‹ Nouvelles nouvellesChapitre 13 sur 14 · MEN OF WEST KENT · texte numérisé non relu

MEN OF WEST KENT

L'affiche posée, M. Hodges gagna le chemin escarpé du parc supérieur, placardant à droite et à gauche avec une dextérité d'afficheur dramatique; mais il ne s'apercevait pas que de jeunes tories facétieux à gilets rouges arrachaient les proclamations bleues au milieu des éclats de rire d'une centaine de marins allemands qui composent à peu près tout le personnel des invalides anglais entretenus aux frais de la nation à l'hôpital de Greenwich. M. Hodges poursuivait son entreprise de l'air d'un homme qui accomplit un devoir et s'inquiète peu de ce qui se passe derrière lui.

Le monsieur qui avait des affaires en ville nous arrêta violemment au pied de la montagne et nous menaça de partir seul, nous rendant responsables des malheurs que son isolement pouvait lui attirer à la recherche du chemin de fer.

<r Convenez pourtant, dit un des nôtres, que ces études de mœurs anglaises ne sont pas à dédaigner.

— Soyez tranquille, dit l'Anglais; en dix minutes, treize au plus, nous arrivons à Londres. C'est le triomphe du chemin de fer. La distance est supprimée; le mot éloignement est rayé du dictionnaire des nations. Tout le monde est le voisin de tout le monde. J'ai le cap Comorin au bout de ma botte; je tiens un pôle dans chaque main; je danse sur la corde de l'équateur. Le même jour je prends un sorbet dans les glaciers du Samoiède, une limonade dans les bois de citronniers de Bombay, une tasse de café dans les jardins de Moka , un bol de thé à Kanton, une soupe de nids d'oiseaux à Pondichéry. Et vous craignez, vous, de ne pas rencontrer O'Connell à dix heures du soir, lorsqu'en

dix minutes nous arrivons à Londres, quatorze minutes au pkisl j

Notre affairé monsieur baissa la tête de résignation , et dit :

« Allons au bureau du railway. »

L'Anglais, qui connaissait le West-Kent , se mit à la tète de notre notre troupe en disant :

ff Suivez-moi. Le railway, messieurs, est au bout du village. M

Nous traversâmes des rues, des places, des squares, des promenades, des cimetières, des marchés, des lanes, des parcs, des courts, des hills; et comme le soleil se couchait, l'Anglais nous annonça que nous entrions enfin dans le faubourg du village. Un faubourg de village! Nous cheminions depuis une heure, et une voix dit:

ff Londres ne doit pas être fort loin.

— Dans un quart d'heure, nous traversons le faubourg de Greenwich, dit l'Anglais, une petite demi-heure au plus.

— Ah! mon Dieu, s'écria l'autre, je manquerai O'Connell! » Nous traversâmes encore tout ce que nous avions traversé;

les rues et les maisons nous poursuivaient dans le faubourg, comme dans le village, avec une obstination monumentale.

c Ce petit village, disait l'Anglais, a pris un accroissement merveilleux. Il doit ce progrès à son chemin de fer et à son heureuse exposition pour les maladies de larynx.

— Mais oîi est donc ce bureau de railway? s'écria notre monsieur avec un accent de désespoir qui nous perça le cœur.

— Nous le touchons du doigt, dit l'Anglais, et nos peines sont finies. Postés dans les wagons, nous arrivons à Londres en dix minutes, quinze au plus. »

Après une heure et demie de marche haletante, nous sortîmes du faubourg de Greenwich. Le gaz brillait sur la terre et l'étoile brillait au ciel.

c Nous voici dans les jardins, dit l'Anglais.

— Et le bureau? demanda le monsieur.

— Le bureau est là. ... là. ... Que diable 1 on ne peut pas tra-

230 UN QUART d'heure ANGLAIS.

cer un raihvay dans une rue de village; il faut sortir dans la campagne pour le trouver. Cela ne peut pas être autrement, j

Nous traversâmes une allée de jolis cottages ornés de grilles de fer, et, à l'extrémité d'ane longue prairie, l'Anglais s'arrêta devant, disant :

« Voilà le bureau! s

Deux heures s'étaient écoulées depuis les affiches de M. Hodges; nous étions tous inondés de sueur, haletants, brisés.

Une faible voix s'éleva dans les ténèbres en se plaignant, comme une voix d'ombre élyséenne, de ce qu'on ne voyait pas le bureau,

« Le voilai le voilà! » dit l'Anglais.

Sa main, verticalement levée, désignait un point noir dans le ciel.

a Nous sommes donc au pied d'une montagne? dit la dolente voix.

— D'une montagne artificielle, dit l'Anglais. Vous sentez bien, messieurs, qu'il a fallu mettre Greenwich au niveau de London-Bridge. Greenwich, par sa position topographique, est placé à cinq cents pieds environ au-dessous du pont de Londres. Alors (admirez le génie de la civilisation), alors il a fallu élever cette montagne de bois, afin que la tête du viaduc s'appuyât sur le sommet. Nous n'avons plus que quatre cents marches à monter pour arriver au bureau. Mais, comme l'air est très-vif sur la montagne et que nous sommes tous en moiteur, je vous conseille de vous asseoir une petite demi-heure sur ces banquettes, car il y a vraiment de quoi prendre une fluxion là-haut, sur la pyramide de Chéops, comme nous l'appelons. »

Nous nous assîmes avec une résignation muette. Notre silence n'était interrompu que par les soupirs intermittents du monsieur qui avait des affaires en ville et qui paraissait arrivé au paroxysme du désespoir.

