LONDON
Hummer croisa ses mains et les éleva au-dessus de sa tèle, comme l'adepte qui va pousser le cri de détresse. Un instant il crut que l'ophthalmie avait une seconde fois éteint ses yeux , et que ce qu'il voyait était le rêve d'un aveugle.
({ Une berline anglaise àMéroé! disait-il; Mïlue , Londonl »
Après une longue pause , il prit une détermination :
a Marchons toujours , dit-il; peut-être trouverai-je les chevaux. »
En effet, à vingt pas plus loin, il découvrit deux beaux chevaux noirs qui mangeaient l'avoine dans une cuve antique de basalte: l'avoine était moderne. Les chevaux regardèrent Hummer, et ne furent pas étonnés.
a Est-ce Hérodote qui, touché de ma fatigue, m'envoie ce magnifique présent? » dit-il en levant ses yeux au ciel.
Cette idée lui plut, et il s'amusait à la caresser, lorsqu'une troisième surprise le cloua sur un piédestal de sphinx qu'il allait franchir.
W avait vu trois Européens , élégamment vêtus , assis à l'est d'une pyramide. Deux de ces messieurs jouaient aux échecs, le troisième lisait un journal pyramidal. Un peu plus loin , deux dames, vêtues de blanc, se promenaient sous leurs ombrelles; une troisième se tenait mélancoliquement a l'écart et brodait de la tapisserie. Hummer ne put retenir un cri de surprise qui ricocha contre les quarante échos des pyramides. A ce cri,
l'Européen qui lisait le journal se leva; les deux autres restèrent courbés sur l'écliiquier.
Hummer, ne pouvant plus garder l'incognito, marcha courageusement à la suite de son cri, et tendit la main à l'étranger, qui s'avançait aussi vers lui en riant.
« Je suis fâché de vous avoir dérangé, dit Hummer en allemand ; excusez-moi de vous avoir troublé dans votre solitude. »
On lui répondit, en anglais et en allemand, que cette terre appartenait à tout le monde, et que chacun était libre de s'y promener. Hummer fut présenté aux joueurs d'échecs et aux trois dames, et on l'invita à dîner, ce qu'il accepta de verve.
L'Anglais du journal entama la conversation avec Hummer, pour adoucir l'expectative du dîner.
« Vous êtes venu seul ici, monsieur? dit l'Anglais.
— Seul, avec mon chameau.
— Vous faites un voyage scientifique, sans doute?
— Oui, monsieur; je visite ce pays pour achever mes commentaires sur Hérodote.
— Ah! j'en retiens un exemplaire; voici mon adresse : John Mawbrick, Regent-Circus, à Londres.
— Je vous l'enverrai de Munich, vous pouvez y compter. Est-ce un voyage scientifique que vous faites en famille ?
— Nous, c'est une promenade d'agrément; voilà déjà huit jours que nous sommes ici.
— A Méroé ?
— Vous appelez cela Méroé? nous avons nommé ce pays Mawbrick-Tovvn.
— Ya-t-il longtemps que vous avez quitté Londres?
— Non, cinq ans.
— Vous devez aVoir vu bien du pays, en cinq ans !
— Pas trop; nous arrivons du cap de Bonne-Espérance, où nous avons des vignobles : il faut soigner ses propriétés. Au retour du Cap, en passant par Paris, nous avons adopté une petite promenade en Egypte pour amuser ces dames, ma femme et mes deux belles-sœurs; vous voj'ez les trois frères
Mawbrick... De course en course, nous avons pou?sé jusqu'ici : notre guide nous a promis un simoun a la nouvelle lune, et nous I attendons ; on ne peut pas quitter 1 Egypte sans avoir \ u un simoun.
— Vous avez raison. Avcz-vous rencontré ici quelques Iraces de la secte des gymnosophistes?
— Nous avons trouvé beaucoup de momies : ces pyra "lidps en sont pleines.
— Des momies de gymnosophistes!
— Ah! elles ne sont pas signées : ce sont des momies anonymes.
— Peut-on les emporter?
— Vous en êtes le maître. Nous avons avec nous, dans l'autre voiture de là-bas, lefiimeux pharmacien-chimiste du Strand, Fallon-White, qui fait une provision de ces momies dans ses caissons.
— Pour la galerie nationale de Charing-Cross?
— Non, pour en faire des remèdes de famille : ces momies mèléesà l'essence de rhubarbe composent un digestif souverain; c'est reconnu.
— Un digestif avec des momies! s'écria Hummer en reculant de tnàs pas; xin digestif avec les cendres des gymno-ophistes! Mais il n'y a donc rien de sacré pour les pharmaciens?
— Que voulez-vous? c'est la mode. VVhite est patenté pour sa découverte ; il est déjà venu quatre fois ici, pour choisir luimême sa marchandise : ses correspondants le trompaient indignement. On lui expédiait des momies de janissaires fabri^juées à Boulaq par un Italien. Un chef de maison doit venir sur les lieux. DeLondresà cette pyramide, il y a un peu plus loin quede Regent-Circus à Richmond. Notre globe e^t Irès-petit. Voulezvous que nous allions dîner ? Le couvert est mis entre ces deux sphinx. y>
H'immer apportait au dîner une figure bouleversée par la surprise (t l'indignation. Il salua ses convives et s'assit à la place qu'on lui désigna. John Mawbrick lui dit :
c Monsieur Hummer, vous excuserez ces dame?; elles font un peu de loileile, elles étaient en négl gé de voyage, s
Ce John était le seul Anglais causeur de la compagnie : les voyages l'avaient francisé. Ses deux frères méditaient encore sur le kirig's gamhit, et avaifnt déposé chacun deux pions sur leurs assiettes, qu'ils pous-aicnt avfc le couteau. Deux domestiques, en grand costume d'antichambre, apportaient les plats. Le couvert était mis sur une grande dalle de granit rose, posée aux angles sur quatre sphinx.
« Nous VOU5 rionnons un dîner sans façon, monsieur Hummer, dit John Mawbrick; à la campngne comme à la campagne. Voulez-vous commencer par ces Glets de bœuf au madère, ou par ces suprêmes de chevreuil? »
Hummer jeta un regard d'effroi sur ces mets mystérieux, et refusa, malgré son appétit qui lui parlait impérieusement. Il croyait voir des filets de gymnosoplii5les;'il lui semblait qu'Hérodote lui-riiême lui était offert en détail, sous le pseudonyme de chevreuil.
a Monsieur, dit-il à l'Anglais, me permettez-vous de vous demander d'où viennent vos provisions?
— De Chevet, Palais-Royal, à Paris; ce sont des conservas que nous avons achetées en passant. Cela dispense, en voyage, des embarras de la cuisine. Ah ! voici ces dames ! »
Les dames étaient en costume de gala. Elles s'assirent sur des pliants, ôlèrent leurs mitaines, en saluant gracieusement les convives, et se servirent du clairet dans de belles coupes de cristal de Bohème.
« Et voici notre chitriisle, dit John Mawbrick. Toujours en retard, monsieur White! »
Le chimiste demanda de l'eau pour une ablution de mains; un domestique lui apporta une aiguière d'argent.
« De quels horribles mystères sort-il ? t murmura Hummer.
Fallon-White était un Anglais de soixante ans ; sa fînire était fraîche, régulière et commune; il était chauve, comme tous les pharmaciens de Londres.
« .Monsieur White , dit John Mnwbrick en lui servant du chevreuil, nous avons un nouveau convive, M. Hummer, de Munich, qui nous a fait l'honneur d'une petite visite. »
Hummer et M. "White se saluèrent.
c( Monsieur vient ici par curiosité ? dit White.
— Oui, monsieur, pour la science.
— Il n'y a pas grand'chose à voir, comme vous voyez. Quand vous aurez passé devant ces quarante nids de chauves-îouris, vous direz bonsoir à la compagnie. C'est l'affaire de quarante minutes.
— Avez-vous bien travaillé aujourd'hui, "White? demanda Mavvbrick.
— J'ai attaqué le second puits ; mais la marchandise y est avariée. Sur quarante-huit sujets que j'ai déraaillolés, j'en ai trouvé deux pour le commerce. J'attaquerai demain le troisième puits.
— L'infâme ! dit tout bas Hummer.
— Il faut se dépêcher d'exploiter ces antiquailles, poursuivit le pharmacien; les confrères arriveront, je ne veux leur laisser que le rebut. Je suis fort content des deux sujets que j'ai dépecés ce matin ; ce devaient être des gens fort distingués de l'époque : ils étaient sous verre et embaumés avec de l'aloès et du bitume première qualité.
— Sous verre! avez-vous dit, monsieur? s'écria Hummer.
— Oui, sous verre, Cela vous étonne? J'en ai trouvé cent comme cela.
— Ce sont des gymnosophistes ! Les gymnosophistes seuls étaient embaumés sous verre. Ce sont des gymnosophistes ! Ah!
— Eh bien, quand ce seraient des tories?
— Avez-vous trouvé dans les caisses des scarabées?
— Verts.
— Verts! c'est cela : le scarabée sacré! Il n'y en a plus en Egypte; la seule Méroé a gardé le scarabée. Vous avez donc vu des scarabées verts?
— J'en ai mangé ce malin.
— Shocking ! s'écria mélodieusement une des dames; ces messieurs n'auraient donc pu trouver, à table, une autre conversation? ï
Cette censure arrêta le dialogue. Le repas devint silencieux. Hummer avait croisé les bras et méditait profondément. Au dessert, on lui rendit sa liberté.
Après avoir donné ses soins à son chameau, Hummer explora les ruines de Méroé. La nuit le surprit; des abîmes du déserf, la lune se leva large et rouge, et donna aux ruines une teinte désolée. Le voyageur sentait son cœur se serrer en voyant à chaque pas les traces récentes des sacrilèges violations de la tombe.
« Quelle horreur! disait-il. Ne dirait-on pas que la sainteté du sépulcre se prescrit après un temps convenu; que ce qui est sacrilège après un siècle- est chose licite après mille ans? 0 morale! lu n'es plus qu'un nom! L'Elysée des gymnosophistes est aujourd'hui une boutique de pharmacien ! Sainte et virginale Méroé, te voilà livrée aux ongles des barbares! Cambyse est vaincu par les Anglais! Quel commentaire je prépare sur ces ()rofanalions! »
Il se tut pour écouter des bruits mystérieux qui passaient Jans l'air, et crut entendre les ombres des gymnosophistes qui demandaient vengeance et se plaignaient d'entrer comme éléments apéritifs dans la composition pharmaceutique du sedlitziioirder.
John Mawbrick sortit d'une pyramide en robe de chambre de jiocart et aborda gaiement Hummer.
« J'ai fait préparer votre appartement, lui dit-il, 39, Pyraiiide-Streel, à l'entre-sol.Je suis votre voisin; mon domestique 1 (Hé chercher pour vous un lit de plume à la barque. Prenez- \ou3 du thé? »
Hummer fil un signe négatif plein de nonchalance et de méancolie. John Mawbrick continua :
a Nous attendons ce soir, par la voie du Nil, la famille Sap-
piéton, qui a pa-sê la belle saison à Don;^olah; une famill charnianlel Elle vient nous faire une petite visite; nous dan?e rons.Elil mon Dieu! il faut bien tuer le temps.
— Vousdanserez à Mérué! dit Hummerd'unevoix consternée
— -Eli! pourquoi pas? puisque nous aurons huit dames et u violon, et une salle de bal cliarmanle dans la pyramide numéro ^ J'allais en ce moment à la barque pour choisir quehjues étoffe de lenture dans nutre magasin flottent. Toute notre maiso de Regent-Circus marche avec nous, comme vous voyez. San adieu. I
Hummer prit une résolution énergique.
« Si je restais ici, dit-il en fermant les poings, je me ferais I complice de ces épouvantables profanations; mon chameau pris du repos et de la nourriture pour dix jours; moi, je suis l'épreuve de tout : parlons, fuyons cette Mcroé si iiidignemer violée! Mais ce sont des démons, ces Anglais! ils s'insiallei partout comme chez eux ; ils numérotent les pyramides; ils af pellent Même iMawbnck-Town; ils se purgent avec des gymui sophistes; ils dansent sur des tomles; ils se moquent d Hérc dote, de Dieu et de moi 1 Allons dénoncer ces forfaits à l'Europf allons! »
' En traversant Pyramide-Street pour aller à son chameai Hummer aperçut les deux autres Anglais qui faisaient leur to lette de bal devant une glace suspendue au cou d'un sphin: entre deux girandoles à bougies diaphanes. Les dames prenaiei du thé derrière un paravent.
« Oh! si le ciel de Méroé avait un seul tonnerre dans se arsenal, dit Hummer, je le payerais de ma vie pour le vo tomber sur ces Cambyses à gants blancs! » ''i
Cependant, aHa faveur des ténèbres, il ramassa quelques d( bris des chevreuils et des Glets de Chevet. Pour rassurer : conscience, il dit :
a J'imite les Hébreux, in exitu de jEgypto, de populo barban Eux prirent les plats , moi les viandes : Dieu me pardoE nera. »
Il remonta sur son chameau et s'enfonça dans le désert tout illuminé par la lune, ce doux soleil des voyageurs en figypte.
Dans sa route faite sur le sable ou sur le Nil, Ilummer ferma les yeux sur tout ce qu'il voyait; une seule et constante pen>ée l'absorba, le sacrilège de Méroé! La nuit, il faisnil des songes affieux; il voyait Hérodote pleurant sur un alambic de chimiste, et M.Fallon-W'hitedépeçant un gymnosopliiste et suspendant les lambeaux noircis aux étalages deChevel. Oh ! comme il regretta d'avoir été guéri de son opiithalmie 1 t Voila donc à quoi servent les yeux! » disait-il, et il alfrontait le soleil, comme l'aigle, pour redevenir aveugle; mais sa paupière seraff rmi.-sait.
Ce n'est qu'a son départ d'Alexandrie qu'il commença ses commentaires. En arrivant à Gènes, il en avait écrit deux volumes; à la douane, la police sarde les lui confisqua, parce que certains passages élevaient des doutes sur l'infaillibilité de la Bible.
« Je les écrirai une seconde fois à Munich, dit-il, avec un nouveau cominentaire sur la douane de Gènes. »
Ce qu'entendant, deux sbires le conduisirent en prison.
Après deux mois de captivité, il lui fut permis de rentrer en Allemagne. Arrivé à Munich, il écrivit ses commentaires, et, l'œuvre terminée, il proposa successivement son nouveau manuscrit à tous les éditeurs de l Europe II reçut des leities de tous, qui le félicitaient sur son beau travail, mais qui refusaient de l'imprimer, à cause d'Hérodote, qui se faisait un peu vieux.
Hummer a offert son manuscrit à la bibliothèque de Munich, où chacun peut le consulter. C'est un ouvrage qui prouve, après cent autres, que l'histoire a été écrite par des fabulistes, et la fable par des historiens.
Dans les Gaules.
En 1828, le roi de Bavière demanda une audience particulière à Victor Hummer et l'obtint.
12Ù EXPLORATIONS DE VICTOR HUmiER.
« Monsieur, lui dit le roi, vous savez combien je m'intéresse à l'histoire ancienne, puisque je la continue dans la personne de mon fils, roi de la Grèce et successeur de Léonidas. J'ai appris vos courageuses explorations en Afrique, et je veux les récompenser; il est temps que votre précieux manuscrit, enfoui dans la bibliothèque de Munich, soit rendu à la lumière par la voie de l'impression. J'achète votre traduction d'Hérodote cinquante mille florins, et je me déclare votre éditeur. »
Victor Hummer se jeta aux pieds du roi et frappa le plancher trois fois de son front, à la manière des Perses.
« Croyez, sire, dit-il, que je veux employer au service de la science l'argent que je reçois de vous. Avec cette somme, le monde m'appartient, et je vais traduire Strabon.
— C'est bien , » dit le roi avec un laconisme charmant.
Le roi serra la main du savant, et sortit comme un simple particulier.
Victor Hummer trouva dans sa main une lettre de change sur M. Reighanum, à Francfort-sur-le Mein , banquier fantastique, qui bàlit des châteaux en Espagne pour les Allemands.
Cependant un honnête escompteur de Munich prit la lettre de change à cinquante pour cent d'agio, pour faire honneur à l'endossement du ministre des finances bavarois. Aux yeux d'un savant, rien ne ressemble plus à cinquante mille florins que vingt-cinq mille : c'est la même chose au fond pour qui n'a rien.
Hummer se jeta tète première dans l'in-folio de Strabon ; il se réduisit à l'état de squelette, il devint diaphane, et termina son travail. Le vénérable savant, rongé par les veilles, n'était plus qu'une illusion qui s'évanouissait sur les places publiques de Munich au moindre souffle de l'air; en se regardant au miroir, il ne voyait rien. Qu'importe l'absence du corps, si l'âme reste? La science n'arrive qu'à ce prix.
L'âme d'Hummer, vêtue d'une légère redingote de coutil, partit pour explorer les Gaules au printemps de 1828. Elle ne
paya que moitié place dans l'intérieur de la diligence: ils étaient sept voyageurs fort à l'aise, Ilummer compris.
Sur la route de Marseille, cette reine des Gaules, Hummer disait: « Je vais donc voir cette cité antique, fondée six bons siècles avant le Christ, cette cité contemporaine des Tarquins, et que Strabon aimait entre toutes les villes gauloises ! »
Disant cela, il descendit à l'hôtel de la Croix-de-Malte, sur le Cours.
Le lendemain, à son réveil, il était fort indécis.
« Je ne sais trop par où commencer mes courses, disait-il ; j'ai à choisir entre le temple de Neptune, le temple d'Apollon Delphien, le temple de Diane d'Éphè^e, le temple de Junon Lacinienne, le temple de Vénus victrix; plus le Lacidum, la necropolis Paradisius , le château de Jules César, la maison de Milon, les thermes, la porte Julia et une foule d'autres antiquités, dont quelques-unes modirnes, comme la fameuse tour qui soutint siège, en 1539, contre le connétable de Bourbon, et la belle église gothique de las Accoas, dont parlent Papon et Grosson, ces deux continuateurs de Strabon. »
11 appela le garçon d'auberge et lui dit :
« Quel est le temple le plus voisin d'ici?
— Saint-Martin, répondit le garçon.
— Bien! dit Hummer; c'est ici comme à Rome, où le catholicisme a héiité du paganisme. Comment appelait-on Saint- Martin dans l'antiquité?
— Je ne sais pas, monsieur. Si vous voulez le voir, suivez la rue et prenez la gauche au bout.
— C'est bien, mon garçon ; tu n'es pas fort. »
Hummer s'achemina vers Saint-Mai tin, et vit une église assez laide, très-sombre, très-poudreuse, et point antique du tout.
« Mon ami, dit-il au sacristain qui passait, pourriez-vous me donner quelques explications archéologiques sur...? »
Le sacristain lui tourna brusquement le dos. Hummer sortit pour marcher au hasard à la découverte des ruines.
Il vit de magnifiques rues, des quartiers opulents, un peuple 219 /
pittoresque et animé; une ville plus grande, plus belle, plus gaie que Munich : mais tout cela ne le toucha nullement; il avait en horreur le moderne; il cherchait Massiiia civitas, et non pas la ville de Marseille; il cherchait des ruines, et il ne voyait que des architectes bâlissar.t des édifices. L'architecte est l'ennemi né de l'antiquaire; il démolit la ruine et se sert de l'antique pour faire du neuf.
En traversant une rue aussi large que Sukeicil-Slreet à Dublin, il vit le plan de Marseille sur l'étalage de M. Chardon, libraire, auteur du Guide marseillais.
« Voilà mon affaire, dit-il, entrons. »
M. Chardon regarde Marseille comme sa propre fille; t'est lui qui s'est chargé depuis soixante ans d'être l'historiographe de la fille de Phocée. Il publie, tous les 1" janvier, un précis fort élégant qui constate les progrès de Marseille, et il orne ce travail de statistique sérieuse d'une foule de réflexions morales adressées aux femmes et aux jeunes gens.
« Monsieur, lui dit Hummer, vous avez écrit sur Marseille, si j'en crois votre enseigne; pourriez-vous avoir la bonté de me désigner les localités les plus remarquables du voyage, et de me vendre votre carte et votre Prec«'s.^
M. Chardon fit hommage de ses œuvres à Hummer, en l'appelant « mon confrère, » et il s'offrit de l'accompagner dans ses explorations. Hummer se confondit en remercîments, et prit son album, soit pour dessiner les ruines imposantes qu'il allait voir, soit pour prendre des notes au crayon.
a Commençons parle plus près, dit M. Chardon. Voici la rue Saint-Ferréol; comment trouvez-vous cette rue?...
— Fort belle, dit Hummer, droite comme un I.
— Comment trouvez-vous cette place avec ses marronniers?
— Fort belle place ; mais je n'aime pas les marronniers.
— Croiriez-vous, monsieur, qu'il y avait ici une église superbe?
— Une église antique, une basilica, est-il possible monsieur?
— Il n'en reste pas une pierre, comme vous voyez.
— C'est juste; il y a des marronniers. C'est fort curieux, cela. Diable! on ne détruit pas mal chez vous. Passons à une autre curiosité.
— Je vais vous montrer maintenant la necropoUs Paradisius, j'en ai parlé dans mon ouvrage.
— Et moi dans Strabon. Permettez que je prépare une feuille de papier pour prendre une vue de ce fameux Paradi-ius.
— Le voilà, dit M. Chardon . Le cimetière n'esiste plus ; mais il pourrait exister, si l'on n'eût pas bâti celte rue que vous voyez, et qu'on appelle avec raison rue Paradis.
— C'est très- bien! Passons à une autre merveille; voilà un cimetière parfaitement enterré.
— Ce chemin que vous voyez conduit à la fameuse montagne immortalisée par Lucain.
— Quoi! s'écria Humraer, c'est le chemin de la Silva Sacra?
Cette forêt sacrée,
En tout temps des humains et du temps révérée:
cette forêt où les druides faisaient des sacrifices humains; cette forêt où Trébonius, le lieutenant de César, coupait des chênes énormes, robur, pour les galères de sa flotte; cette forêt qui couvrait de son ombre le temple de marbre de Neptune Sidonien ! Oh! courons!
— La forêt existerait encore, si les humains et le temps ne l'eussent pas détruite....
— Elle est détruite, \3l Sacra Silva! il n'en reste rien?
— Pas un arbre! mais vous pourrez voir d'ici la montagne dépouillée où ^'éleva celte forêt sainte....
— Allons toujours voir les ruines du temple de Neptune Sidonien....
— Le temple a suivi la forêt. Nous pouvons passer à d'autres antiquités, si vous voulez bien.
— Quoi! cebeau temple lui aussi tombé en ruines! ses ruines en poussière! sa poussière au néant! Courons me consoler ailleurs. »
M. Chardon était consterné de la désolation de Victor Huramer; il marchait devant lui dans la direction de la vieille ville, et sennblait lui dire par ses gesles : « Attendez, je vais essayer de vous montrer quelque chose; ne \ous désespérez pas. j
A l'heure où ils traversaient les quais du port, la ville était rayonnante; le monde entier y avait envoyé ses représentants : l'Amérique, l'Afrique, l'Asie, l'Océanie, se promenaient sous les tentes jetées, comme des ponts chinois, des croisées des maisons aux antennes des navires. Tous les dialectes de la terre se croisaient dans cette Babel navale; c'était une mosaïque ambulante de tous les costumes connus et inconnus, de tous les visages que le soleil nuance entre les tropiques, depuis l'ébène jusqu'au bronze L'air n'avait pas assez d'éclios pour répondre à tant de voix, à tant de cris, à tant de chants; l'eau du port avait disparu sous les navires; la forêt sacrée, dépouillée de ses feuilles, semblait être descendue de la montagne voisine pour donner ses mâts innoDibrables à toutes les flottes de l'univers.
Hummer ne daigna pas jeter un seul regard à ce tableau extraordinaire; il eût donné tout Strabun pour voir devant lui, au lieu de ce port si animé, le tranquille Lacidum, désert et silencieux, et deux trirèmes de Trébonius à l'ancre, arrivées d'Ostie le matin.
M. Chardon conduisit le savant étranger à la rue des Grands- Carmes, et le fit arrêter devant la maison n" 55. G était une maison recrépie à neuf, et dont la façade reluisait d'une ocre vive, comme la salle d'un cabaret de village.
a Voilà, dit M. Chardon, la maison de Milon.
— Milon le Crotoniate? demanda Hummer.
— Milon, l'assassin deClodius.
— Permettez, monsieur Chardon : je regarde Milon comme un homme plus malheureux que coupable; Milon a tué Clodius, le fait est vrai ; mais Milon ne peut être appelé assa-sin. Vous savez très-bien que Milon était accompagné de sa famille, et qu'il était
drapé de son manteau, pcenulatus, comme dilCicéron, lorsqu'il eut le malheur de trouver Glodius sous son épée. Or, si Milon eût prémédité son action, il eût laissé à Rome sa femme et son manteau, choses fort embarrassantes pour commettre un assassinat. M. de Voltaire est tombé dans la même erreur que vous, dans sa traduction d'un passage d'Homère, lorsqu'd dit en parlant d'Achille :
Le meurtrier d'Hector en ce moment tranquille.
Achille s'était battu loyalement avec Hector, ce n'était pas un meurtrier. Ces mots, meurtrier et assassin, emportent toujours avec eux quelque chose d'infamant. »
M. Chardon s'excusa d'avoir outragé la mémoire de Milon.
« Vous dites donc, poursuivit Hummer, que celte maison a appartenu à Milon?
— Oui, monsieur, n° 55.
— Il paraît qu'on a commis le sacrilège de la restaurer à neuf.
— Non, monsieur, on l'a rebâtie : l'autre tombait en ruine.
— On l'a rebâtie avec les ruines de la maison antique!
— Non, avec les ruines d'une maison moderne qui avait cent ans. Tous les cent ans on rebâtit la maison de Milon : il y en a eu vingt comme cela depuis le vainqueur de Clodius. On n'a pu trouver que ce moyen de conserver cette précieuse antiquité.
— Plaisantez- vous, monsieur Chardon? dit Hummer pâle et indigné.
— Oh! je plaisante rarement : je suis libraire.
— Vous êtes libraire, et vous ne frémissez pas sur le seuil de cette maison! et vous ne lui donnez pas un coup de marteau, comme on fait sur le vase sacré profané dans le tabernacle! Venez, monsieur, entraînez-moi à d'autres antiquités.
— Justement, nous sommes ici sur le boulevard des Dames, et....
— Le boulevard illustré par les Marseillais au siège du con-
nétable de Bourbon! Oh!- c'est beau comme l'antique! Je ne connais dans l'histoire qu'un trait de ce genre, c'e;t à Carlhage. Hélas! les remparts de Carthage ont disparu avec les héroïques Carthaginoises qui les avaient défendus! Du moins, ici, le rempart est resté comme un monument de vertu. Voyons ce boulevard.
— Voilà ce boulevard; il est là devant vous.
— Il me semble que je ne vois rien.
— Il n'y a rien du tout, en effet; mais voilà le terrain où vous auriez vu ce rempart, s'il n'eût pas été démoli.
— Mais vous avez eu des aïeux bien démolisseurs, monsieur Chardon?
— Ah ! le Sarrasin et la faux du Temps !
— Bah! le Sarrasin et la faux du temps! voilà d'étranges excuses! Le Sarrasin a bon dos, et le Temps aussi. Les hommes ont la rage de détruire, et puis ils mettent tout sur le compte des Sarrasins et du Temps! Le Temps! mais savez-v^ous bien que le Temps, tout rongeur qu'on le dit, ne mangerait pas une écaille de colonne en mille ans, s'il n'avait pas l'homme pour collaborateur?
— Que vouIpz-vous? dit M. Chardon tout tremblant; je suis désolé de ne pouvoir vous montrer ce boulevard, d'autant plus qu'une de mes aïeules, Mme Vivaux, fut nommée sergent-major sur la brèche, le quarantième jour du siège. Je vous montrerai son portrait.
— Monlrez-moi, je vous prie, les deux célèbres temples dont j'ai parlé dans Strabon, le temple d'Éphèse et le temple d'Apollon Delphien. Vous savez que j'ai dit que ces deux temples magnifiques étaient dans l'enceinte de la citadelle. Montrez-moi la citadelle.
— Voilà la citadelle bâtie par....
— Prolys.
— Non , par Louis XIV. Elle ne renferme que deux pièces de canon enclouées et un mortier muet.
— Et mes deux temples?
— Vos deux temples n'existent plus.
— Oh! cela ne peut se passer ainsi; il me faut au moins quelques ruines, quelques tronçons, quelques pierres! Comment! j'ai vu en Egypte les ruines du temple d'Hermès, que les barbares nomment Achmounaïn, et qui florissait deux mille cinq cents ans avant le Christ, et je ne trouverai pas une pierre de mon Ephesium et de rnon Apollo Delphicus! Mais je dénoncerai vos aïeux à l'Europe, je composerai sur eux un Misogallo, comme Alfieri. Monsieur Chardon, songez-y bien.
