'Egypte le 15 mars 1822-1

En arrivant au Caire, il fut atteint de la peste; mais sachant] qu'il ne devait pas en mourir, puisque les commentaires n'étaient pas faits, il se laissa tourmenter par le fléau, et ne-J prit d'autre médecin que le hasard. Cependant il perdit un œil. « C'est justement, dit-il, ce qui est arrivé à Annibal dans les! marais étrusques. » On voit que son caractère d'historien scj soutenait jusqu'au bout.

A peine convalescent, il prit du papier vélin d'Allemagne,! qui est gris, et un crayon hongi'ois , loua un chameau, et sortit de la ville par la porte du Kalib.

a Commeuçons par observer le lac Mœris, dit-il; Hérodote s'est étendu complaisamment sur ce lac. Il a vu les deux pyramides qui s'élevaient au milieu de ce lac: elles avaient six cents pieds de haut, dont une moitié dans l'eau et l'autre dans l'air. Elles étaient surmontées de deux statues de bronze doré , et révolues sur leurs quatre faces d'un beau marbre poli, tiré des carrières du Mokatan. »

Hummer adressa la parole en arabe à des fellahs qui buvaient l'ombre sous la porte du Caire , et leur demanda le chemin du lac Mœris.

Les fellahs regardèrent fisemenl l'étranger et ne répondirent pas.

(c Au fait , dit Hummer , je m'adresse à des paysans stupides ; je trouverai bien le lac sans eux. Le lac Mœris avait quatrevingts lieues de circuit, d'après Hérodote, qui l'a vu comme je vois mon chameau. On ne perd pas un tel lac comme un verre d'eau. »

Et il poussa sa monture vers le Mokatan. Le soleil dardait d'aplomb sur la tête du commentateur d'Hérodote; mais la science ne s'arrêta pas devant quarante degrés Réaumur. Hummer remerciait même le soleil, qu'il appelait Horus , de lui montrer clairement la plaine. Le jour était si radieux , qu'on aurait découvert un scarabée sacré à deux lieues à la ronde. Cette clarté transparente ne servit qu'à prouver à Hummer qu'il ne voyait rien du tout.

Après quatre heures de marche dans le sable, il vit poindre deux pyramides dans la direction de Saccarah. Toute fatigue fut oubliée:

a Ce sont les pyramides du lac Mœris î s'écria-t-il; je les reconnais; mais il paraît que le lac est à sec: n'importe, je verrai le lit, un lit de quatre-vingts lieues! Si je ne me trompe, je crois découvrir aussi les ruines du Labyrinthe. Oh ! que j'ai dit de belles choses sur le Labyrinthe dans mon ouvrage d'Hérodote 1 Le Labyrinthe, ai-je dit, était un palais composé de cent palais; il avait été bâti par l'architecte Cramris, sous un 219 e

Basileu^-Plolomros , je ne sais plus lequel. Cet édifice prodigieux, ai-je ajoulé. occupe autant de terrain qu'une \ille; il se biiigiiiil dans le lac de Mœris, comme un roi d'Oiieul dans une cuve de porphyre. 0 pa ais des palais ! »

En aclievani ces mois, il découvrit la tête d'une troisième pyramide. Le chameau s'arrêta.

« Trois pyramides dans le lac Mœris! dit-il; voilà qui est singulier; je n'en ai annoncé que deux , et j'ai alïirrné les avoir vues. C'est [leut-êlre une ombre; avançons. »

En avançant, il en découvrit quatorze.

a Quatorze pyramides dans le lac Mœris, où il ne devrait en exister que deux! dit Huminer;C(la mérite un commentaire particulier. Peut-être l'éloignement m'a fait faire une crieur de calcul; allons examiner le phénomène de plus prés. »

Arrivé au pied des pyramides de Saccarah , il en compta dixsept.

Elles n'avaient pas six cents pieds; c'étaient des pyramides de briques , de dix toises de haut , en fort mauvais état , et qui avaient éié prob.ibleinent bâties sans façon pour ensevelir dixsept petits banquiers de Mempliis.