L'Anglais disait à cet infortuné voyageur :

« Monsieur, soyez tranquille; car, écoutez bien : en supposant que vous inanquiez O'Connel ce soir au club de Piccadilly,

UN QUART d'heure ANGLAIS. 231

VOUS prenez demain le coctie de Golden-Cross, et vous allez à Birmingham. Là, vous trouvez un chemin de fer qui vous jette à Liverpool ; vous demandez Trafalgar-Dock, et vous vous embarquez sur un paquebot pour Kingston. A Kingston, vous trouverez un charmant petit chemin de fer qui vous mène en dix minutes à Dublin ; et à Dubhn vous ne manquerez pas O'Connell , dans Sakeville-Street, à midi, devant Post-Office, où il attend l'arrivée du Royal-Mail.

— Eh! monsieur, s'écria l'infortuné, il faut que j'assiste après-demain soir à une réunion d'actionnaires, boulevard des Capucines, à Paris.

— C'est différent, dit l'Anglais. Montons au bureau du railway. »

Il fallut 89 soumettre à cette rude ascension , qui nous fit perdre une demi-heure , parce que nous faisions des pauses après chaque centaine de degrés. Enfin nous voilà dans les nuages, au niveau de London-Bridge.

Nous prenons nos billets au bureau, et nous entrons dans les wagons.

« On va partir à l'instant, » nous dit l'employé.

Quel instant! les damnés ont des minutes plus courtes. D'impatientes voix s'écriaient :

a: Ah çà ! dites-nous donc ce qu'on attend pour partir! »

A quoi l'employé répondait :

oc Nous attendons la fin du meeting de M. Hodges , qui doit nous amener cent voyageurs. y>

Neuf heures sonnent : nous partons au vol du condor. La hauteur des stores nous dérobait le parapet du viaduc , de sorte que, en plongeant nos regards dans l'immensité de l'horizon, il nous semblait que nous courions sur un sillon de nuages, et que chaque pression de notre char aérien faisait éclater un coup de tonnerre. A des profondeurs infinies, on distinguait les orbes de gaz qui éclairent les docks de Surrey, les docks du commerce et l'immense faubourg riverain , depuis Limehouse-Reach jusqu'à Saint- Jûhn's-Church. On eût dit, à voir cette merveilleuse

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illumination, que les étoiles étaient toaibées, et que nous foulions aux pieds toutes les constellations du firmament. A ce sublime spectacle, je reconnus l'Angleterre, cet étrange pays que l'on parcourt avec des sourires de pitié triste et des cris d'enthousiasme , avec des épigrammes et des hymnes d'admiration.

« Arrivés! arrivés! voilà London-Bridge ! » s'écria l'Anglais d'un air triomphant.

Le monsieur qui avait des affaires en ville demanda le plus court chemin pour aller au club de Piccadilly.

« Prenez l'omnibus de Charing-Cross, lui dit l'Anglais; le voilà devant vous; il va partir à l'instant. »

Le voyageur français prit congé de nous et occupa la seule place restée vacante sur l'impériale de l'omnibus. Il pleuvait selon l'usage.

L'omnibus allait bon train. Neuf heures sonnaient à Saint- Paul.

« Bon ! dit le monsieur, j'arriverai juste à temps pour voir O'Connell faisant le dernier rob de son whist. »

Devant Mansion-House, la voiture s'arrêta, et déposa sur le pavé une vingtaine de voyageurs. Le cocher descendit pour adresser des paroles flatteuses à ses chevaux et pour les caresser.

c On s'arrête fort peu de temps ici sans doute? demanda le Français à son voisin à'out-side.

— Un petit quart d'heure, répondit l'Anglais. C'est une station pour attendre les bourgeois de Cheapside et de Sainte-Mary- Lebone, qui se rendent à Temple-Bar et dans les environs.

— Bien, merci. »

Un long soupir et un appel à la résignation. Les bourgeois de Cheapside et de Sainte-Mary-Lebone mettaient fort peu d'empressement à courir à l'omnibus.

Le campanile de Saint-Paul laissa tomber sur Ludgate-Hill dix coups de bronze distincts et lents.

(t Neuf ou dix? demanda le Français d'une voix sourde, comme s'il se fût parlé à lui-même.

UN QUART d'heure ANGLAIS. 233

— Dix, répondit l'Anglais. Et même Saint-Paul est toujours en retard, à cause des échéances de commerce.

— Pardon , monsieur, demanda le Français, dans les clubs, joue-t-on le whist en cinq ou en dix ? «

L'Anglais ouvrit de grands yeux, et attendit pour répondre une seconde interrogation.

a En cinq points, monsieur.

— Je suis perdu! » dit le monsieur d'O'Connell. Cependant l'omnibus partit au galop; mais, après un quart

de mille fort lestement franchi , il tomba dans un embarras de procession et de musique furibonde qui se rendait au meeting de Fleet-Street. La voiture n'avançait que lentement, de peur d'écraser la constitution anglaise. A Temple-Bar, elle s'arrêta. Seconde station.

« On attend ici les bourgeois de High-Holborn qui vont prendre les grandes places à Drury-Lane et à Covent-Garden, dit l'Anglais.

— On ne prend pas de fiches à votre whist , demanda le Français?

— Non , monsieur.

— Les honneurs comptent-ils?

— Oui, monsieur.

— Ah ! mon Dieu! avec quatre honneurs et le trick , un rob est enlevé à la minute. Je suis perdu ! Ces Anglais font un whist absurde; mieux vaudrait jouer à pile ou face. »

Après une pause :

« Sir O'Connell joue-t-il lestement au whist?

— Que diable me demandez-vous là? s'écria l'Anglais avec un sourire sérieux , à l'anglaise.

— Mille pardons!... c'est que.... ceci est plus grave que vous ne pensez.

— Alors je vous répondrai que sir O'Connell joue aussi lestement que sir Clercq et sir Berthold à Philarmonic-club.

— Je n'ai pas l'honneur de connaître ces messieurs. » Onze heures sonnaient à Sainte-Mary-du-Strand. Le cocher

avait engagé une trilogie avec ses chevaux. Il pleuvait toujours, mais légèrement , comme dans toutes les nuits de la belle saison.

