MÉRY
Novembre 1845.
((Monsieur, lui dis-je, l'antiquité n'a pas de plus grands philosophes que vous ! »
M. Thomas Paulus, à cette parole , la première depuis notre sortie du club où j'avais fait fortuitement sa connaissance, s'inclina avec une modestie sans orgueil et me serra énergiquement la main.
« Maintenant, ajoutai-je, savez-vous ce qui vous arrivera?
— Oh ! qui le sait ? dit M. Paulus.
— Je le sais, moi. Il est si aisé d'être prophète! Isaïe, Jérémie et David ont fait le plus facile des métiers.... Tenez, monsieur Paulus , prenez la peine de regarder le ciel du côté des tours de Westminster.... »
Nous étions sur le pont des Frères-Noirs; à Londres, on cause mieux sur les ponts que partout ailleurs,
M. Paulus suivit l'indication de mon doigt et regarda le ciel. Les nuages du couchant, dessinés en lignes horizontales , ressemblaient à une collection d'aiguilles de Cléopatre renversées sur un sable d'or.
« Demain, dis-je à M. Paulus, le vent du nord-ouest soufflera très-violemment , je vous le prédis.
— Eh bien ? remarqua M. Paulus en se courbant en point interrogatif.
— Eh bienl repris-je , je vous prédis aussi aisément , et sur des données certaines, que, malgré votre merveilleuse science philosophique, la postérité ne saura pas si vous avez existé en Allemagne et ne connaîtra pas votre nom. Pourtant nous connaissons , nous, en 1852, le philosophe Bias, lequel tlorissait
six cent neuf ans avant Jésus-Christ, du temps de l'astronome Tliales de Milet. Or , ce Bias n'a jamais rien écrit; il s'est contenté de dire : Oinnia mecum porto (je porte toutes mes richesses avec moi); et encore je suis sûr qu'il n'a pas plus dit ce mot que Cambronne n'a dit le sien. Enfin , nous connaissons Bias, et personne ne vous connaîtra jamais, vous qui avez découvert une si haute vérité philosophique.
— Ce sera ma faute peut-être, dit M. Paulus, si je ne suis pas connu. Ce sera ma faute, répéta-t-il avec abattement. Pourquoi n'ai-je pas eu le courage de lire mon discours hier, a la dernière séance du congrès de la paix?
— Ce n'est pas le courage qui vous a manqué.
— Oui, vous avez raison, ce n'est pas le courage, me dit .M. Paulus ; j'ai craint de me voir demander la clôture au bout de dix minutes; et puis d'ailleurs ma découverte philosophique aurait contrarié trop de préjugés nationaux et belliqueux; je n'aurais été soutenu que par M. Victor Hugo et M. Emile de Girardin à la séance du congrès.
— Mais , lui dis-je , cela était suffisant. Ces deux grandes unités sont une majorité partout lorsqu'il s'agit de haute philosophie. Ensuite, je pense que tout le congrès vous eût écouté jusqu'au bout. Vos batailles auraient fait une vive sensation, et vous êtes si convaincu de votre droit que.... »
M. Paulus m'interrompit vivement et médit: « Oui, souverainement convaincu , et je le redirai sans cesse: les hommes n'ont jamais livré que deux batailles raisonnables. Toutes les autres n'ont pas l'ombre du. sens commun, et se ressemblent toutes, dans l'histoire moderne principalement. C'est d'une monotonie accablante. C'est toujours un général qui monte à cheval à cinq heures du matin , passe un ruisseau et engage une vive fusillade avec l'ennemi. Ensuite le canon s'en mêle; une fumée épaisse comme un brouillard de Londres ea décembre couvre les deux armées, si bien que tout le monde lire au hasard jusqu'à l'épuisement des munitions. Ceux qui n'ont plus ni poudre , ni balles , ni boulets, prennent la fuite.
On a tiré deux millions de coups de fusil, douze cent mille coups de canon, et on a tué treize cents hommes. La nuit tombe, c'est fini. On recommence le lendemain, et toujours ainsi jusqu'à la paix ; alors, on s'embrasse, on s'accorde quatre ponces de mauvais terrain au bord d'un fleuve, et chacun des deux peuples s'élève un arc de triomfihe où il se proclame le peuple le plus brave de l'univers; il ne reste de tout cela dans les deux pays qu'une foule de pauvres femmes, mères ou épouses, qui pleurent avec des robes de deuil. Voilà la moralité de tout ce bruit. Les batailles tuent beaucoup de femmes surtout ; ce qui est très-honorable pour le genre qui se dit humain.
— Je regrette infiniment pour la cause de l'humanité, dis-je à ^l. Paulus, que votre discours soit resté dans votre poche; n'en parlons plus.
— Je pars ce soir pour Munich, reprit M. Paulus; avez-vous quelque commission à me donner ?
— Oui, faites imprimer votre discours à Munich.
— Impossible.
— Pourquoi impossible, monsieur Paulus?
— Ah ! c'est ainsi. Est-ce qu'on peut écrire ce qu'on veut, en ce monde? Il y a toujours une broussaille du chapitre des considérations qui vous enchevêtre la plume et les doigts. J'ai un oncle riche qui a servi comme général, et qui a fait peindre chez lui une galerie de tableaux représentant toutes les batailles enfumées où il a passé un ruisseau à cinq heures du matin. Cet oncle me déshériterait.
— Mais après la mort de votre oncle....
— Oh 1 c'est un oncle qui menace de devenir éternel, et je compte encore beaucoup plus sur les générosités de sa vie que sur les éventualités de sa mort. C'est lui qui a fait les frais de mon voyage à Londres. Je puis me permettre de prononcer un discours contre la manie des guerres; mais si je l'imprimais, malheur à moi !
— Ce n'est pas, lui dis-je, votre discours que je regrette : un
discours peut toujours se refaire; dans Pintérêt du genre inhumain, je regrette vos deux batailles.
— Eh bien, me dit Paulus, nous pouvons peut-être arranger tout cela. Vous voulez mes deux batailles, je tiens mon discours à votre disposition. Faites-en ce qu'il vous plaira, si vous n'avez point d'oncle général.
— J'ai eu, m'a-t-on dit, deux oncles natifs de la Ciotat; ils seraient aujourd'hui conseillers municipaux et pères d'une nombreuse famille, comme tous les pères ichthyophages de la Ciotat ; mais ils se sont fait tuer étourdiment, à la fleur de Tàge, en 1813, sur le vaisseau le Romidus, devant le cap Brun.
— Alors vous êtes entièrement libre, vous n'avez point de considérations à garder ?
— Aucune.
— Promenons-nous encore un instant, et je vous donnerai mes deux batailles en rentrant à l'hôtel. »
M. Paulus a tenu parole, et, d'après son histoire, j'ai écrit la mienne. Il n'y a de changé que la forme du récit.