PREMIERE BATAILLE
L'île de Jesso est peu connue, quoique fort grande; elle est située vers le quarantième degré de latitude, entre la mer du Japon et la mer Tarrakaï.
Cetteîleétaitsoumiseautrefoisà la dominationdedeux princes que nous désignerons par le titre d'émirs, car ce titre est plus connu que celui de sàib ou saëb. Il est inutile d'ajouter qu'une inimitié perpétuelle régnait entre ces deux émirs, La paix est une chose fort ennuyeuse dans l'île de Jesso. Nous ne connaissons qu'un roi, habitant une île, qui n'ait jamais songé à guerroyer : c'est Robinson , et encore devons-nous ajouter quand il était seul.
Les deux émirs s'accordaient pourtant de longues trêves,
lorsque la guerre les avait trop amusé. Une convention, perdue dans la nuit de l'Inde, fixait une manière toute simple de recommencer les hostilités. Il y avait deux statues de faux dieux sur le rivage de la baie des Volcans; l'émir que la paix fatiguait donnait des ordres pour jeter à l'eau la statue de son voisin, et tout de suite on reprenait les armes des deux côlés. L'histoire nous cite un fait analogue à la seconde guerre punique. On sait que Sagoute, placée sous la protection romaine, ne pouvait être attaquée sans allumer les torches de la discorde. Annibal, cherchant un prétexte de guerre, attaqua Sagonte, et rompit ainsi la paix des Romains et des Carthaginois.
L'émir qui gouvernait la partie sud de l'île de Jesso se nommait Bouen-Naz-Bouen-Dabaz ; c'était un Hercule indien de trente-deux ans, avec un visage carré, des joues sèches d'un métal brun, des yeux d'ébène en ébuUition, un nez d'un aquilin formidable, une bouche féline, un menton rond comme un pommeau de pistolet. Quand ce terrible émir courait nu et à cheval sur le sable du rivage, il ressemblait au dernier Centaure cherchant le dernier Lapithe pour l'inviter à dîner.
Le sérail actif de Bouen-Naz-Bouen-Dabaz se composait de vingt jeunes femmes; quarante-cinq sultanes validés, ou maîtresses en retraite, formaient son sérail inactif. Tout ce beau sexe était laid, en général; mais on y rencontrait quelques ravissantes exceptions, venues de l'île Sagalin, de la Mongolie et des rives de la mer d'Okhotzk. Ces femmes avaient toutes les exquises délicatesses de nos plus belles Européennes; quand elles s'asseyaient sur les nattes pour jouer avec le bin une marche tartare, on aurait cru voir un musée de statues ciselées, d'après le plus beau modèle grec, sur des blocs d'ivoire mat. L'émir les aimait toutes à égal degré, comme un barbare que nos vaudevilles et nos romances n'ont pas encore amené à la monoérotie de la civilisation. Aussi, lorsque l'infortuné La Peyrouse fit une relâche dans le détroit qui porte son nom, à la pointe de l'île de Jesso, choqué de ces puissantes mœurs indiennes, il déposa dans les archives du cap Spanberg un exem
plaire relié de la Nouvelle Hélotse, pour corriger les mœurs pangamines des barbares de Jesso et les rallier au culte de Saint- Preux. C'est le navigateur d'Entrecasteaux qui constate ce fait.
A l'heure où le soleil éclairait les tuiles d'or du palais de l'émir, les femmes se rendaient au lac voisin, et jouaient comme des néréides dans le saphir des eaux pures, à l'ombre des tamarins épais. Cent hommes d'armes, échelonnés sur les rives, avaient ordre de tenir à distance les profanes et les Actéons. Tout œil indiscret était puni d'aveuglement. L'émir seul s'accordait le droit de contempler le jeu folâtre des jeunes sultanes de Jesso, et il consacrait ordinairement deux pipes d'opium à ce spectacle, inconnu des sages européens.
Tout à coup, un fléau plus terrible que la peste, le choléra, voyageant à travers le Japon, s'abattit sur la partie sud de l'île de Jesso. Un matin, les jeunes filles du sérail, sortant tout humides des eaux fraîches du lac, furent saisies par les griffes sèches du choléra, et le soir même l'émir se trouva généralement veuf; il ne lui restait plus que des sultanes sexagénaires affranchies des périls du bain. Comment dépeindre le désespoir de Bouen-Naz-Bouen-Dabaz? il brisa ses pipes, ses porcelaines du Japon, ses magots de la Chine, ses pendules anglaises de Cox, qui sonnaient midi pendant trois heures, et voulut se briser lui-même avec ses poings d'airain. Il ressemblait à Auguste priant Varus de lui rendre ses légions , ou à un coq superbe demandant à un cuisinier dévastateur de lui rendre son sérail passé au riz et au safran.