Devant Somerset-House, troisième station.

c: Encore ! s'écria le Français au comble du désespoir.

— Cette station est la dernière, dit l'Anglais ; mais elle sera beaucoup plus longue, parce que j'aperçois la procession qui remonte du comitee-room de sir Evans, candidat de Westminster.

— ]\lais ces incidents sont rares, n'est-ce pas? Je suis tombé par un hasard fatal dans un soir de processions.

— Ces rencontres sont au contraire très-fréquentes. A Londres et dans le Strand , il y a toujours quelque procession , tantôt pour un motif, tantôt pour un autre; les prétextes ne manquent jamais. Cela gêne furieusement la voie publique et les omnibus. Mais, si vous avez hâte de faire votre partie de whist, que ne prenez-vous un cabriolet?

— Dieu me garde de vos cabriolets de Londres! C'est un suicide à deux roues inventé par Pilt et Cobourg pour exterminer les Français en détail pendant la paix, sans violer le droit des gens.

— Prenez alors un bon patent-safely. Vous êtes au niveau du sol, et, s'il vous arrive un accident, vous tombez de la rue dans le cabriolet.

— Eh! avec cette pluie, où trouver un patent-safety?

— En voilà un, monsieur, qui descend de Drury-Lane; arrêtez-le au vol. »

Le patent-safety fut hélé.

«c Vous êtes trempé jusqu'aux os, monsieur, poursuivit l'Anglais. Moi, voyez, j'ai un bon water-proof qui m'a garanti. Il faut que vous perdiez encore une petite demi-heure pour refaire votre toilette.

— Croyez-vous que j'y sois obligé?

— Comment donc ! Oseriez- vous entrer dans un club en costume de marin naufragé? Ce serait un déshonneur qui retomberait sur votre nation. Chaque pays a ses mœurs.

UN QUART d'heure ANGLAIS. 235

— Allons, dit le Français, résignons-nous.... Cocher, menezmoi bon train à Jonhey's-Hotel, Leicester-Sqnare. »

Après les salutations d'usage, le cabriolet s'élança du Strand, inondé de processions, dans King's-William-Street.

Minuit sonnait à l'horloge aux quatre cadrans de Saint-Martin lorsque notre Français descendit devant la colonnade d'ordre peestum du grand club de Piccadilly. 11 était en grande toilette de bal, et les domestiques le saluèrent, quoiqu'il les saluât.

« Sir O'Connell est-il encore au club? » demanda-t-il à une livrée errante.

La livrée répondit :

Œ Sir O'Connell vient de partir dans sa chaise pour Birmingham.

— Je l'ai manqué ! dit l'infortuné voyageur, laissant tomber ses bras dans une longueur démesurée. Oh! fatalité ! ajoutat-il en se promenant sous les colonnes d'ordre pœstum ; oh ! dérision du destin anglais ! Nous sommes sortis de Sceptreand-Croivn-Tavern à six heures; il ne fallait que dix minutes pour arriver à Londres, et minuit sonne à Charing-Cross ! J'ai dépensé soixante-quinze francs en auberge, en wagons, en omnibus, en cabriolet, pour ne pas dîner et pour manquer O'Connell! 0 civilisation! Que m'arriverait-il de pire sur la prairie sauvage du dernier des Mohicans?»

Devant la rade de Toulon, et sur le versant occidental de cette crête de montagnes qui lie le pic de Coudon aux gorges d'Ollioules, on rencontre à chaque plateau les plus charmantes maisons de campagne qui soient en Provence : elles ont toutes le même point de vue, la mer, la rade, les vaisseaux, c'est-àdire le tableau le plus riant et le plus varié. Dans les soirées de la belle saison, les familles se rassemblent sur les terrasses de ces petites villas, et se dédommagent de la chaleur accablante du jour par la fraîcheur qui monte de la mer aux approches de la nuit.

Les premières étoiles de la veillée de la Saint- Jean 183.... venaient de se lever sur la crête crise et nue du Coudon, lorsque dans le silence de la campagne un coup de canon retentit, et s'éteignit d'échos en échos de la colline de Lamalgue dans les profondeurs du val d'Ollioules. Un mouvement électrique de terreur courut avec les échos et troubla les veillées de la plus courte et de la plus belle des nuits d'été.

Partout, sur les terrasses oii causaient les jeunes femmes et les jeunes gens, on entendait ce cri :

c C'est un galérien évadé. »

Il semble alors que chaque famille isolée va voir tomber au milieu d'elle quelque tigre à face humaine échappé de la ménagerie de l'arsenal de Toulon.

Si quelque observateur avait pu suivre au vol cette longue traînée d'effroi qui courut de visage en visage à travers les veillées de la Saint-Jean, il aurait remarqué avec surprise la sérénité d'une seule famille, assise sous une treille, entre la rade et la montagne de Six-Fours. Cette sécurité de quelques

personnes au milieu de la terreur générale était pourtant facile à expliquer.

Depuis quelques jours, Mme de Mellan et sa fille Anna étaient arrivées de Nev^-York à Toulon pour terminer une importante affaire de famille, et elles avaient loué une jolie maison de campagne à peu de distance de la mer et du grand chemin. Un vieux domestique et deux femmes de chambre' créoles étaient assis sur la terrasse avec les deux dames, lorsque le coup de canon retentit. Personne ne pouvant donner à ces étrangères l'explication de ce signal d'alarme, elles le regardèrent comme un accident fort naturel dans une ville de guerre, et elles n'interrompirent pas même leur conversation.