8 Ce doit êlre la monnaie des grandes pyramides d'Hérodole, dit Hummer. Voilà bien le génie démolisseur des peuples! on détruit un palais pour construire cent chétives maisons! on démolit deux pyiamidts pour en construire dix-sept! Ainsi s'éteignent les grandes choses. Voilà donc ces deux fameuses pyramides dont j'ai parlé. Qu'elles devaient être belles quand elles n'étaient que deux ! Écrivons ce commentaire sur mon album, j

Hummer jeta circulaire.T.ent ses yeux dans le désert, et se dit: « Voilà les ruines du lac Mœris. C'est bien là notre lac; il n'y manque que de l'eau. Mes descriptions sont de la plus parfaite exactitude. Je suis au milieu du lac, au pied de ces dix-sept pyramides; je n'ai plus que le Labyrinthe à trou\er. »

Il avait peidu beaucoup de temps dans ces explorations ; la

nuit tombait avec rapidité. En cherchant le Labyrinthe, il s'égara.

Il erra longtemps de détours en détours; il découvrit une hutle d'Arabe. « Frappons à celte porte hospitalière, dit-il ; avec quel bonheur l'enfunt du désert va me recevoir! » Il frappa trois fois; la hulte était déserte. Hummer se coucha sur le sable, en se faisant de son chameau une alcôve à quatre piliers et un lambris. Le premier rayon du soleil l'éveilla en sursaut, comme si un tison eût brùIé son visage. Il fit un petit repas frugal, et, s'orienlanl à l'aide de la carte et du soleil, il se prouva qu'il n'était pas forl éloigné du lac Natroun et du Fleuve sans eau.

« Hérodote a parlé du lac Natroun, dil-il; c'est un lac sans importance; mai» j<; serais bien aise d'explorer le Fleuve sans eau, anhydiopotamos. Commençons par le lac, le fleuve est tout près. »

En effet, il trouva un amas de sel, durement cristallisé, dans l'étendue d'une demi-lieue. C'était incontestablement le lac. Il en prit un échantillon, et fit un commentaire. Ensuite il s'enfonça dans le désert, en suivant un vallon formé de petites dunes prolongées. Hummer reconnut dans ce vallon le lit du fleuve; il n'y avait pas une goutte d'eau, et le sable était chauffé à quarantecinq degrés.

Avant de rentrer au Caire, il viî-ita Arsinoé, aujourd'hui Faioun. Hérodote appelle Arsinoé la province des Roses; il avait' voyagé dans cette pi ovince, toujours entre deux haies de rosiers. Hérodote ajoute que le parfum d'Arsinoé arrivait jusqu'à Memphis. Hummer marchait le nez au vent dans la direction du parfum : il trouva des forêts de nopals, qui ont beaucoup d'épines, mais point de fleurs; elles étaient habitées par des lézards verts. Le- voyageur allemand ne vit dans la dénomination d'Hércdote qu'une allégorie profonde, et il admira le bon sensde l'historien grec.

Il rentra au Caire chargé de documents précieu.x, mais avec deux coups de soleil.

« C'est maintenant, dit-il, que je dois, encouragé par mes

premiers succès, étendre mes explorations vers cette haute Egypte qu'Hérodote connaissait si bien, et dont nous avons donné ensemble de si merveilleuses descriptions. »

La haute Egypte était en ce moment désolée par la guerre. Les Wechabites s'étaient révoltés contre Méhémet-Ali, et Ibrahim-Bey côtoyait le Nil avec une armée pour les soumettre. Il fallait qu'Hummer se munît d'un firraan du vice-roi, ou qu'il attendit la soumission des rebelles. Hummer, réduit à ses dernières piastres, résolut de demander un firman. Il descendit le Nil, et se rendit à Alexandrie, oii il demanda une audience au vice-roi.

Lorsque le savant de Munich entra au palais, Méhémet-Ali fumait son éternelle pipe, peinte d'après nature par Horace Vernet, dans ce charmant tableau où les janissaires sont si horriblement mas-acrés. Il appuyait ses pieds sur un vieux lion en retraite, façonné en escabeau. Hummer se prosterna devant le redoutable escabeau, frappa trois fois le plancher de son vaste front, ce qui faisait rire aux larmes le grave Méhémet.

'( En voici un encore, dit le vice-roi, qui va me comparer au serpent, au phénix, à Pharaon, à Joseph en Egypte. Expliquetoi sans préambule, mon ami; que veux-tu?

— Étoile du ciel du Prophète, soleil de la nouvelle Memphis, scarabée....

— En voilà assez, arrive au fait ; que puis-je faire pour toi?