A cette époque, florissait dans la cour de l'émir un mandarin lettré, nommé Leutz-zi ; il avait été chassé de Pékin pour crime de lèse-Chine : il essaya un jour de prouver à l'empereur que le soleil était éclipsé par le disque de la lune, et que le dragon noir ne se mêlait jamais de cette opération céleste. Tous les savants s'ameutèrent contre le novateur; l'Académie de Zhéhol, surnommée la lumière du inonde, se réunit en émoi, et, sans écouter les explications de Leutz-zi, condamna au feu le livre du mandarin et son auteur aussi. L'empereur commua la
peine en exil. On fit des prières au dragon noir pour le supplier d'être propice à la Chine et de ne pas étrangler le soleil.
L'émir Bouen-Naz-Bouen-Dabaz fit venir auprès de lui le mandarin et le consulta.
« Seigneur, lui dit le mandarin après avoir réfléchi, je comprends votre désespoir; je n'avais, moi, qu'une femme, née à Chonk-foo, la ville des belles Chinoises : je l'ai perdue, ma divine Kia-ni, ce qui signifie sans pieds. La moit a failli m'enlever. Que ne devez-vous pas souffrir, vous qui venez de perdre seize filles belles comme seize lunes dans toute leur rondeur I Écoutez-moi, prince; il y a des remèdes à votre catastrophe. La nature a mis partout le remède à côté du mul. Je vous demande trois nuits pour découvrir* un conseil.
— C'est beaucoup, trois nuits, dit l'émir; que ferai-je en attendant?
— Vous lirez mon livre sur les éclipses, et vous fumerez de l'opium que je vous apporte, reprit le mandarin ; je vous promets un facile sommeil. »
Cependant les vieilles sultanes honoraires, membres du sérail inactif, et respectées par le choléra, se hasardèrent à se baigner dans le lac, au risque d'être saisies par le fléau, tant est grande l'ambition chez les femmes de Jesso; même elles soudoyèrent les gardes et les corrompirent avec des sacs de coris, monnaie de cailloux battue par la mer sur le rivage des Maldives : les gardes, séduits par ces prodigalités folles, firent le semblant de veiller sur la pudeur des sultanes sexagénaires et d'écarter les profanes qui s'acharnaient à ne pas se montrer sur les bords du lac. L'émir ne donna pas dans le piège; il s'assit au kiosque du lac, et ne montra que des épaules dédaigneuses à celte collection de pudeurs de soixante ans.
Au jour convenu, le mandarin lettré se rendit auprès de l'émir et lui dit :
'( J'ai votre affaire.
— Voyons, dit l'émir.
— Un missionnaire m'a laissé une histoire romaine en vinet
volumes, écrite par les révérends pères Catrou et Rouille; c'est là, glorieux émir, que j'ai trouvé un remède à vos maux. Il y avait en Italie, sept cent cinquante-trois ans avant l'ère chrétienne, un chef de brigands nommé Romulus, qui prenait le titre de rex ou gouverneur. Or, ce gouverneur n'avait point de femmes, ni pour lui ni pour sa troupe; ce qui le gênait beaucoup, car il voulait fonder une ville. Que fit ce chef rusé? il invita un gouverneur voisin, nommé Tatius, à des jeux....
— Quels jeux? demanda brusquement l'émir.
— Ah ! reprit le mandarin , l'histoire n'entre pas dans le détail de ces jeux ; probablement, disent les commentateurs, ce sont des jeux de boules. Au reste, peu importe. Les jeux ne sont qu'accessoires. Tous les peuples ont des jeux auxquels ils s'adonnent avec passion. Tatius donna dans le piège; il gouvernait les Sabins, et il conduisit chez Romulus toutes les jeunes Sabines. Pendant qu'on jouait aux boules sur le sable du Tibéris, que l'histoire appelle sourdement Tibre, dans sa manie d'estropier tous les noms, Romulus donna un signal, et toutes les jeunes vierges sabines furent enlevées par les brigands. C'est ainsi que Rome fut fondée, disent les historiens. Glorieux émir, vous vous trouvez dans une position analogue, avec cette différence que vous êtes le prince le plus puissant de l'Asie, et que Romulus n'était qu'un aventurier. Vous avez pour voisin l'émir Mouz-Abi, qui a un sérail très-bien approvisionné: invitez Mouz-Abi à des jeux quelconques; dites-lui d'amener les femmes de sa capitale, et, au signal que vous donnerez, vos soldats enlèveront tout le beau sexe de Mouz-Abi.