L'aveugle hasard, ou, pour mieux dire, l'intelligent conducteur de la fatalité, poussa le galérien évadé dans la direction de la campagne habitée par Mme de Mellan. C'était un homme qui a laissé un nom illustre dans le pandémonium du crime; c'était le fameux Cardan, flétri et condamné pour bigamie compliquée de faux. 11 avait mis deux mois à scier l'anneau de fer qui le liait à son camarade; et, un jour que celui-ci dormait au soleil, dans le chantier de Mourillon, Cardan rompit le dernier fil de l'anneau et s'évada. Le camarade, après un très-court sommeil escroqué à la vigilance du garde, se vit seul et se blottit dans une caverne de poutres et de planches, pour s'évader à son tour au moment propice ; mais on le découvrit le lendemain. Ce ne fut qu'à la nuit close que l'on s'aperçut de la fuite de Cardan.

Ce célèbre forçat était alors âgé de trente ans; il en avait passé quatre au bagne. Sa taille haute et bien prise, ses manières distinguées, sa figure pâle et fîère, annonçaient un criminel de bonne compagnie, avant que la veste rouge qui nivelle tous les rangs' eût caché l'homme comme il faut sous l'enveloppe du galérien. Cette nuit-là. Cardan ne portait que le pantalon de coutil : il avait jeté sa veste aux orties; agile et vigoureux, ses bonds ressemblaient plutôt au vol d'un oiseau ou aux élans de la panthère qu'à la marche précipitée de

riiomme. Arrivé sous les grands arbres de la maison de Mme de Mellan, il jugea le terrain avec cet instinct subtil que la nature donne à l'être fauve; et, grimpant comme un mandrill le long d'un pieu renversé sur la façade de derrière, il entra dans les appartements du premier étage; et, cinq minutes écoulées, il avait tout visité, tout vu dans les ténèbres, 'comme s'il se fût éclairé à la flamme de ses cheveux rouges ou de ses yeux.

Si cette espèce d'hommes appliquait au bien les facultés puissantes qu'elle applique au mal, le genre humain serait bientôt régénéré.

Cardan trouva quelques piles d'écus dans un secrétaire, etil les serra dans les premières feuilles de papier qu'il sentit grincer sous sa main. Il se contenta de cette petite somme suffisante pour les besoins urgents, et d'un bond il sauta de la croisée dans la terre labourée du jardin.

Aux premières lueurs de l'aube, il avait atteint le pic volcanique d'Évenos, qui mêle sa lave éteinte aux nuages. Là, il acheta la défroque d'un berger et quelques moutons, et, par des sentiers de chèvres, il descendit, le bâton à la main, dans la plaine du Bausset.

Sachant qu'une grande route mène toujours à une grande ville. Cardan suivit ce blanc et long ruban qui serpente de la chapelle de Sainte-Anne à la plaine de Cuges; et, chemin faisant, il saluait les gendarmes qui conduisaient les réfractaires, les marins en congé, les soldats arrivant d'Afrique, les saltimbanques et les orgues de Barbarie, tout ce curieux personnel de piétons qui peuple la route de Toulon à Marseille.

Il entra, protégé par la nuit, à Marseille, après avoir abandonné ses moutons, et prit une chambre modeste dans la rue du Baignoir, où on loge à pied et à cheval, mais surtout à pied.

En déroulant ses écus à la lueur d'une chandelle, il découvrit que les enveloppes étaient deux lettres, et il se mit à les lire par désoeuvrement. Cette lecture, commencée avec insou-

ciance, contracta bientôt les muscles de la face de Cardan et leur donna une expression singulière. Il se leva, le front penché, les yeux fixes, le poing serré, comme un bandit habitué à tous les crimes, et qui déceuvre, par subite inspiration, le moyen d'en commettre un nouveau. Les scélérats ont aussi leurs illuminations soudaines, et dans leur cerveau toujours en activité un plan infernal éclate tout armé de ses noirceurs et de ses pièges victorieux.

Ces deux lettres étaient fort longues ; l'une était datée de l'île Bourbon, l'autre du cap de Bonne-Espérance. Elles rempliraient ici trop d'espace; il nous suffira de les analyser en peu de mots et de les réduire à leur plifs simple expression. Ce résumé sera court.

Mme de Mellan, veuve depuis dix-huit mois, avait quitté New-York, où elle avait perdu son mari, et rentrait en Europe après vingt ans d'absence. Le désir de revoir son pays n'était pour rien dans ce voyage. M. de Mellan, né en Bretagne, était redevable de sa grande fortune à son noble ami M. de Kerbriant, gentilhomme ruiné par la Révolution et non indemnisé. M. de Kerbriant avait un fils unique comme Albert ; ce jeune homme, n'ayant rien à espérer dans l'héritage d'une famille pauvre, s'était voué de bonne heure à la profession de marin, mais il n'avait pas malheureusement cette santé robuste que demande le service de la mer. M. de Mellan, à son lit de mort, fit une disposition suprême qui réglait le mariage de sa fille avec le fils de son bienfaiteur à des conditions si généreuses, qu'elles acquittaient noblement la dette de la reconnaissance. La veuve, Mme de Mellan, se soumit aveuglément aux dernières volontés de son mari; elle entama une correspondance avec Albert de Kerbriant, et ne trouva dans ce jeune homme qu'un empressement bien naturel à remplir la clause testamentaire du père d'Anna. Il fut donc convenu que les deux familles se réuniraient à Toulon vers le mois de juillet, époque à laquelle Albert de Kt rbriant arriverait de Pondichéry sur un vaisseau de lÉtat, et que le mariage du jeune officier et d'Anna serait célébré sans

retard. Mme de Mellan et sa fille étaient arrivées les premières à ce rendez-vous donné à travers l'Océan.

Un petit billet attaché à l'une de ces lettres annonçait la mort de M. de Kerbriant. Ce billet n'était pas de la main de son fils Albert, et il portait le timbre de Nantes.