— Je suis au désespoir, croyez-le bien, monsieur. Tout ce que je puis vous montrer de cette place, c'est le château de Jules César; nous sommes ici à la Jolielte.
— Ah! voyons toujours cela....
— Le château de César était bâti là, devant vous....
— Eh bien, après?
— Après?... je vous prie de m'escuser, monsieur, c'est encore un trésor perdu....
— Oh! monsieur Chardon, si je ne me retenais, si je n'étouffais pas le dieu qui gronde dans mon sein....
— Nous avons un temple de Diane là-bas, dit rapidement M. Chardon, toujours plus effrayé de la colère du savant, et voulant faire diversion.
— Un temple de Diane! où? s'écria Hummer.
— Venez, monsieur, venez.... Vous voyez bien cette église?
— Oui, elle est fort laide.
— C'est l'église Majeure, la Major. Il y a des savants qui disent que c'est le temple de Diane.
— Ces savants n'y entendent rien : Diane n'a jamais passé par là.
— Voilà ce que je leur ai dit; mais d'autres savants ont fixé l'emplacement du temple de Diane, là, de ce côté.... suivez mon doigt....
— Dans la mer?
— Oui, dans la mer. La mer a rongé les terres et a renversé ce beau temple; mais on peut le voir encore.
— On peut le voir !
— On peut le voir, disent les mêmes savants, lorsque la mer est calme, au fond de l'eau.
— Et que voil-on?
— On voit des pierres couvertes d'algue et de mousse marine, qui ont appartenu sans doute à quelque monument On ne distingue pas très-bien les pierres, mais l'algue et la mousse se laissent distinguer parfaitement.... D'autres savants affirment aussi que cette même mer baignait le temple de Vénus Pyréna....
— Où prennent-ils le temple de Vénus Pyréna?
— Suivez de l'œil cette chaîne de montagnes, à notre droite, elle se termine par un cap : c'est le cap Creus....
— Le cap Creus! et le temple de Vénus Pyréna! 0 Strabon ! Prenez mon premier volume manuscrit, et vous verrez que le temple de Vénus Pyréna s'élevait sur les montagnes qui séparent les Gaules de l'Ibérie. J'ai dans mon cabinet deux cartes antiques gravées avant l'invention des caries et de la gravure. L'une est 'nommée carte Théodosienne ; Vanlre, carte à'Ératosthène. Le système géographique d'Ératosthène florissait du temps de Strabon : c'est lui qui a déierminé le véritable emplacement du temple de Vénus Pyréna. Vos savants, qui le placent au bout de ces montagnes, sont des ignorants. »
M. Ciiardon était consterné; il croisa nonchalamment les bras et regarda là mer, comme un homme qui est à bout de son érudition et qui n'a plus rien à dire ni à montrer.
« Voilà donc tout ce que vous n'avez pas dans votre cité antique? dit Hummer.
— Voilà tout, dit M. Chardon d'une voix émue.
— C'est-à-dire que vous vous résignez à ne rien avoir du tout.
— Eh! monsieur, que voulez-vous faire?
— Une ville qui a eu l'honneur de voir des Tarquins, et qui n'a pas une pierre grosse comme le poing à me montrer! Munich ne croira jamais cela. Voyons, il faut nous rabattre sur les
antiquités moiernes; veuillez bien me montrer cette fameuse tour de Sainte-Paule, qui foudroyait avec sa coulevrine le camp drs Espagnols, s
M. Chardon baissa les yeux.
« Elle est détruite aussi, celle-là? » s'écria Hummer.
M. Chardon fit un signe mélancolique d'affirmation.
a Détruite! et pourquoi?
— Parce qu'elle était trop vieille et qu'elle gênait l'alignement.
— Je ne reste pas un quart d'heure de plus ici; je vous remercie, monsieur; je pars à l'instant pour Arles, et je secoue la poussière moderne de mes souliers. Adieu. »
Une heure après, Hummer roulait en po5te sur la route d'Arles.
Il traversa , le soir, le Rhône sur le pont de fer; et, bien sûr de n'être pas éloigné d'Ugernum, il demanda Ugernum à tous les cavaliers du 17* de chasseurs qui se promenaient sous les aibres de la rive. Personne dans l'armée et dans* le civil ne ne connaissait Ugernum.
« C'est singulier comme les villes s'égarent dans ce pays ! disait Hummer. Allons visiter le désert de la Creus ou la Crau; nous verrons si ce désert ne s'est pas égaré, lui aussi, dans le désert. »
Le même soir, à la veillée de l'hôte, à l'auberge de Beaucaire, il apprit par hasard, de la bouche du curé, que Beaucaire était V Ugernum de Strabon.
« Y a-t-il quelques antiquités? demanda Hummer.
— Il n'y a que les ruines du château des seigneurs de Beaucaire, répondit le curé; cela ne vaut pas un coup d'oeil. »
A l'aube, il entrait à cheval dans la Crau.
« Voilà qui me rappelle mon Egypte, disait-il en recommençant ses monologues de voyageur isolé; c'est le désert, c'est le véritable désert, avec cette petite différence qu'en Egypte il y a des grains de sable et ici dt^ gros cailloux. "Voyons, qu'aije dit avec Strabon en parlant de cette Crau ? J'ai dit que ce
désert était à cent stades de la mer; que son étendue était circulaire, et qu'il avait cent stades de diamètre, ce qui lui en donne le triple de circuit. Il faut croire Strabon sur parole pour ces mesures ; il marcliait toujours le compas à la main.
« Posidonius croit que cette Crau était un lac autrefois; je le crois aussi ; j'ajouterais même que ce lac était d'eau salée et qu'il était alimenté par la mer, ou, en d'autres termes, que la mer couvrait toute celle étendue de cailloux, et qu'elle s'est retirée depuis. Avec mon avis et celui de Posidonius, on peut fonder un bon jugement. Je serai plus difficile à l'égard d'Eschyle, quoiqu'il m'en coûte d'être en contradiction avec ce grand poêle grec. Dans sa belle tragédie intitulée : Prométhée délivré de ses chaînes , ce grand Eschyle a parlé de la Crau , ce qui prouve qu'Eschyle connaissait la Crau. Dans cette tragédie, Prométhée dit à Hercule :
« Écoute, Hercule, lu arriveras chez le peuple intrépide des « Liguriens pour le combattre et le soumettre; mais bientôt tu « n'auras plus de flèches pour ton arc ni de pierres pour la « fronde. Alors Jupiier, touché de compassion pour toi, divin « fils d'Alcmène, fera tomber sur tes pas une grêle de pierres a rondes, avec lesquelles tu écraseras les Liguriens. »
(c Je me cite ce passage textuellement. Voilà donc l'origine de la Crau, selon Eschyle. Strabon s'est permis à ce propos une plaisanterie, lui si grave ordinairement, e. Jupiter, dit Strabon, z aurait beaucoup mieux fait d'écraser lui-même avec ces pierres a les Liguriens. » Au fond, Strabon a peut-être raison; car, puisque Jupiter était décidé à faire un miracle, il devait le rendre plus complet. Hercule doit avoir mis bien du temps à tuer un Ligurien après l'autre d'un coup de pierre : ce n'est pas le moindre de ses douze travaux. Voilà donc ce désert où Hercule a lapidé un peuple intrépide! Qu'il est doux de charmer l'ennui de sa route avec de pareils souvenirs de lecture! Poursuivons. Or il est écrit, dans mon maître Strabon, que le désert de la Crau ressemble tellement à un désert d'Egypte, qu'il offre au voyageur le phénomène du mirage. En Egypte, je
n'ai jamais vu le mirage; ce n'est pas étonnant, puisque c'est un phénomène. Slrabon a vu le mirage dans la Crau ; il a vu là-bas, dans le sud, une oa^is de collines vertes, de palmiers, de sycomores, de fontaines, de cascades, de jasmin, et de jeunes Arlésiennes coiffées avec les bandelettes d'isis, l'amphore sur la tète, causant d'amour entre elles, sous le figuier du puits. Strabon piqua son cheval de l'éperon, dans la direction de cette charmante oasis ; et à chaque temps de galop il voyait disparaître un palmier, une cascade, un sycomore, une Arlésienne; quand il arriva devant l'oasis, il ne trouva plus que des cailloux. C'est une des plus ingénieuses plaisanteries que la bienfaisante nature puisse faire aux pauvres voyageurs altérés. Voyons si je ne découvre pas quelque symptôme de mirage à l horizon. »
Hummer descendit de cheval et regarda autour de lui pour chercher le mirage de Slrabon : il ne vit qu'une zone de cailloux d'un cercle paifait, dont il était le centre; le ciel resseuib aità une coupole d'azur jetée sur le désert, comme pour garder bOus cloche cet antique arsenal d'Hercule. Le soleil regardait d'aplomb Hammer et les cailloux, conme l'œil d'un antiquaire co lé au globe de cristal. Hummer était fier d'être le seul homme que le soleil prît la peine de regarder en ce moment. Il crut devoir lui faire la politesse de s'incliner par respect. L'astre reconnaissant lui insinua trente-cinq degrés Réaumur entre la flanelle et la peau. Le savant du Nord bondit sous l'aiguillon du feu!
Hummer remonta bien vite à cheval pour se mettre en quête d'un autre phénomène signalé par Strabun.
« C'est dans ce désert , dit-il , que Strabon a placé le fameux Borée noir, autrement nommé la bise, du grec 62s, qui signifie noir, d'où nous avons fait pain bis. Le Borée noir, dit Strabon , soulève les cailloux du désert, les balance dans l'air, les fait retomber en pluie, les disperse à son gré comme des pailles volantes, stipulas volantes. Le Borée renverse le cheval et le cavalier, comme dans le cantique de Moise, equum
et ascensorem ; il prend un soldat, le premier venu, un vélite, un hastatus , un vexillaire, un prince; il le dépouille de ses armes, il le déshabille, il lui ôte son casque, il le met à nu; puis il l'emporte comme une ombre vaine , de cailloux en cailloux, et le laisse agonisant sur un tertre de gazon. Strabon a vu ces choses, puisqu'il en a parlé, et moi je les crois, puisque je les ai traduites. Lève-toi, Borée noir!... lève-toi pour le traducteur de Strabon ! »
L'air garda sa sérénité innocente. Le Borée noir, endormi depuis Strabon, et faible comme tous les vieux fléaux^ se leva vers midi sous le nom moderne de mistral, et siffla dans les cheveux d'Hummer. Les cailloux restèrent à leur place, et le cavalier sur son cheval. Ilummer fit tous ses efforts pour se laisser emporter; il ouvrit au Borée noir les deux battants de sa vaste redingote; il ne put perdre que son chapeau, lequel ricocha de cailloux en cailloux , s'éleva cent fois comme un aérostat, retomba cent fois comme un eérolithe, et s'évanouit comme une planète éteinte dans les profondeurs da désert. Hummer ne regretta son chapeau qu'à la porte d'Arles, car il ne put saluer la ville aimée de Constantin : il avait toujours l'habitude de saluer les villes antiques par respect.
o: Me voici maintenant dans mes domaines , dit Hummer. Je ne sais si je commencerai mes explorations par le promenoir ou par le théâtre, ou dans le palais de Constantin. Allons d'abord nous promener au promenoir. Tous les auteurs ont parlé du promenoir d'Arles; mais ce que j'aime surtout, à propos de ce promenoir, c'est une épigramme de Martial. Oh! comme ce malin poète a raillé impitoyablement un certain Cliton qui avait beaucoup de créanciers, et qui mettait toujours une statue entre lui et son créancier lorsqu'il se promenait au promenoir! Grand Dieu! que de statues doivent être amassées sur ce seul point de la ville, puisque le débiteur Cliton avait tant de créanciers! Hélas! le débiteur et les créanciers sont morts, mais les statues sont restées. Quelle leçon pour les créanciers! en profiteront-ils ? )>
Il était descendu à l'hôlel de la place des Hommes, et demandait à parler à l'aubergiste. Celui-ci, d'une liaute et antique stature, se présenta le Unteum à la main, comme pour conduire le voyageur à la salle de bains.
Hummer fut émerveillé de cet accueil.
s Comment vous appelez-vous? lui dit-il.
— Pinus, répondit l'aubergiste; lisez mon nom sur mon enseigne. »
En effet, on lisait en lettres d'or Pinus, sur un fond de marbre noir.
« Pinus 1 s'écria Hummer; à la bonne heure! ceci change de face. Pinus, ça se déftline.... Pinus sacra Jovi. Voilà un nom arlésien!... Monsieur Pinus, ayez la bonté de m'indiquer le promenoir. »
L'aubergiste répéta deux fois le mot en regardant le ciel.
'( Le promenoir dont parle 3Iartial, poursuivit Hummer, dont parle Martial à propos de Cliton et de ses nombreux créanciers.
— Ah! je ne m'occupe pas des affaires des autres, dit M. Pinus; tant pis pour ceux qui ont des créanciers.
— Oh ! des créanciers antiques , morts , enterrés depuis seize siècles; des créanciers dont il ne reste plus une lettre de change.
— Écoutez, monsieur, prenez la peine de sonner à cette porte, vous demanderez M. Rigoul; c'est un huissier audiencier assermenté.
— Que diable ! il est bien question d'huissier ! Comment nommez-vous cette place où il y a autant de statues qu'un homme peut. avoir de créanciers?
— Nous n'avons' ici que la place des Hommes , celle-ci; il est possible qu'il y ait des créanciers, mais il n'y a pas de statues, comme vous le voyez.
— Qu'est-ce que cette corniche que je vois là ?
— On appelle cela le palais de Constantin.
— Celle corniche est le palais de Constantin ?
— Oui , monsieur; tout le monde le dit.
— Ah ! Et qu'avez- vous fait du reste , ô Arlésiens ? car le grand Constantin n'habitait pas une corniche.
— Le reste a été détruit par les S.irrasins.
— Voilà encore les Sarrasin? ! Et votre théâtre romain, qu'en avez-vous fait? les Sarrasins vous l'ont -ils encore détruit ?
— Si vous voulez voir le théâtre romain , on va vous y conduire.
— Il existe donc?
— Il n'existe pas, mais on reconnaît l'emplacement où il a existé. Voulez-vous prendre la peine de venir avec moi? Je vais vous montrer ça.
— Qu'allez-vous me montrer?
— Rien, mais tous les étrangers vont voir ce rien; c'est assez curieux. Dernièrement , un voyageur a pleuré devant.
— Devant quoi ?
— Devant le théâtre romain.
— Celui qui n'existe plus?
— C'est justement pour ça que ce voyageur a pleuré; il n'aurait pas pleuré, si le théâtre eût existé. »
En causant ainsi, ils arrivèrent devant les deux colonnes, seuls débris qui aient survécu au théâtre d'Arles. « Voilà, dit M. Pinus, ce que les Sarrasins nous ont laissé 1
— Deux colonnes assez massives, dit Hummer; elles sont toutes couvertes de clous.
— C'est que ces colonnes appartenaient à un savetier qui exposait ses marchandises à ces clous.
— Un savetier sarrasin ?
— Non, monsieur, un Arlésien qui avait mis ces colonnes dans sa boutique , un parfait honnête homme d'ailleurs.
— Un scélérat qui aurait dû être écrasé par ces colonnes comme Samson, si les dieux immortels avaient au cœur un reste de sang capitolin 1 Faites-moi servir à dîner, et je pars.
— Monsieur ne veut pas voir les Arènes?
— Je les vernii après dîner, au clair de lune; existent-elles au moins, ces Arènes?
— Comme ça; vous ne les trouverez pas en très-bon état, à cause des Sarrasins.
— C'est bon; en attendant, pourriez-vous avoir la bonté de me dire combien le Rhône a de bouches?
— Il en a sept, monsieur; sept ou huit, ou six.
— Vous n'êtes pas de l'avis de Poiybe.
— Ah! que voulez-vous? on ne peut pas être de l'avis de tout le monde.
— Poiybe en compte deux seulement. Il est vrai que Poiybe n'est pas de l'avis de Timée, qui en compte trois ; et Artémidore n'est de l'avis ni de l'un ni de l'autre, il en compte cinq. Tout cela est fort difficile à concilier. Il faut que j'écrive à M. le préfet des Bouches-du-Rhône, il me fixera là-dessus. Voyons, monsieur mon hôte, donnez-moi un dîner antique; vous n'aurez pas de peine, je crois; les voyageurs n'abondent pas chez vous.
— Oh ! cela m'est bien égal. Les voyageurs deviennent de jour en jour si exigeants, que les aubergistes no demandent pas mieux que de n'en jamais recevoir.
— Ah ! voilà un système ! Et de quoi vivent les aubergistes sans les voyageurs ?
— Eh ! monsieur, on vit toujours. Ce sont les voyageurs qui nous ruinent et nous empêchent de vivre. Heureusement, il n'en vient pas. Que voulez-vous qu'ils viennent faire ici?
— Fort original ! Quant à moi , je ne vous ruinerai pas; je mange rarement. Donnez- moi du frugal, quelque production du pays. Avez-vous du saucisson d'Arles?
— Non, monsieur, nous en attendons de Marseille.
— Eh bien, causons en attendant le clair de lune. Comment passez-vous le temps dans ce pays?
— Eh ! nous prenons le frais sur la porte, nous jouons à la cadrette, nous chassons.
— Ah 1 c'est un pays de gibier ?
— Non, il n'y a pas de gibier; mais nous chassons pour le plaisir de chasser.
— Mille pardons si je vous questionne ainsi; je recueille des observations de mœurs modernes dans les cités antiques, afin de constater le progrès ou la décadence de l'espèce humaine. Vous voyez que ma curiosité prend sa source dans un principe sévère, au-dessus d'un frivole intérêt de désœuvrement. Encore une question : Comment passez-vous vos soirées?
— Nous ne les passons pas; nous allons au lit après souper. Nous dormons beaucoup.
— C'est bien ! toutes vos réponses seront envoyées au secrétaire de l'Académie de Munich. »
L'aubergiste s'inclina.
ce Maintenant que l'heure de' mon dîner est passée, faitesmoi servir du café, et conduisez-moi aux Arènes.
— Pourriez-vous vous passer de café ce soir ?
— Pourquoi pas? en voyage, j'ai l'habitude de vivre de privations. Allons aux Arènes. »
Hummer se laissa conduire à travers un labyrinthe de ruelles , et, quand il parvint au milieu d'un chaos de masures amoncelées, où la lune avait peine à se faire jour, l'aubergiste lui dit :
« Voilà les Arènes.
— Où donc? s'écria Hummer.
— Chut! dit l'aubergiste à voix basse, vous allez réveiller ceux qui dorment.
— Eh! qui dort ici? Est-ce que ces masures sont habitées ?
— Certainement, monsieur.
— Et pourquoi ces masures sont-elles dans l'amphithéâlro ?
— Toujours à cause des Sarrasins, vous comprenez.
— Je ne comprends pas.
— Nos anciens s'étaient réfugiés dans les Arènes pour se défendre contre les Sarrasins qui pa-siiient.
— Eh bien, pourquoi les modernes ne sorlenl-iis pas, aujourd'hui que les Sarrasins ne passent plus?
— L habitude est prise : ils sont bien ici; ils ne payent pas de loyer; ils ne craignent pas le mistral.
— Le Borée noir, la 6/se, bis, noir. Mais ils empêchent de voir les Arènes; ils masquent l'antiquité; ils changent en cloaque l'amphithéâlre de l'empereur Gallus ! Qui reconnaîtrait dans ces ignobles cabanes le fameux distique que Martial a composé ici ?
Omnis Ccesareo cedat labor amphithéâtre : Unum pro cunctis fama loquatur opus.
— Ah ! mon Dieu ! parlez plus bas , vous réveillez ces pauvres ouvriers du port qui dorment.
— Je respecte les ouvriers qui dorment; mais pourquoi ontils mis leur dortoir dans ce vénérable Colisée ?
— Les Sarrasins....
— Allez vous promener, avec vos Sarrasins ! Les Sarrasins sont ceux qui dorment ici; les Sarrasins sont les savetiers qui clouent leurs souliers à dos colonnes du proscenium ; les Sarrasins sont ceux qui suspendent leurs alcôves bourgeoises au podium auguste des sénateurs; les Sarrasins sont ceux qui creusent des égouts dans les a/te preecinctiones où venaient s'asseoir les plébéiens vêtus de couleurs brunes; les Sarrasins sont ceux qui ont coupé l'antiquité à tranches pour se bâlir des cabanes qui ne valent pas un denier parisis ! Les Sarrasins.... »
Un ouragan de voix sortit de cent croisées ouvertes et coupa la période d'Hummer en deux; la première roula de portiques en vomitoires, l'autre resta dans le néant. L'aubergiste s'esquiva lestement sur un rayon de lune, en entendant le terrible mot marrias noté sur une gamme d'ironie et de fureur. Hummer crut avoir dans ses oreilles tout le mugissement des lions que le préfet de Barca envoyait au proconsul arlésien de l'empereur Gallus.
Le labyrinthe des masures de l'amphithéâtre fut bientôt rempli de fantômes blancs qui cherchaient l'imprudent antiquaire, perturbateur du sommeil public. Hummer , qui n'était pas obligé d'avoir du courage en qualité de savant, comprit le danger et prit la fuite avec cette agilité merveilleuse que lui donnaient un corps diaphane et des jeûnes quotidiens. Heureusement il pouvait dire, comme Bias : Omnia mecum porto; il avait toute sa fortune avec lui.
L'effroi abrège le chemin. Hummer avait laissé Arles bien loin derrière lui, et il entendait encore ces voix coliséennes, et il voyait encore devant lui ces fantômes qui cherchaient un savant pour le dévorer. Dans sa course, il avait traversé une plaine immense, et avec d'autant plus de facilité d'élan que le Borée noir s'était levé de sa couche, lui aussi, et qu'il emportait le savant comme la paille volante des Géorgiques , ou le cavalier de Strabon. Quelquefois Hummer, volant, redingote déployée, devant une ruine percée à jour, recueillait des rugissements tels, que l'oreille de l'homme en est déchirée. C'était le Borée noir qui s'engouffrait dans la ruine et l'animait comme un orchestre à mille instruments, qui tirait de ce clavier de Itafafd une symphonie comparable à la tempête de désolation qui s'élève d'une ville prise d'assaut. Les pierres, les mousses, le lierre, le lichen, les fentes, les dentelures, pleuraient, hurlaient , riaient , vagissaient , frémissaient , comme si Beethoven ou Meyerbeer eussent confié la partition d'un nocturne infernal à cet épouvantable chef d'orchestre que Strabon nomme le Borée noir.
Victor Hummer, emporté comme un sylphe dans le chemin de l'air, fut déposé par un point d'orgue du vent à l'entrée d'un grand village sombre, qui semblait être descendu tout entier en pierres vives de la montagne pour le recevoir : c'était le village des Baux. En France, on connaît Tombouctou, mais on ne connaît pas les Baux. La France est un pays peu connu.
Meurtri par le vent, tatoué par les cailloux, éiourdi par le fracas de la tempête , mourant de faim et de soif, Huhimer
chercha, aux rayons de la lune rouge, une enseigne d'auberge ou une rie ces lumières qui brillent derrière une vitre comme un sourire de la Providence.
Il marchait dans une rue bordée de hautes et belles maisons, dont les portes et les croisées étaient ouvertes au Borée noir et retentissaient comme si elles eussent été dairain. Hummer n'osait pousser un cri de détresse, de peur de voir se renouveler la formidable scène de fantômes du Coiisée d'Arles ; devant chaque maison il s'arrêtait; il montait de hautes marches aux dalles disjointes et convulsives, et jetait un regard de terreur et de stupéfaction dans l'escalier vaste et sonore, éclairé d'aplomb par la lune à travers les lézardes du toit. Ces maisons avaient des physionomies atroces : une surtout, avec ses deux œils-de-bœuf au front, sa haute croisée du milieu, épatée sur le balcon détruit, sa large porte ouverte sur un escalier dentelé, ressemblait à un gigantesque masque de théâtre antique; et d'infernaux éclats de rire poussés par le vent grinçaient sur le perron, agitaient ses hautes herbes comme la barbe d'un géant.
Hummer cherchait une porte fermée, afin d'y frapper en pèlerin : malheureusement pour lui toutes les portes était ouvertes; ou, pour mieux dire, il n'y avait pas de portes; il semblait que la population les eût emportées sur la montagno, comme fit Samson à Gaza. L'infortuné savant qui peuplait cette solitude incroyable s'arrêta sur une place publique déserte où pleurait un chêne vert, vieillard grisonnant et effeuillé; il se coucha dans un lit de gazon tumulaire , et se permit de faire à voix basse cette réflexion :
« Si ce n'est pas Herculanum, c'est Satan déguisé en village. >
Ayant dit cela, il s'évanouit.
Quand il reprit ses sens, il était couché sur un lit d'algue jaune, au bord d'im étang vaste comme une mer qui s'est laissé emprisonner par la terre. Auprès de lui était une charrette, un mulet noir immobile et un paysan qui déjeunait avec des coquillages et du pain blanc. Le soleil était levé depuis plusieurs heures; ses teintes vigoureuses animaient la verdure agonisante
des bois -d'oliviers et couraient comme un incendie sur l'étang. A droite , une ville sortait de l'eau , en agitant follement les cloches criardes de ses trois églises; à gauche, l'horizon se fendait en lignes blanchâtres et indécises, qui pouvaient être des montagnes ou les nuages d'un matin de printemps.
Hummer était dans cet état qui est le nôtre, la nuit, quelquefois, lorsque, dans un sommeil léger et souffrant, nous rêvons que nous faisons un rêve, et que nous attendons notre réveil avec impatience. Il interrogea le paysan ; mais on lui répondit dans une langue sourde, gutturale, rude, qui était au-dessus ou au-dessous de l'intelligence des polyglottes. Pourtant Hummer comprit, aux gestes expressifs et multipliés du paysan, qu'il avait été ramassé évanoui dans le village désert des Baux, et conduit sur les rives de l'étang, pour être transporté ensuite, après une halte, à cette petite ville des trois clochers. Hummer remercia le pay.-an et lui offrit sa buurse, qui fut refusée avec un fier dédain.
Hummer fut amené à la ville des Martigues, cette Venise provençale. Il s'installa à l'hôtel du Cours, chez M. Castellan, où l'on mène une vie d'ichthyophage qui donne proraptement une salutaire excitation au sangle plus appauvri. Hummer se rétablit là, dans un séjour de trois mois, et partit en parfaite santé pour Munich, un peu refroidi à l'endroit des antiquités, et se cherchant une nouvelle pa-sion.
Mal-'ré mon horreur pour la délation , je viens dénoncer ce club à la face de l'univers. Ce sera un double service rendu à l'univers et au club ; car c'est un foyer central dont les rami-
fications sont immenses; il entretient commerce avec l'Anglais, le Russe, l'Autrichien, avec le Chinois et l'Hindou; la mappemonde est son domaine; c'est le catholicisme appliqué à la conspiration.
Ne cherchez pas ce club dans un recoin obscur de Paris ; il ouvre impunément ses mysféiieux salons au centre vivant de la capitale; la maison qu'il habite est somptueuse entre toutes les maisons; elle regarde le boulevard Montmartre avec cent croisées; elle a de magnifiques balcons qui servent de tribunes aux clubistes; elle a des jardins supendus, comme la ville de Sémiramis. Nuit et jour , on y tient séance ; des hommes à mine austère et rêveuse s'y rassemblent et mettent en commun leur intelligence pour étouffer les rois : ce sont des pairs, des députés, des magistrats, des banquiers, des généraux, des princes et des ambassadeurs , tous sérieusement occupés à miner un trône, et ne s'abstenant d'aucun sacrifice pour atteindre ce résultat
Ces innocents régicides sont des joueurs d'échecs.
C'est un club très-convenablement situé pour sa destination : il est au confluent de toutes les routes parisiennes; il plane sur les Panoramas, comme pour rappeler l'universalité des échecs; la belle boutique d'étoffes ouverte en face porte cette enseigne : A la reine Blanche. On ne pouvait mieux choisir une localité.
On ouvre une porte monumentale, on monte un superbe escalier, et, au premier étage, on est introduit dans des salons calmes comme le palais du Silence; vous n'entendez par intervalles que le son de la pièce d'ivoire qui change de case sur l'échiquier d'acajou. Jouez ou regardez, il n'y a de place qu'aux élus : les profanes ne viendraient là que pour s'endormir.
Le quartier général de,- célébrités de l'échiquier a été déplacé quatre fois en un siècle. Nos pères l'ont vu chez Procope, sous le règne de Philidor, et au café de la Régence, place du Palais-Royal. Un jour il prit fantaisie à Robespierre de charmer ses loisirs au jeu de Palamède ; il s'installait, dans les entr'actes
du club des Jacobins, au café de la Régence : sa haine contre la royauté devait nécessairement le pousser là. En fredonnant la Carmagnole, il donnait de nombreux échecs au tyran.
L'apparition de ce formidable joueur jeta un nuage sombre sur les tables de ce café si paisible. Personne n'osait s'aventurer dans une partie avec Robespierre, de peur de la lui gagner : il y avait de quoi perdre la têt?. Insensiblement le ca!"é de la Régence fut abandonné. Les amateurs exportèrent leurs pénates de bois au café Militaire, rue Saint-IIonoré, le même café où La Fayeite avait reçu l'ovation à son retour d'Amérique.