— Je veux parcourir la terre sacrée de vos Étals eL<eonverser avec le génie des nations mortes....

— Eh bien ! parcours, mon ami, puisque cela t'amuse. Ils ont tous la rage de se promener dans le désert, ces gens-là 1 et pour voir quoi? des pierres, du sable et des lézards.

— J'ai fait une histoire ancienne sur vos États, ô sublime pacha, et je brûle de visiter en détail le pays que j'ai décrit....

— Je ne te comprends pas bien, mon ami; tu dis que tu as décrit mon pays avant de le visiter....

— Moi, je ne l'ai pas visité encore ; mais Hérodote, le père

des historiens, a décrit votre royaume, environ deux mille ans avant la fondation de votre glorieuse dynastie, et....

— Ceci nous mène trop loin; j'ai cent audiences à donner. Si nous remontons à deux mille ans, nous n'en finirons pas aujourd'hui. Expliquons-nous : lu veux te vautrer dans le sable, c'est ta fantaisie, pars; je vais te donner un firman. Tu n'es pas le premier Franc que j'aie reçu. J'ai vu Belzoni, le danseur de corde, qui a ouvert la seconde pyramide, qui était ouverte. .)'ai vu Caillaud, l'orfèvre, qui a trouvé l'oasis de Memnon, qui n'existe pas. J'ai vu Rossignol, qui a prouvé au Nil qu'il ne devait pas couler comme il coule : le Nil a fait son chemin et ne l'a pas écouté. J'ai vu ChampoUion, qui expliquait des hiéroglyphes que mon fils cadet enterrait sous une pierre après les avoir peints à l'encre de Chine. J'ai vu lord Elgin, qui m'a demandé une pyramide à manger. Tous les jours je suis harcelé pour ce misérable désert, qui ne me rapporte pas une once de blé ou de coton. Eh! prenez mes colosses, mes momies, mes pyramides, mes sphinx, mes crocodiles, et laissez-moi en repos ! Va chercher ton firman. Qu'Allah te garde de la pleurésie et des chacals ! »

Hummer, en sa qualité d'Allemand, admira la pipe du pacha, mais il plaignit son ignorance. Muni du firman, il secoua la poussière de ses pieds et s'élança dans le désert.

Il remonta le Nil jusqu'à la première cataracte, et gagna une ophthalmie en route. Un Arabe l'opéra, lui rendit la clarté des cieux. Hummer quitta le caïque, et prit un chameau et un guide pour aller examiner la fameuse cataracte du Nil.

■ « J'ai beaucoup parlé, dit-il, des cataractes dans mon histoire d'Hérodote ; et tout ce que j'ai dit doit être vrai, comme le reste, excepté le Labyrinthe pourtant. J'ai le Labyrinthe sur le cœur, à moins que ce ne soit encore une allégorie qui fasse allusion aux cent détours du désert inextricable, où le simoun, monstre plus terrible que le minotaure, dévore les voyageurs égarés. Je suis prêt à me ranger de cet avis. Le Labyrinthe est une allégorie comme les roses d'Arsinoé. Quant à mon chapitre des

cataractes, je me crois sur parole. Le Nil n'est pas un être allégorique: il descend des montagnes de la Lune; il rencontre, chemin faisjnt, des précipices; alors il tombe en cataracte, comme le lac Érié et le lac Ontario, qui forment en collaboration la trombe du Niygara. J'ai dit, et j'ai même afQimé, sur mon honneur d'historien, que les cifaractes da Nil font un tel fraca?, qu'elles rendent sourds les malheureux habitants du voisinage; j'ai même élevé des plaintes touchâmes sur ces habitants, frappés d'une surdité endémique : « 0 infortunés Africains, » me suis-je écrié, « que n'abandonnez-vous ces ruines inhospitan Hères, oîi le tonnerre éternel des cataractes du Nil prive d'un « sens précieux vos enfants à l'aurore de leur vie? Que n'h.ibi- « tcz-vous ces oasis tranquilles que le Nil caresse et couronne « de son onde apaisée? s

« En arrivant au village des sourds, je ferai afQcher ces paroles, en forme de proclamation, sur le tronc d'un palmier.