Cardan conçut alors, après une longue méditation, une de ces idées extravagantes que le seul génie du mal peut faire réussir à l'aide d'infernales combinaisons. D'abord, il ne quitta pas subitement son costume indigent, de peur qu'une trop prompte métamorptiose ne le compromît aux yeux de l'aubergiste ; il se transforma pièce à pièce, achetant et revêtant en détail sa nouvelle toilette; puis il se logea dans une hôtellerie plus distinguée, ayant eu soin de déguiser non-seulement la couleur de ses cheveux et de son teint, mais encore sa taille, sa démarche et sa voix. Sur de dépister les limiers de la police, il se mit en quête de trouver un ami digne de lui, dans un de ces repaires d'eau-de-vie et de tabac que les grandes villes recèlent honteusement à l'ombre des plus hideux quartiers.

Lavater et Gall sont deux enfants auprès d'un forçat évadé de Toulon. Celui-ci est doué, pour reconnaître un de ses pairs, d'un sixième sens, qui est l'odorat du crime. Cardan remarqua, dans un antre alcoolique du vieux Marseille, un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, d'une figure pâle et nerveuse, avec des yeux d'un vert mat, ayant dans la nonchalance de son maintien tous les symptômes de Fhorreur du travail, et dans son regard les reflets des mauvaises passions. Le costume de cet être annonçait, sous son délabrement, une certaine aisance que la paresse dévasta ; chaque pièce de ses vêtements avait joué un rôle aux potences d'un tailleur en renom, à une date oubliée par le Journal des Modes. Mais ce qui surtout trahissait une misère fétide et une paresse incurable, c'était une de ces cravates fondues en charpie grasse, et

Dont la ganse impuissante Dissimule si mal une chemise absente.

Pardon si je me cite moi-même pour compléter ce signalement.

Cardan se lia bientôt , par la sympathie de quelques petits verres d'eau-de-mort , avec cet homme, et il ne tarda pas à reconnaître dans ce nouvel ami une de ces organisations indolentes même pour le crime, et qui ne peuvent se rendre coupables que par l'inQuence extérieure d'un pouvoir dominateur. Cependant l'habile galérien employa plusieurs jours à sonder cet homme avant de l'élever à la dignité d'un complice; et, lorsqu'il crut devoir arriver à la conGtIence, après quelques largesses d'écus de cinq francs, il lui dé\oila ses plans. Dès ce moment, l'un de ces deux misérables fut un esclave aveugle, et l'autre un maître souverain.

Pour mener l'entreprise à bien, il manquait à Cardan une somme d'argent plus forte que celle qu'il avait volée dans le secrétaire de Mme de Mellan, et qui d'adleurs était presque épuisée. Cet obstacle fut bientôt vaincu. Les changeurs de Marseille ne sont pas inexpugnables comme leurs confrères de Paris : ils étalent trop négligemment, et toujours à la poilée d'une mainadroite d'escamoteur, leurs doubles napoléons et leurs piastres espagnoles. Cardan, qui rendait au besoin ses doigts invisibles, en changeant deux louis chez un de ces marchands d'or, enleva deux rouleaux a\ec tout le laL-nt d'un prestidigitateur de profession ou d'un jongleur indien. Avec ce renfort métallique, il se sentait de force à cenquénr le Pérou.

Le complice créé par Cardan se nommait Valentin Proghère. Il ne conserva que son prénom en devenant le valet de chambre de Cardan, devenu lui-même M. Albert de Kerbriant. La mission que Proghère reçut était fort délicate à remplir, malgré les lumineuses in!^lruclions données par la bouche du maître. Il s'agissait de se lendre en précurseur à la campagne de Mme de Mellan, et de sonder adroitement le terrain avant de commencer le drame sans périlpour l'auteur.

Proghère, \êtu en domestique de confiance de bonne maison, partit pour Toulon, et, arrivé dans cette ville, il s'embarqua sur un petit canot et descendit devant la campagne de Mme de Mellan, un peu avant le coucher du soleil. Il joua parfaitement son 219 k

rôle; il annonça aux deux -dames que M. Albert de Kerbriant était arrivé à Nantes sur un vaisseau marchand parti du cap de Bonne-Espérance; que les fatigues de la mer l'avaient forcé de donner sa démission plus tôt qu'il ne l'aurait voulu, et qu'il s'en revenait des Indes simple bourgeois, indépendant du service militaire, et résolu de axer sa résidence au choix des dames de Mellan.

Pendant l'entretien, Proghère se tenait debout sur la terrasse, tout prêt à s'élancer en trois bonds dans la campagne , si le moindre éclair de méfiance paraissait sur le visage des dames. Cette précaution fut inutile. Mme de Mellan était une bonne femme qui avait passé toute sa vie dans une habitation patriarcale des savanes du Nouveau-Monde : elle ajouta foi plénièreà tout ce que lui coûtait le précurseur de son gendre futur, et, dans l'ivresse de sa joie, elle embrassa tendrement sa fille, déjà tout émue à l'idée d'un mariage si précipité.

Le lendemain, à trois heures après midi, un grand bruit de roues et le claquement d'un fouet deposiillon annoncèrent l'arrivée d'une chaise de poste dans la grande allée de la campagne .

« C'est M. de Kerbriant, mon maître, dit Proghère; je reconnais sa chaise. »

Un jeune homme vêtu de noir, et de la tournure la plus distinguée, sauta lestement de la voiture sur la terrasse, et, comme suffoqué par des sanglots de joie, il précipita ses lèvres sur les mains de Mme de Mellan. Cardan était si merveilleusement déguisé, que Proghère s'alarma un instant, car il ne le reconnut pas.