Ce n'est qu'après le 9 thermidor que le café de la Régence, dé ivre de Robespierre, reconquit ses droits au trône de l'échiquier : il est encore aujourd'hui le champ clo« où se vident bien des querelles; mais les hautes célébrités du noble jeu ont abandonné la Régence et fondé le club des Panoramas. .
C'est là dorénavant que se décideront les grands coups, c'est là qu'on rédige les cartels; le club des Panoramas joue avec le club de Westminster: c'est une guerre qui se fait à linsu de la quadruple alliance. La dernière bataille engagée entre Londres et Paris a duré bien des mois; le paquebot de Calais disait : La France pousse le cavalier du roi noir à la troisième case de son fou, et, un mois après, le paquebot de Douvres répondait : L'Angleterre pousse le cavalier de la reine blanche à la troisième case de son fou. C'est incroyable combien il a fallu de dialogues entre les paquebots pour amener le drame au dénoùment. Enfin, l'autre jour, le club des Panoramas a donné, par télégra[ihe, échec et mat à M. Palmerston.
On a vu publier le bulletin de cette bataille dans le Palamède, journal des échecs, qui paraît mensuellement, sous les auspices de M. de la Bourdonnais, universellement reconnu pour le grand chancelier de l'échiquier.
Cette publication est venue à propos dans une époque où toute chose se résume en journal, et surtout dans un moment où le jeu des échecs a repris son antique vogue. Nous jouissons d'une longue pai.x , il nous faut des simulacres de guerre : on
veut être guerrier à tout prix dans un pays belliqueux. Le jeu des échecs méritait bien cette recrudescence de faveur. C'est un jeu qui rentre plutôt dans le domaine de l'Académie des sciences que dans l'académie des jeux ; c'est le seul où l'intelligence de l'homme neutralise le hasard. La bonne et la mauvaise fortune sont exilées de l'échiquier.
Il faut fiiire en peu de mots 1 historique de ce noble jeu.
La tradition en attribue la découverte au Grec Palamède. Cet illustre Grec aurait, dit-on, inventé l'échiquier sur le sable du Simoïs. Si j'avais l honneur d'être savant, je me complairais dans cette tradition, et je m'y tiendrais, lors même qu'un plus érudit voudrait m'airacher de vive force au fleuve Scamandre pour m'emporter dans la presqu'île du Gange, où il me montrerait le berceau des échecs sur les genoux de Brahma. J'aime mieux Homère que Confucius. Palamède me sourit; sa tradition est naturelle et vraisemblable. Il ne fallait, à mon avis, rien moins qu'un pareil jeu pour distraire les Grecs du plus ennuyeux blocus qu'un peuple ait jamais entrepris, et devant une ville qu'on assiégeait toujours et qu'on ne prenait jamais. En dix années de siège, on a le temps d'inventer un jeu.
Agamemnon et Clytemnesire, le roi des rois et par conséquent la reine des reines, les tours des portes Scées, le cheval de bois et tous ers fous qui se battaient pour l'honneur d'un mari déshonoré, voilà les éléments qu'on peut, avec quelque raison , a.lmettre comme ayant prédisposé le Grec Palamède à la création des pièces de l'échiquier.
Il est fâcheux qne des savants se soient inscrits en faux contre ce malheureux Palanr.ède. Les savants gâtent souvent les plus belles choses; je ne leur pardonne pas de mettre quelquefois une vérité fade à la place d'un mensonge riant. Honneur à l'Italien Carrera, qui, en 1657, compo^a un volume en faveur de Palamède ! Carrera oubliait ainsi noblement qu'il descendait du Troyen Anténor, lequel avait reçu un échec mortel de Palamède le Grec.
Des savants qui ne descendent de personne ont dépossédé
Palamède en faveur du brahmane Sissa , qui vivait, s'il a vécu, au iv= siècle de l'ère chrétienne. A l'appui de cette opinion, ces savants font remarquer l'étymologie du mol échec, schah en sanscrit et en persan. C'est l'affaire d'Équus et d'Alphana; échecs, en venant de schah, a bien changé sur la roule. Enfin, admettons l'étymologie : schah signifie roi. Le même mot se trouve ainsi avec plus ou moins de modifii allons dans plusieurs langues ; î^aTp'.ziov en grec moderne; scacchia dans les écrivains du moyen âge; scacchi en italien; schaappel en hollandais; alkadres ei\ arabe, et cliess en anglais. Yi. Pichard, homme d'infiniment d'esprit, quoique savant, attribue aux Hindous l'invention du jeu; il a découvert à la Bibliothèque royale un manuscrit indien qui semble porter une atteinte grave à la tradition de Palamède. Je crois que, pour trancher le nœud, il faut avoir recours à la formule ordinaire, et dire que l'origine de l'échiquier se perd dans la nuit des temps. Pour moi, je resle isolément fidèle à Palamède; je n'ai qu'un vers de ['Odyssée à l'appui de mon opinion : mais un vers du père des fables est plus précieux que la vérité qui n'existe pas.
Tous les peuples, depuis le brahmane Sissa jusqu'aux clubistes de la rue Vivienne, 42, ont professé un véritable culte pour les échecs; chaque nation a conservé les noms illustrés sur l'échiquier.
Lord Cochrane a joué aux échecs dans les cinq parties du monde; il a trouvé partout des adversaires dignes de lui. A Calcutta, il engagea la partie avec un brahmane, qui lui révé'a sa force par des coups étonnants, que lei clubs anglais ont enregistrés dans leurs fastes. La Hollande, l'Allemagne, la Belgique, abondent en célébrités de ce genre; des ouvrages spéciaux y ont été publiés par Algaer, Kock, Slein, Gustave Selenus, Benoni et Mauvilion.
L'Espagne se vante de Lopez, dont le livre est encore un oracle; l'Italie, celle terre rayonnante de toutes les gloires, a donné naissance à une foule de joueurs illus'.res; Naples a eu son académie des échecs. Des chevaliers errants sortaient de
l'Italie, l'échiquier à la main, et allaient promener leurs défls en Europe. Ce fut un Italien qui vainquit Lopez dans un combat public et en présence de la cour d'Espagne. Les ouvrages écrits en italien sur les échecs peuvent composer une bibliothèque. Leurs auteurs les plus estimés sont Lolly, l'anonyme deModène, qui se nommait del Rio, Ponziani, Salvio, Greco , Deto il Calabrese, et le comte de Cozzio.
Mais c'est en Angleterre que l'échiquier a toujours excité une sorte de fanatisme ; tous les ouvrages spéciaux étrangers y ont été traduits, et les livres nationaux y abondent. Chaque divan, chaque café de Londres a ses forts joueurs d'échecs; les établissements littéraires réservent une table pour ce jeu. Les plus habiles amateurs sont Cochrane, Lerris, qui a joué avec M. Deschapelles, notre si célèbre amateur français, Frazer et Mac-Donnel.
Vers ces derniers temps, une lutte mémorable s'était engagée entre Londres et Edimbourg. La partie a duré.... devinez!... cinq ans : La moitié du siège de Troie. 0 Palamède! Le vainqueur écossais se nomme Donnalson; il n'a gagné qu'une coupe d'argent : l'orfèvre a eu le loisir de la ciseler.
Rentrons en France. Fatuité nationale à part, c'est toujours à elle qu'on doit revenir pour trouver les supériorités intellectuelles.
Les pairs de Charlemagne jouaient aux échecs ; ils étaient heureux : ils n'avaient point de procès à juger au Luxembourg. Enfant, je me suis bien des fois attendri sur ce pauvre neverv de Charlemagne, que Renaud de Montauban tua d'un coup d'échiquier. C'est ce qui me donna le goût des échecs. Il n'y a pas de plus beau livre que les Quatre fdsAtjmon, imprimé à Épinal. D'autres attribuent ce grand coup d'échiquier à Chariot , fils de Charlemagne, qui cassa la tète au fils d'Ogier le Danois. Ces deux versions m'inquiètent peu . Il me sufQt de savoir qu'on jouait aux échecs sous Charlemagne, et qu'on remuait des pièces assez lourdes pour en asséner un coup mortel : témoin le fameux échiquier donné à Charlemagne par le calife Haroùn-al-Raschid, 219 y
des Mille et une Nuits. Notre Bibliothèque royale a conservé ce trésor.
Dans le xm' siècle, la fureur des échecs devint si forte, que le bon saint Louis fit une ordonnance contre ce jeu. Heureux temps où les rois s'amusaient à faire des ordonnances contre les échecs ! Saint Louis disait gravement , dans cet édit de 125't , « qu'il proscrivait ce jeu comme un amusement trop sérieux, et jetant le corps en langueur par une trop grande application. » Il faut être un saint pour faire de pareils éJits. Si cette fantaisie s'emparait aujourd'hui de la chambre des députés , le club des Panoramas s'armerait de toutes pièces et n'obéirait pas. Sous Louis IX on obéissait à tout. Les échiquiers furent brûlés, comme plus tard les templiers; malheureusement les templiers n'étaient pas de bois, comme les échecs.
A la nouvelle de la mort de saint Louis , la France se remit à jouer aux échecs; l'édit tomba en désuétude. Toutefois, par respect pour la royauté , même grossièrement figurée en soliveau couronné , les joueurs ne prononçaient pas la formule insolente : Échec au roi ; ils disaient avec politesse : Havéz [ave) je vous salue , salut au roi. C'était l'avertir humblement d'éviter le mat.
Le jeu se maintint. Sous Louis XIV, Pascal inventa les cafés. Il ouvrit son établissement à la foire de Saint-Germain ; on y prenait du café , qui avait autant de vogue que Racine, en dépit de Mme de Sévigné , l'épistolaire. Un Sicilien , François Procope, alléché par la fortune de Pascal, fonda le café célèbre qui a stéréotypé son nom sur l'enseigne. Piron et Diderot s'y installèrent, et avec eux Jean-Jacques Rousseau et Philidor.
Le café de la Régence se constitua bientôt le rival de Procope. Voltaire et Rousseau venaient à la Régence dans leurs moments de bonne humeur, ce qui était rare. Philidor y battait Jean-Jacques. L'auteur des Confessions n'était pas aussi fort qu'il le disait. Ce café jouissait d'une grande célébrité. Louvet le cite dans son Faublas : l'amant de Sophie y entra un jour par distraction , et dérangea une partie d'échecs.
« Monsieur, lui dit brusquement un joueur, quand on est
amoureux, on ne vient pas au café de la Régence. J'écoute ce que vous dites, et je fais des fautes d'écolier. »
Le noble jeu, tourmenté par saint Louis, par Montaigne, par Faublas, par Jean-Jacques Rousseau et par Robespierre, est arrivé aujourd'hui dans des régions sereines, où commence son âge d'or.
Le trône de l'échiquier s'élève dans un palais. La cour du club des Panoramas est composée de l'aristocratie de l'échiquier français. Là, tous les titres sont incontestables; chaque seigneur a conquis son blason à la pointe du trait.
Le premier entre ses égaux, c'est M. de la Bourdonnais, le petit-fils du gouverneur célèbre immortalisé par Bernardin de Saint-Pierre dans Paul et Virginie. Il est né à Saint-lMalo , comme Chateaubriand. Le Génie du Christianisme est compatriote du génie des échecs. Après lui se groupent M. Boncour, M. Calvi, réfugié italien, M. Saint-Amand, M. Devinck, M. Desloges, M. le baron du Ménil.
Avec ces noms , d'autres noms illustrés dans le pays : M. le comte de Richebourg, M. le comte Boissy-d'Anglas, le brave général Haso, le Vauban de l'armée et de léchiquier; M. le duc Decazes, M. Gauthier (de la Gironde), M. Delaville, M. Bertin de Vaux, noire jeune et profond historien ; M. Mignard , M. Lacretelle, M. Meyerbeer, M. Hersent, M. Panseron , notre gracieux compositeur; M. Amédée Jaubert, ce savant véritablement instruit; M. Grevedon , et d'autres encore que j'oublie, car la phalange est nombreuse : elle se compose surtout d'hommes de lettres, d'artistes, de militaires. Les classes intelligentes de la société sont amplement représentées au club des Panoramas.
Dimanche dernier, j'y assistai à une partie du plus haut intérêt ; elle élait engagée entre M. de Barneville et M. Jouy, l'excellent et spirituel ermite de la Chaussée-d'Antin. M de Barneville est le dernier amateur qui ait joué avec Philidor ; c'est le plus frais et le plus jeune vieillard qu'on puisse voir. Il nous parlait de Philidor, qui lui faisait l'avantage, usité alors, du cavalier pour le pion et le trait; il nous parlait, ce Nestor
de l'échiquier, de cette histoire ancienne dont nous sommes séparés par tant de révolutions. Rien n'est émouvant comme d'entendre une voix qui vous dit :
(T J'ai joué avec Philidor. »
Il semble qu'on assiste à une résurrection. La génération contemporaine de Jean-Jacques Rousseau, réprésentée par M. de Barneville, jouait aux échecs avec la génération suivante, représentée dans les lettres et aux échecs par M. de Jouy; et moi , indigne juge du camp , je suivais d'un œil distrait la partie, en pensant à Philidor le musicien , et à l'opéra de Meyerbeer, qui devait me donner le lendemain tant d'extase et de bonheur. Philidor et Meyerbeer ! deux siècles qui se levaient devant moi au club des Panoramas.
GREENWICH ET PJCHMOND.
En ISl^i, quelques semaines, je crois, après la rentrée de Louis XVIII, on vit paraître une ordonnance qui prescrivait l'observation du dimanche selon les règles de l'Église. C'était une véritable contre-révolution jetée au milieu des plaisirs d'un peuple habitué depuis longtemps à regarder le jour du Seigneur comme le sien , et qui , répulsif aux pratiques religieuses , se reposait six jours dans son travail, pour ss fatiguer le septième. L'ordonnance royale n'eut pas de succès; elle porta malheur au nouveau règne, et trahit au début ses tendances sacerdotales : d'ailleurs, elle portait une grave atteinte à la propriété; tous les lieux de réunion , qui ne vivent que des recettes du dimanche, menaçaient ruine; il eût fallu les indemniser; un milliard n'eût pas suffi pour concilier les intérêts des marchands et les exigences de l'Église. L'ordonnance tomba en désuétude huit jours après sa promulgation ; elle fut même avouée comme faute
GREEN^aCH ET RICHMOND. 149
dans la proclamation de Cambrai : le dimanche redevint le jour du peuple; on ne laissa au Seigneur que les cinq fêtes du Concordat , et encore le peuple en revendiqua la moitié.
Si l'on voulait imposer au peuple parisien les dimanches de Londres, Paris referait ses trois jours, et la garde nationale dresserait des barricades. Pour expliquer ces oppositions de caractère, il faut en revenir aux éternelles définitions du naturel des deux peuples, et, comme on rencontre partout ces parallèles nationaux, je me contente de les indiquer ici.
Le peuple anglais est habitué à se soumettre avec résignation aux lois qu'il s'est faites , même lorsque l'expérience lui a démontré que ces lois sont dures et intolérables, l'enthousiasme politique ou religieux qui les a dictées s'élant évanoui. Certes , s'il est un peuple qui gagne laborieusement sa semaine et qui mérite un jour de plaisir sur sept, à coup sur, c'est le peuple anglais. Dans aucune contrée du globe on ne s'immole avec plus de verve sérieuse à ses devoirs d'ouvrier et d'industriel; le fervet opus des abeilles est la devise de toutes les maisons, et les abeilles sont vaincues. Le dimanche venu, chacun ferme sa boutique , cliacun se recueille ; on lit la Bible , on va au temple, on écoute le ministre et l'orgue, on psalmodie les psaumes de David en anglais. Dans les rues et les parcs , quelques rares philosophes des deux sexes se livrent à l'exercice de la promenade et se permettent parfois de rire aux éclats. Voilà le Londres dominical.
On conçoit aisément qu'une ville aussi puritaine n'est guère habitable pour les étrangers depuis l'aube du dimanche jusqu'à minuit. Aussi les étrangers s'échappent de Londres et vontchercher à la campagne le silence et la solitude, qui, là du moins, n'ont rien de triste et d'effrayant.
Les endroits le plus heureusement désignés aux excursions dominicales de l'étranger sontGreenwich et Richmond. Souvent, grâce à la vapeur et à la Tamise, on peut les visiter tous deux, déjeuner de l'un et dîner de l'autre : comme effet de contraste, il serait didicile d'en trouver de plus tranché.
Les deux paquebots partent devant Hungerford-Market : l'un descend la Tamise, l'autre la remonte; chaque heure a son départ; les voyageurs abondent; il n'en coûte qu'un schelling. Le pont est surchargé de familles anglaises peu dévotes; il est impossible de se promener : c'est une cargaison compacte, où chacun trouve tout juste le déplacement d'air convenable pour loger son corps. Les dimanches de vogue, on court vraiment des risques, et on affronte le naufrage dans une petite promenade de quelques lieues sur une rivière. Les Anglais n'y font pas attention ; ils regardent la Tamise comme membre de leur famille, et ne la supposent pas capable de les faire sombrer; ils arrivent au paquebot avec leurs enfants, leurs nourrices et leur petite provision defraises; ils s'improvisent une habitation confortable dans un recoin, et ne bougent plus.
Il n'y a que les Français qui parlent à haute voix et rient aux éclats sur ces paquebots : le catholicisme est si tolérant!
Les insulaires protestants tâchent de faire oublier, parla gravité silencieuse de leur navigation, tout ce que leur conduite a de répréhensible aux yeux de la morale religieuse. Le paquebot de Greenwich est comme un couvent de trappistes visité par quelques Français causeurs. En d'autres pays et sur une autre mer, j'ai vu des scènes opposées à celle-là : pendant que nous, hommes du continent, étions gisants sur le pont, avec le vautour du mal de mer sur la poitrine, eux, les fils de l'Océan, forts de l'hygiène paternelle, causaient et riaient avec une verve de gaieté délirante, que je ne leur ai jamais remarquée dans leur pays.
D'Hungerford-Market à Greenwich, la Tamise est merveilleuse à voir : l'univers n'a pas de spectacle plus imposant à présenter à l'homme pour révéler à l'homme le secret de sa puissance. Rien ne prédispose plus gaiement à un dîner de campagne. On part comme une flèche, avec le double secours de la marée et delà vapeur : c'est le chemin de fer appliqué à l'eau. On coupe au vol les arches de ces magnifiques ponts qui enjambent la Tamise comme un ruisseau. J'ai déjà passé ainsi
GREEmVICH ET RICHMOND. 151
vingt fois SOUS le pont de Londres, et toujours je me suis rappelé la courte et belle allocution du capitaine Cook lorsque, ayant appuyé sur la dunette de rfnf/eauour la carte de l'océan du Sud déroulée sous sa main, et voguant dans les eaux antipodes de rile de Bligh, il s'écria :
« Mes amis , inclinez-vous : nous passons sous la grande arche de London-Bridge! »
Après ce pont, la Tamise se change en port; elle couvre ses eaux d'une longue forêt de mâts; elle couvre ses rives des monuments de l'industrie anglaise : c'est comme une Paimyre navale qui fait flotter ses édifices sur tous les horizons. Par intervalles, la rivière n'a pas assez de place à donner aux navires qui lui viennent des deux Indes; alors elle échancre sa grève; elle a des asiles pour tous les pavillons; elle proclame son inépuisable hospitalité du haut de la Tour, où flotte l'étendard britannique, cet étendard du catholicisme industriel, qui s'est trempé dans toutes les gouttes d'eau de l'Océan. La Tamise, c'est un port qui s'allonge, qui serpente, qui se perpétue, comme une longue rue tortueuse, où les vaisseaux remplacent les maisons; c'est un fleuve qui abandonne ses courants latéraux aux mouvements sans fin des arrivages, et réserve son milieu à d'innombrables bateaux à vapeur dont les appellations ont épuisé tous les noms de la fable et de l'histoire; chaises de post-? navales qui portent un flux et un reflux continuel de voyaj^eurs à Greenwich, àWoohvich, àMargate, àRamsgate, à Boulogne, à Calais, et sur mille points intermédiaires de ces belles prairies riveraines illustrées de vignettes comm.e un keepsake, ombragées d'arbres gracieux, bordées de cales couvertes, de chantiers, d'arsenaux, de fonderies, de pontons, d'hospices flottants, de villages aux mille couleurs, de clochers couronnés comme des comtes, de châteaux encadrés de verdure, d'édifices qui ont emprunté un caractère d'architecture à tous les pays de l'univers, depuis la hutte du Lapon jusqu'à la pagode de Jagrenat. Ce tableau est incomparable de grandeur, d'animation et de solennelle opulence. On demeure étourdi de surprise devant ce
152 GREENWICI-I ET RICHMOND.
congrès de tous les navires de l'univers, devant ces milliers de pavillons qui parlent la langue de tous pays. On sent que cette île est la tête du globe; que ce fleuve en est la grande artère; que Londres est comme une immense cité d'aimant, qui attire à elle tout ce qui nage et flotte sur les mers.
Voilà le chemin de Greenwicb ; en arrivant, on dîne à Ship- Taverne ou à Croicn and Sceptre, et l'on visite après l'hospice des marins invalides.
Ce monument rappelle aux Français l'hôtel des Invalides de Paris, et l'avantage delà comparaison nous reste, amour-propre national à part. Chez nous, l'édifice est un magnifique chefd'œuvre d'architecture; il porte écrit sur toutes ses pierres le caractère de sa destination : une armée de vétérans y est entretenue avec un luxe de sollicitude qui étonne et attendrit. C'est ainsi que la France devait êlre hospitalière envers la gloire mutilée; tout y est digne de la rnain qui donne et de la main qui reçoit. A Greenwich, le monument est incomplet : ce sont deux ailes sans corps; les colonnades sont grêles; les dômes manquent de grâce et d'agilité : tout y reste en terre, rien ne monte au ciel. A l'intérieur, l'aisance y est ménagée avec trop de parcimonie, et les pensionnaires ne sont pas nombreux : j'ai assisté à leur thé, repas de six heures du soir, et j'ai remarqué une économie de service qui ne m'a pas fait trop bien augurer des autres repas plus substantiels. Au reste, ces marins sont presque tous frais et vigoureux, ce qui donne raison à l'hygiène de l'hôtel : on ne se douterait pas qu'ils sont invalides ; ils marchentdun pas ferme sur la belle pelouse de leurs cours, comme sur les collines de leur parc, et rien ne trahit, sur leurs joyeux visage-:, la souffrance secrète à laquelle ils doivent leur brevet d'admission.
Les Anglais invalides n'ont pas le privilège exclusif d'être reçus à Greenwich ; toutes les nations y sont représentées; il y a surtout beaucoup d'Allemands, et je dois avouer que j'y ai rencontré des Français. Nos compatriotes de Greenwich m'ont appris, dans les entretiens que j'ai eus avec eux, qu'ils avaient
servi sous le duc de Clarence dans l'Inde, mais jamais contre la France. On ne se hat plus depuis si longtemps sur mer que je ne suis point étonné de n'avoir point vu, conmie on devait en rencontrer autrefois, un grand nombre de ces vénérables invalides, reliques vivantes des grandes exterminations navales. Trente-sept ans se sont écoulés depuis Aboukir, et trente-trois depuis Trafalgar : ces deux journées de sang ont dû envoyer bien des locataires à l'hôtel de Greenwich. Un invalide français m'a montré, dans le corridor de l'Ouest, trois de ces débris qui ont entendu , à bord du Victory, la fameuse proclamation de Nelson : England expects every man to do his dutij ! Ce fut avec un profond saisissement de cœur que je contemplai ces vieillards assis, les bras croisés, sur leurs stalles de repos, eux dont les mains avaient été fatales peut-être à ceux de ma famille qui moururent à bord du Pluton, lorsque le Victory, perçant la ligne de l'armée française, à l'aide du triangle anglais, entra dans les eaux du Bucentaure, et vint foudroyer les vaisseaux de Lucas, de Cosmao, et de l'Infernet.
Involontairement mes souvenirs me ramenèrent à Toulon, où j'avais entendu, dans mon enfance, raconter Trafalgar de la bouche des héros de cette journée. Je me rappelai ces nobles figures brunies de poudre et de soleil , devant lesquelles le peuple s'inclinait en prononçant les noms de Cosmao et de l'Infernet : hommes plus grands que les demi-dieux d'Homère; invulnérables dans les batailles , sereins et joyeux sur leurs batteries croulantes et au pied de leurs mâts déracinés par l'ouragan de fer : je me rappelai mon ami, le brave Donadieu, qui gardait l'aigle, à côté de Villeneuve, sur le vaisseau amiral, et qui pleurait en accusant Nelson d'avoir refusé l'abordage que le Bucentaure lui avait offert ! Car, pour moi, cette sublime désolation de Trafalgar n'avait jamais été de l'histoire écrite et apprise par les livres : je la savais par cœur avant qu'elle fût imprimée; je l'avais écoutée, assis sur les genoux du géant l'Infernet, qui, par sa taille et son héroïsme, me rappelait, dans mes vacances de rhétoricien, Ajax, fils de Télamon, haut
comme une tour ; je l'avais apprise comme une légende, en me mêlant aux aspirants qui entouraient Cosmao, lorsque ce grand homme, qui n'a pas de statues en France, nous disait par quel sublime effort il avait repris tous les vaisseaux français que le cadavre de Nelson amenait captifs en Angleterre, et par quelle incroyable fatalité ces vaisseaux, qu'il venait de reconquérir, furent brisés par la tempête sur les rochers de Cadix.
A Greenwich, bien longtemps après , je me suis trouvé devant ces Anglais de Trafalgar, que j'avais maudits, enfant, les poings fermés et les yeux tournés vers la mer. Le siècle a fait un pas, et tout s'est noblf ment renouvelé dans les instincts des hommes; il m'a été doux de serrer les mains de ces vieux ennemis de Cosmao, de leur souhaiter de longues années, de leur parler de Trafalgar comme d'une bataille de l'antiquité , sœur de Salamine ou d'Actium.
Au point de vue philosophique où nous sommes placés aujourd'hui, quelle est celle des deux nations qui peut se glorifier de Trafalgar? A quoi donc a servi cette prodigieuse consommation d'hommes, de bois de charpente, de fumée et de fer? L'Angleterre n'y a pas gagné un vaisseau , et elle y a perdu NelïOn ; elle a remorqué dans ses ports les débris d'une flotte délabrée, invalide, et condamnée au repos éternel du chantier. Les Français ont poursuivi le lendemain, dans le détroit, les vainqueurs de la veille. Équivoque victoire dont il ne reste plus qu'un nom d'harmonie éîrange, comme le fracas d'un navire qui s'entr'ouvre! Dernière leçon donnée à deux peuples qui savent aujourd'hui combien il est insensé et inutile pour l'avenir de dépenser leur énergie à couvrir l'Océan de débris d'hommes et décarcasses de vaisseaux!
L'ancienne gloire navale de l'Angleterre , faiblement représentée aujourd'hui à Greenwich par quelques marins échappés aux désastreux triomphes d'Aboukir et de Trafalgar, est largement détaillée dans un musée maritime confié à la garde des invalides. L'entrée dé cette galerie est gratuite , chose unique en Angleterre. Ce pays n'est pas heureux en musées;
l'Anglais soigne, lave et polit tout, hormis les murs oii des tableaux s'alignent. A Pall-Mall , on trouve le seul hôtel de Londres qui soit livré aux insultes continuelles de la poussière, sans qu'une main officieuse vienne jamais faire pour Raphaël et Rembrandt ce qu'elle fait pour l'alcôve du plus pauvre marchand de la Cité. Cet hôtel étale toutes les magnificences de la peinture sur un fond de charbon de terre, sur un parquet ienoble , et dans des salles oîi le jour ne pénètre pas : c'est avec douleur qu'on y salue, aux lueurs d'un crépuscule éternel, les plus grands noms qui aient jamais illustré le pinceau. A Greenvvich, du moins, il m'aurait semblé que la munificence nationale devait prendre en religieux souci les tableaux destinés à perpétuer l'histoire glorieuse du pavillon britaninque. L'Angleterre n'a jamais eu de grands peintres historiques, mais avec son or elle a ceux de toutes les autres nations; elle, si généreuse, eût aisément trouvé de dignes pinceaux pour écrire ce livre à mille feuillets, où chaque siècle aurait lu les fastes des armées navales qui ont donné une secousse aux vagues de tous les océans. Cette parcimonie, dans un sujet pareil, est vraiment un mystère pour moi, et je croirais qu'elle prend sa source dans un grand fonds de modestie nationale, si je n'avais rencontré , sur toutes les places publiques des villes anglaises, un monument de bronze élevé à Nelson, avec les bas-reliefs de ses victoires; si je n'avais vu la statue et l'inscription d'Hyde-Park, le mortier et le canon d'airain, glorieux trophées conquis sur les Français et posés sur piédestaux, avec des chevaux de frise, devant le vieux édifice du parc Saint-James. J'aime mieux croire que l'Angleterre dédaigr.e le frivole honneur de faire peindre ses victoires par de puissantes mains dignes de les reproduire, et qu'il suffit à l'amour-propre national d'une date en lettres d'or, sur un cadre, au bas d'une toile, afin que la gloire du peintre ne détourne pas l'attention de la victoire retracée par le pinceau.