« Cicéron, dit-il en poursuivant son monologue, Cicéron a consacré une bel'e pagp du Songe de Scipion aux mêmes malheureux habitants du village des cataractes. Dans le dialogue qui s'est établi entre Scipion l'Africain et son neveu, l'inventeur des clepsydres, le premier dit, en parlant des étoiles, qu'elles font un tel bruit en roulant sur leur axe, que les habitants de la terre sont tous siurds à leur insu ; et, à ce propos, Scipion, qui connaissait l'Afrique, puisqu'il était Afiicain, cite ses compatriotes du Nil, affectés de surdité à cause des cataractes.... Si je ne fais erreur, je crois les entendre d'ici. »

Hummer aperçut à l'extrémité de l'horizon une touffe de palmiers isolés dans le désert. C'était la petite oasis de la première cataracte. Il crut devoir prendre ses précautions contre la surdité, et se boucha les oreilles avec de la cire, comme Ulysse à l'approche des Sirènes. Désormais à l'abri du fléau, il fit doubler le pas de son chameau, et défia les tonnerres du Nil.

A mesure qu'il avançait, il cherchait dans les nues le sommet de la montagne, d'où le Nil se précipitait dans les oreilles des habitants. Le désert et la rive étaient unis comme la mer calme.

Le fleuve coulait, sur une surface lé-'érement inclinée et semée de pi'lile-; roche- mousseuses; le murmure fie collp eau contrari e ctail délii icu\ à entendre dans le silence du dés"rl.

Hummer resrarJait couler Trau , puis il se dit : « Quel horrible friicas le Nil doit jeter à l'écho de celte rive 1 Aussi ne suis-je pas éloané que tout le village ait enfin suivi mon conseil et se soit expatrié.... La cataracte ne tombe pas de trèshaut pourtant Passons à la seconde. La seconde doit être

le pendant du Niagara. »

Le savant et son guide se couchèrent dans les cabanes abandonnées, après un léger repas composé de dattes et d'eau du Nil Tlummer ne put dormir, à cause du fracas, qu'il entenda t à travers la cire. A l'aube, il était déjà debout, l'infatigable commentateur !

Comme il cheminait dans la direct'on de la seconde cataracte, il se témoigna le regret de n'avoir pas fait une incursion dans les ruines de Thèbes, que les barbares nomment Karnak. « Des colosses de Memnon, disait il, il n'en reste plus qu'un debout , c'est-à-dire assis. Ces colosses , comme je l'ai prouvé, sont des monuments élevés à la gloire des deux Osymandias, qui ont gouverné Thèbes au.\ cent portes dix-neuf cent quarante-trois ans avant la naissance du Chri.-f, et trois mille sept cent quatre-vingts ans avant ma naissance., Osyniandias le fils est tombé la fdce contre terre, comme l'idole Dagon; Osymandias le père a résisté. J'ai oublié de lui faire une petite visite, ma s je la ferai. C'est le colosse connu dans le monde sous le nom de Memnon. Au lever du soleil, il rendait un son harmonieux comme le soupir d'une lyre. Hérodote a entendu ce son harmonieux ; Dioi lélien Ta entendu ; Adrien l'a entendu ; nous l'avoi's tous entendu. Dioclétien, allant rejoindre son armée campée à la troisiè ne cataracte, mais à bonne dislance à cause du fracas, Dioclétien, me riis-je, s'arrêta devant le colosse et passa la nuit à ses pieds pour attendre l'aurore. Cet illustre empereur fut très-agréablement surpris d'entendre, vers les quatre heures du malin, une mélodie délicieuse qui

sortait iacontcstablement des lèvres de granit rose du colosse Memnon ; et, pour témoigner sa satisfaction à Osymandias, il prit son stylet, et écrivit sur le piédestal ces mots : « Moi, Dio- (( clétien, fils de Dioclès, j'ai entendu le chant de Memnon. » Et il signa. Le préfet Mutius, chef de la dixième légion, a donné un certificat pareil. Adrien, lorsqu'il bâtissait Antinoé, se rendait souvent à Thèbes, et trouvait toujours un nouveau plaisir à entendre le chant matinal de Memnon. Son favori, le bel Antinoiis, savait la mesure par cœur, et la chantuit à table lorsqu'on l'en priait. Voilà bien des raisons pour moi de m'arrèter au moins une aurore devant l'iiarmonieux Osymandias, et d'ajouter ma signature à celle d'Hérodote, afin qu'il n'y ait pas de lacune dans les œuvres de l'antiquité. »

Après ce monologue, il adressa la parole à son guide : c'était un jeune Arabe de vingt-cinq ans, au regard plein d'intelligence et de feu; il passait pour un guide fort instruit.