Le forçat évadé s'inclina devant Mlle Anna, et lui dit cette phrase préparée pendant quatorze lieues de poste :

« Je bénis la mémoire de votre père, de cet homme généreux qui m'a choisi pour son gendre; mais je suis heureux de vous dire, mademoiselle, qu'après mon voyage autour du monde c'est vous que j'aurais choisie pour compagne aujourd'hui, j

Ces paroles furent suivies du long silence qui arrive toujours après les émotions profondes; mais, lor*qu'oa eut accordé à de

CARDAN LE BIGAME. 2jfâ

tristes souvenirs une part raisonnable de douleur muette, la coaversation prit insensiblement une allure vive et gaie, surtout au moment du repas. Cardan fit preuve d'un tact exquis aux yeux des dames en parlant de toute chose, excepté de son mariage. Il raconta en détail son voyage , qu'il avait appris la veille sur une mappemonde, entremêlant son récit de tous les termes techniques de marine qu'il avait trouvés dans les livres spéciaux. A la fin, il prit une pose et un accent mélancoliques, et dit :

« J'ai fait cinq mille lieues , j'ai visité les cinq parties du monde, j'ai vu tous les peuples; et j"ai reconnu, par cette expérience de vieillard qu'un pareil voyage donne à un jeune hofhme , j'ai reconnu que le bonheur, s'il existe, doit se ren" contrer seulement au sein des devoirs domestiques , loin du monde et dans une famille isolée , faite de parents et d'amis. »

Mme de Mellan serra les mains de Cardan, et sa pantomime exprimait tout le bonheur qu'elle éprouvait d'entendre de si beaux sentiments dans la bouche de son gendre.

Par une transition habilement ménagée. Cardan amena sa future belle-mère à prendre une détermination fort importante pour lui. Il raconta de prétendus démêlés qu'il avait eus à Nantes avec de jeunes officiers, ses anciens camarades, qui venaient de lui reprocher ce qu'ils appelaient sa désertion en termes assez vifs pour provoquer une affaire d'honneur.

« Je ne crains pas une rencontre de ce genre , ajouta-t-il, on le sait ; mais il est toujours désojant de croiser l'épée avec de vieux amis qui envisagent ma démission avec tant d'injustice. J'aime mieux leur laisser le loisir de réfléchir sur leurs procédés. Lorsque mon commandant, qui me connaît, sera de retour dans un port de France, il plaidera ma cause mieux que moi. Aussi , j'ai bien résolu de ne pas me montrer à Toulon , et d'éviter des désagréments qui peuvent avoir des suites sérieuses et déplorables. Si ma belie-mère y consent , nous ferons quelque petit voyage dans l'intérieur, ou en Italie, ou en Espagne , à son choix; et, quand nous rentrerons en France,

tkk CARDAN LE BIGAME.

ma conduite aura déjà été justifiée par mes camarades arrivés des tndes , et mes injustes amis n'auront que des excuses à m'offrir. »

Tout cela fut dit d'un ton simple et naturel qui aurait trompé les plus hubiles. La bonne et naïve Mme de Mellan s'alarma tellement , pour sa fille surtout, à l'idée de ces querelles d'honneur, qu'elle proposa la première d'abandonner le territoire d'une ville où son gendre avait eu trop de relations pour ne pas trouver un ennemi et un injuste duel. La campagne même où elle s'était retirée n'était pas une garantie contre ses alarmes maternelles, puisque toutes les résidences voisines étaient peuplées de familles de marins qui échangeaient des visites dans les soirées de la belle saison.

Cardan ne témoigna aucun empressement de quitter sur-lechamp la campagne de Toulon; mais ce calme, fort bien joué , ne servit qu'à redoubler les craintes de Mme de Mellan , qui se crut obligée de faire violence à son gendre futur pour le décider à entreprendre un voyage; puis, tirant à part le galérien, elle lui dit en montrant Anna :

a Cette pauvre enfant est bien timide : elle n'ose vous regarder en face; il faut voyager quelque temps ensemble pour lui donner un peu de hardiesse. Rien ne mûrit promplement les liaisons comme un voyage : on est de vieux amis au bout d'un mois. Nous sommes indépendants de tout le monde, vous et moi, n'est-ce pas? vous pouvez épouser ma fille en Espagne, en Italie, comme en France, comme partout.. Ainsi, commençons par mettre notre esprit en repos, et partons. »

Cardan s'inclina de l'air d'un homme qui se résigne, et il dit:

c Je ne veux pas refuser à ma belle-mère le premier service qu'elle me demande; partons! »

Dans les dispositions de départ qui furent faites entre Cardan et la bonne veuve, il fut convenu que Proghère, le prétendu valet de chambre , resterait à la campagne pour soigner les ba- (jages et les petites affaires domestiques laissées en souffrance,

et qu'on lui laisserait une certaine somme d'argent pour les dépenses prévues et imprévues.

Le lendemain, avant l'aube , Mme de Mellan, sa fille et le galérien, partirent en poste pour Marseille. Cardan se procura dans celte ville un passe-port pour l'Espagne, et, quelques jours après, il descendait, avec les deux dames ses victimes, à l'hôtel des Asturies , à Barcelone.

Les annales du crime offrent peu d'exemples d'une histoire où l'incroyable joue un plus grand rôle. Au reste, si ces événements n'étaient pas extraordinaires, ils ne seraient pas racontés.

Deux semaines environ après le départ de Mme de Mellan , le jeune Albert de Kerbriant débarquait sur le quai de Toulon , devant l'hôtel de ville, et, sans se donner le temps de quitter les habits qu'il rapportait des Indes , il courait à la recherche de Mme de Mellan. Aux bureaux de la poste , on lui indiqua la campagne , et notre marin sauta sur le premier cheval de louage et s'y rendit en trois élans de galop.

Arriver des Indes avec la riante perspective d'un mariage millionnaire improvisé, toucher la terre, voir la maison qu'habite la jeune fille inconnue et adorée, tout cela n'arrive qu'une fois dans ce monde : aussi je crois qu'il n'y a rien de plus doux. Le jeune Albert tressaillit à la vue de celte treille italienne qui laissait apercevoir, à travers ses pampres, des nuages de cheveux et de mousseline blanche : là était sa famille future, son bonheur, sa fortune, son avenir. Il se précipita de cheval à l'extrémité de l'avenue, et, arrivé sur la terrasse dans une agitation extraordinaire , il prononça le nom de Mme de Mellan et le sien. Un groupe de dames et déjeunes gens se leva silencieusement au cri d'introduction du jeune homme , et tous les regards stupéfaits interrogèrent ce nouveau venu que personne ne connaissait.