— Mandarin, dit l'émir, qui avait écouté son hôte avec une attention bienveillante, votre histoire est un conte bleu et n'a pas l'ombre du sens commun. Gomment voulez-vous que ce Tatius, qui connaissait la détresse féminine de son voisin Romulus, chef de bandits, ait commis la sottise de conduire ses femmes à un jeu de boules? Il faut être naïf comme un lecteur européen pour ajouter foi à de pareils billevesées. Si j'osais faire la mémo proposition au Tatius Mouz-Abi, mon voisin, il
me répondrait en mettant l'ongle de son pouce droit sur le bout de son nez et en agitant les quatre autres droits dans la direction de mon harem désert. Mouz-Abi connaît ma détiesse; il sait que le choléra-morbus a tué non-seulement mes jeunes odalisques, mais encore toutes les jeunes et jolies femmes de mes États. Il sentirait le piège d'une lieue, et j'en serais pour mes frais d'invitation.
— En ce cas, dit le mandarin, je chercherai un autre expédien t.
— Eh bien, j'en ai trouvé un meilleur, moi, reprit l'émir, et tu le connaîtras demain. »
Et le lendemain, l'Annibal de Jesso détruisait Sagonte, ou, pour être plus clair, il précipitait dans la mer la statue d'idole adorée par les sujets de Mouz-Abi.
C'était la guerre, une guerre à moit!
A la nouvelle du sacrilège, Mouz-Abi monta à cheval et prêcha la guerre sainte à ses soldats. Cet émir, dont le portrait figure dans la collection de Solwins, était un homme de trentesept ans. Il avait tous les signes extérieurs de la puissance amoureuse : une carrure de reins métalliques; un énorme développement osseux dans les régions du cervelet, et cette robuste laideur de créancier auvergnat qui annonce des passions volcaniques inconnues de nos Arthurs, de nos Oscars et de toutes les têtes de cire animale échappées des étalages d'un coiffeur parisien. Donc, Mouz-Abi était digne d'avoir aux ordres de ses passions un sérail opulent; et, dès qu'il apprit le sacrilège de l'émir son rival, dont il connaissait la perplexité domestique, il devina la pensée secrète de cette nouvelle guerre et jura de s'ensevelir sous le sari soyeux de sa dernière sultane, ou de rallumer le bûcher de Sardanapale, avant de conclure un nouveau traité de paix.
L'armée de l'émir Bouen-Naz-Bouen-Dabaz se mit bientôt en marche avec une ardeur très-facile à comprendre. C'était une armée de veufs affamés par un jeûne intolérable; il ne s'agissait plus de se battre pour ses autels et ses foyers, chose qu'on trouve partout en Asie, sous un arbre : il s'agissait d'un but bien plus
sérieux, et le seul raisonnable dans la vie. Le soleil, qui a éclairé depuis la création tant de stupides batailles, souriait à cette armée de veufs et les excitait de sa flamme, quoiqu'ils n'en eussent pas besoin.
Les deux armées se rencontrèrent dans un vallon charmant, couvert de fleurs agrestes, arrosé d'eaux vives et formé pour toutes les charmantes choses de l'amour. A la vue de cet Éden, où manquaient toutes les Èves, l'armée de l'émir veuf entonna le chant de guerre, composé pour la circonstance, avec un terrible accompagnement de los et de gongs chinois. Auprès de cet hymne du veuvage irrité, notre Marseillaise est un vaudeville pastoral, une romance de Florian, un six-huit de Rameau. Voici la traduction affaiblie du refrain :
Rougissons les eaux de nos fleuves, Les femmes aiment les plus forts ;
A nous les veuves
De tous les morts!
Il faudrait citer en entier ce chant de guerre; mais les analogies des mots nous manquent. Hélas! comment exprimer, dans notre idiome sourd et indigent, la poésie des langues orientales? C'est traduire le soleil avec la lune, Homère avec les vers d'un confiseur, Virgile avec la prose d'un huissier ! Un torrent d'échos emporta cette harmonie de volcans vers l'armée de Mouz-Abi, et tous les soldats jetèrent dans les broussailles leurs armes à feu, comme inutiles aux braves. La poudre a été inventée par un moine, c'est-à-dire par un poltron.