« Connais-tu, mon ami, lui dit-il, les colosses d'Osymandias?

— Non, maître, mais je connais tous les autres.

— As-tu entendu parler des colosses de Memnon?

— Non, maître; mais j'ai entendu parler de tous les autres.

— Connais-tu la ville de Thèbes ?

— Non, maître.

— Voyez comme l'ignorance désole ce malheureux pays ! Mais connais-tu Karnak?

— Ah ! Karnak, oui. Il y a des collines, des ruines ; j'y ai tué des poules d'eau.

— As-tu entendu parler d'une statue de pierre qui salue le soleil en chantant ?

— Oui.

— Ali ! nous y voilà! Où est cette statue?

— Au fleuve Jaune, dans le royaume du grand Brededin-Assem, qui a des montagnes d'or.

— Va te promener, dit le savant ; il vaut mieux causer avec le sphinx qu'avec ces fous orientaux. »

En causant ainsi, ils arrivèrent à la seconde cataracte, qui

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coulait Iranquillemenl comme la première; deux crocodiles dormaient sur un lit de mousse, entre les deux principaux courants de la cataracte. « Ces animaux sont sourds, dit Hummer ; mais passons outre, de peur de les réveiller. î

La troisième cataracte ressemblait aux deux autres, et n'offrit au vovageur d'autre incident nouveau qu'une gracieuse famille d'ibis endormis, le bec sous l'aile, sur un petit roc her vert qui divisait les eaux. Hummer rendit la liberté à ses oreilles, et s'embarqua sur un caïque pour Dongola.

Il disait, en voguant sur le fleuve : a Mon expédition aux trois cataractes sera d'un grand secours pour la science. D'abord, j'ai constaté l'existence des cataractes; point essentiel. Ensuite, j'ai reconnu que le conseil que nous avions donné aux habitants avait été rigoureusement suivi, puisque je n'ai rencontré que des ibis et des crocodiles sourds. On pourrait seulement élever des objections contre la hauteur des cataractes, mais elles ne seraient pas sérieuses. Les chutes ont deux mille toises de hauteur, quoiqu'elles paraissent horizontales à l'observateur superficiel. En physique et en hydrologie, on calcule la hauteur des chutes d'eau d'après l'élévation des montagnes où elles ont leur réservoir. Or, les montagnes de la Lune était le berceau des cataractes, ces cataractes ont deux mille toises de chute. Niagara est un nain. Tout ce que nous avons écrit sur ce chapitre, et tout ce que Scipion l'Africain en a rêvé, se trouve conforme à la vérité. Maintenant il me reste à faire une dernière observation, la plus importante. Je veux visiter la presqu'île deMéroé. »

En arrivante Dongola, Hummer était d'une belle maigreur scientifique, et son guide, qui était son médecin, lui conseilla de prendre un peu de repos et de boire du lait de chamelle.

« Prendre du repos ! s'écria l'héroïque Hummer, quand Méroé me tend les bras de sa presqu'île, quand je vois à l'horizon le berceau de ces illustres gymnosophistes qu'Hérodote admirait tant! A chameau tout de suite, et à Méroé! Où est Méroé? »

Le guide répéta Méroé en regardant le sable et le ciek

« Comment! dit Hummer indigné, tu te donnes pour guide et tu ne sais pas me conduire à .Méroé, le berceau des gymnosophistes, où Hérodo'e a vécu trois ans ! i

Le guide resta muet.

îEh bien '.marchons toujour?... Commentappelles-tucedésert?

— Le Sennaar.

— C'est le Sennaar, cela' En avant ! Méroé n'est pas loin.

— Vous voulez traverser le Sennaar, maîln;?

— Et pourquoi pas? Est-ce que je suis le premier ? Cambyse l'a bien traversé à la tête de qnaîre cent trente-deux mille hommes d'infanterie et de vinî:t-sept mille chevaux, comme je l'ai dit. Il est vrai que tout cela fut asphyxié là-bas, de ce côté, dans un vallon qui mène en Ethiopie; mais je n'ai rien à faire dans ce vallon, moi; il me sufiQt de savoir qu'il existe...