Un instant étourdi par cette réception étrange, Albert de Kerbriant pensa qu'il s'était trompé de maison , et il s'excusa en ces termes :

«Pardon, mesdames, j'ai fait fausse route; ce n'est pas étonnant : il y a tant de maisons de campagne dans cette plaine sans rues et sans numéros, que j'ai pris celle-ci pour une autre; pourtant on m'avait donné d'excellentes indications. »

Une dame d'un âge mùr prit la parole et dit au marin :

« Peut-être vous ne vous êtes pas trompé, monsieur : nous n'habitons cette maison de campagne que depuis la semaine dernière; c'est bien Mme de Mellan qui était ici avant nous: les fermiers nous l'ont dit , et ils vous le diront comme moi.

— Mme de Mellan est donc rentrée en ville? demanda le jeune homme agité par un pressentiment sinistre.

— Non, monsieur; elle est partie en chaise de poste avec sa fille et son gendre.

— Son gendre ! s'écria le marin avec une voix surnaturelle.

— Son gendre , ou du moins le jeune homme qui doit épouser sa fille Anna. »

Albert de Kerbriant fit un énergique appel à sa force morale; et, honteux de donner son émotion en spectacle à des étrangers, il se composa un visage, un organe et un maintien calmes, et dit:

« Excusez-moi, madame, si j'entre ici dans des détails qui peuvent vous paraître indiscrets. Encore une question , s'il vous plaît : auriez-vous entendu prononcer le nom de ce gendre, de ce jeune homme qui doit épouser Mlle Anna de Mellan?

— Oh! c'est un nom bien connu ici, dans cette maison; les femmes de chambre l'ont assez répété aux fermiers et aux fermières des environs : Mlle Anna épouse M. Albert de Kerbriant.

— Je le savais!... dit le véritable Albert.

— Vous voyez donc, monsieur, que nous sommes bien instruits. A cette heure, le mariage doit être accompli.

— Avec M. de Kerbriant! » s'écria le jeune homme d'une voix effrayante qui fit tressaillir les témoins de cette scène.

Toutes les têtes firent des signes aflirmatifs.

cr Avec M. de Kerbriant! répéta le malheureux Albert sur le même ton de désespoir ; vous voyez bien que c'est impossible! C'est moi qui suis Albert de Kerbriant et qui viens me marier avec Anna de Mellan! Ceci est un roystère infernal! Quelque bandit a intercepté mes lettres, a pris mon nom! Quelle révélation affreuse ! ;>

Et il s'assit lourdement sur la banquette de la treille, en essuyant la sueur froide de son front.

Une surexcitation de colère le remit bientôt fièrement sur ses pieds; il comprit que toute sa raison, son calme de marin, son sang-froid d'homme, lui étaient nécessaires pour découvrir et châtier un acte infâme , sans exemple dans la société. Il prit congé des dames de cette maison de campagne, en s'excusant d'avoir troublé leur solitude; il courut recueillir aux environs des renseignements de la bouche des fermiers; et, quand il connut, par des rapports certains, l'heure, le jour et la voie de départ, il ne perdit pas un instant, et il se jeta sur les traces du ravisseur.

A Marseille, il courut tous les hôtels dg luxe, et, aux premières informations qu'il prit à l'hôlel des Empereurs, l'intelligent et agile Castel reconnut tout de suite les deux voyageuses et le voyageur. Il dit à Albert de Kerbriant que les trois personnes auxquelles il portait tant d'intérêt avaient passé deux jours dans la maison, et qu'elles s'étaient embarquées pour Barcelone. Castel indiqua même le banquier où il avait conduit le faux Albert de Kerbriant, qui demandait une lettre de crédit de quinze mille francs pour sa belle-mère, dont il avait encore la procuration. Le jeune marin courut chez le notaire et le banquier désignés. Non-seulement les renseignements de Castel étaient vrais de tout point, mais Albert de Kerbriant reconnut encore chez le banquier sa propre signature, contrefaite

avec un talent d'imitation qui révélait une main de galérien faussaire.

Ce fut uri trait de lumière pour le jeune homme. 11 prit des chevaux de poste ; et en moins de cinq heures il était à Toulon, chez M. le commissaire du bagne, qui lui annonça l'évasion de Cardan, bigame et faussaire, et lui donna son signalement.

Albert, le soir même, partait pour Barcelone, muni d'autres instructions précieuses et d'une letire pour le consul de France.

Il fallait suivre au vol cette horrible intrigue : une minute perdue pouvait déterminer un malheur irréparable. A peine débarqué à Barcelone, Albert de Kerbriant courut chez le consul. La nuit couvrait la ville; neuf heures sonnaient.

Le consul était au théâtre italien. Albert ne fit qu'un bond du consulat au théâtre; on lui indiqua la loge du représentant de la France ; il y entra, et, s'excusant de sa visite importune, il exhiba sa lettre d'introduction qui expliquait tout.

Le consul pria le jeune de Kerbriant de le suivre dans l'arrière-loge, pour causer sans témoins et sans auditeurs.