On se heurta corps à corps avec les armes forgées dans les arsenaux de laMalaisie; poignards courts, droits, solides, qui servent si bien les formidables exterminations des Amocks. On entendait craquer des dents de mandrilles ; on voyait couler des laves d'écume sur les lèvres; tous les bras se tordaient comme des tronçons de serpent, et les poitrines se lézardaient toutes rougies sous les morsures léonines et les pointes giacées des cricks malaisiens. Un tonnerre de sons gutturaux, d'aspirations fauves, de rires stridents, de colère? épiieptiques, roulait comme
une solfatare vivante sur toute la ligne des Indiens, et semblait faire de cette bataille un duel de volcans. Les fleurs du vallon broyées en fange rouge, les eaux vives des sources mêlées au sang humain, les arbustes déracinés comme par un ouragan de feu; les haleines embrasées de tant de poitrines à cratères; les cris joyeux des oiseaux de proie conviés à un festin inépuisable, tout concourait à former un tableau de désolation qu'aucun peintre n'a jamais rêvé. Un incident manquait encore ; il éclata, et la bataille prit alors un caractère plus effrayant. Les deux émirs rivaux se rencontrèrent : deux titans, deux centaures se disputant un sérail de Déjanires sans robes. Autour d'eux, les poignards se croisaient comme les losanges de la foudre, et leurs éclairs couraient avec les rayons du soleil ; les espaces étaient si étroits, qu'il fallait les conquérir en ajoutant des cadavres sur la fange écarlate des fleurs. Tout à coup un cri lugubre de deuil domina le murmure sourd de la bataille : l'émir veuf avait porté un coup mortel à son rival. Des cris de victoire répondirent à ce cri funèbre. Un découragement mortel s'empara tout à coup des soldats de l'émir vaincu ; on les vit se précipiter en désordre dans les eaux rapides du torrent, et gagner les cimes du vallon, couronnées d'arbres sombres, où ils disparurent comme un vol sinistre d'orfraies épouvantées par le soleil.
La ville de Néoulah, résidence de l'émir infortuné Mouz-Abi, est admirablement située au bord d'un lac délicieux. Ce voisinage d'un immense bain public et gratuit paraît d'une nécessité absolue chez les peuples barbares. La ptointe du sérail de l'émir s'avance comme un cap sur le lac, et les kiosques des femmes ouvrent leurs persiennes dans la solitude des eaux et des grands arbres. Ainsi la campagne et le lac envoient tous leurs parfums, touteleurfraîcheurdélicieuse, dans les appartements des femmes de l'émir. Un belvédère d'une hauteur prodigieuse domine le sérail, et du haut de sa plate-forme on découvre la plaine et les derniers horizons de l'île de Jesso, qui se confondent avec la mer. Les nombreuses veuves de l'émir Mouz-Abi, poussées par une curiosité fort naturelle chez des femmes barbares, étaient mon-
tées sur le point culminant du belvédère pour voir arriver de plus loin un messager de victoire, car elles ne doutaient pas du triomphe de leur indomptable mari. L'historien ose pourtant insinuer, les historiens sont capables de tout, que certaines de ces odalisques faisaient des yœux secrets pour un changement d'émir. Calomnie bien hasardée I car quel philosophe peut sonder le cœur des femmes de l'île de Jesso?
Une épaisse poussière se leva comme un nuage à l'horizon ennemi, et l'armée victorieuse se montra bientôt aux télescopes du sérail avec ses bannières jaunes, chargées d'un lion rouge en pal. En avant de tous, l'émir Bouen-Naz-Bouen-Dabaz se faisait distinguer par la vélocité de sa course : on aurait cru voir un capitainede navire naufragé courant à un festin de Balthazar. A cet aspect désolant, les femmes veuves firent, leur devoir : elles poussèrent le hurlement d'usage, et s'évanouirent sur les tapis moelleux tissus dans la vallée de Kachmir. Cet hommage rendu aux mânes du défunt, elles se levèrent, et descendirent dans leurs chambres pour se parer de leurs plus riches étoffes et attendre les événements.
Ici l'historien allemand, enhardi par les libertés de sa langue, fait une description babylonienne des scènes inouïes qui suivirent la victoire de l'émir. La délicatesse française ne nous permet pas de suivre le narrateur germain dans la dernière phase de son récit. Il nous suffira de voiler la statue de la Pudeur, à l'exemple du poëte latin, et de nous écrier avec lui : Qualis nox! du deecquel Le latin, dans les mots, brave tout, comme l'allemand. Faisons des vœux pour que le courage de ces deux langues excite un jour le timide français.