— Il n'existe pas, maître.

— Ce vallon n'existe pas?

— Non, maître.

— Ah! tu veux mieux le savoir qu'Hérodote! Cnmbyse n'a pas été étouffé dans un vailon qui lie la Nubie à l'Éihiopie?

— Maître, il est possible que Cambyse ait été étouffé... — Comment! Cambise ti'a pas été étouffé....

— Il Ta été si vous voulez, mais ce n'est pas dans ce vallon. —On a trouvé des ossements de Perses dans le sable; c'est

un fait.

— On trouve des ossements partout dans le désert.

— Mais de Perses?

— De Perses, de girafes, d'autruches, de chacals....

— C'est bon, mon ami, c'est bon; veux-tu m'accompagner, oui ou non?

— Non, maître.

— J'irai seul à Méroé ; je connais le pays mieux que toi. Adieu. î

Hummer prit ses instruments de mathématiques et reconnut qu'il était arrivé au dix-neuvième degré de latitude nord et au quarante-huitième de longitude, méridien de l'île de Fer.

Voyageant la nuit sur le^ étoiles, dormant le jour, comptant sur l'hospitalité proverbiale des Arabes, il Iraveria seul le désert de Sennaar et retrouva le Nil.

«Bien! ditHummcr, voiKi mon flpuve, et je liens Mcroé. Le Nil, après avoir roçu lo Tacazzé, se replie sur lui-mèn;e et forme la presqu'île de Méroé. J'aperçois une caravane qui va probiiblemenl à Méroé; il faut questionner le chef.... Que la lumière du Prophète soit avec vous et guide vos frères dans le désert! » dit Hummer en s'approchant du chef de la caravane.

C'était un vieillard tout habillé de blanc, la barbe et Us cheveux compris.

« Mon fils est égaré dans ces solitudes par le mauvais esprit du dé.-ert?

— Je cherche Méroé, le berceau des gymnosophiftes et le paradis terrestre de la Nubie. Pouvez-vous étendre votre main vers Méroé pour me guider?

— Depuis soixante ans, mon fi's, je traver-:e le Sennaar, et je n'ai jamai.s entendu parlerde Mérné. L'an dernier, j'ai vendu une Abyssinienne de ce nom à notre seigneur Ibrahim-Bey.

— Croyez-vous, mon père, que le Nil se replie sur lui même de ce côté?

— Il est poss'ble qu'il se replie là-bas, vers le levant. Ce n'est pas le chemin des caravanes.

— Mon père, que le Prophète vous garde des embûches du crocodile et vous donne de leau fraîche au milieu du jour! »

Hummer tourna le dos à la caravane en disant : c Mais a-t-qn jamais vu de pareils idiots ! En arrivant à Munich, je ferai une note fulminante contre ce peuple stupide qui ne connaît pas son pays. Ombre d Hérodote, guide mon chameau ! »

Plein de confiance en celte invocation, il résolut de côtoyer le Nil jusqu'au Tacazzé. L'eau et les d ities fraîches ne lui manquaient pas, cela lui sulTisait. Tous les matins, à l'aube, il jetait un rapide coup dœil sur le désert, et suivait du reiiard le Nil éternel, qui descendait des abîmes de l'horizon en exhalant une brume arise. Sur les deux rives, le désert blanc te dé-

roulait à perte de vue, laissant à découvert par intervalles quelques buissons de nopals ou un bouquet de palmiers stériles et agonisants. Le soleil-ne se laissait entrevoir qu'à travers une atmosphère massive de sable volant, dont chaque grain était une étincelle; on ne sentait, on ne voyait, on n'aspirait que du feu.

Hummer, pour rafraîchir sa tète brûlante, avait recours à ses monologues scientifiques, et il se disait : « La terre doit avoir subi un cataclysme depuis Hérodote, et ce climat est bien changé à coup sûr; car ilest prouvé que nous avons vu ici deux mille cités, deux mille, ni plus ni moins : Hérodote les a vues, et moi aussi, par conséquent. L'Egypte était alors, comme l'a dit Hérodote, une longue rue traversée par un ruisseau. La rue, c'étaient les deux mille villes; le ruisseau, c'était ce Nil. Certainement, il en reste bien encore de ces villes ; sept ou huit, et en ruines; mais les autres, que sontelles devenues? C'est ici qu'un commentaire est indispensable, et pourtant un écolier le ferait. Ce qu'elles sont devenues, ces villes? 0 voyageur frivole, oses-tu le demander? Les voilà, les voilà, partout, devant toi, à tes côtés, sous* tes pieds, dans tes sandales, dans tes cheveux, à tes paupières ! Ces villes étaient poussière, comme nous ; elles sont redevenues poussière : le temps les a pilées comme des grains d'orge dans un mortier. Voyez donc combien il faut de villes pour faire un désert de sable ! deux mille. 0 Hérodote, ta plume ne fut jamais que le conducteur de la vérité. »