Voici l'affreuse confidence qu'Albert recueillit dans cet entretien :

a Un étranger d'un âge indéterminé, dit le consul, s'est présenté chez moi, il y a trois semaines environ, s'annonçant sous le nom d'Albert de Kerbriant.il venait, disait-il, visiter l'Espagne avec sa future belle-mère et sa fiancée. A l'expiration très-prochaine de son deuil, il devait se marier. Les manières de cet homme m'ont paru étranges : c'était un mélange de bon ton étudié, de langage noble et d'habitudes et d'expressions vulgaires. 11 avait dans ses poses un calme d'emprunt, contrarié par des élancements nerveux. Il me rendait une visite, disait-il, pour me présenter ses hommages d'abord, et ensuite pour me consulter sur les formes à suivre dans les mariages en pays étranger. Je lui ai donné toutes les explications qu'il a pu désirer. Depuis celle visite, je l'ai revu deux fois; et ce soir, si vous voulez le voir, il est en loge avec ces dames, presque en face de nous, à raraphilhéàtre. Le signalement que vous m'a-

vez donné de cet étranger est frappant d'exactitude , avec cette différence pourtant que ses cheveux sont noirs et abondants, au lieu d'être blonds et courts: mais c'est sans doute une supercherie de coiffure qu'il sera fort aisé de découvrir. »

Albert de Kerbriant pria le consul de vouloir bien lui accorder une place dans sa loge, et un instant après il occupait son poste d'observation.

Du premier coup d'oeil il jugea la moralité de cet homme, qui, ne se doutant pas qu'un regard scrutateur était 6xé sur lui, gardait une immobilité sombre, et semblait n'appartenir que de corps à ce monde enthousiaste qui applaudissait un duo italien. Cardan, vêtu de noir, avec sa figure couverte de cette pâleur cuivrée, fard du galérien, avec son œil fixe, son front déprimé , ses narines convulsives, ressemblait à un être surnaturel, dégagé de toute préoccupation frivole et méditant quelque projet conseillé par l'enfer.

A côté de lui, comme contraste, s'épanouissait, dans sa naïve joie de jeune fille, Anna de Mellan; on aurait cru voir une colombe ignorant le péril, et posée sur le même rameau à côté d'un vautour. Albert de Kerbriant se leva au premier entr'acte, et saluant le consul du geste familier qui signifie : e Au revoir dans l'instant, » il se dirigea vers la loge du faussaire ravisseur. Le consul suivit Albert de loin. Le jeune homme frappa trois légers coups; la porte s'ouvrit, et, d'une voix calme et distincte, il nomma M. Albert de Kerbriant.

« C'est moi, monsieur, répondit Cardan.

— J'ai deux mots à vous dire en particulier, » dit Albert. Cardan se leva, non sans trahir quelque émotion, et sortit

dans le couloir.

« C'est donc à M. Albert de Kerbriant que je parle? dit Albert.

— Certainement, monsieur, répondit le galérien avec un« voix enrouée par un trouble subit.

— Vous êtes bien sûr de cela ?

'2b0 CARDAN LE BIGAME.

— Voilà une singulière question ! » dit Cardan avec un sourire sérieux.

Albert saisit vivement les cheveux d'emprunt de Cardan, et la tète rasée du galérien se découvrit à nu.

ï Tu es un bandit du bagne de Toulon! »

Cardan poussa un rugissement sourd ; et, tirant un poignard, il allait se débarrasser de ce foudroyant inconnu avant que cette scène eût d'autres acteurs, lorsque Albert, qui avait prévu le coup, saisit adroitement le galérien par le bras et la cravate, et l'incrusta sur le mur voisin en appelant à l'aide. Aux cris du marin, on accourut de toutes les loges voisines. Cardan, qui n'avait pas quitté son poignard , fut arrêté par des hommes de police; et Albert, se cramponnant avec une vigueur surhumaine au collet de son habit et au col de sa chemise, déchira linge et drap du même coup de griffe, et mit à nu l'épaule du galérien flétrie par deux lettres sur une peau brûlée au soleil de Toulon. Un murmure d'horreur éclata de tous côtés; mais Albert ne perdit pas son temps à raconter son histoire : il avait un plus pressant devoir à remplir.

Mme de Mellan et sa fille prêtaient l'oreille avec inquiétude aux bruits alarmants qui venaient des corridors, et elles n'osaient se hasarder dans cette foule curieuse qui les envahissait. Tout à coup le consul de France, suivi d'un étranger vêtu de l'unifori^ie de notre marine royale, entra dans la loge de ces dames et leur dit :

« Je vous prie d'accepter mon bras, mesdames, et de me suivre chez moi, c'est-à-dire chez vous; car ma maison est celle de tous les Français. »

Mme de Mellan et sa QUe, trop émues pour approfondir tant d'incidents mystérieux, n'hésitèrent pas à suivre leur consul. La veuve prit le bras d'Albert, et Anna le bras du consul.

Aux clartés des candélabres, qui versent un grand jour sur le péristyle du théâtre, on. distinguait aisément, comme en plein midi, un homme pâle et chauve, les épaules nues, entraîné par la police et hué par la foule.

CAFTAN LE BIGAilE. 251

« Mon Dieu! s'écria Mme de Mellan, c'est Albert.

— Non, madame, lui dit le consul, cet homme n'est pas Albert de Kerbriant : c'est un bandit qui a ourdi contre vous et mademoiselle une trame abominable. C'est un galérien évadé du bagne de Toulon ; il est marqué fur l'épaule des lettres T. F., ainsi que vous pouvez le voir, si la foule nous permet de nous approcher de lui. s

Un vif saisissement bouleversa toutes les facultés de Mme de Mellan, et la parole lui fit défaut pour répondre.

Ce fut dans la maison du consul qu'il y eut un échange d'explications et de surprises qui devait amener cette histoire à son dénoùmeni naturel et légitime. Tous les droits usurpés par le faussaire furent restitués au véritable Albert de Kerbriant.

L'émotion qui suivit cette orageuse soirée ne permit pas aux deux dames d'accueillir Albert de Kerbriant comme il méritait d'être accueilli; mais le lendemain, Mme de Mellan et sa fille n'eurent pas assez d'éloges à donner à leur jeune et charmant libérateur; et ce jour même, à la table du consul de France, il fut arrêté que le mariage d'Anna et d'Albert serait célébré à l'église Saint-Louis à Toulon, et que l'amiral serait prié de signer au contrat.

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