Dans ce musée, où deux choses ont été oubliées, les tableaux et le jour, il y a une relique précieuse : c'est l'uniforme
156 GREENWICH ET RLCHMOND.
que portait Nelson à la bataille d'Aboukir. Quoique ce grand homme ait cru devoir céder aux préjugés de son époque en détestant cordialement les Français , je dois consigner ici que nous étions là quelques Français attendris aux larmes devant cet habit bleu qui avait couvert un corps héroïque, et que nos tôles se sont inclinées de respect devant cette manche droite à laquelle le bras droit avait fait défaut, parce qu'un boulet de France l'avait emporté dans l'Océan.
Comme ces pensées arrivent naturellement à l'esprit, lorsqu'on entre, par une belle soirée d'été, dans le parc de Greenwich , élysée tranquille où passent les ombres des siècles héroïques! Ce parc est une des plus belles promenades qu'on puisse voir. La symétrie n'y a pas apporté son compas; le sable n'en couvre pas les allées : c'est une longue et molle ondulation de collines revêtues d'un riche velours de gazon pailleté de marguerites et de pervenches. Là tous les arbres du Nord se groupent en petites familles, se déroulent à perte de vue, s'écartent en clairières, selon leurs fantaisies, avec une admirable indépendance de végétation : rien ne les gêne dans leurs allures; ils ont toute la grâce naturelle de la forêt et ce charmant dévergondage de parure que l'homme sait si bien gâter en essayant de l'ennoblir. Il n'est pas de tapis de boudoir plus doux aux pieds que celte pelouse ouatée, qui descend et monte, s'élève et s'incline comme une grande vasue d'azur, et vous porte, avec une souplesse voluptueuse, des rives de la Tamise au sommet de la montagne, où le fameux observatoire de Greenwich s'entretient avec le ciel et avec la mer. C'est de là qu'il faut voir Londres, quand celte ville a déposé son voile de brume et se révèle dans toute sa majestueuse immensité.
Par-dessus l'ondoyant rideau de mâts qui suit les sinuosités de la Tamise, on aperçoit Londres, qui semble sortir de l'eau comme une autre Venise; les édifices sont perdus dans le bas du tableau, mais tout le ciel est rayé, à l'horizon, de clochers, de lours, de colonnes , semés avec une profusion incroyable ;
le dôme de Saint- Paul semble descendre des nues comme un aérostat, et, aux dernières limites, les deux tours de Westminster se posent comme les colonnes d'un empire au delà desquelles est le néant. A la distance où l'on se trouve de ce spectacle, on ne voit aucun mouvement, aucune agitation, rien de vivant qui anime ce monde! on n'entend aucun bruit s'élever de cette cité qui jamais ne dort, qui toujours gronde, et dont le nom résonne à l'oreille comme l'écho d'un grand tumulte lointain.
I! y a quelque chose de mystérieux dans cette contemplation qui, du haut de la montagne, embrasse un horizon si rerentissant de près, et silencieux, de loin, comme le désert. Il semble quelquefois qu'on assiste à la révélation d'un mirage où les eaux, les dômes, les coupoles, flottent, avec des contours vaporeux et des formes indécises, dans une gaze de nuées. Souvent, grâce à l'obsession de cette idée, j'ai cru que le miroir du ciel reflétait Venise, la ville du silence tumulaire, et qu'un angle immense, parti de la Brenta et brisé contre un nuage, retombait avec son apparition sur une terre inconnue qui se déroulait devant moi. C'est, je crois, une des plus solennelles émotions que puisse rencontrer le voyageur : le poëte trouve là tout ce que la nature du Nord a pu combiner de plus grand dans son association avec l'homme; l'annotateur qui descend ou, si l'on veut, qui s'élève aux idées matérielles, est saisi d'étonnement lorsqu'une voix lui crie que cette ville, morte à l'horizon , attire à elle vingt mille navires par an , et que ses importations s'élèvent à près de deux milliards. C'est donc un monde à part tombé dans notre monde; Londres est attaché au globe comme une décoration d'honneur.
On .aime à voir ainsi cette ville de loin, avec sa couronne de clochers à dentelles; on aime à la voir ainsi de loin, dans son auréole de puissance , comme une de ces peintures colossales suspendues au plafond des basiliques, et dont l'éloignement dissimule des vices que l'œil- saisit de trop près. Allez voir Londres du haut de l'observatoire de Greenwich , et ou-
bliez tout ce que ces beaux quartiers roulent d'impureté vivante et de misère fétide aux lueurs nocturnes du gaz. Et puis, qui sait si une des conditions de la grandeur n'est pas d'être tachée d'ulcères? Quand vous passerez sur London-Bridge, toutes les voix de l'air vous crieront de ne point voir ce qui pleure et se putréfie à vos pieds; regardez en haut, et vous découvrirez; de la troisième arche de ce pont, cinquante clochers qui montent aux nues, et qui, dans leur langue muette et symbolique, vous conseillent de les imiter.
De l'autre côté de Londres, la promenade en paquebot du dimanche vous donnera un contraste des plus curieux : on va vous débarquer à Richmond.
La route de terre qui conduit à ce village est une longue rue bordée de jardins, arrosée comme une allée de parc, éclairée par des candélabres au gaz. On croit n'avoir pas quitté Londres, et l'on voyage sur un grand chemin !
L'hôtel de l'Étoile et la Jarretière, Stard and Garter, est le rendez-vous de la bonne société. C'est un hôtel qui humilie singulièrement nos indigentes auberges de France. Des tapis élégants couvrent tous les parquets et montent avec tous les escaliers. Des salons splendides sont préparés aux convives avec un luxe éblouissant de dressoirs et de tables; les balcons, garnis de persiennes, s'ouvrent sur une campagne tout empreinte d'une couleur mélancolique, à laquelle on s'attache comme au spectacle taciturne de l'Océan. Richmond repose dans une ceinture de forêts et de prairies, et semble dormir si profondément, que tous ceux qui passent parlent bas, de peur de le réveiller. En fermant les yeux , on se croit dans un désert; en les rouvrant, on est surpris de tout ce mouvement silencieux et grave qui vous entoure. Des voitures arrivent et partent; des palefreniers pansent des chevaux; des fashionables galopent sur la pelouse; des familles se promènent; des tables entourées de convives apparaissent à toutes les embrasures des balcons, sans qu'une seule voix discordante vienne
briser cet unisson de silence que le plaisir accorde encore comme un devoir à la sévérité du dimanche puritain.
Pour consoler l'étranger de cette contrainte, on lui sert des dîners exquis à Richmond ; les Français y trouvent même du pain.
■A Richmond, une belle journée d'été vous initie dans les secrets de la nature du Nord : c'est une révélation inattendu qui donne un charme nouveau à tout ce qui est prairie, bois, lumière, horizon. Ce n'est ni un paysage de Claude Lorrain ni un paysage d Hobbema.
Il y a sous le ciel un voile transparent qui n'est pas la brume, et qui tamise les rayons du soleil, en les épanchant, avec la teinte de l'iris, sur une campagne tranquille et sur des masses infinies d'arbres, ces jolis arbres si bien découpés et qui prennent tous des poses charmantes. J'ai vu fort souvent Richmond, cet été; je l'ai toujours vu sous cet aspect, et il me semble impossible qu'il puisse revêtir une autre physionomie. On y chercherait en vain ces horizons déliés qui flottent dans un azur limpide, cette poussière scintillante qui tombe du soleil en atomes d'or; cette atmosphère passionnée que le démon du Midi répand autour des chauds paysages de l'Orient: c'est toujours une nature à demi voilée, recueillie, nonchalante, qui ne conseille ni l'amour ni la haine , qui vous donne son calme, sa quiétude, sa mélancolie, et vous offre ce bonheur monotone qui se compose de l'absence de toute émotion.
Je ne suis point étonné que souvent d'illustres proscrits, des poêles malheureux de leur génie, des philosophes qui avaient perdu la sagesse, des penseurs qui désespéraient du bonheur et qui s'étaient résignés à le chercher dans la monotonie des sensations communes, soient venus se réfugier à Richmond pour s'envelopper de sa tranquille atmosphère comme d'un manteau de stoïcien.
Vous avez vu la Tamise à Greenwich, dans sa majesté océanique; vous avez vu 1^ é.^ni ; Richmond vous montrera l'enfant au berce?
Au pied de la colline, on trouve une anse ombragée où flottent les canots de promenade; il faut remonter le courant de la rivière : rien n'est si doux un soir d'été, aux approches de la nuit. Les deux rives sont garnies de pelouses saillantes et massives; au-dessus s'arrondissent les coupoles des arbres, et au fond des allées dorment des villas anglaises dont les briques rouges se détachent avec bonheur sur les massifs verts. C'est comme une rue délicieuse avec ses maisons et ses jardins; vous vous promenez dans le ruisseau.
On vous montre la maison où Pope chanta Windsor; le château où Henri YIII couronnait de roses ses amours avant de les ensanglanter; l'ermitage où le duc d'Orléans, roi des Français aujourd hui, vécut dans les mauvais jours de son exil, et d'autres résidences encore où sont attachés des noms et des souvenirs moins retentissants. A mesure que la rame brise le courant, on s'aperçoit que le ruisseau se rétrécit à chaque élan du canot; on cherche la Tamise; l'eau manque sous la quille; une forêt d'herbes fluviales entrave la navigation; on ne vogue plus que sur des rameaux souples et flottants; encore quelques coups de rame, et vous buvez la Tamise dans un gobelet.
C'est la plus étonnante fortune de rivière qu'on puisse voir. <t Comment ! s'écrie-t-on, voilà donc ces gouttes d'eau qui, quelques pas plus loin , feront trembler sur leurs piles cyclopéennes les ponts de Westminster, de Waterloo et de Londres! Voilà ces gouttes d'eau qui diront à l'Océan: Recule, et l'Océan reculera ! b
Ainsi commencent toutes les grandes choses; je ne suis point étonné que l'homme qui désespère de l'avenir choisisse Richmond pour sa résidence; il voit toujours devant ses yeux couler l'espérance en action : rien ne console comme ce filet d'eau qui se débat contre un brin d'herbe, et qui, le ciel aidant, se gonfle un peu plus loin , coupe une capitale en deux, emporte des Hottes et fait alliance avec la mer.
Il me semble avoir lu dans un livre que les Petites-Maisons étaient de grandes maisons où l'on renfermait les fous pour prouver que ceux qui étaient dehors ne l'étaient pas.
Un poëte sans nom a dit :
Le monde est plein de fous, et qui n'en veut pas voir Doit rester dans sa chambre et casser son miroir.
Il semble ressortir de ces deux situations que la folie n'est pas circonscrite dans les étroites limites de Charenton et de Bedlam, et qu'elle court les rues comme l'esprit. A la vérité, cette sorte de folie, qui jouit de ses droits civils, n'est pas dangereuse : on ne la garrotte pas; on ne lui donne pas l'immersion des douches; elle prend des bains à domicile ou sur place, comme tout le monde; elle fréquente les spectacles, elle est bonne mère ou bon père de famille; elle soigne ses affaires , et sait admirablement combien il faut de pièces de cent sous pour représenter cent francs. Nous sommes entourés de cette folie , et cela ne nous gène point : nous vivons sans nous en apercevoir.
Quelquefois cette folie, qui se promène à l'air libre, est une folie grave; de loin on la prendrait pour la raison : celle-là est d'origine anglaise. Nos voisins les insulaires ne font rien comme les autres hommes. Quand ils sont sages , on les prendrait pour des insensés; quand ils sont fous, on les croirait sages. Les Anglais ont perfectionné la folie; ils l'ont divisée en sections et subdivisée à l'infini.
Ils ont des lackistes, qui passent leur vie au bord des lacs pour méditer sur l'âme et prendre des rhumatismes ; ils ont des
touristes, qui rendent des visites en gants jaunes à toutes les ruines et à tous les lézards de l'Italie, en pleurant sur la décadence des empires et du thé vert : ils ont des clubistes, qui bâtissent des palais avec de belles colonnes de Pœstum, où ils passent leurs jours et leurs nuits à compter les lettres du Morning-Chronicle , pendant que de belles et blondes épouses bâillent à toutes les vitres de Regent-Street et de Pall-Mall. Que n'ont-ils pas encore?... Chaque jour une nouvelle secte surgit et meurt. Celle que je viens de voir à Liverpool, et qui est de fraîche date, mérite un rapport particulier que j'adresse à M. Esquirol : c'est la Société de tempérance.
Depuis quelques jours je voyais passer sur les trottoirs de Church-Street un homme-affiche, dontle pas était mélancolique et le maintien voùlé d'ennui. On lui avait donné un demi-schelling pour promener dans Liverpool un placard que personne ne lisait, excepté moi. Je le lisais toujours, je l'apprenais par cœur! Aussi, dès que le porteur reconnaissant m'apercevait, il s'arrêtait pour me donner toute facilité de lecture. Sa station d'habitude était au coin de Tarlton-Street.
Je ne veux pas donner ici le contenu de cet immense placard; je dirai seulement qu'il annonçait en titre le troisième anniversaire et le festival de la Société de totale abstinence de Liverpool. Je croyais que la Société, pour donner signe de vie à l'univers, se contentait de célébrer à peu de frais, avec une affiche portative, son glorieux anniversaire; je me trompais. L'anniversaire fut célébré par une procession, un meeting, une foule de discours intempérants et deux banquets.
Un matin, à onze heures, le 18 juillet, je crois, je fus attiré vers Duke-Street par un grand fracas de musique militaire. J'aime la musique anglaise à la folie. Chaque exécutant joue avec une indépendance qui fait mon bonheur; il travaille pour lui, et s'inquiète peu de ses voisins. Un orchesti"e anglais se compose d'une multitude de solos, qui n'ont pas cette monotonie d'ensemble qu'on veut bien admirer à l'Opéra et aux Italiens. Au fait, un artiste anglais n'a pas abdiqué ses droits de
citoyen en prenant une clarinette et un cor; il est libre de jouer à sa fantaisie et de secouer le despotisme d'un chef d'orchestre : toute tyrannie lui est intolérable. Un orchestre chez eux est comme une chambre d'harmonie représentative, où chaque membre conserve ses franchises et dépose ce qu'il lui plaît dans l'urne des notes. Certes, cette liberté symphonique a souvent des inconvénients assez graves pour les auditeurs; mais les auditeurs sont libres aussi de ne pas écouter.
Lorsqu'un opéra français est joué chez eux, on reconnaît presque toujours les airs aux paroles; c'est suffisant.
La bande d'harmonie qui descendait de Duke-Street à Liverpool, le 18 juillet, et qui fixa mon attention, jouait un air au fond duquel, après de mûres réflexions, je crus découvrir Le jeu, le vin, les belles, de Robert le Diable. Ce choeur, exécuté en place publique par quarante musiciens, guidait les pas de la procession de la Société de tempérance.
Je comptai trois cents sociétaires, les enfants compris. La procession était divisée par classes. En tête marchaient les gens comme il faut. Ceux-là portaient des habits noirs, des gilets jaunes à boutons dorés et des cravates blanches laborieusement attachées. Ils tenaient à la main un long cierge de bois blanc très-effilé par le haut. Au centre marchait la partie plébéienne : elle était composée de marins et d'ouvriers. Les enfants fermaient la marche. Tous portaient au cou, en sautoir, un large ruban blanc sur lequel ces mots étaient brodés : Total abstinence Society. La procession se jalonnait d'une grande quantité de drapeaux ou bannières de toutes formes et de toutes couleurs. La première bannière donnait l'adresse de la Société; elle annonçait aux passants que la Tempérance logeait Jordan- Street, à Liverpool. Sur la seconde bannière, un peintre avait essayé de dessiner une étoile avec beaucoup de rayons jaunes, surmontée de cette inscription : The Star of Abstinence (l'Étoile de l'Abstinence). Des drapeaux insignifiants venaient ensuite. 11 y en avait d'énormes, et ceux qui les arboraient sur le flanc droit avaient la figure décomposée par la sueur. La bannière
palladium de la Société s'avançait , entourée d'une espèce de bataillon sacré, armé de longs glaives de bois bordés de papier blanc. L'étoffe de ce palladium est bleue; un peintre anonyme et complètement étranger à la peinture a retracé sur l'étoffe la pensée secrète de la Société: c'est un symbole en hiéroglyphes; la devise court dans un ruban ; deux mots simples : Domestic comfort. A gauche est une forme jaune, représentant, je crois, un homme en habit bleu. Celle chose tient un petit drapeau où brille ce mot : Sobrietij. A droite est une autre forme rouge qui pourrait bien avoir été une femme dans l'intention primitive de l'auteur. Cet objet vague porte une banderole avec ce mot significatif : Hunestij. L'homme et la femme ont été d'ailleurs suffisamment indiqués par ces attributs respectifs de leur sexe, sans qu'il ait été obligatoire pour le peintre de dessiner des figures humaines avec un luxe inutile de fidélité anatomique.
Il faut de la tempérance dans tout. Malheureux les peuples dont les artistes peignent un homme et une femme d'après nature ! Voyez!... Où en sont les Grecs pour avoir fait leurs Apollons et leurs Vénus?... Les armoiries de la Société sont peintes au milieu, toujours par les mêmes procédés; elles sont divisées en quatre tableaux. Le premier veut représenter un laboureur doré qui ensemence un champ également doré. Le second est rempli par une corne d'abondance versant des trésors. 11 y a une phrase qui explique celte figure; aussi je n'ai pas hésité d'en donner le sens. Le troisième tableau représente une campagne heureuse avec des épis. Le quatrième , une ruche d'or sans abeilles; le peintre a reculé devant les abeilles. C'est le peintre lui-même qui porte cette bannière. Personne, au reste, ne peut lui disputer cet honneur. Je le félicitai sur son talent, et le priai de me permettre de prendre une copie de son ouvrage. Il me remercia avec une grande modestie, et m'envoya, le soir, sa bannière dans un fourreau de popeline. J'ai eu le bonheur de la posséder une nuit. Cet artiste se nomme Wilhead; il est brasseur.
Deux guéridons bleus terminaient la marche. On y lisait, dans des couronnes de houblon, ces deux devises : Maij God orosper total abstinence ; sobriety brings peace and domestic comfort. Une cinquantaine d'enfants vêtus de bleu entouraient ces deux guéridons, et mangeaient des tartines au beurre pour se former de bonne heure à la sobriété.
Je me mêlai à la procession comme un sociétaire, et je la suivis. Elle monta la rue escarpée du Ranelagh, elle longea Lime-Street et descendit à Clayton-Square, où on fit une station. Là, je m'attendais à un meeting en plein air. Les portedrapeaux essuyèrent leurs fronts ; les musiciens mirent leurs instruments sous le bras, et les sociétaires regardèrent aux croisées du square, pour voir s'ils faisaient sensation. Personne ne prenait garde à eux; les croisées ne daignèrent pas se hisser: il n'y avait que moi de spectateur. La musique reçut ordre de jouer; ils firent un fracas horrible, mais sans idée arrêtée d'exécuter un air plutôt qu'un autre; chaque musicien improvisa sa partie; c'était à briser les vitres, mais les vitres anglaises sont à l'épreuve de tout. Ces cas de symphonie dévorante sont prévus. L'orchestre, poussé à bout, ralentit sa verve; insensiblement les musiciens s'arrêtèrent; deux ou trois tinrent bon quelque temps encore , comme pour faire rougir leurs confrères d'avoir défectionné. La grosse caisse fut héroïque : elle ne cessa qu'après tous, mais percée à jour par un véritable suicide instrumental. La station dura une heure sur Clayton-Square. Un des chefs tempérants Gt servir des rafraîchissements, de l'aie simple, du soda uater et du ginger-beer aux musiciens. La procession elle-même, prenant excuse de la chaleur du jour, se servit ensuite, et consomma silencieusement quelques centaines de pintes d'/iaZ/'anc/ /laZ/'et de porto. Après, on se remit en marche; les musiciens chancelaient.
On se dirigea vers Jordan-Street, quartier général de la Société. Chemin faisant, on avait fait quelques recrues; le but de la procession était de rallier à la bannière de la tempérance
tous les passants qui , frappés de l'éclat de celte pompe publique , se laisseraient entrainer à un culte si séduisant. Le président disait au vice-président: « Ça va bien! très-bien! c'est beau ! c'est très-beau ! c'est bon ! c'est très-bon 1 » Le viceprésident faisait écho. Les autres sociétaires marchaient à l'aventure et d'un air indifférent à tout; les marins riaient sous cape, et les enfants jouaient avec les franges des guéridons.
Nous entrâmes dans la grande salle du meeting, à Jordan- Street. Au même instant défiTait une procession tory d'un meeting électoral ; celle-là marchait au son de trois musiques. Où prennent-ils tant de musiciens, les Anglais? il n'y en a pas un seul chez eux. Cette triple bande d'harmonie entraînait mille électeurs vers Adelphi. Vingt bannières flottaient sur cette colonne conservatrice; elles criaient en lettres d'or, sur un fond d'étoffe rouge : Church and queen! — Haïra for the queen and for the people ! Queen and pedple l Elles emportaient dans leurs plis soyeux des Bibles et des couronnes peintes, et donnaient un peu de fraîcheur à tous ces fronts inondés de la sueur du fanatisme politique et du mois de juillet. Oh ! avec quel dédain d'amère philosophie les sociétaires de la tempérance regardèrent ce club ambulant! et avec quel orgueil ils élevèrent leurs bannières du star, du domestic comfort , et des couronnes de houblon, au-dessus des drapeaux tories! Le président secoua la tète d'un air de compassion , comme un sage revenu des erreurs du monde , et qui déplore les folies qui passent sous ses yeux. La procession tory n'honora pas d'un seul regard la Société de tempérance , et ses trois musiques flrent trembler Jordan-Street jusque dans ses veines de gaz.
L'heure du mystère était sonnée ; le meeting de la tempérance fut ouvert par une explosion d'orchestre.
Le président parut à la tribune, essuya son front, se demanda la parole et se l'accorda. C'était un homme fort jeune, contre l'usage des présidents ; il portait sur sa figure fraîche et rose les indices des passions vaincues ou absentes ; son front rayonnait de béatitude; ses lèvres n'avaient pas une flétrissure, son
œil se baignait mollement dans un azur tranquille ; on aurait cru voir saint Bruno en gilet blanc et en frac noir.
a Frères, dit-il, voici la quatrième fois que nous nous assemblons pour faire fleurir la Société à l'ombre fécondante du meeting. Je suis heureux de vous annoncer que la Société prend chaque jour un accroissement sensible. En ce moment, nous sommes quatre cents sociétaires, à Liverpool, qui nous abstenons de tout ce qui déshonore l'homme et le rend semblable aux animaux. Vous avez vu combien notre procession a fait rougir d'eux-mêmes tous ces hommes profanes qui persévèrent dans le bourbier de l'intempérance ; ils se sont dérobés aux regards des purs; ils se sont cachés profondément dans leurs maisons; ils se rendent justice. Le repentir les amènera bientôt sous le drapeau de l'étoile de totale abstinence. Maintenant, approchez, ô vous qui avez demandé une place au banquet des sobres; approchez, mes nouveaux frères, et répondez. »
Quatre novices sortirent des rangs et s'assirent sur la banquette de réception.
Voici l'interrogatoire qu'ils subirent; on m'en a donné copie littéralement. C'est le plus âgé qui répondait aux questions. LE PRÉSIDENT. Récipiendaire, que venez-vous faire ici? LE RÉCIPIENDAIRE. Je viens vous demander asile contre le démon de l'intempérance, afin que ma chair reste pure et que mes pieds soient fermes dans le sentier. LE PRÉSIDENT, Que pensez-vous du ginger-beer? LE RÉCIPIENDAIRE. Je pcnso que cette liqueur, composée de gingembre et de houblon, est indigne du palais de l'homme, et quelle souille l'esprit.- LE PRÉSIDENT. Que pcnscz-vous de l'aie?
LE RÉCIPIENDAIRE. L'aie simple est une liqueur qui cache son venin sous une apparence de douceur; l'aie double est du poison , clair comme le jour. La première est un assassin hypocrite , la seconde un assassin effronté.
LE PRÉSIDENT. Quelle est votre opinion sur le porter?
LE RÉCIPIENDAIRE. ïous les porters sont ennemis de la rai-
son ; le icithread est un filou qui se met un masque d'écume pour vous voler la sagesse; le luxton est un tison ardent qui brûle la racine des cheveux ; je ferai une exception en faveur du bardai) -perkins....
— Point d'exception ! s'écrièrent les brasseurs ruinés de la Société.
LE PRÉSIDENT. Récipiendaire, VOUS avcz blessé les Sentiments de la Société; j'appelle la sagesse sur votre front. Vous rétracterez votre opinion sur le barclay -perkins. LE RÉCIPIENDAIRE. Je la rétracte.
LE PRÉSIDENT. Très-bieu. Dites-nous ce que vous pensez du sherry et du porto.
LE RÉCIPIENDAIRE. Ce sont dcs monslrcs qui nous attendent dans le coupe-gorge du dessert pour séparer notre tète de notre corps.
LE PRÉSIDENT. Que pensGz vous de l'eau pure? LE RÉCIPIENDAIRE. L'cau purc vient du ciel ; l'eau de Mersey rajeunit le corps; l'eau du Lee est le bain de l'âme; les anges ne boivent que de l'eau.
LE PRÉSIDENT. Étes-vous prêts à sacrifier nos ennemis sur l'autel de la tempérance?
LE RÉCIPIENDAIRE. Nous sommes prêts.
On apporta sur un plateau des vases de difi'érentes formes , contenant de l'aie, du porter, du sherry, du porto; le président étendit les mains sur ces coupables et les anathémalisa; un cri d'horreur retentit dans la salle : sur un signe du président , le récipiendaire brisa les vases sur le parquet avec une muette indignation. Ce fut un beau tableau.
On s'assit ensuite dans la pièce voisine , autour d'une table de cinquante couverts. Deux cents convives environ figuraient comme comparses à ce banquet ; ils s'abstinrent totalement, et veillèrent au drapeau. Ceux qui avaient l'honneur de manger mangèrent pour leur frères spectateurs. Au dessert , on servit du claret et du soda icater. On porta vingt toasts à l'abstinence et autant à la sobriété. Au dernier toast, les convives
s'endormirent sous la nappe, et les musiciens achevèrent les flacons.
Il est impossible de prendre ces comédies au sérieux; j'ai connu pourtant des philosophes qui voyaient dans l'établissement de ces Sociétés de totale abstinence une foule de félicités promises à l'avenir du peuple. Je ne connais pas de Sociétés américaines de tempérance ; je ne puis parler que de la procession et du meeting de Liverpool : si les autres sociétés ressemblent à celle-là , le raisonnement des philosophes est au-dessus de ma faible intelligence.
La procession que j'ai vue me paraît peu féconde en félicités futures ; c'est une folie qui , sans doute , n'offre pas de graves inconvénients , mais qu'on pourrait supprimer demain sans que l'avenir du peuple fût compromis. Ensuite, s'il fallait traiter une pareille question par son côlé sérieux, je ne crois pas qu'on ait attendu l'orateur de Jordan-Street pour annoncer au peuple qu'il existait une vertu nommée la tempérance; les sages de Liverpool, en renchérissant sur cette vertu, en essayant d'imposer au peuple la totale abstinence, ont inventé une bouffonnerie de plus à ajouter au sottisier du genre humain. Le peuple de Liverpool est malheureux, plus malheureux qu'un peuple ordinaire; il sue au chantier dix-huit heures par jour, six jours par semaine; le septième il est forcé de garder son grenier, de lire la Bible ou de faire semblant; l'année lui donne, pour le consoler du travail, cinquante-deux dimanches homicides d'ennui. Ajoutez à cela un ciel toujours pluvieux, toujours froid, un brouillard que l'Océan ourdit en collaboration avec deux rivières, et qui perpétue les ténèbres des sept fléaux d'Egypte. Eh bien , il reste à ce peuple une liqueur détestable, mais qui le console de tout, et voici des sages bien repus qui lui crient de s'en abstenir. Après tant de malheurs, un peuple est déjà bien assez digne de pitié s'il est contraint de boire de l'aie et de Vhalf and half ; non , il faut tout lui enlever. « Buvez Qe l'eau , lui crie-t-on , et soyez tempérant, » Ce que je dis ici, d'ailleurs , ne sert qu'à faire ressortir la stupidité des modernes 227 h
créateurs des vertus antiques : car je suis fort rassuré sur leurs principes, et je ne crains pas la contagion. Le peuple est plus sensé que ses professeurs ; il regarde passer la procession , et boit une pinte d'ale à son dîner quand il a de l'argent. Infortuné pays ! le ciel lui a refusé les vignes et lui a donné de tels prédicateurs !