Hummer promena ses regards mélancoliques sur tant de villes changées en sable; et il contemplait dans le vide les temples, les pyramides, les pylônes, les galeries qui se dressaient des deux côtés du fleuve et faisaient au fleuve une bordure monumentale de granit. Ce beau spectacle ravissait Hummer ; il bondissait de joie sur son chameau. Cependant la chaleur était élevée à son maximum homicide; le Nil fumait comme une source thermale ; le sable rayonnait d'embrasement, comme le miroir d'Archimède; les ibis se rôtissaient au vol ; la cervelle d'Hummer était en ébullition dans le crâne. Un zéphire

incendiaire étreignail le voyageur: on aurait dit que !e soleil roulait en fusion dans l'espace, ou que des laves aériennes descendaient d'un volcan du ciel.

« Qu'il est doux, disait le savant, qu'il est doux de respirer à l'ombre de ces sycomores qui s'élevaient jadis, comme des panaches, sur les t?mples de cette cité! Salut, Crocodilopolis, ville superbe où le saint reptile était adoré! tu n'as de rivale, parmi tes deux mille sœurs, que la cité d'Hermès, HermopoHs, parce que la divine Hermopolis a le plus beau des portiques, un portique dont le plafond est azuré comme le ciel et étoile d'or comme la nuit. Les barbares te nomment Acbmounaïn aujourd'hui, ô ville d'Hermès ! et toi, Crocodipolis, ils ne te nomment pas; ils disent que le Nil a rongé la dernière de tes assises! Oh! le fleuve sacré ne dévore pas ses filles! il les abreuve, il les caresse, il emplit leurs mille cuves de porphyre, afin qu'elles baignent leurs beaux corps, polis comme l'ébène ou le sein de la vierge de Méroé !

a Qu'elles étaient puissantes, les mains du peuple qui arracha ces deux mille cités aux carrières de la chaîne libyque, et les sema ainsi, gracieuses et fortes, depuis Gondar jusqu'à Memphis! Je ne me lasse pas d'admirer cette succession infinie de temples si profondément enracinés; ces pylônes évasés sur leur base; ces obélisques prodigués comme des aiguilles de femme sur la mosaïque du gynécée; ces colosses montagnes sculptées sur place; ces galeries qui courent le long du Nil, comme des allées de palmiers où se promènent les vierges d'Isis et d'Osiris; ces pyramides qui présentent une face au soleil et donnent une ombre triple aux pèlerins des caravanes; ces palais où conversent les rois et les sages; ces hôtelleries où s'arrêtent les mages de l'Orient; ces caravansérails épanouis aux portes des villes pour donner la joie de l'hospitalité à l'indigent voyageur ! Qui pourra dénombrer tant de merveilles ? Quel œil assez patient pourra lire toute cette histoire symbolique, écrite dans un alphabet mystérieux sur des pages de granit : arabesque inépuisable, toujours scellée du scarabée

d'azur, cette ima.^e de FÈlre invisible qui tient le monde dans sps dni^rts ? Comptez ces hiéroglvphns : vous compteriez pluiôt les atomps de sable qui font, ce désert, ou les gouttes d'eau que le Nil tient en réserve dans les monts abyssins. »

Hummer re>-ta muet dans l'ex'ase de la contemplation. Ses veux ne pouvaient ?e détacher de ce magnifique speriarle du néant és;yptien. 11 était alors par le cinquième degré de latitude ncf'l et le cinquante-cinquième de longitude, a Oh! s'écria-t-il, je respire ! Méroé ! Le Nil fuit vers le levant! A moi, Méroé ! s

Cette région nouvelle était effrayante de solitude; on croit traverser, avant tous les voyageurs, une de ces zones de l'Afrique intérieur^", oij jamais les pas d'un homme ne furent em.preints. Méroé n'a point de route indiquée par les bornes; il faut s'y rendre d'instinct; c'est une perle qu'on cherche dans le sable et l'immensité : un Allemand seul pouvait la découvrir.