L'exhumation des vieilles chroniques françaises a un côté fort utile : elle fournit tout naturellement l'occasion de remettre en lumière et de glorifier certains hommes ou certains faits domestiques que les tendances matérialistes du siècle refoulent avec insouciance dans le domaine de l'oubli. A Marseille, ville contemporaine des Tarquins, nous avons un passé si riche de noms illustres, qu'il est indispensable, par intervalles, d'en exhumer quelques-uns pour nous demander à nous-mêmes si nous avons été justes envers ces glorieux morts, et si nous n'avons rien autre chose à faire que d'oublier pour être reconnaissants.
En général, la reconnaissance n'est pas une vertu civique. Les villes ont peu de mémoire; elles sont trop distraites par le bruit qu'elles font. Si par hasard un jour, après deux mille ans, une voix dit à une cité :
t Vous avez eu pour enfants deux hommes illustres, Euthymène et Pylhéas ! »
La cité ouvre les yeux, réfléchit, calcule, et commande à un marbrier une têle de Janus échevelée, qu'elle place sur une borne; et la voilà quitte avec Euthymène et Pythéas, qui avaient attendu leur buste deux mille ans. Le Français est vif
et léger; mais, en matière de reconnaissance, il prend vingt siècles de réflexion.
Beaucoup de nos compatriotes ign':'rent peut-être qu'un médecin illustre nommé Crinias, né à Marseille, gagna une fortune immense à Rome, et qu'il employa cette fortune à faire bâtir des tours et des murailles pour défendre Marseille. C'est justement cette enceinte qui protégea notre ville dans le mémorable siège de 1524. Après la mort de Crinias, on lui éleva un petit monument et un buste à la montée des Accoules. Un jour que les pierres manquaient dans le voisinage, on trouva commode de démolir ce monument, et le buste de Crinias disparut avec son nom. Plus de trace de ce médecin sublime qui bâtit une ceinture de remparts à sa ville natale. On a donné toutes sortes de noms à toutes sortes de rues, même des noms que la pudeur défend de décliner; on n'a jamais songé à donner à une de nos rues le nom de ce médecin. C'est pourtant le genre de reconnaissance le plus facile, et celui qui coûte le moins au trésor public.
A Florence, ville de gratitude et de souvenir, on a élevé des statues à tous les grands hommes morts, et, sur la place du Dôme, on admire les deux statues colossales d'Arnolphe et de Brunelleschi.
Chez nous, on oublie; et, si par hasard on se souvient, on fait tailler un buste par un marbrier de Rive-Neuve. Avec les illustrations de son passé antique et merveilleux, Marseille devrait avoir un peuple de statues. Elle a payé sa dette envers les morts avec quelques bustes. Notre reconnaissance ne descend que jusqu'aux épaules des grands hommes. Presque toujours elle économise même cette économie. Ainsi, puisque nous payons en bustes les services immortels, nous chercherions en vain les bustes des grands philosophes marseillais aimés de César et de Gicéron, des grands citoyens qui arrosèrent de leur sang la brèche du Connétable, ou des saints martyrs qui ont sacrifié leur vie pour la foi ou l'humanité, depuis Victor le guerrier jusqu'à Belzunce le prêtre. Oubli complet
pour tous. On a cherché une rue bien sombre, bien étroite, bien fétide, et on a écrit sur l'angle avec une faute d'orthographe le nom de Belzunce. Encore un héros payé à bon marché. Nous avons un arc de triomphe à la porte d'Aix; les sculpteurs y ont ciselé beaucoup de Renommées, beaucoup de Victoires, beaucoup d'allégories, ornées de trompettes de métal; on y a chanté en strophes de pierre nos batailles d'Allemagne et d Egypte; le travail est beau, et les sujets admirablement choisis sans doute, je le proclame hautement : mais, avec cette rage d'oubli qui est le vice marieilldis par excellence, on n'a pas songé à graver le moindre bas-relief, la moindre figure allégorique, sur la façade ouest, celle qui reçoit la poussière de ce boulevard des Dames, où le plus mémorable événement de notre histoire marseillaise s'est accompli. Il est bien de se souvenir de la bataille d'Héliopolis sur une page d'arc de triomphe, mais ce ne doit pas être au détriment de quarante batailles marseillaises livrées sur ie sol même où s'élève ce monument triomphal. Espérons que Méhémet-Ali fera graver sur une face des pyramides ou sur un obélisque d'Héliopolis les exploits domestiques des Marseillais.
Ainsi notre Panthéon, qui serait le plus riche de l'univers, se résume en quelques bustes de marbrier. Nous avons le buste d'Homère, le buste d'Euthymene et Pythéas, le buste de M. de Villeneuve, le buste de Bonaparte et le buste de Puget.
Au fond, je conçois les bustes pour célébrer la mémoire de quelques grands hommes de l'ordre civil ou militaire. Mais un buste à Puget, un buste à un sculpteur de statues colossales, un grain de pierre à notre Phidias! oh! ici la lésinerie a un aspect criminel qui fait monter la rougeur au front, car nous sommes tous complices de cette mauvaise action. L'artiste géant qui créa Milon de Crotone, Andromède et saint Sébastien, a obtenu un masque de pierre sur un abreuvoir de chevaux dans sa ville natale ! Il y a de quoi nous vanter d'être Phocéens !
Malheureux Puget! il a expié bien chèrement , pendant qu'il
PIERBE PUGET. 173
vivait, la faute d'avoir du génie ! L'humiliation d'un buste devait au moins lui être épargnée après sa mort. Il avait rêvé, lui, la gloire de son pays; il avait deviné l'avenir de Marseille; il comprenait que cette ville devait grandir, et il s'était chargé de la meubler comme une galerie de roi.
Un jour, il se présenta chez M. l'échevin Terrusse , et il lui dit :
« Il fautàMarseilleune Bourse digne de l'immense commerce qui est dans son avenir, il lui faut un palais magnifique pour loger ses enfants, qui trafiquent avec l'univers. Voici mon plan : ma Bourse, je la bâtirai sur le quai sud du port, je lui donnerai trois péristyles de colonnes, et dans l'intervalle des colonnes je placerai une statue. Je ne demande rien pour tout ce travail; je le ferai pour la gloire de mon pays; je le ferai gratuitement, comme je fais les maisons de la Cannebière et du Cours. Marseille doit être un jour la première ville commerçante du monde : il faut que sa Bourse soit la plus belle de l'univers, s
L'échevin Terrusse secoua longtemps sa tête sur ses épaules avec cet air fade et stupidement railleur né à la place Vivaux, et, après avoir éteint un long éclat de rire forcé, il envoya promener Puget sur le Cours.
Puget, désespéré, s'embarqua et partit pour Gênes. En voyant toutes ces rues faites de palais de marbre par des architectes italiens, il songeait à Marseille, et ne comprenait pas que Marseille ne lui mît pas le ciseau à la main comme Gênes avait fait pour Tagliafico , pour Fontana, pour Bartolomeo Ghiri, pour Philippe Carlone. Il fit des plans superbes pour sa chère ville, avec d'autant plus d'espoir de réussir cette fois, que la noblesse et le clergé de Gênes avaient glorifié son génie et lui avaient commandé de magnifiques travaux. Mais ce n'était pas ce que voulait Puget : sa seule ambition était, comme il le disait, de travailler pour Marseille, avec du pain noir et l'eau des Méduses. Après avoir ciselé à Gênes son Saint Sébastien, dont s'enorgueillit en nous humiliant l'église de Carignano, il rentra sur la terre natale, et, le front ceint de l'auréole italienne et
174 PIERRE PCJGET.
tenant à la main les palmes génoises de son Saint Sébastien, il rendit uns nouvelle visite à l'échevin Terrusse, place Vivaux.
c Sia mai aqui , moussu Puget ' !» lui dit l'échevin.
Un peu déconcerté par cette réception, le grand artiste ouvrit ses cartons et exhiba ses plans. Il avait dessiné sa Bourse merveilleuse et son quai monunienlal; il avait complété les édifices bourgeois de la Cannebière et de la rue de Rome; il avait enfin étalé une série de croquis représentant les statues de tous les grands hommes sortis de Marseille , depuis les jours de Tarquin l'Ancien.
L'échevin recommença son éclat de rire sérieux et ses ondulations d'épaules, et ne daigna jeter qu'un regard oblique et dédaigneux sur les cartons de Puget.
En travaillant gratis, un artiste ne s'enrichit pas. Puget était pauvre, mais son indigence l'inquiétait moins que le dédain de l'échevin Terrusse.
« Au moins, écrivait-il à cetéchevin, au moins donnez-moi un morceau de marbre, et je vous ferai quelque chose; il ne sera pas dit que Puget de Marseille n'a rien fait pour Marseille. »
L'échevin Terrusse trouvait que le marbre était trop cher, et, comme l'échevin de Toulon, il offrit à Puget de la pierre de Cassis.
L'infortuné artiste, après plusieurs années pleines d'amertume, reçut enfin un morceau de marbre plat qui avait été envoyé comme échantillon à un fabricant de cheminées, et que l'échevin Terrusse fit confisquer parce qu'il gênait la voie publique au coin de la rue des Ferrats.
Le viguier dit à Puget :
« Marseille est heureuse de faire enfin quelque chose pour vous. Voilà du marbre , et, lorsque vous serez arrivé à la moitié de votre travail, vous recevrez cinquante livres tournois. »
Et Puget commença son bas-relief de la Peste de Milan, qui
t . Fous êtes encore là, monsieur Puget/ La traduction HP rend pas Ifi brutalité insultante de Foiiginal.
est à la Consigne aujourd'hui, et qui est le seul ouvrage que Marseille possède de son Phidias.
Ainsi, de toutes les grandes choses que Puget avait rêvées pour sa ville , il ne lui restait sous le ciseau qu'une plaque de marbre à exploiter. Au moment convenu, il se présenta chez le caissier de la ville pour recevoir les cinquante livres promises. Le caissier lui dit que sa caisse était vide, à cause de la suppression de l'impôt du piquet.
Mais celte dette n'était pas la seule que la ville avait contractée avec Puget. L'artiste, outré de tant de refus et d'injustices, se constitua créancier de la ville comme architecte de la Cannebière et du Cours, et menaça de faire valoir ses droits au parlement. L'échevin Terrusse manda Puget chez lui, et lui dit en provençal :
« Vous êtes une mauvaise tête, monsieur Puget; si nous avions malheureusement quatre marbriers comme vous sur les bras, nous n'aurions pas le temps de respirer.
— Monsieur, lui dit l'artiste avec cette dignité simple qui est le maintien des hommes de génie , j'ai parlé face à face à Louis XIV, qui m'a bien accueilli; j'ai dîné chez monseigneur de Colbert et chez le doge de Gènes, et j'ai toutes les peines du monde à trouver une bonne grâce sur une figure de compatriote; on me traite ici comme si j'étais Génois ou Ponantais. Il faut que cela finisse. Savez-vous bien, monsieur l'échevin, qu'à Versailles le roi m'a dit à son petit lever : « Monsieur Pu- « get, après la messe, vous serez devant le bassin de Latone, et « nous irons ensemble voir votre Andromcde et votre Milon, « qu'on nous a dits très-beaux. » Et c'est ce qui a été fait. La basque de cet habit, monsieur l'échevin, a côtoyé l'habit du roi; il y avait autour' de nous plus de vingt belles dames avec des ombrelles de velours et des robes de reine, et toutes m'ont dit avec des sourires d'ange : « Monsieur Puget, vous êtes un <t grand sculpteur, et Sa Majesté est très-contente de vous. » Vous ne savez donc pas cela, monsieur l'échevin ? »
L'échevin, effrayé de ces noms imposants de roi, de Ver-
sailles, de majesté, avait quitté son éclat de rire, et ressemblait à un condamné qui voit s'ouvrir devant lui les portes du château d If.
« Calmez-vous, calmez-vous, monsieur Puget, dit-il. Nous savons que le roi vous a fait bon accueil à Versailles; mais que voulez-vous? la ville est pauvre, elle est obérée, elle n'a pas de revenu, elle a des dettes; nous n'avons pas un denier. Prenez patience.
— Les villes ont de l'argent quand elles veulent se donner la peine d'en avoir, monsieur l'échevin, dit Puget. Les villes ont bon crédit, parce qu'elles ne meurent pas et que les enfants payent pour les pères à perpétuité jusqu'à la fin du monde.
— Écoutez-moi, monsieur Puget, dit l'échevin, j'ai une proposition à vous faire.
— Voyons, monsieur l'échevin, faites votre proposition.
— Avez-vous une maison à vous, monsieur Puget?
— Si j'avais une maison à moi, monsieur l'échevin, je ne viendrais pas ici vous réclamer cinquante livres ; je vendrais ma maison.
— Aussi , monsieur Puget, avouez que vous faites un mauvais métier. Les gens comme vous, vous le savez, meurent tous à l'hôpital.
— Parce que, monsieur l'échevin, il y a trop de gens comme vous qui n'y meurent pas.
— Voyons, monsieur Puget, arrangeons-nous à l'amiable. Nous avons par-ci par-là quelques terrains à vendre ou à céder; voulez-vO!!S quelques cannes do terrain pour y bâtir une maison? Vous ne devez pas manquer de pierres, vous.
— Pourrai-je choisir le terrain, monsieur l'échevin ?
— Ah! monsieur Puget, cela n'est guère possible; il faudra prendre ce que nous vous donnerons. Je voudrais bien pouvoir vous offrir vingt cannes carrées dans nos beaux quartiers de la Coutellerie, de lÉvèché ou de la Grand'Rue, mais la ville n'a rien de ce côté; tout y est cher au feu. On a vendu hier,
au coin de la rue des Consuls , un terrain à un écu la canne. L'acheteur a fait une folie, mais il prétend que cela augmentera si la paix dure encore trois ans. Nous avons des terrains à la rue de Rome; c'est un mauvais quartier, mais il peut prendre quelque valeur quand vos belles maisons de la Gannebière seront achevées. Youlez-vous un terrain rue de Rome, monsieur Puget?
— Monsieur l'échevin, dit Puget après réflexion, il vaut mieux quelques cannes de terrain que rien du tout. J'accepte.
— Et vous êtes payé , monsieur Puget ?
— Excepté pour mon bas-relief de la Peste de Milan.
— Eh bien, on vous donnera cent livres pour cette chose-là.
— Si je vendais ce que vous appelez cette chose au doge de Gênes, monsieur l'échevin, j'en retirerais trois mille écus.... Oh! ne riez pas ainsi, monsieur l'échevin.... Je donne mon travail pour rien.... mais c'est égal.... Je veux au moins, en mourant, laisser un bas-relief à Marseille, puisque Marseille ne veut pas me payer une seule statue grande comme mon petit doigt.
— Monsieur Puget, dit l'échevin avec un air paternel, voulez-vous que je vous donne un bon conseil ?
— Donnez des conseils, cela ne ruine pas, monsieur l'échevin.
— A votre place , monsieur Puget, je quitterais ce métier qui ne vous donne pas de l'eau pour boire, et je prendrais un état. En ce moment , on bàlit beaucoup à Marseille : soyez architecte et renoncez à vos statues, qui vous donnent beaucoup de peine et dont personne ne veut. Il me semble, monsieur Puget, que vous devez y voir clair maintenant. Nous avons à Marseille deux cents maisons qui font le commerce du Levant et des Indes et qui sont fort riches; une seule de ces maisons vous a-t-elle commandé une statue?
— Pas une , monsieur l'échevin.
— Depuis trente ans vous demandez à la ville de Marseille
de VOUS acheter une statue; la ville, depuis trente ans, vous en a-t-elle acheté une seule ?
— Non, monsieur l'échevin.
— Vous voyez donc bien , monsieur Puget , que votre état de marbrier ne vaut rien, puisque tout le monde est contre
vous. ))
Puget tira un long soupir de sa poitrine de marbre et dit :
« Vous avez raison, monsieur l'échevin, c'est moi qui ai tort ; je suivrai votre conseil , je serai maître maçon. »
L'échevin prit un air triomphant, et Puget se retira le désespoir dans le cœur.
ff Heureux, disait-il, les grands sculpteurs de l'Italie, Michel- Ange, Donatello, Lucca délia Robbia, Philippe Carlone! Ils ont trouvé des papes éclairés, des princes généreux, des bourgeois enrichis et prodigues qui ont payé leurs mille chefs-d'œuvre; et moi je demande depuis trente ans un bloc de marbre à Marseille, et elle me refuse cinquante livres pour un bas-relief de trois mille écns ! »
Le front courbé sous le poids de ces injustices , le grand artiste descendait sur le quai , en donnant des regards aux carrefours sombres et fétides qui aboutissent au port et aux lignes de masures indigentes qui se lézardaient au soleil et bordaient honteusement les rives où s'amarraient les vaisseaux. Si on eût donné au sublime architecte marseillais le pouvoir de réaliser ses rêves , il eût renversé du bout de son doigt ces ignobles amoncellements d'échoppes; il eût bâti des maisons élégantes, des portiques aériens, des colonnades splendides, des lignes d'architecture lumineuses comme les horizons du ■Midi; il eût peuplé de statues ces créations de pierre; il eût suspendu des jardins, des fleurs, sur ces corniches méridionales, protégées contre le vent du nord et favorisées d'un printemps éternel; il eût balayé du pied ces rues squalides de la vieille cité, où l'air et la lumière manquent, où la vie s'éteint de langueur dans les ténèbres humides, où la peste a vingt fois dévoré des moissons de pauvres locataires sur leurs grabats, A la place de toutes
ces monstruosités anlichrétiennes , Pierre Puget voulait bâtir et faire rayonner ces merveilleuses créations maritimes de Claude Lorrain : les péristyles illuminés de rayons et joyeux d'azur céleste; les grandes lignes de l'architecture idéale; les églises aux coupoles d'écaillés de marbre coloré; les larges escaliers qui se baignent dans les eaux bleues; les gondoles pleines de fleurs, de musique et de femmes; enfin toutes les choses charmantes que l'artiste peut faire éclore dans les beaux pays où son œuvre se marie avec la mer, le soleil, la gaieté, merveilles qui restent à jamais dans le néant lorsque l'homme stupide s'obstine à refuser l'honneur d'être le collaborateur de Dieu.
Des hauteurs sublimes de ce rêve, Pierre Puget descendit sur le terrain que lui avait donné la ville pour bâtir sa maison. Par acte notarié chez le tabellion Rampin , Puget se vit possesseur de quelques pouces de terre que la libéralité municipale lui octroyait, en forme de caisse de mort, à l'angle des rues de Rome et de la Palud.
« Nous avons fait une bonne affaire, » avait dit l'échevin Terrusse en se frottant les mains.
Puget, en étendant jusqu'à leurs limites naturelles ses pieds et ses mains, remplissait l'immensité du terrain que venait de lui donner la ville.
c 11 y avait tout juste, disait-il, assez de place pour loger un peu à l'étroit la cage d'un oiseau. »
Toutefois Puget, n'ayant que cette seule ressource pour léguer, à défaut de chef d'oeuvre, une bonne épigramme monumentale à sa ville maternelle, tira un parti merveilleux de son terrain et de sa cage. Il emprunta des pierres à ses voisins qui bâtissaient la rue de Rome, et il se bâtit lui-même, avec la plus noble des truelles, une charmante petite maison, un bijou de pierre, une cage d'artiste, avec un escalier si bien ménagé, qu'il ne tient aucune place dans l'intérieur. Il fallait être un architecte de génie pour pratiquer un escalier sur un terrain où il n'y a pas de place pour une maison. Sa cage finie, Puget creusa une niche sous le toit, et y plaça une tête de Christ
avec sa couronne d'épines; c'était un symbole pour le passant et une consolation pour l'artiste crucifié par l'échevin.
« Au moins, disait Puget, à Toulon les échevins m'ont permis de bâtir à mes frais une belle fontaine sur la place au Foin, et ils m'ont donné deux blocs de pierre de Cassis pour ciseler deux cariatides; avec ces blocs, j'ai pu me venger, et sculpter sous un balcon public les deux atroces figures de mes échevins de Toulon; mais ici, à Marseille, on ne me donnera pas une aune de pierre d'Arles pour faire la caricature de mon échevin marseillais, qui ne veut pas me payer mon bas-relief de la Pcsfe de Milan. »
Hélas I ce bas-relief ne fut jamais payé. L'artiste laissa la moitié de sa pensée dans les mystères du marbre vierge ; et c'est ainsi que ce chef-d'œuvre est arrivé jusqu'à nous : tableau incomplet sorti des mains d'un artiste puissant qui a tout achevé dans sa vie, excepté le seul travail que sa ville natale lui ait commandé, et qu'elle ne lui paya point. Cette petite maison de Puget est pleine encore des lamentations domestiques de ce grand homme, et, quand l'obligeance du propriétaire actuel vous permet de la visiter, on éprouve un serrement de cœur et un accès de tristesse qui sont la plus belle oraison funèbre dont le noble sculpteur puisse se réjouir.
Après la mort de Puget, la ville n'acheta pas sa maison, vendue aux enchères deux mille sept cents francs. L'obscur acquéreur de cette sainte relique détruisit le toit, et vendit douze mille francs la tête du Christ.
Tant d'outrages, les posthumes compris, méritaient une expiation solennelle et civique. Elle se fit attendre cent ans, cette expiation , mais enfin elle arriva.
Un jour, on vit s'arrêter devant la maison de Puget un maçon et un marbrier de cheminées. Ces deux ouvriers placèrent un tronçon de pierre sur un abreuvoir de chevaux et de chiens hydrophobes, et sur le tronçon ils inaugurèrent, au milieu des hennissements des quadrupèdes désaltérés , une figure pleine de grimaces et de rides, avec cette inscription ; A P. PUGET.
Telle fut l'expiation accordée aux mânes du grand homme.
C'est celle expiation qu'il faut expier aujourd'hui; car il nous reste quelque chose à faire pour honorer la mémoire du sublime sculpteur à qui nous avons donné la misère pendant sa vie et l'insulte après sa mort.
La terre n'a été créée que pour les ports de mer. Le but de la nature est évident; il est gravé en échancrures de rocs sur toutes les cartes géographiques. Un port de mer est un trottoir au bord d'un ruisseau; on fait une enjambée, et l'on tombe sur le domaine de l'inconnu. La nature , qui a donné à l'homme un trésor d'ennuis pour désoler sa courte vie, lui a donné aussi , par compensation, les distractions inépuisables de la mer. Olez la mer de ce monde , il ne reste que la terre, chose fort plate, malgré ses montagnes; habitation monotone qui vous offre aujourd hui ce qu'elle vous a offert la veille, ce qu'elle vous offrira dêftain. Je faisais ces réflexions l'autre jour en me promenant sur le port de Marseille, seul coin de la France où je peux me dispenser d'avoir la tentation de faire un voyage autour du monde, puisque le monde y prend la peine de venir faire un voyage autour de moi; et, comme je donnais audience au beau trois mais l'Iris, qui arrive du Bengale, le paquebot le Grégeois me ramassa sur le quai, déploya ses roues cjmme l'aigle ses ailes, et m'emporta vers la haute mer. Il faut nécessai-
rement êlre dans un port maritime pour éprouver une de ces émotions violentes qui nous promettent une journée à la Titus, une journée où les heures sont remplacées , sur le cadran de la montre, par une douzaine d'amusements.
Un jeune lieutenant de la marine royale, M. Léonce Bodin, m'avait ainsi fait piisonnierde paix, et ce ne fut que devant un excellent déjeuner servi à bord du Grégeois que je connus ma destination. Le paquebot se rendait à Toulon en longeant la côte. C'était pour moi ur. voyage de long cours accompli en cinq heures, sur une mer unie comme un miroir. La côte de Marseille à Toulon n'est pas connue. Je possède dans mon cabinet les vues de toutes les côtes de l'univers, en cent mille livraisons; je les sais toutes par cœur, et mieux que ceux qui les ont peintes et publiées; je les ai même souvent révélées aux capitaines qui les ont découvertes ; mais je ne crois pas qu'il existe un seul projet de livrai-^on de la côte de Toulon à Marseille ; et l'autre jour encore j'aurais mieux aimé peindre Coromandel ou Malabar que ce rivage provençal, mon père et mon voisin. Les artistes arrivent chaque semaine à Marseille; ils dînent à l'hôtel d'Orient, et partent le lendemain pour visiter Malle, Alexandrie, Smyrne et Constantinople. Ils s'en reviennent avec une cargaison de minarets, de mosquées, de cactus, de palmiers, de nopals, de sable blanc, de tètes de chameaux, de rochers bruns, le tout entremêlé de Turcs mélancoliques et d'esclaves noirs qui attendent leur émancipation. Aucun de ces peintres n'a jamais honoré d'une humble aquarelle ce puissant chaînon méridional qui lie la France et l'Italie par des anneaux de mille couleurs, cette côte splendide qui flotte entre le double azur du ciel et de la mer. La France est le plus inconnu de tous les pays: elle a fait toutes les découvertes, excepté la sienne; dans ses rêves d'ambition politique, elle convoitera six arpents de terre bourbeuse du côté du Rhin, et elle négligera ses anciennes villes et ses grandes routes ; dans ses rêves d'ambition artistique, elle enverra ses peintres au Van-Diémen, et laissera dans leur éternel incognito ses plus beaux paysages, elle qui
baigne sa tête dans l'Océan, sous des dômes de sapins, et ses pieds dans la Méditerranée, sous des guirlandes d'orangers.
De Marseille à Toulon, la nature a déroulé un album qui attend encore un peintre : c'est la plus belle insurrection volcanique de montagnes et de collines qu'on puisse voir; par intervalles, la rive s'échancre et laisse poindre au fond d'un golfe d'heureuses petites villes endormies. La couleur des terrains varie à chaque bond du paquebot; le soleil et les volcans y ont prodigué leurs teintes sombres ou éblouissanles avec une variété infinie de nuances : c'est une frange merveilleuse que la terre a brodée au bas de sa robe, et qu'elle laisse flotter dans la mer.
Heureusement, dans presque toute sa longueur, cette côte est inhabitable; l'homme n'a pu parvenir à la gâter avec ses hideuses maisons et à la déchirer avec sa charrue. Elle garde sa forme primitive et semble montrer avec orgueil sa virginité stérile, qu'aucun souffle humain ne peut flétrir. On dit que ces montagnes, si merveilleuses à leur surface, recèlent d'épouvantables horreurs dans la nuit de leurs entrailles. Il y a, sur un plateau du Bec-de-l'Aigle, un grand œil noir, connu et redouté (iu pâtre, et qui donne le frisson aux chasseurs perdus dans ces régions désertes; car il découvre subitement, à la pointe de ses pieds, un gouffre béant d'oii s'exhalent une vapeur froide et des bruits mystérieux.
Dn jour, le plus curieux et le plus intrépide des chasseurs de la Ciotat confia sa vie à une corde démesurée, retenue aux lèvres de l'abîme par les mains vigoureuses de ses amis. C'était l'inverse de l'expérience de Montgolûer. Le hardi explorateur, soutenu par les aisselles, descendit, une lanterne à la main, dans ce monde souterrain d'une profondeur inconnue; il épuisa la longueur de la corde, et ceux qui la déroulaient entendirent un cri épouvantable qui ébranla le creux de la montagne, comme ferait un marteau d'airain dans une cloche de la même grandeur.
Lorsque ce malheureux amateur des gouffres reparut à la lu-
inière du soleil, il terriQa ses amis. Sa face était blême comme une peau de cadavre ; ses yeux, largement ouverts et fixes, semblaient s'attacher à quelque chose d'affreux et d'inconnu qui retenait impérieusement les regards; ses cheveux s'agitaient sur ses tempes convulsives, et des paroles tirées avec effort d'une poitrine haletante révélaient les mystères inouïs de l'abîme, ses ténébreuses chutes d'eau, sa végétation colossale pendue à des voûtes humides, ses larges et sombres feuilles pariétaires, heurtant le visage comme des ailes d'oiseaux de nuit, ses vents glacés, sifflant aux cheveux comme de fortes haleines sorties de gueules énormes et invisibles, ses échos inépuisables, descendant de la voûte avec les déchirements des racines des pins, montant des enfers avec les mugissements sourds des vagues brisées contre les roches du rivage. L'infortuné avait laissé sa raison au fond du gouffre : rien ne la lui rendit au retour, ni la gaieté de la mer, ni le sourire du soleil, ni l'enchantemenl du plus adorable des paysages: il était fou, il resta fou; el aujourd hui encore, assis immobile sous la treille de sa maison,
semble prêter une oreille forcée à des harmonies infernales, ouvrir ses paupières sur des visions qui hérissent les cheveux.
Le Bec-de l'Aigle et le cap Sicié sont les deux points culminants de cette côte. Ces deux montagnes sont colorées d'une façon étrange ; elles tombent à pic sur la mer avec des forme; effrayantes et gracieuses tout à la fois. Lorsqu'on passe dans les eaux vertes et calmes qui sont leur miroir, on ne se douterait pas que l'on se promène entre les deux cités que la mer ei le commerce ont faites puissantes entre toutes ; on croirait que k bâtiment côtoie quelque bordure africaine entre la baie de h Table et le Zanguebar, ou que l'on passe sur quelques bancs d( perles et de corail dans le détroit de Ceylan. Le hasard m( servit encore ce jour-là pour donner à cette côte une physionomie tropicale. Le commandant du Grégeois, M. de Montlouis me montra une armée de marsouins qui nous accompagnaien en lutinant sur les eaux tranquilles. J'avais cru jusqu'alors que les marsouins n'appartenaient qu'aux mers lointaines
et qu'ils avaient été créés pour charmer les ennuis des navigateurs.
Tout de suite M. le lieutenant Léonce Bodin me proposa une partie de chasse et mit à ma disposition ses fusils. J'invoquai le grand nom de M. Chay, qui poursuivit un chastre sur cette môme rive, et je me préparai à faire une Saint-Bai Ihélemy de marsouins. Ces poissons me firent l'honneur de redouter mon adresse, ils disparurent en un clin d'œil ; un seul eut le malheur de s'obstiner à contempler le phénomène des roues de notre paquebot : il reçut, à deux cents pas, une balle tirée par le fusil que j'avais dans les mains. Le même triomphe réjouit le capitaine Bougainville dans les eaux de Juan-Fernandez, dans la mer du Sud.
J'étais en train de m'applaudir de ressembler à cet illustre navigateur sous le rapport des marsouins, lorsque je découvris, par-dessus l'isthme argenté des Sablettes, un spectacle qui abaisse tout amour-propre et humilie tout orgueil. Toulon se révélait sous sa haute montagne grise, avec son turban de voiles et sa chevelure de mâts. Arriver à Toulon par la voie de mer, c'est se donner une émotion incomparable : on est tenté de démentir le témoignage de ses yeux; car la fable et le songe ne peuvent atteindre à cette puissante réalité.
Ce tableau immense est aussi, comme toute autre chose en France, encore inconnu. On continuera de siècle en siècle à citer, avec tout l'acharnement de l'enthousiasme. Gènes, Naples, Constantinople, Rio-Janeiro ; mais personne ne parlera de Toulon, pas même les Toulonnais, qui n'ont pas encore découvert leur ville. Jamais en aucun aut.fe lieu du globe on n'a vu une plus complète association de la grandeur, de la puissance, de la beauté, de la grâce, sous un plus doux ciel et dans un plus splendide cadre d'horizon. Rien ne peut égaler ces montagnes radieuses qui se séparent pour laisser couler la Méditerranée; celte rade qui est aussi une mer ; cette bordure de collines qui la couronne d'arbres ou d'une étincelante aridité ; ces vaisseaux superbes qui ressemblent à des îles noires cerclées de nacre
et plantées de mâts; ces cales couvertes qu'on prendrait pour des églises gothiques dépouillées de leurs murailles; ces hospices plus beaux que des palais de rois, où le malade respire les aromates de la colline et les exhalaisons embaumées du golfe; ces grandes lignes des citadelles qui serpentent du sable de la rive au sommet de la montagne ; tout ce tableau d'animation éternelle, où la main de 1 homme a osé se faire assez puissante pour s'associer à la main de Dieu.
On aime, dans ces moments d'émotions solennelles, à couper les ailes à son enthousiasme et à chercher l'ulcère inévitable qui, dans ce monde, est au fond de toute beauté. On s'attacherait trop à la vie, si toute illusion n'était pas la mère d'un désenchantement, si toute grandeur créée n'avait pas son heure d'éclipsé. J'ai traversé au vol de douze rames cette magnifique rade de Toulon, et je suis entré dans l'arsenal pour y chercher des tableaux d'un autre genre, et me donner celte philosophique tristesse qui doit trouver son heure dans les jours les plus riants.
Il m'e?t arrivé plusieurs fois en douze ans de publier des histoires de forçats prises sur le vif. Un jour même je fus assez heureux pour délivrer deux pauvres enfants de leur enfer terrestre, grâce à l'intercession du duc d'Orléans. L'histoire de ces enfants ne saurait être trop connue. Je la rétablis ici telle que je récrivis, il y a quelques années, sous l'impression du premier mouvement.
Aly et Soliman.
Elle est bien triste, l'histoire de ces deux pauvres Algériens, et malheureusement c'est une histoire vraie. Il n'y a pas d'espoir de se consoler au dénoùment avec ces trois mots : i C'est une fiction. »
Nous avons pris Alger : c'est une fort belle conquête pour le commerce du Midi; nous tenons garnison sous l'Atlas; la civilisation exportée à Alger s'étend, hors des murs, à une portée de fusil de Bédouin. Pour adoucir les mœurs des naturels du pays, nous suivons la méthode espagnole : nous livrons aux tribus une bataille qui ne finit pas ; nous leur tirons des coups de canon ; nous faisons des ordres du jour et des bulletins; notre exploration au nord de l'Afrique est aussi avancée que celle de Levaillant au midi. Au bout du compte, je crains fort que nous n'en rapportions, comme lui, qu'un animal empaillé.
Annibalis spolia et victi monumenta Syphacis.
En attendant, on s'entre-tue pour tuer le temps. Le choléra s'est mis du côté des B.^douins; tous les jours quelques familles prennent le deuil. Il en coûte de vouloir civiliser les gens à tout prix, des gens qui nous regardent, nous, comme des barbares, et qui viendraient nous civiliser s'ils avaient de l'artillerie légère et des vaisseaux à trois ponts. Nous comptons nos morts, nous pleurons sur eux, c'est de toute justice; mais les barbares qui tombent, nous n'y prenons pas garde. Ces barbares ont pourtant des femmes qu'ils aiment, des enfants qu'ils élèvent dans la crainte de Dieu et la haine des chrétiens, des familles qu'ils nourrissent de leur chasse et de leur travail. Lorsque le soir, dans une tribu, ces pauvres gens pleurent un père, ce n'est pas un lion de l'Atlas qui l'a dévoré, c'est une balle chrétienne et baptisée qui Ta étendu mort.
Et l'on voudrait que les orphelins et les veuves tinssent ce langage :
« Qu'Allah soit béni 1 c'est pour notre bien que les chrétiens sont venus ; rallions-nous au drapeau des chrétiens. Ils nous tuent nos pères, nos maris, nos enfants, mais ils nous civilisent. Abjurons les préjugés de nos aïeux. Il y a quatre siècles, et plus, que nous sommes dans l'erreur. Les chiens de chrétiens sont nos frères. Autrefois, lorsque nous ne les connaissions que de nom, nous les avions en horreur ; mais aujourd'hui c'est un
devoir et un plaisir de les aimer. Ils ont détruit la ville sainte, ont tué beaucoup des nôtres, ils ont pris l'or de la Casauba, ils ont abattu le croissant de la porte Bab-Azoun ; oh ! c'est juste le moment de renoncer à nos vieux préjugés : vivent les chrétiens! »
Un soir deux enfants, deux de ces orphelins que nous avons faits pour venger un coup d'éventail, se promenaient mélancoliquement dans un vallon qui descend de l'Atlas, Aly et Soliman, l'un âgé de quatorze ans, l'autre de quinze. Ils pensaient à leur tribu dévastée, à leurs bestiaux détruits, à leurs parents morts, et ils versaient d'abondantes larmes, comme des enfants civilisés; ils échangeaient entre eux des raisons qui leur paraissaient justes. Aly disait à Soliman :
« Mais qu'avons-nous fait à ces chrétiens, qui sont venus du bout du monde pour tuer la mère qui nous a nourris et notre père qui était si bon? On dit que le dey a donné un coup d'éventail à un chrétien : c'est une affaire qui ne devait regarder que le chrétien qui reçu le coup, n'est-ce pas? Nous étions à deux jours de marche d'Alger lorsque cela s'est passé ; nous n'avons jamais vu ni le dey ni le chrétien battu ; pourquoi nous a-t-on pris nos bestiaux, tué notre père et notre bonne mère, ravagé notre tribu? Comprends-tu cela, toi, Soliman? »
Le frère répondait :
c Je crois que les chrétiens sont privés de raison. La raison n'a été donnée qu'aux enfants du Prophète ; il faut plaindre les chrétiens comme noMs plaignons les fous, ces malheureux que Dieu abandonne.
— Oui, si ces fous restaient chez eux, je les plaindrais pour suivre la loi du Prophète ; mais ils viennent nous tuer chez nous, et alors comment veux-tu les plaindre? Je voudrais être grand et fort, avoir un chevai, me battre avec un de ces chrétiens et venger mon père. Le sang de notre père est là, le vois-tu? il est encore rouge comme ces grenades. »
Les deux enfants pleuraient de rage, et Aly serrait étroitement dans sa main droite le manche d'un petit couteau.
En ce moment ils aperçurent dans un massif de grenadiers un jeune chrétien qui cueillait des fruits.
Aly élait au comble de l'exaltation.
« En voilà un, s'écria-t-il, un de ces chiens! je vais le tuer avec mon couteau. »
Soliman arrêta le bras de son frère.
« C'est une action criminelle, lui dit-il ; il est seul, cet enfant, et nous sommes deux ; il est sans armes, nous sommes armés : mon frère, crains d'offenser Dieu.
— Et quand ils sont venus, eux, s'écria le fougueux Aly, n'étaient-ils pas deux contre un, cent contre un, avec leurs vaisseaux, leurs canons, leurs ruses de guerre, leur science infernale de destruction ? Crois-tu qu'ils seraient venus nous attaquer, s'ils n'avaient été sûrs de leur coup? Ils nous ont tués sans risque pour eux, comme je vais tuer ce chrétien sans risque pour nous. »
Et il tua le jeune chrétien.
Des soldats passèrent auprès; ils virent le cadavre et les assassins. Aly et Soliman furent garrottés et conduits à la ville.
Aly confessa son crime, Soliman ne nia point sa complicité.
Ils furent jugés. On leur demanda leur âge, leur profession, leur domicile. Un procureur du roi fit un réquisitoire qui commençait par : S'il est un crime qui.... Un avocat les défendit pour la forme. Ils furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité; on les trouva trop jeunes pour la guillotine.
Mais il n'y a pas de bagne dans la ville d'Alger ; cette ville garde encore des traces de la barbarie : elle est dépourvue d'établissements philanthropiques, de chiourmes et d'argousins ; on lui fera un bagne, si la civilisation de l'Atlas avance toujours. Aly et Soliman sont destinés à servir de germe à la pépinière future des galériens africains; ils sont la base vivante du monument à venir, la première mise de fonds de l'établissement. On les embarqua sur un vaisseau à vapeur, on leur jeta des fèves et trente livres de chaînes aux pieds. Ils arrivèrent sur la terre hospitalière de France, à Toulon.
Là, leur hôtellerio, c'est le bagne; il leur fut recommandé par leurs nouveaux camarades de prendre les mœurs de la communauté, d'étudier les usages, les habitudes, les goûts du galérien français, afin de pouvoir rapporter au bagne de l'Atlas la civilisation du bagne de Toulon.
Eh bien! savez-vous ce qui est arrivé? Du premier coup d'essai, les jeunes barbares se sont récriés d'horreur contre la moralité du dortoir ; ils ont appelé la foudre du ciel contre les vieux habitués qui leur parlaient un langage à faire dresser les cheveux ; les barbares ont fait la leçon aux civilisés flétris; bien plus, Aly et Soliman s'environnent comme d'un mur de respect qui les protège contre la dépravation générale; ce sont les deux anges de la cité promise aux flammes. Ils ont versé du sang, ils portent justement le nom d'assassins; et pourtant ils montrent tant de docilité, de repentir, de résignation, qu'ils font oublier leur crime. On ne songe qu'à leur jeunesse, à leurs malheurs, à la déplorable fatalité qui leur conseilla le meurtre un jour d'irrésistible désespoir.
Nous les avons vus au bagne; de tous les tableaux de cette funèbre galerie, de toutes les douleurs de ce purgatoire terrestre, rien ne nous a émus comme le groupe immobile d'Aly et Soliman.
Henri Monnier et moi, nous avions obtenu le triste privilège d'explorer les plus secrets recoins du bagne, de descendre dans des cachots où le juur ne descend pas, de visiter les lieux d'expiation où il y a des pleurs et des grincements de dents. Nous devions cette faveur à deux hommes qui portent un nom vénéré, même dans cette société du bagne qui ne vénère rien; c'est comme si nous citions M. Auban, chirurgien de l'Arsenal, et M. le commissaire Esmenard. On nous exposa ce groupe vivant, qu'en deux coups de crayon Henri Monnier reproduisit avec une vérité si saillante, que tous les forçats admis par faveur à la séance se récrièrent d'elonnement. L'artiste leur indiqua une pose; ils s'y soumirent avec une docilité muette et touchante ; c'était l'immobilité du marbre ; la vie n'était sensible chez eux
que par l'éclat de leurs yeux africains. Dès que leurs portraits furent terminés, on accourut des salles voisines pour voir et admirer; eux seuls ne témoignèrent aucun empressement; ils tie jetèrent qu'un rapide et mélancolique regard sur le papier qui les reproduisait. Monnier leur donna une graliûcation ; alors un éclair de sourire courut sur leurs figures basanées; ils retombèrent aussitôt dans leur rêverie habituelle ; le cachot se rouvrait pour eux.
Voilà deux malheureux auxquels personne ne songe dans le monde; ils n'ont point de parents, point d'amis, point de protecteurs; ce sont les orphelins de l'Atlas: ils sont criminels parce qu'ils ont été orphelins; ils ont versé le sang parce qu'i's ont agi dans un ordre d'idées qui leur a paru juste : en remontant à la source du crime, nous sommes forcés d'admettre que le crime vient de nous et que nous les punissons parce que nous avons pris Alger.
Si nous raisonnons sèchement en criminalistes, avec toute la logique sévère du Code, nous sommes parfaitement dans notre droit : en général, Içs nations ne se donnent jamais tort; elles ont une logique qui se plie à tout, un droit flexible qui met leur conscience de nations en repos. On a insulté notre consul, nous avons déclaré la guerre au dey; nous avons pris Alger; c'est noire conquête, c'est notre département d'outre-mer; dès ce moment, nous exerçons haute et basse justice sur la terre soumise; si les naturels du pays commettent des crimes, à nous, les vainqueurs, revient le droit de punir les crimes : car il faut toujours que les crimes soient punis.
Il n'y a rien à répondre à cela en droit.
Mais la philosophie répond à tout, et presque toujours elle donne tort au droit La philosophie n'est pas criminaliste; elle ne copie pas des livres, elle en fait. Quelques lignes de bon sens tirées à propos coulent à fond Grotius et Puffendorff.
La philosophie n'admet pas que l'on puisse impunément fusiller des hommes et des femmes purs de tout crime, et charger de chaînes ensuite deux malheureux enfants qui se croyaient
autorisés à user d'un droit dont vous avez usé les premiers contre leur nation.
Nous savons qu'il faut faire malheureusement des concessions aux lois et aux usages sur lesquels repose l'existence des peuples; nous savons que, par suite du grand imbroglio de note organisation sociale, il serait fort difficile de gouverner avec des idées philosophiques, et que la puissance de tout mettre en harmonieux accord, législation, bon sens, morale, droit des gens, n'appartient qu'aux peuples naissants, lesquels ne tardent pas de tout noyer encore dans le chaos, à mesure qu'ils progressent. Mais il est pourtant des cas exceptionnels où l'on peut faire fléchir la rigidité du Code, où l'on peut s'avouer tout bas que la raison du plus fort est toujours la mauvaise, et qu'un gouvernement doit se faire quelquefois philosophe clandestinement dans les petits détails, sans compromettre sa dignité, sa force, son existence. Certainement ce serait un luxe d'absurdilé philosophique d'absoudre d'avance tout Algérien qui tue un Français, attendu que nous avons fait feu les premiers, que tout Bédouin mort était innocent du soufflet consulaire et pouvait être vengé impunément par les siens : mieux vaudrait abandonner la conquête.
Des raisons prises dans le droit politique des nations nous ont poussés en Afrique ; le vent et le canon nous ont été propices, c'est au mieux; nous voilà maîtres reconnus: les Bédouins sont nos sujets, soumis à nos lois, justiciables de nos tribunaux.
Aujourd'hui donc, un de ces cas d'exception se présente où la loi peut s'incliner devant une philosophique mansuétude, sans qu'il en résulte un de ces ébranlements sociaux que la clémence occasionne quelquefois. Ce sont deux enfants : leur âge est déjà un titre à la pitié; deux sauvages, si l'on veut, qui raisonnent d'après les principes du droit naturel, et qui, fort ignorants de l'Évangile , croient encore qu'on peut rendre oeil pour œil , dent pour dent. C'est une erreur excusable au pied de l'Atlas; il nous semble qu'il est démesurément sévère de
corriger une pareille erreur, et chez de tels coupables, par la perte absolue de la liberté de toute une vie, par le supplice infamant du bagne, par trente livres de ferrailles aux pieds et aux mains. Un peuple qui se dit chaque jour qu'il est grand, et qui l'est en effet, doit être réfléchi dans Tapplication des peines, même contre des sauvages, qui n'ont pour réclamer contre ce luxe de supplice ni députés, ni avocats, ni parents, ni journaux.
Nous ne pensons pas toutefois qu'on doive les rendre soudainement à la liberté du désert : d'abord parce qu'ils ne sauraient que faire de cette liberté, ces deux pauvres enfants; ensuite parce qu'il est un soin de prudence qui veut qu'on ne déchaîne pas dans la société deux ardents Africains révélés à la justice par une énergie teinte de sang. Ce qu'on ne doit pas faire aussi, c'est de les jeter en guise de fondement dans l'édifice d'un bagne projeté; c'est de tirer parti de leur soumission, de leur repentir, de leur moralité même, pour les offrir comme modèles à des galériens futurs, venus comme eux du fond de l'Afrique pour traîner la chaîne dans les chiourmes d'Alger.
C'est un calcul peu digne; en voici peut-être un plus convenablement moral.
Oui, il faut tirer parti de leur énergie : mal dirigée, elle a commis un crime; sagement conseillée, elle produira le bien. Puisque tous les rapports des surveillants sont déjà favorables aux deux jeunes Africains, on peut en tirer encore d'excellentes inductions pour leur avenir. Ce n'est pas un bagne nouveau qu'il faut fonder, c'est un lieu spécial de réclusion pénitentiaire, où l'enfance criminelle par fatalité d'occasion doit trouver des maîtres polis au lieu d'argousins, des salles d'études au lieu de pontons, des professeurs au lieu de garde-chiourmes, de bons livres au lieu de boulets.
Enfermez Aly et Soliman pendant quelques années, mais bien loin de l'argot, loin de la corruption, loin de cette fétide atmosphère qui rendrait criminelle même la vertu. Ne leur montrez pas la France hospitalière à travers des liasses desqualides ga- 219 t
lériens; enseignez à ces vives intelligences africaines ce qu'on enseigne à nos enfants, la religion surtout, celle qui adoucit le naturel et rend meilleur. Donnez un métier à ces quatre bras robustes et basanés qui ne demandent qu'à être actifs et laborieux; puis, quand la sagesse vous dira qu'il n'y a plus péril pour personne à les faire libres, ouvrez-leur la porte.
Selkirk, le voyageur, avait pris deux sauvages qui faisaient pis que tuer des hommes : ils les mangeaient. On les vit renoncer ensuite à leur premier instinct; ils se rendirent en missionnaires dans leur tribu natale , pour prêcher à leurs compatriotes anthropophages l'horreur du sang et la crainte de Dieu.
Nous avons connu à Marseille un Malais dont la flgure portait les cicatrices de vingt blessures reçues dans les batailles ; ' c'était le guerrier le plus sanguinaire des îles de la Sonde. On l'a baptisé , il est reparti pour l'Inde ; en ce moment il prêche l'Évangile à Madagascar, on court à ses sermons.
Aly et Soliman sont les deux sauvages que nous avons pris : ils ont l'âge propice à la bonne culture. Au lieu de les élever dans un bagne , il faut les instruire pour civiliser Alger. Aux barbares qu'on veut convertir il faut envoyer des frères convertis; il n'y a pas de plus efficace moyen. Aly et Soliman auront connu la France ; au lieu d'un châtiment mérité , ils y auront trouvé une instruction paternelle. Voilà ce qu'ils diront à la veillée , devant les tribus orientales , devant ces peuples du désert qui savent si bien écouter, et sur lesquels l'histoire en récit fait tant d'impression. Ce sont de pareils missionnaires qu'il faut députer aux nouveaux Français de l'Atlas ; cela vaut mieux que des blockhaus , des bulletins , des ordres du jour et des coups de canon.
Quand je séjourne à Toulon, je ne manque jamais de de visiter en détail le bagne; mais il ne m'est arrivé que cette fois
seulement d'y trouver deux êtres qui ne paraissaient pas avoir mérité toute la rigueur de leur sort. La justice les avait frappés, la justice intervint ensuite pour adoucir leur châtiment. Ces exemples sont rares. Je n'ai rien vu depuis qui méritât une ombre d'excuse à quelque crime. 11 me semble que ce sont toujours les mêmes condamnés que je vois; et, bien que le costume contribue beaucoup à donner aux yeux cette illusion, on est pourtant obligé d'admettre que tous ces visages de galériens ont été faits pour ces habits. Le crime donne aussi un uniforme à la physionomie ; de sorte que ces misérables enfants du vol et de l'assassinat ont tous un air de famille qui frappe de prime abord.
Dans cette foule de criminels vulgaires qui défilent incessamment par grappes rouges, avec une insouciance qui parodie la résignation, trois noms se distinguent et se recommandent, à titres différents , à l'examen de l'observateur ou à l'oisiveté du curieux.
Il faut citer d'abord un condamné à jamais célèbre dans les fastes marseillais. C'est un homme qui a érigé son crime en phénomène, et qui a failli échapper au châtiment par l'exagération de la faute. Arnaud de Fabre est le faussaire par excellence; son nom restera dans Marseille comme la crise des assignats et le maximum. Un nombre incroyable de familles ont été dépouillées par Arnaud de Fabre, et, si l'autorité n'avait pas mis sur pied gendar»es et fantassins le jour où le criminel monta au poteau, une vengeance populaire inévitable lui aurait évité le voyage de Toulon. Jamais une ville n'avait bouillonné sous pareille colère. Un homme seul était calme : c'était le condamné du pilori.
Le stoïcisme païen et la résignation chrétienne n'offrent pas un exemple qui puisse être comparé à cet incompréhensible faussaire. Depuis son entrée au bagne, Arnaud de Fabre s'est constamment dérobé à toute investigation de curiosité et d'entretien. Peu de visiteurs même ont vu sa figure. Grâce à un ordre spécial que je devais au crédit de l'excellent docteur
Auban , il me fut permis d'entrer dans une salle où Arnaud de Fabre travaillait seul.
On venait de le délivrer de son compagnon de bagne; il était assis à l'orientale, sur un grabat, devant un pupitre, à son aise et calme comme dans son ancien cabinet. Il tenait une plume, qu'il déposa avec précaution sur des manuscrits lorsqu'il entendit ouvrir la porte. Nous nous approchâmes de lui ; il nous salua très-poliment , avec un sourire de béatitude qui ne luit que sur le visage des élus.
Cette figure si fraîche, si sereine, si bonne, contrastait tellement avec le costume et le bonnet vert , qu'on aurait cru voir une de ces erreurs vivantes qui accusent la justice humaine. La conversation suivante s'engagea entre Arnaud de Fiibre et l'un de nous :
« Tous travaillez à vos Mémoires?
— Non, monsieur ; je m'occupe d'un service que je veux rendre à quelqu'un.
— Vous écrivez une lettre un peu longue, il me semble?
— C'est une pétition.
— Pour vous , Arnaud de Fabre?
— Oh 1 non ; moi , je ne demande rien ; je travaille pour un de ces messieurs.
— Un de vos camarades?
— Oui; il m'a prié de cela. Il faut obliger autant que cela se peut.
— Et comment vous trouvez-vous ici?
— Mais assez bien.
— Vous paraissez vous porter à merveille?
— Grâce à Dieu, oui. L'appétit est bon,
— Êtes-vous content de l'ordinaire?
— Je ne me plains pas.
— Cependant vous devez avoir eu d'abord quelque répugnance à mener cette vie, toute nouvelle pour vous? s
Arnaud de Fabre fit un sourire, et le chef de chiourme , nous tirant à part, nous dit :
« Je n'ai jamais vu de condamné plus extraordinaire. Le lendemain de son entrée ici , Arnaud de Fabre était déjà tout formé aux habitudes du bagne. Il mangeait de bon appétit, il dormait à merveille ; il travaillait sans se plaindre; il ne s'inquiétait de rien , il ne s'étonnait de rien. >
Nous laissâmes cet étrange condamné à ses travaux épistolaires. Il nous salua comme il aurait salué des clients dans sou étude, puis il raffermit ses lunettes, mit de l'ordre dans ses manuscrits, reprit délicatement sa plume, et, frottant son front pour ressaisir le fil de ses idées , il se pencha sur son pupitre et continua son ouvrage.
De cette salle, qu'Arnaud de Fabre avait changée en cabinet d'étude pour y exercer dans l'isolement sa monomanie de faussaire, nous passâmes à la salle des incorrigibles. A côté du crime plat et bourgeois , nous devions voir le crime orageux et sanglant.
Cette dénomination donnée à cette salle semblerait annoncer des écoliers mutins qu'un maître a mis en pénitence. Eh bien! ces incorrigibles sont des tigres en ménagerie ! rien moins que cela.
Le héros de ce repaire est Tragine ; tous les autres baissent , de respect, le front devant lui , comme les démons subalternes devant Satan.
Tragine est arrivé au bagne avec cette auréole de sang et de boue que la publicité jette au front des grands scélérats. Un homme de cette i:nportance ne pouvait accepter le rôle vulgaire de galérien travailleur. Tragine aurait cru déroger et s'avilir en maniant la scie, le marteau, la truelle, la bêche, en se mêlant à la tourbe rouge et verte qui creuse des bassins, taille des pierres , charrie des briques , équarrit les poutres , plante les pilotis. Le crime qu'on a fait illustre a sa fierté , lui aussi. Érostrate au bagne n'aurait pas salué un roi. Tragine a donc regardé du haut de son orgueil le chantier de l'Arsenal ; il s'est classé dans les incorrigibles, et on attend quelque nouvelle faute pour l'écrouer définitivement dans le bagne du bagne.
Une grille de fer fortement cadenassée sert de porte à cette salle. A côté de la grille est un poste de soldats : en cas de révolte, les armes sont prêtes, on fait feu; les balles ne peuvent s'égarer sur des innocents.
Il y avait là une trentaine d'incorrigibles qui s'amusaient nonchalamment à carder, avec leurs griffes, des liasses d'étoupes, pour calfater les vaisseaux. La fange vivante du bagne est donc comme l'engrais de la puissante végétation d'une escadre. Tragine, seul, ne daignait pas s'abaisser à ce travail ; il était couché sur le dos , les bras en croix , et il faisait la sieste , comme un criminel de bonne maison qui tient à ses habitudes. A côté de lui gisait, à l'abandon , son contingent d'étoupe, à l'état primitif, avec ses mille nœuds gordiens. Ses compagnons, silencieux, ressemblaient à des esclaves respectant le sommeil de leur maître; ils jetaient sur le tigre au repos des regards obliques et empreints d'une touchante vénération; et quand le terrible condamné , secoué par un rêve sanglant et convulsif , crispait les nerfs de son mufle ou de ses pattes , les hideux courtisans, interrompant leur travail jOherchaient à deviner sur cette face blême à quelle scène tragique le songe avait ramené la pensée du galérien endormi.
Rien, et pourtant nous avions encore quelque chose de plus horrible à voir, ne peut donner une idée de cette salle infecte, qui sue le crime par toutes les fentes de ses murailles, et qui est l'univers de ce peuple de damnés. Le crépuscule y pénètre à midi; les exhalaisons flévreuses de ces locataires semblent se matérialiser dans cette cage et flotter comme un brouillard livide autour d'eux; des objets sans nom et sans forme couvrent les grabats ; quelque chose de plus honteux que l'extrême misère enveloppe ce tableau; on n'y entend que des râles sourds, des grincements de dents et de ferrailles, de stridentes acclamations d'argot, des blasphèmes créés par le génie du bagne ; on trouve là tout ce qui appartient à la langue et au domaine du crime , tout, excepté le remords.
UiN VOYAGE EiN PROMENADE. 199
Le cachot.
Il faut , en passant , rendre justice à l'ordonnateur général : tout est admirablement établi dans ce monde; nous ne périrons pas faute de contre-poids. Le monde moral a ses antipodes comme le monde physique; tout alpha trouve son oméga; Rothschild balance Duclos; le Panthéon regarde la Morgue; Londres, la populeuse, a sous ses pieds l'île déserte de Bhgh. Quand nous sommes chaudement dans une loge , aux Italiens ou à l'Opéra , il y a quelque chose , de par la France , qui sert de pendant à cette loge; nous avons trouvé ce pendant : c'est une loge aussi.