A cinq heures du soir, le savant s<^ trouvait en plein sable, comme on se trouve en pleine mer ; un horizon d'un cercle parfait s'étendait autour de lui ; et partout, à ces dislances infinies où le dé-eri se fond avec l'azur fondé du ciel, il apercevait, vers le couchant, les bornes no'res qui marquent aux caravanes la route de l'Abyssinie. Cette solitude était attristée de ce silence inouï qui ne règne que dans le voisinage des nues, et qui frappe tant les voyageurs d'un aérostat. Hummer reconnaissait à tous ces indices l'approche de Méroé; son chameau donnait des signes de joie, comme s'il eût deviné le terme du voyage.

A mesure que le soleil descendait dans les nuages rouges et crevassés de l'horizon du couchant, tout le ciel se dégageait, à l'orient, des vapeurs de la journée; l'atmosphère reprenait sa transparence, et permettait au regard de distinguer les objets dans un lointain resplendissant d'une pureté sereine. Hummer était comme le voyageur qui succombe à la faim et cherche dans l'air le clocher prrividentiel qui lui promet une hôtellerie: à force d'interroger l'horizon, il aperçut une pointe sombre qui surgissait des monticules de sable. Ce n'était pas uneillusion.

La pointe se fit pyramirle; llummer descendit dans une vallée, et, en remontant sur la dune opposée, il distingua un amoncellement de' pyramides qui se détachaient conime sur un champ de neige. Le chameau aspira l'air avec une violente agitation de narines, et courut de toute la vitesse d'un cheval arabe, llummer pleurait de joie; il as-isiait à la création d'un monde, comme Adam; l'antiquité se révélait à lui dans des solitudes iniibordables et inconiiues. Méroé, celte noble Glle d'L-is et d'Osiris, abandonnée comme Ariane, avait retrouvé un adorateur.

« Que de siècles se sont écoulés, disait Hummer, depuis qu'elle se livre ainsi seule aux caressées du soleil! Personne, avant moi, n'a osé soulever ce linceul funèbre qui la couvre, le linceul du désert ! »

Et le voyageur se penchait comme un amant sur l'image adorée , et il jetait à l'air le nom de la ville sainte. Le cri expirait sans écho dans la plaine immense; on n'entendait que le grand Nil qui parlait au désert.

« Quarante pyramides! » s'écria Hummer.

El il se précipita de son chameau sur le sable. Il baisa ce sable auguste; il contempla, dans le ravissement, les premières traces de ses pieds , qui ouvraient enfin un sillon dans cet océan de poussière. Il s'arrêtait p ur prêter l'oredle à un applaudissement d'êtres invisibles, témoins surnaturels de son héroïque courage; quelquefois il croyait entrevoir l'ombre d'Hérodote assise et drapée d'un linceul , au pied d'une pyramide : c'était un vieux palmier sans feuilles, que le deri\ier simoun avait blanchi de sable; de pâles sycomores , inclinés et relevés par le vent , lui apparaissaient comme un groupe de gymnosophistes excités par la discussion et cherchant entre eux la sagesse.

Hummer s'arrêta devant ces quarante tombes gigantesques, bâties en quinco ice et assez bien conservées. Autour d'elles, le sol était jonché de ruines amoncelées comme àThcbes. Le voyageur cherchait une place pour s'asseoir et contempler à l'aise ces merveilles, lorsque, en doublant l'angle d'une pyramide, il

aperçut une berline à quatre roues , façon anglaise. Robinson apercevant la trace d'un pied d'homme dans son île fut moins épouvanté que le savant Hummer devant cette berline. D'abord il la considéra longtemps avec des yeux effarés , puis il s'approcha sur la pointe des pieds, et fil lever deux autruches retranchées dans un buisson d'aloès. Hummer reconnut du premier coup que la berline n'était pas antique; il en fit le tour, et il admira un travail de carrossier bien supérieur au génie industriel des gymnosophistes. Une plaque de cuivre incrustée sous le siège portait cette inscription : jiilne. edgward rood,

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