Nous montrâmes notre billet à l'ouvreur, et il nous fut permis d'entrer. Nous étions munis de flambeaux comme pour les catacombes; il fallut du temps à la lumière pour se faire jour dans ces ténèbres d'un noir compacte ; toutes les précautions eut été prises pour en exclure jusqu'à l'atome égaré d'un rayon de soleil.
Le soleil a tout vu dans ce monde : il descend au fond des puits du tropique; mais il ne visite jamais ce cachot.
Nous entrevîmes là, sur un étalage de pierre , sept fantômes vivants : ils avaient des balancements de bêtes fauves et parlaient une langue rauque. Après la salle des incorrigibles, l'odeur de cette nouvelle ménagerie était intolérable; je pris des forces dans ma raison, afin de résister; Henri Monnier, qui a le dévouement courageux de l'artiste, se mit tranquillement à dessiner, aux flambeaux, cette horrible scène.
Ces prisonniers sont des forçats intraitables, qu'on ne peut
plus mettre aux galères, puisqu'ils y sont; ni fustiger, parce
qu'ils sont blasés sur les coups; ni envoyer à l'hôpital , parce
qu'ils sont en bonne santé; ni tuer, parce que leur nouveau
. crime s'est arrêté juste à la peine de mort ; ni renfermer dans
une prison claire et commode, car on les mettrait à leur aise en les affranchissant ainsi du travail. Que faire donc de ces hommes? Dans la société ils se sont rendus criminels, et la société les a envoyés au bagne; mais le bagne à son tour se constitue société, et, lorsque ses citoyens déchirent son code, alors s'ouvre le formidable cachot : c'est le bagne du bagne.
Tous les raisonnements de la philanthropie viennent échouer là. A qui la faute? à Dieu , aux hommes , à la loi ? Qui le sait? L'humanité nous crie qu'il est odieux de jeter des coupables dans un souterrain, de les priver d'air et de lumière, de les condamner à une faim éternelle avec une ironique nourriture de quelques onces de fèves; de leur refuser ce qu'on accorde aux lions captifs, un soupirail et un rayon de soleil. La société, qui tremble toujours pour sa vie , répond que ce sont des criminels indignes de pitié ; des êtres encore au-dessous des incorrigibles, qui connaissaient la punition et qui l'ont bravée; des hôtes formidables, dont le voisinage est périlleux même au bagne; des créatures exceptionnelles dont personne ne veut, pas même le bourreau.
". La philanthropie est en lutte perpétuelle avec la loi : la première donne de bonnes et touchantes raisons dans ses plaidoyers ; la seconde a l'air de se défendre victorieusement : quand on résume les débats, on se rend souvent coupable soimême d'un déni de justice.
Ce qu'il faut avouer , c'est que la société , comme nous l'avons faite, est très-diflicile à régir; nous portons la peine de quatorze siècles d'existence en corps de nation; chaque génération a légué à sa fille son héritage d'immortalité; aujourd'hui, ce trésor de legs accumulés nous est pesant. On dit qu'il faut moraliser les hommes; mais voilà mille huit cent trente et quelques années qu'on les moralise; la série des sermons évangéliques prononcés depuis Jésus-Christ, imprimée en petit texte , servirait d'enveloppe au globe entier ; chez un peuple de trente-trois millions de têtes, vous trouverez toujours de quoi garnir les chiourmes de Brest, de Toulon, de Rochefort,
quand vous enverriez un Fénelon dans chaque famille. Ensuite, voyez ce qui arrive : vous croyez avoir jeté toute votre lie sociale dans un bagne; eh bien, ce bagne est encore tourmenté par des crimes intérieurs qui ne ressortissent plus à la juridiction ordinaire de la société; il faut que ces crimes soient encore punis : comment? inventez.
On devrait prévenir ces crimes.
Il n'y a que deux manières de prévenir des crimes , comme il n'y a que deux motifs qui retiennent les hommes dans le bon chemin :
Oderunt peccare mali forniidine pœnœ; Oderunt peccare boni virtutis amore.
Le Code ou la morale : l'un est parfaitement connu du criminel; il n'en déchire l'article qui le menace qu'après l'avoir lu; l'autre est, dans un bagne comme en beaucoup d'autres lieux, un nom vide de sens.
Ce nom isolé de morale a d'ailleurs quelque chose de sec et d'athée, qui serait d'un vain secours à qui voudrait réformer les mœurs d'un bagne pour en prévenir les crimes. La religion vaut mieux : d'abord elle apporta avec elle la vraie morale, et ensuite elle peut produire de beaux fruits, si elle se révèle parmi les chiourmes avec sa pompe naïve, ses cérémonies touchantes, ses versets de consolations.
Dans le malheur consommé, rien ne remet l'âme à la quiétude comme la prière de la chapelle, la messe du dimanche, celle qu'on entendait en famille , à l'âge où tous les cœurs sont purs. Eh bien! on dit la messe au btigne tous les dimanches, et le prêtre explique l'Évangile du jour : nous avons assisté à celte cérémonie, et nous avons presque désespéré de la moraiisation,
La chapelle est un vestibule qui peut à peine contenir cinquante personnes. Le choix de cette étroite localité fait présumer justement que l'auditoire n'a jamais été nombreux et ne peut l'être.
Une heure avant Vlntruït, deux sacristains galériens construisent l'autel; ils y placent une nappe jaunie, six vases de fleurs artificielles, six flambeaux indigents et une croix. Le prêtre arrive ; il est convenu qu'un prêtre du bagne sort des rangs les plus obscurs du sacerdoce; c'est un homme qui reçoit, moyennant indemnité, la corvée de la messe dominicale; le métier perce trop sous la chasuble. Les dévots se placent au pied de l'autel : ce sont ordinairement des vieillards qui suivent, à genoux, dans un paroissien dévasté, les versets et les répons; les indiS'érents sont debout, et acceptent la messe comme une distraction hebdomadaire : rien, d'ailleurs, ne peut les arracher momentanément à leur idée fixe de réclusion; à droite et à gauche, cette chapelle d'occasion leur montre ses deux nefs; ce sont deux longues salles ornées de grabats, ce sont deux dortoirs de galériens; l'odeur grasse qui s'en exhale neutralise la vapeur du grain d'encens brûlé sur l'autel.
Dans cette grande population du bagne, on trouve donc cinq ou six vieillards qui prennent la messe au sérieux; tous ont été appelés, voilà ceux qui sont venus !
Il y a quelque chose de touchant dans l'expression religieuse, dans la pose décente de ces rares prédestinés qui prient avec ferveur sous la livrée rouge du bagne; il n'est pas permis d'élever contre la sincérité de leur foi le moindre soupçon d'hypocrisie; tout est conviction et vérité dans les mouvements de leurs lèvres, dans les frissons de leurs doigts desséchés, dans l'incarnat mystique de leurs joues creuses, dans cette expression de regard qui les lie au sacrifice de l'autel. Ces vieillards sont, à mes yeux, les hommes les plus vertueux du monde; si la messe ne servait qu'à consoler un instant ces existences flétries, il faudrait bénir la messe. Si tous les forçats ressemblaient à ces doyens du crime, il faudrait fuir le monde et aller respirer la sérénité de la vertu dans un bagne.
Voilà tout ce que la sonnette dominicale a pu convoquer de néophytes ! Dans ce quart d'heure d'évangéiique rosée que la religion donne à l'enfer terrestre, quelques langues d'élus sont
rafraîchies : au dehors, l'indifférence, la raillerie, l'incrédulité, l'impénitence Bnale, le crime obstiné, le désespoir sombre, la résignation stupide, toutes ces abstractions personnifiées s'entassent, se roulent, s'endorment sur des grabats à mille places, pour fêter le jour de la cessation du travail. Le dimanche n'est le jour du Seigneur que pour cinq ou six forçats à cheveux blancs.
\JIte missa est est prononcé; la vision s'évanouit. Le prêtre fuit comme le Panthée de Virgile, en emportant ses dieux et les choses sacrées; l'autel s'écroule ; la chapelle redevient le parloir des garde-chiourmes : dès que la sonnette du clerc se tait, le bruit des ferrailles recommence. Le quart d'heure d'évaugéiisatioa ne recommencera que dans huit jours : personne ne s'en plaint ni ne s'en soucie.
Il faudrait un père Bridaine qui se dévouât courageusement, et sans regarder en arrière, au service spirituel des bagnes; un prêtre qui aurait la physionomie, les gestes, l'organe, l'entraînement, l'organisation physique qu'exigerait une aussi terrible mission, et q"ui se condamnerait à une œuvre aussi méritoire, comme d'autres se condamnent au silence infructueux du trappiste, à la réclusion contemplative de la Chartreuse, aux voyages évangéliques de la mer du Sud et du Japon.
Mais voilà ce qu'on ne trouve plus. Beaucoup se dévouent à prêcher à Saint-Thomas-d'Aquin, devant un auditoire parfumé de femmes heureuses; pas un Bridaine ne se lève pour aller planter sa chaire au milieu des chiourmes de Brest, de Rochefort, de Toulon ! En France, nous ne faisons depuis longtemps qu'inventer des théories et des mots; nous parlons humanité, religion, justice, morale, civilisation, mieux qu'on n'en a parlé avant nous; nous savons tout ce qu'il faut faire pour rendre le monde meilleur, mais nous ne faisons rien : on se contente de savoir, on est répulsif à l'application. Alors ne nous plaignons plus du spectacle de la maladie, puisque nous n'avons pas le courage du médecin.
Au reste, ce n'est que dans le pur intérêt de l'humanité qu'on
est amené à ces réflexions; car on dirait que ces misérables prennent à tâche d'éloigner d'eux l'intérêt qui se lie aux infortunes extrêmes, méritées ou non. Ils auraient si peu à faire, si peu à dire, pour arracher des larmes ! On pleure à la Comédie- Française, devant une actrice qui ment merveilleusement au public; on donne si souvent des pleurs vrais à des malheurs faux! et ici, dans ce théâtre où rien n'est menteur, ni le personnage, ni le décor, ni le public, on se croit quitte envers l'humanité en payant quelques plaintes, en jetant quelques syllabes décousues de compassion à ce lamentable dépérissement de l'homme physique et de l'homme moral 1 Et qui sait encore si la fibre secrète qui éveille notre pitié n'est pas une fibre d egoïsme, si elle n'est pas excitée, à notre insu, par cette pensée : « Si j'étais là comme eux? ^
Ce qu'il y a d'étrange, c'est que ces malheureux ne songent pas même à jouer le malheur; cela leur serait pourtant si aisé !
Il y a d'ingénieux mendiants qui se peignent des plaies à fleur de peau pour provoquer l'aumône et la compassion. Ceux-ci n'ont rien à peindre : un seul mot tombé de leur bouche avec un accent emprunté à la vérité, un seul soupir de peine flagrante nous gonflerait le cœur, à nous qui entendrions ces notes dolentes de la souffrance consommée. S'il nous est déchirant d'entendre dire : « Je suis bien malheureux !» à un acteur aimé, riche et applaudi, que ferions-nous devant ces parias enchaînés, qui murmureraient à notre oreille un seul « Ayez pitié de moi! »
Mais ce ne sont pas là les mœurs de la communauté du bagne: l'extrême malheur y est fanfaron , absolument comme le bonheur dans notre société. Sans doute ils ont entre eux des heures secrètes et mystérieuses où ils échangent de désolantes paroles ; mais en présence de visiteurs, ils tiennent à honneur de faire de l'insouciance et de la gaieté. Alors ce sont tous des Régulus qui se roulent en riant sur la pointe des clous, desScévola qui badment avec le tison qui ronge leurs os. Voilà la définition de l'honneur au cachot du bagne.
Nous en avisâmes un, jeune, vif, gai, complètement nu, moins les chairs ferrées : c'était le héros de la prison ; ses camarades lui donnaient quelque déférence. J'ignore si nous sommes nés pour l'égalité; mais dès que six hommes sont réunis quelque part, même dans un cachot, ils ont la manie de créer une espèce de roi et de se soumettre à lui.
Ce jeune homme avait une mobilité si perpétuelle de mouvements, que Monnier était forcé de le dessiner au vol.
« De quel pays es-tu? » lui dit Monnier.
Le forçat répondit lentement sans nous regarder :
« De Paris. »
Et il se mit à faire des soubresauts comme un mandrill. Après une longue pause, nous lui adressâmes cette nouvelle question :
« Et où demeures-tu, à Paris?
— Faubourg Saint-Germain, n° 27. »
Cette réponse fut suivie des éclats de rire de ses camarades, qui d'ailleurs riaient de tout ce que faisait ou disait le jeune galérien.
Nous leur donnâmes du tabac en assez grande quantité ; ils se jetèrent dessus comme des tigres sur une proie. Le pain ne vient qu'après 1e tabac dans les besoins de la vie malheureuse et prisonnière.
Pendant qu'ils partageaient en portions égales, avec une joie touchante, cette gratification tant désirée, nous remarquâmes qu'ils se communiquaient entre eux quelque idée qu'ils n'osaient pas nous soumettre. Le Parisien se chargea de porter la parole. Il prit une pose aussi décente que sa nudité pouvait le permettre, et nous demanda un peu de tabac à priser. Cette espèce de tabac n'avait pas été comprise dans notre gratification. Nous envoyâmes un garde au bureau. Le nouveau cadeau arriva un instant après et fut accueilli par des applaudissements, comme autrefois un galion de Lima sur la côte de Lisbonne. Le tabac fut déposé précieusement dans une boîte commune, où chacun se vota le droit de puiser à son tour, mais avec discrétion. Ainsi,
flans ces moments de délices, tout fut oublié : tortures, ferrailles, carcans, stigmates, cachot, liberté. Le bonheur de six hommes fut estimé deux onces de tabac.
Voilà la définition du bonheur au cachot du bagne.
Quand on s'est volontairement enfermé ainsi avec ces malheureux dans ce terrible cachot, on éprouve par intervalles une émotion singulière ; il vous semble que le retour au monde libre vous est interdit, qu'on s'est fait victime d'un guet-apens, et que c'est tout à fait sérieusement que la porte verrouillée s'est refermée sur vous.
Cette folle émotion qui vous tourmente n'est pas à dédaigner; on s'y abandonne même avec plaisir, comme lorsqu'on s'amuse à gagner des vertiges sur le bord d'un précipice défendu par un parapet. Nous avions passé trois grandes heures sous cette voûte plate et gluante, en compagnie de ces fantômes, et n'ayant d'autre clarté que celle qui mourait autour de notre chandelle de suif. Je ne pouvais supporter plus longtemps l'air de cette cage, si toutefois cette cage a de l'air; je me fis ouvrir la porte, et je sortis précipitamment avec toute la folle joie d'un prisonnier qu'on met en liberté.
C'est alors, en se retrouvant sous le ciel, que tout paraît serein autour do vous. Dans le passage subit du cachot au bagne, il y a une sensation qu'on n'éprouve que là : le bagne vous semble peuplé de gens heureux; les visages des forçats sont gais; leurs travaux n'annoncent rien de pénible; ce sont des ouvriers en camisole rouge, qui gagnent leur vie à calfater des vaisseaux, à bâtir des cales couvertes, à creuser des bassins, à scier des poutres, à tresser des câbles. Comme on a toujours devant ses yeux les spectres noirs du cachot fétide, on trouve naturellement que la misère du forçat libre est du bonheur, et du bonheur qui peut être envié. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une position qui porte envie au cachot; mais, à coup sur, le cachot porte envie au bagne.
En sortant du hideux souterrain, on retire bien des plaintes trop tôt données à la chiourme, on contemple avec un sang-
froid stoïque le chantier immense arrosé par tant de sueurs. C'est un cliantier plein de gaieté, de vie et de soleil; c'est une plage où la Méditerranée elle-même s'emprisonne, où les vaisseaux de ligne viennent se reposer comme dans une hôtellerie, où des merveilles d'architecture s'équarrissent à l'égyptienne, sur des bases aux larges talus.
Qui sait? peut-être est-ce un bien que l'invention de ce cachot : il y a entre la combinaison fortuite du cachot et du bagne une chance de bonheur relatif qu'on doit bien se garder de détruire dans ces localités souffrantes, où le bonheur se fait ce qu'il peut. Il faut que le cachot voie son paradis dans le bagne libre, et le bagne libre son enfer dans le cachot.
Voilà tout ce que la société peut donner de factices consolations à ceux que Dieu même ne console plus !
Toutes les horreurs qui affligent les yeux et la pensée sont domiciliées en hôtel dégarni à l'arsenal de Toulon.
On passe de cet échantillon de l'enfer à l'hôpital. Autre spectacle de désolation. Un hôpital est toujours triste : c'est le dernier mot des misères humaines; mais l'hôpital d'un bagne ne laisse rien à désirer à l'imagination qui cherche la limite du hideux.
Ce n'est pas au premier aspect que ce lieu dolent se révèle sous sa laideur idéale ; la galerie est très-bien tenue, le parquet n'a pas la moindre souillure, le lambris est blanc, et les croisées, largement ouvertes, y versent la vie et le soleil. Il faut soulever les linceuls pour voir à quels genres de malades on doit donner sa pitié.
Lorsque nous y entrâmes , le docteur Auban était au chevet du lit d'un condamné, jeune homme de vingt ans. Le malade parlait avec un organe fort doux; sa figure était calme, son regard lumineux et plein de bonté. M. Auban s'entretenait avec
lui comme un père avec son enfant , et une émotion triste les agitait tous les deux. A voir avec quelle onction , avec quel attendrissement l'honnête homme parlait au criminel, on aurait dit qu'il ne s'agissait que de donner un peu de force morale à un convalescent pour l'aider à regagner promptement la santé.
Eh bien, il y avait là sur ce lit l'avant-dernière scène d'un drame horrible. Ce malheureux, objet de tant de soins touchants, ce malade que le docteur visite avec tant de zèle, que le prêtre console dans ses douleurs, et qu'une femme, ange de charité, garde comme la prunelle de ses yeux, ce jeune homme est un assassin relaps. Gommare est son nom. La veille du jour de notre visite, il avait donné plusieurs coups de couteau à un sous-adjudant des chiourmes, et il s'était cassé le bras en tombant après cet acte de vengeance. La justice demandait d'abord que le malade fût guéri de sa fracture; le criminel devait être jugé ensuite. Voilà pourquoi Gommare était à l'hôpital du bagne.
Une personne de notre société engagea un court entretien avec le malade.
a Comment avez-vous passé la nuit, Gommare?
— Assez bien, assez bien.
— Souffrez-vous encore beaucoup?
— Non, monsieur; je puis supporter la douleur très-facilement.
— Vous avez eu hier une bien mauvaise idée, et aujourd'hui vous devez avoir un grand repentir de ce que vous avez fait?
— Que voulez-vous? C'est un malheur! Ce sous-adjudant était mon ennemi ; il me persécutait, il me rendait la vie insupportable; il m'a poussé à bout, et j'ai voulu me venger.
— Vous êtes entré au bagne pour un motif semblable, n'estce pas ?
— Oui, monsieur. J'étais soldat, j'ai frappé mon chef d'un coup de sabre à la tête, et l'on m'a condamné à mort. Nous
étions trois condamnés. On nous a amenés sur le lieu du supplice, et, au moment où j"allais être fusillé après les deu.K autres, on m'a annoncé ma grâce. Ma mère avait obtenu une commutation.
— Gomraare, c'était une bonne leçon, celle-là! Pourquoi n'eu avez-vous pas profité?
— Le sous-adjudant m'empêchait de fumer; il me cassait ma pipe sur la bouche.
— Vous avez été mis dans un mauvais cas....
— Oh 1 monsieur, je connais ma position, je sais ce qui m'attend, mais c'est égal. Il n'y a que ma pauvre mère qui m'inquiète; moi, je n'ai peur de rien.
— Voilà une fonction bien pénible pour moi, nous dit l'excellent docteur Auban , visiblement ému ; il faut que je donne tous mes soins à ce jeune homme blessé, il faut que je le guérisse, et, lorsqu'il sera guéri, il comparaîtra devant le tribunal maritime spécial, qui l'attend avec un arrêt inévitable. »
Quelques jours après, nous avons appris que Gommare avait été condamnée mort. Malheureux enfant, qui n'a pas assassiné pour assouvir quelque passion basse, qui a été criminel dans l'irritation d'un coup de sang! Puisse la clémence être clémente deux fois !
A quelques pas du lit de Gommare, on nous fit remarquer un condamné agonisant, qui ressemblait plutôt à un cadavre qu'à un malade. Voici ce que cet homme avait fait la veille.
Il s'était procuré, on ne sait comment, un pantalon, une veste et un chapeau, qu'il avait cachés sous son matelas d'hôpital; puis, choisissant le moment favorable, et sans se laisser abattre par la fièvre de l'agonie, il s'était habillé en ouvrier, et il avait traversé hardiment l'Arsenal jusqu'au pont tournant. Là un fort coup de vent lui enleva son chapeau, qui roula à côté de l'hospice. Le galérien , qui venait de passer devant un gardechiourme de sa connaissance, ne voulut pas se retourner, aimant mieux perdre son chapeau que sa liberté ; mais le gardechiourme courut après le chapeau, et, ne comprenant pas qu'un
ouvrier se laissât ainsi découvrir la tête par le mistral sans au moins se retourner , il hâta le pas pour examiner en face ce stoïcien de chantier, et, en lui rendant le chapeau ramassé, il reconnut, malgré le déguisement, un de ses pensionnaires galériens.
Ce malheureux n'avait pu se résigner à mourir sur un lit dhôpital : il allait chercher la mort sur la montagne en face de la mer. Pour acheter ce dernier soupir, il venait de déployer plus de savantes combinaisons qu'il n'en faut à un ambassadeur en Orient. Tout marchait bien. Le forçat recueillait le prix de son adresse et de son courage. Sa fortune était faite ; il avait secoué le hideux linceul de l'hospice, il avait quitté la livrée du bagne; il choisissait déjà dans l'horizon le pic lumineux et embaumé d'aromates où il allait savourer la volupté de son agonie! Un coup de mistral détruisit ce beau rêve!
C'est effrayant de penser, en examinant les conditions de certaines existences, à quelle chance un homme peut attacher le bonheur !
YI
Toulon est une ville de contrastes moraux et physiques. L'homme y apparaît dans sa grandeur et sa misère ; les liasses de galériens y coudoient chaque jour les escouades de nos pauvres soldats, venus malades de notre terre promise d'Afrique. Les premiers sont frais, insoucieux, pleins de vigueur ; les seconds, pâles, tristes, abattus. Il en est de même pour les monuments.
Toulon a épuisé toutes ses carrières pour bâtir des édifices cyclopéens ; Toulon a construit des Louvres pour ses hospices, des Versailles pour ses lazarets, des cathédrales pour ses vaisseaux en chantier, des labyrinthes crétois pour ses magasins, des galeries babyloniennes pour ses cordages, des forges de Lemnos pour ses arsenaux, des lacs pour ses carénages, des piédestaux dérocher pour ses cidatelles; et certes personne
ne blâmera Toulon d'avoir dépensé tant d'or, de pierres et de sueur, au service de la France. Mais on ne comprend pas que cette puissante ville, qui fend les montagnes et comble la mer à sa fantaisie, n'ait jamais songé à se bâtir un théâtre avec une pincée de ce ciment qu'elle a prodigué autour d'elle à l'infini.
L'autre jour, une triste pensée me vint à l'esprit au moment où je quittais ces merveilles d'architecture navale et terrestre, sans égales au monde, pour aller applaudir un chef-d'oeuvre de Meyerbeer.
On verra bientôt que mon observation a un côté grave. A Toulon, le spectacle est aimé avec fureur : cela se conçoit. Ce peuple de marins, qui arrive journellement du bout du monde avec ses privations dures et ses longs ennuis, adore le théâtre, et principalement la musique, qui est presque tout le théâtre aujourd'hui. Or, qu'a-t-on fait pour satisfaire tant de braves gens à l'endroit de leur passion favorite? On a élevé, ou, pour mieux dire, on a abaissé dans un égout de la ville quelques soliveaux de bois de pin liés avec du plâtre, et garnis à l'intérieur de papier vert. Dans les galeries, les escaliers, les corridors, un enfant peut à peine passer de front ; les nains se courbent pour ne pas toucher les lambris.
On ne peut se faire une idée de l'indigence lépreuse qui suinte à travers les mille crevasses de ce taudis. Un jour l'incendie fit mine de vouloir le dévorer ; l'incendie, cette fois, avait raison. Une absurde prévoyance éteignit le feu. Un miracle perpétuel conserve ce théâtre depuis soixante ans; les bombes même du général Dugommier l'ont respecté. Depuis soixante ans on parle de le démolir, et toujours on vous montre le plan du théâtre futur.
Cette incurie routinière qui endort en France les administralions municipales, en dépit de quelques hommes inécoutés, maintient cet abominable statu quo de plâtre et de bois pourri; et comme la Providence, toute maternelle qu'elle est, a ses moments d'abandon, ce théâtre s'écroulera ou s'incendiera un
jour de représentation extraordinaire. Ce sera un désastre pire que Trafalgar ou Aboukir.
J'ai vu souvent, aux soirées de Robert ou de la Muette, tout ce qu'il y a d'illustre, de grand et de noble, d'éclairé dans notre ma*ine, encaissé comme le lest le plus vil dans la cale fétide de cet horrible ponton.
A l'ancre, dans la rade, il y avait dix-huit vaisseaux, le bras droit de la France allongé vers l'Orient. Au tomber du jour, une flottille de canots à la voile et à la rame s'était élancée au port. Officiers et soldats envahissaient le théâtre avant les premières mesures de l'orchestre. Ce qu'on appelle les loges resplendissait d'épaulettes. Au centre de son magnifique étatmajor de héros, l'illustre amiral Hugon attirait tous les regards de la foule. Aux banquettes supérieures , lézardées de vétusté, se penchaient mille têtes flamboyantes et bronzées, comme elles se montrent sur les bastingages un jour de combat.
Le théâtre, dans un de ces soirs, porte sur ses pieds croulants la fortune navale de la France, et un bec de gaz, égaré sur ces combustibles antiquailles, peut faire sauter dix-huit vaisseaux.
Il suffirait de trois minutes pour dévorer ce qu'il y a de plus noble et de plus dégoûtant à Toulon, son théâtre et son armée. C'est que la fuite est impossible : les issues manquent, les vomitoires sont des étouffoirs; les corridors, même en temps normal, étranglent ceux qui passent. Écroulement ou incendie, tout ce qui serait là périrait sans gloire; et un demi-siècle ne réparerait pas la démission d'un pilier centenaire ou l'erreur d'un bec de gaz.
« C'est fort juste, tout cela, me dit un interlocuteur toulonnais qui entendait cette doléance ; aussi nous songeons sérieusement à bâtir un théâtre neuf et sur.
— Monsieur, lui dis-je, à Tâge de treize ans, je vins à Toulon pour la première fois, et votre père dit à mon père ce que vous me dites aujourd'hui.
— Mais, reprit mon interlocuteur, c'est la place qui nous manque; et puis le génie contrarie tous nos plans.
— Oui, l'on sait que le génie ne songe qu'à ses remparts, et voudrait voir plaines, mers et montagnes exclusivement couvertes de citadelles; mais le génie a souvent l'esprit de faire des concessions au bout de dix ans de lutte. Vous avez eu déjà cinq fois l'occasion de le ramener à votre avis. Quant à la place, s'il n'y en a pas sur terre, il y en a sur mer. Au reste, rien n'est si facile à trouver qu'une place dans une ville : vous n'avez qu'à démolir quatre maisons ; et puis votre état de choses à l'endroit du théâtre est si intolérable, que vous devez tout tenter pour donner à vos braves marins le seul plaisir qu'ils vous demandent à la voile et à la rame. Que ne faitesvous une chose bien simple, en attendant la permission du génie ou la place absente? N'avez-vous pas dans votre port cinq ou six vaisseaux invalides, de be^x et grands ex-troisponts vétérans qui pourrissent les pieds dans l'eau ? Prenez un de ces vaisseaux, établissez trois rangs de loges dans ses vastes entrailles, amarrez-le au quai de votre port, et inscrivez le mot théâtre sur la corniche de l'arrière. Vous conviendrez, j'espère, que ce théâtre vaudra mieux que l'ancien, et qu'il servira de transition convenable à celui de l'avenir, s'il arrive jamais. Ensuite vous aurez avec mon théâtre des avantages charmants et introuvables ailleurs. On pourra lever l'ancre et se promener en rade pendant les représentations. Dans les «ntr'actes, il y aura sur le pont un foyer vaste et délicieux. Si les décors des pièces exigent des vues de montagnes, des golfes, des citadelles, des rades, des villes, des clairs de lune, vous enlèverez le châssis à coulisses de l'arrière, et vous aurez des fonds meilleurs que les toiles de Sanquensia. En hiver, votre salle sera tiède à cause de son exposition permanente au midi; en été, elle sera rafraîchie au degré voulu par les brises de mer. Si j'avais l'honneur insigne d'être la ville de Toulon, j'aurais ce théâtre maritime dans quinze jours, avec le travail de cinq cents forçats. »
Mon interlocuteur avait d'abord souri de mon idée, parce que, du premier coup, elle ressemble à une plaisanterie; puis il la discuta sérieusement avec moi, et il finit par dire qu'elle méritait d'être prise en con'sidération. Je terminai avec ces paroles :
a On dit, en parlant d'une belle salle de spectacle : a Voilà 8 un beau vaisseau I »Eh bien! lancez à l'eau ce théâtre naval, et cette fois l'éloge sera vrai. »
En sortant du théâtre, je rentrai dans mes souvenirs de cette journée sans heures, et il me sembla que bien des mois s'étaient écoulés depuis le moment où mon fusil avait tué un marsouin.
Il y avait dans ce lointain d'un passé vaporeux tant de grandes et de petites choses amoncelées, qu'il ne tenait qu'à moi de croire que j'avais passé le tropique et tué un marsouin devant les Âçores, sur le paquebot le Grégeois. Les jours comme les lieux perdent leur valeur mathématique selon les événements ou les ennuis qui les traversent. Une promenade peut donc s'élever dans notre imagination à la hauteur d'un voyage. Décidément, pour économiser l'argent, les insomnies, les insectes, les jeûnes, les tempêtes, les maux de cœur, je me promènerai toujours, afin d'avoir tous les bénéfices du voyage sans en avoir les désagréments.
Ll FONTAINE D'ITOIRE.
Lorsque la girafe destinée au jardin des Plantes de Paris eut été débarquée à la douane de Marseille , comme marchandise prohibée non classée par le tarif, le conseil municipal chargea deux savants de mener paître dans les bois cet animal fabuleux. Ces messieurs, hommes instruits quoique savants, trouvèrent
LA FONTAINE d'IVOIRE. 215
une idée : ils se dirent que, puisque la girafe venait d'Afrique, on devait la conduire dans des pâturages de physionomie africaine, ayant roches nues, bois de pins, sable brûlant. L'animal et sa cour scientiQque sortirent de la ville et se dirigèrent vers .un village brûlé par le soleil du Midi et par les torches révolutionnaires, village sans arbres ni sources, village hydrophobe, qui ne boit qu'à la pluie, et dont tous les habitants sont hydropiques. Ce village s'appelle Mazargues, de deux noms celtiques, disent les savants, qui signifient maisons arrosées par les eaux.
De ce village éternellement altéré, la girafe entra dans une campagne dévastée par les sauterelles, le vent et le sable marin. L'horizon est barricadé au midi sous de hautes montagnes blanchies par six mille ans de coups de soleil; par intervalles, elles laissent couler vers la plaine quelques vallons vêtus de pins, forêts d'une fraîcheur brûlante, aux ombrages sudorifiques; des milliers de cigales y chantent l'hymne du soleil , que des milliers de grillons traduisent ensuite en hymne de la nuit. Des odeurs balsamiques courent dans l'air; elles s'exhalent des pins, des touffes d'aspic, des buissons de thym et de lavande, des vagues voisines qu'on entend rouler sur les écueils et qu'on ne voit pas. C'est l'Afrique, non pas celle du dey d'Alger ni des Hottentots, mais l'Afrique mystérieuse, intérieure, non visitée, recueillie, avec ses vallons vierges de pas anglais, ses collines primitives, son silence de solitude, ses reflets de sable en plein soleil, ses bruits de vagues invisibles et ses mélodies de bois de pins qu'un orchestre ne redira jamais.
La girafe rendit grâce aux savants, et elle s'écria comme Scipion ; Te teneo, Africa ! Elle tordit gracieusement son cou d'autruche, et elle prit son vol comme un oiseau quadrupède; elle abandonna ses antilopes nourricières, son guide algérien, ses deux savants, et le sténographe qui dressait procès-verbal de la cérémonie pour le compte de M. Cuvier. Nous courûmes tous, comme une gendarmerie de naturalistes, sur les traces de la belle fugitive; il est probable qu'elle fut reprise, puisque je l'ai vue hier dans son palais, faubourg Saint-Marceau; mais,
quant à moi, je ne fus pas complice de son arrestation. A force de courir après l'animal, je m'égarai sur cette terre d'Afrique; en cherchant les traces de la girafe, je perdis les miennes; en essayant de retourner sur mes pas, je ne trouvai plus mes pas, le vent les avait effacés sur le sable; j'étais enlacé de montagnes, de vallons, de précipices, de bois; j'avais à choisir entre vingt sentiers croisés, sentiers trompeurs, tracés à dessein par une main inconnue; ils aboutissent tous à des rochers taillés à pic comme des remparts, et dont les touffes de saxifrages, agitées au vent, semblaient rire de mon embarras. Le soleil était près de se coucher, je ne pouvais m'orienter sur son cours : de hautes montagnes me dérobaient l'horizon du couchant. Je n'avais d'espoir que dans la constellation d'Orion, qui se lève sur la colline appelée Tète de Puget. Mais Orion se lève fort tard, nuit close, et il m'était terrible d'attendre la nuit dans cette sollitude. C'était justement un vendredi; je me mis à maudire la girafe, parce qu'il faut toujours maudire quelque chose dans son désespoir.
Avançant, reculant, et surtout m'arrêtant, je me trouvai compromis dans un massif de pins grêles qui paraissaient avoir été écaillés par des doigts de fer; cela me fit frémir. Je me demandai la raison de mon frémissement, et je ne me répondis pas. Mon silence m'alarma davantage ; je tâchai de me rappeler une chanson, j'en sais mille : pas une ne me vint à l'esprit; je n'avais dans l'oreille que le chant du cor de l'ouverture de Weber et l'épouvantable unisson de ré bémol d'Euryante : Chasseur égaré dans les bois. Le jour tombait, il y avait même en face de moi une gorge béante déjà noire comme à la nuit. Un instant je crus voir la girafe sortir de cette gorge; je faillis tomber de peur : c'était une roche jaunâtre, aiguisée en pointe et tachetée de feuilles sèches. J'aurais ri volontiers, mais j'avais oublié comment le rire se faisait : l'aspect du lieu devenait toujours plus satanique. Si j'avais l'honneur d'être Berlioz, je volerais à la nature la symphonie qu'elle exécutait alors pour moi, dût-elle m'attaquer en contrefaçon. Les instruments étaient
peu nombreux, mais ils versaient une large harmonie : un ruisseau pleurait, les aiguilles des pins frissonnaient, les saxifrages murmuraient avec mélancolie, les feuilles jaunes et sèches tourbillonnaient à la brise, le grillon exécutait son nocturne; la montagne tirait des accords de toutes ses cavernes, la mer de tous ses écueils ; un pin gigantesque, en inclinant et relevant un de ses longs rameaux dépouillés, ressemblait à l'Habeneck de cet orchestre mystérieux des bois. Dans cette ravissante ouverture du drame de la nuit, il n'y avait pas une fausse note, pas un accord contre les règles, pas une erreur de composiiion ; la nature orchestre supérieurement ses œuvres musicales; elle combine avec un art incomparable tous les sujets qui exécutent ses partitions inédites. Peu lui importe d'avoir des auditeurs ; elle se fait jouer pour son plaisir d'égoïste, elle se complaît à son ouvrage, elle s'applaudit, et ne fait lever le rideau qu'à l'heure où la campagne est déserte, où les villes s'illuminent de clartés pâles, où les pauvres humains s'enferment entre quatre murs tapissés de paysages pour échanger entre eux les longs bâillements de la veillée et les paroles nauséabondes qu'ils appellent les charmes de la conversation.
Oh! que j'aurais bien voulu être enfermé, le soir de la girafe, entre ces quatre murs dont je parle avec dédain! Le jour était mort, je comptais sur la lune ; mais la lune ne devait se lever que le lendemain avec le soleil. C'est bien la peine d'avoir une lune! Je ne demandai qu'une faveur au crépuscule, le dernier de ses rayons pour me montrer le bon sentier. J'aurais bien prié Dieu, mais j'avais peur d'offenser le démon; à coup sûr, je marchais sur ses domaines, et je respecte toujours l'autorité régnante dans les pays que je visite. De pins en pins, de buissons en buissons, j'atteignis les limites de la terre végétale ; un arceau brisé dans sa clef de voûte était devant moi : c'était mon Rubicon ; je me recommandai aux patrons de l'alcôve de ma mère, et je franchis l'arceau. J'étais entré dans un puits, mais un puits assez large pour boire un jeune lac; il y faisait presque jour, parce que le soleil avait tellement aiguisé ses rayons sur les 219 ;
218 LA FONTAINE d'iVOIRE.
immenses parois des rochers, que la fraîcheur de l'ombre n'avait pu éteindre encore tant de parcelles lumineuses incrustées pendant le jour: ce que je dis là est, je crois, une erreur en physique, mais je ne crois pas à la physique. Ce puits était formé de roches calcaires à pic comme un Colisée naturel ; à droite et à gauche, je voyais des galeries étagées, qui avaient l'air d'attendre des spectateurs ; après l'arceau , il y avait une jolie petite caverne tapissée de lierre, avec deux sièges proprement taillés : c'était comme un bureau pour déposer les cannes et les parapluies. Un vieux pin rabougri murmurait des plaintes devant ce bureau, et, dans mon état de trouble, il me sembla que ce vieux pin me demandait mon billet. J'entrai hardiment, d'un pas d'auteur, et je courus à l'avant-scène ; là, c'était à faire frémir les deux Ajax. Une large et haute voùle minait le pied de la montagne, une source d'eau vive tombait du roc : je l'appelai la Fontaine d'Ivoire, non pas dans ce moment, car je ne songeais guère à baptiser des fontaines, mais longtemps après. Des tentures de lierre noir couvraient cette voûte et lui donnaient l'aspect d'une chapelle funéraire : au centre montait un catafalque qui avait pris la forme d'un aqueduc; le sol était jonché de hideux débris; le lierre et la source chantaient en duo le Dies iras de Mozart. J'interrompis un instant une des deux parties pour lui demander un verre d'eau, car j'avais fièvre et soif. J'entendis un bruit de pas derrière moi, je n'osai regarder; les cailloux du sentier grinçaient sous des pieds ferrés. Au hasard je risquai un œil de ce côté : c'était un pâtre , du moins je le suppose, car deux chèvres le suivaient lentement.
« Mon ami, lui dis-je, où est le chemin qui conduit à la ville? »
Citation empruntée à l'églogue de Mœris. Le berger ne me répondit pas, mais de sa main il me désigna un sentier suspendu au flanc d'une montagne. Je n'avais pas encore remarqué cette montagne; le sommet était abominable avoir; il montait au ciel dans une forme révoltante et qu'on ne peut décrire : c'était comme une impudique pensée de granit lancée au ciel
LA FONTAINE d'iVOIRE. 219
pour arrêter le vol des sorcières. Des coups de tonnerre avaient détaciié de celte masse d'énormes blocs gisnnt à mes pieds; oh! c'est qu'il doit s'être passé là des choses qui appellent la foudre en plein azur! Au bas s'allongent les ruines d'un camp romain ou d'une métairie abandonnée; un chêne poitrinaire s'est réfugié là comme un ermite en méditation, à l'abri du vent, sous la montagne. Des pins échevelés semblent descendre des cavernes du pic, comme une troupe de bandits qui courent au voyageur. Toutes les harmonies de ce lieu sont dolentes; il y a dans les crevasses des rochers des oiseaux non classés par l'ornithologie; ils chantaient aux chauves-souris des airs sombres comme une absoute. La nuit arrivait noire, mystérieuse, toute pleine de confidences que la gamme de la brise glisse à l'oreille à travers les touffes de cheveux. Je levai les yeux au ciel pour me réjouir aux étoiles; une seule constellation luisait sur un fond obscur, la grande Ourse, magnifique fauteuil d'étoiles renversé à demi, comme si le Dieu du ciel venait d'être détrôné par Satan. Je me mis alors à marcher dans la direction des sept étoiles; mon chemin s'éclaircissait peu à peu. Je sortis du puits, tout joyeux de n'avoir pas été surpris par le coup de minuit dans cet horrible amphithéâtre où tant de scènes allaient être jouées par des acteurs de l'enfer. Une lueur de foyer humain m'annonça la campagne cultivée; je reconnus avec joie un portail rouge : c'est une maison isolée fort remarquable; là vit un patriarche, un vieillard, qui a subi des jours orageux. Il a été bourreau; il a eu, dit-il, beaucoup à souffrir de la m.alignité des hommes, il s'est fait misanthrope; il cultive son jardin, boit du lait, vit de ses rentes , et fait peur aux passants.
Quelques années après, sous la lune d'avril, à onze heures du soir, je me rendis à la fontaine d'ivoire; le souvenir de ma découverte m'avait longtemps poursuivi; j'y pensais toujours. Lorsqu'on me montrait en voyage un site effrayant , je répondais par habitude : « Cela ne vaut pas la fontaine d'ivoire; » alors on m'interrogeait, et je répondais ce qu'on vient de lire.
A mon retour , je n'étais pas seul, j'étais accompagné de cent musiciens et artistes et de trois fourgons d'instruments de cuivre. J'avais fait appel à tout un orchestre d'amis, et on m'avait répondu avec zèle. Ce fut une fête comme il n'y en aura plus sous cette fade planète.
Vous avez entendu l'ouverture de Freyschiitza l'Opéra, au Conservatoire, à Favart; c'est une pastorale, un menuet que vous avez entendu. Mes musiciens s'assirent sur des sièges de roche, dans la voûte tapissée de lierre et de nids de chauvessouris. Nous avions apporté une énorme cloche fêlée sur un fardier; on la suspendit sous la voûte: elle sonna minuit pendant un quart d'heure; nos oreilles saignaient. La montagne est creuse, elle sonna comme la cloche: à chaque coup les réseaux de lierre se crispaient comme une toile d'araignée. 11 y eut beaucoup de plaintes dans l'air, plaintes exprimées dans cette langue que la nuit parle , et qui ressemblaient à de sourdes protestations d'êtres invisibles qui se révoltent contre une usurpation de localité. L'ouverture de Freijschiitz commença. Je m'étendis sur un lit de cailloux plats antédiluviens. Weber avait travaillé pour cette nature. A peine le cor eut-il fait invasion dans le jeu de l'orchestre, que tous les objets environnants prirent un caractère de funèbre physionomie; les montagnes ouvrirent leurs caverneuses oreilles, et le souffle de l'air anima le clavier de leurs mille échos; les pins parlèrent aux mousses des pics, les collines aux herbes de la plaine, les ruisseaux d'eau vive aux cailloux polis, les grillons aux chênes verts, les vagues marines aux tristes écueils: tous ces murmures, toutes ces plaintes , toutes ces voix de la nuit, emportaient au ciel l'infernale harmonie de Weber. Je regardai les musiciens; ils avaient les cheveux hérissés comme des feuilles d'aloès.
Nous craignions de manquer de trombones: il en vint sis pour attaquer l'évocation de Robert. Des voix se demandaient : «■ Quels sont ces musiciens?... î Personne ne les connaissait. On disait derrière moi: « Ce sont des musiciens du 23' de
LA FONTAINE d'iVOIRE. 221
ligne. » Je me retournai pour voir qui disait cela : c'était une feuille de lierre ou personne. Le chef d'orchestre , qui était tout en feu et ne prenait garde qu'à sa partition , cria :
a Musiciens, à vos places! Êtes -vous là, monsieur Benedit?»
Le jeune artiste s'avança pour chanter l'évocation; il était pâle comme un démon incarné.
« Ne chantez pas , lui dis-je, cela vous fera mal.
— Impossible, me répondit-il , je suis sous l'obsession de l'art; il faut en finir avec Meyerbeer, il laut voir clair dans ses notes.
— Ce sera une terrible nuit, n'est-ce pas?
— Terrible! Avez-vousbien compris l'ouverture de Weber?
— Très-bien!
— Demain, au jour, nous saurons la musique.
— Oui, ce lieu est le Conservatoire du démon. »
Ce chaleureux jeune homme , artiste tout âme et conviction , appuya fortement ses pieds sur le sol humide de la caverne et dit au chef d'orchestre :
« Je suis prêt. »
Je crus que la montagne entière s'était faite trombone ou qu'elle s'écroulait. Benedit, avec sa magnifique voix, dit: Nonnes qui reposez.... et resta court. Le chef d'orchestre s'écria, tourné vers les six trombones :
« Que diable avez-vous dans le corps? »
Les trombones sourirent et parlèrent bas aux contre-basses , qui ne répondirent pas.
Tous mes musiciens étaient profondément artistes : la solitude, le lieu, la nuit, avaient d'abord un peu agi sur leurs nerfs; mais ensuite ils se jetèrent de verve, tête première, en pleine symphonie , et ce fut alors un concert dont l'exécution foudroya la montagne. Une seule bougie jaune brûlait sur le pupitre du chef, comme le treizième cierge qu'on éteint aux ténèbres du vendredi saint; on ne voyait que le visage des musiciens, leurs instruments étaient dans l'ombre. Toutes ces
222 LA FO>"TArs-E d'ivoire.
tètes agitées de convulïions ressemblaient à des têtes de possédés se débattant sous l'exorcisme. Quand le jeune chanteur eut laissé tomber dans l'abîme le dernier Relevez-vous , tous les regards cherchèrent des fantômes dans le noir espace. Il s'en trouva qui se voilèrent les yeux à deux mains, car ce qu'ils entrevoyaient était insupportable à la paupière. Sur un rocher à pic, tendu comme un immense linceul , on vit passer une liasse d'ombres rouges que la lune même n'osa pas regarder, car elle prit le premier nuage venu et se couvrit les yeux comme nous. Et quand éclata le duo , que de choses inouïes furent entendues! que de choses invisibles furent vues! que d'émotions gaspillées dans les coulisses de carton et retrouvées ici! Auras-tu le courage d'y pénétrer , seul, sans pâlir? A celte formidable demande, le jeu funèbre des trombones jeta partout dans les vallées de lamentables points d'interrogation ; toutes les plaintes des abbayes ruinées tombèrent des nues sous la caverne comme à un rendez-vous de notes déchirantes; l'air fut inondé de toutes les vibrations des lieux désolés; nous entendîmes des coups sourds de fossoyeurs , des roulements de balanciers dans le squelette des clochers gothiques, des vagissements de nouveau-nés dévorés par des guivres, des paroles de fantômes aux oreilles de Job , des grincements de marb'-es tumulaires, des mélodies d'épitaphes où la brise chantait la partie du ci-gil , des frôlements d'herbes grasses, des battements d'ailes de phalènes, des soupirs de goules , des éclats de timbre fêlé , des cris de vierges vampirisées , des déchirements de suaires , des cliquetis d'étincelles de chats noirs, des bruits de ferraille de spectres galériens , des trios lointains d'orfraies, de grands-ducs et d'hyènes; nos mains se collaient sur nos oreilles, mais le flot subtil de ces harmonies nous envahissait par tous les pores. Toute notre chair s'était faite oreille et absorbait les retentissantes émanations de l'air. Oh! qu'il en coûte de sonder les profonds mystères de la musique ! Voulez-vous savoir jusqu'où peut aller la puissance d'une note dictée à minuit, par un démon, à l'oreille de Weber, de Mozart, de
LA FONTAINE d'IVOIRE. 223
Me^erbeer? prenez cette note , et jetez-la d'un coup d'archet sur le rocher de la fontaine d'ivoire.
Les musiciens étaient couchés, pâles, sur leurs instruments; l'intrépide chef d'orchestre, notre excellent et admirable M. Pépin, les réveilla de sa voix entraînante :
« Allons, allons, s'écria-t-il, les chœurs ! où sont les chœurs? Place, place au finale de Sêmiramis! Quai mesto gemitol »
Le cuivre n'eut pas besoin d'annoncer le guido funèbre ; le funèbre cri de Ninus sortit de la montagne comme d'une pyramide babylonienne haute de mille coudées. Toutes les impressions de terreur ressenties depuis le meurtre d'Abel coururent autour de nous avec les redoutables notes de Rossini ; nous tremblâmes avec tous ceux qui avaient tremblé; à chaque coup de tam-tam sur la porte de la tombe, la montagne s'entr'ouvrait en laissant évaporer par une crevasse je ne sais quelle forme vaporeuse à tête couronnée. Je regardai en dehors de la caverne : c'était une véritable nuit de Babylone. Les roches saillantes, les pics gigantesques, les montagnes amoncelées, les immenses arceaux granitiques, tout ce paysage grandiose, éclairé fantastiquement par les étoiles, ressemblait à cette architecture infinie créée par Martinn, le Byron de la peinture. Aux massifs de pins élevés aux nues par les montagnes insurgées, on aurait cru voir le jardin suspendu de Sêmiramis. La mer roulait des flots solennels comme l'Euphrate; le démon de la nuit éparpillait dans l'air tiède ces parfums orientaux qui conseillent l'adultère. On ressentait au cœur tous les frissons de l'épouvante et l'exaltation irrésistible de la volupté; la grande énigme de la musique se révélait à nos sens claire et sans voile. Cette langue insaisissable de notes fugitives, cette langue qui ne dit rien et dit tout, et dont les villes ne connaissent encore que l'alphabet seul, oh! comme elle était comprise de nos sens dans cette nuit de révélations! La gamme s'était matérialisée. La partition n'était plus un recueil d'hiéroglyphes; toutes les idées métaphysiques du maître inspiré prenaient un corps, une figure, un relief d'animation, et on les
224 LA FONTAINE D'iVOIRE.
embrassait avec délices comme un vol de femmes aériennes, on les repoussait comme des spectres hideux, on les écoutait avec ravissement ou terreur, comme la voix d'une amie ou le cri d'un démon. Le chœur babylonien était terminé et la vallée le chantait encore; les mille échos, pris au dépourvu par la rapidité du chant Onal, avaient des flots de notes en réserve à rendre à l'orchestre muet. La montagne, les bois, les pics, les cavernes, ces puissants choristes, continuaient l'hymne que les faibles voix humaines avaient achevé; jamais Rossini n'eut des interprètes plus grands, plus dignes de lui : le chef d'orchestre, l'œil en feu, la poitrine haletante, l'archet levé vers la montagne, semblait conduire encore l'orchestre des échos. Puis un grand cri se fit entendre; jamais les hommes n'ont entendu pareil cri, depuis la nuit formidable où les cieux voilés laissèrent tomber sur la terre ces mots : Le grand Pan est mort!...
Dans toutes les parties de plaisir à la campagne, il y a toujours un monsieur qui a des affaires en ville, et qui chagrine la société par des plaintes intermittentes sur son équivoque position. Nous étions à Greenwich une pléiade de désœuvrés en train de visiter la galerie des tableaux de marine, où les exploits du pavillon anglais sont peints à l'huile de baleine sur des lambeaux de voile d'artimon et de perroquet. Jamais plus comique musée n'excita la gaieté folle du voyageur. Le gouvernement qui a payé ces tableaux a défendu expressément à l'artiste de faire un chef-d'œuvre, de peur que la gloire du peintre n'éclipsât la gloire de l'amiral ; et, il faut être juste, le
UN QUART d'heure ANGLAIS. 225
peintre a dépassé les espérances des Mécènes britanniques. Chaque bataille navale est représentée au moment où deux ou trois vaisseaux ont disparu sous les flots : ce sont toujours ces vaisseaux absents que l'artiste a voulu peindre ; il y a par-dessus une large couche d'indigo tourmenté qui essaye d'être la mer. On aperçoit au fond un nuage de points microscopiques : c'est l'escadre. La bordure des tableaux est fort belle, à demi dorée, brodée à jour en point d'Angleterre, et décorant ainsi parfaitement une muraille. A Londres, on fait si bien les cadres, qu'on pourrait se dispenser d'y intercaler un tableau.
Le monsieur qui avait des affaires en ville et qui était avec nous à la campagne disait à chaque instant :
« C'est bien, c'est bien; nous avons tout vu. Allons dîner à Scepire-and-Crown , et parlons. Il faut que je sois rendu ce soir à dix heures au club de Piccadilly, où l'on m'a promis de me montrer O'Connell.
— A dix heures? répondait-on en chœur au monsieur; eh! mon Dieu ! vous avez du temps du reste. A dix heures? il n'en est que six! Il nous faut trois quarts d'heure pour dîner et dix minutes pour aller à Londres par le chemin de fer. Nous ne remontons pas la Tamise au retour. »
Le monsieur se résignait quelques instants, puis il disait dans un aparté à haute voix ;
« Oh ! je manquerai O'Connell ; il part cette nuit pour Dublin. Je le manquerai, c'est fâcheux, et pour de mauvais tableaux comme ça !
— Monsieur, lui disait un Anglais obligeant de notre société, monsieur, soyez tranquille; vous arriverez avant l'heure. En dix minutes on va de Greenwich â Londres ; j'ai fait celte route mille fois. »
Le monsieur se résignait encore ; puis il regardait encore sa montre, frappait du pied la terre et poussait un ah ! sourd comme un soupir de désespoir concentré. Le ah! était suivi d'un : « Je manquerai O'Connell 1 »
Enfin on nous servit à dîner â Sceptre-and-Croum. Devant
226 UN QUART d'heure ANGLAIS.
nous passait la Tamise superbe, grand chemin des vaisseaux, de l'univers; devant nous se succédaient les paquebots, si nombreux qu'ils ont épuisé tous les noms de la fable et de l'histoire. A l'horizon, nous regardions Londres, cette planète incru^tée sur la nôtre, avec son immense couronne de clochers, de mâts et de tours. L'aubergiste de Sceptre-and-Croicn a spéculé sur cet admirable panorama; il sait qu'on ne vient pas chfz lui pour dîner, mais pour voir, et il se contente de vous servir par la croisée Londres et la Tamise à 25 francs le couvert.
ce Ah ! s'écriait le monsieur qui avait des affaires en ville, ah ! nous aurions bien mieux dîné à Leicester-Square, et je n'aurais pas manqué OConnell!
— Mais, lui disait notre Anglais, vous verrez O'Connell. En dis minutes, onze au plus, nous sommes à Londres. On va nous servir un plat délicieux, le plat national de Green^vich : des white-beats avec du punch glacé, b
Le plat national gémissait dans la poêle de la cuisine, et nos oreilles étaient déchirées par l'éternelle symphonie en ut mineur de la friture hydraulique des petits poissons. Rien ne paraissait : ce n'était qu'un plat servi à notre ouïe et qui n'arrivait pns à l'estomac. Le maître d'hôtel fut mandé à la barre de la table pour donner des explications sur les relards du plat national.
.( C'est la faute de M. Hodges, » dit le land-lord de la cuisine.
Et, après cette excuse laconique et mystérieuse, il sortit pour répondre aux plaintes de son hôtellerie affamée. Le nom de M. Hodges retentissait partout.
Quel est ce M. Hodges qui retarde ainsi les fritures à Sceptreand-Croicn? TeWe fut la question que nous posâmes sur la nappe à défaut d'autre plat. Le monsieur qui avait des affaires eu ville se leva furieux en disant :
« You ne voyez pas que c'est une excuse d'Anglais ! M. Hodges n'existe pas; on veut gagner du temps, et à mi nuit on nous
servira pour tout plat national le God save the King! dans un orgue de Barbarie. Levons -nous et partons. Cette maudite taverne me fera manquer O'Connell ! »
Il arrive souvent qu'une minorité factieuse entraîne sur ses pas une majorité paisible. Nous nous levâmes tous, et nous descendîmes au vestibule pour payer le dîner que nous aurions mangé à minuit. L'agent comptable de l'hôtel fut beaucoup plus raisonnable que nous ne l'avions supposé : il n'exigea que la moitié de l'écot, douze francs et demi, à cause de la circonstance atténuante de l'éclipsé totale de notre festin.
« Et maintenant, dit le monsieur qui avait des affaires en ville , courons au bureau du railway. Sept heures sonnent à l'hôpital. »
Du seuil de la porte de Sceptre-and-Crown , on aperçoit la rue solitaire qui mène à Greenwich-Park. Au commencement de cette rue, un Anglais parlait vivement à un groupe d'invalides et de villageois. Quand il se tut , l'auditoire cria : Hourra for Hodges! « C'est M. Hodgesl » Telle fut notre exclamation, et nous eûmes la curiosité de voir cet homme mystérieux qui retenait les petits poissons dans l'office des hôtels.
M. Hodges marchait d'un pas rapide , portant sous son bras un énorme rouleau d'affiches bleues, et suivi d'un petit groom suspendu à une grande marmite pleine d'amidon fondu. Le monsieur qui avait des affaires en ville, nous voyant tous courir après M. Hodges. se mit dans une fureur atroce. Nous lui dîmes que nous (Courions après une étude de mœurs, et qu'en voyage on ne doit rien négliger de ce qui constitue l'instruction du publiciste et de l'homme d'État.
« Voilà pourquoi je ne veux pas manquer O'Connell 1 s'écria notre affairé compagnon.
— Vous le verrez, lui dit l'Anglais. En dix minutes, douze au plus, vous êtes rendu à Londres. Le chemin de fer de Greenwich est le gigantesque point du génie anglais, j
M. Hodges s'arrêta devant le pan de mur du jardin de Greenwich , trempa un large pinceau dans l'auge d'amidon , bar-
bouilla le côté blanc d'une affiche bleue, et placarda cette proclamation :