‹ Nouvelles nouvellesChapitre 5 sur 14 · SECONDE BATAILLE · texte numérisé non relu

SECONDE BATAILLE

Désireux de faire entrer profondément le lecteur dans l'esprit philosophique de cette histoire, nous avons donné à la première bataille un développement qui doit manquer à la seconde : il

pourrait suffire de l'indiquer en quelques lignes; nous lâcherons pourtant d'être moins concis, car ces grandes leçons ne se donnent pas deux fois. Taut pis pour le genre inhumain s'il n'en profite pas.

On sait que la Nouvelle-Zélande est divisée en deux îles par le détroit de Cook : l'une se nomme Ika-Namawi, l'autre Tavaï- Poennamoo. Il y a peut-être quelques fautes dans l'orthographe de ces deux noms barbares ; mais je cite de mémoire, comme toujours, et je n'ai pas le temps de me promener sur une carte géographique pour relever mes erreurs. Au reste, je ne possède jamais chez moi un atlas ni un livre : les loyers sont très-chers rue Lamartine; il serait trop coûteux d'y ajouter aux meubles indispensables un livre ou un atlas, choses fort inutiles d'ailleurs. La mémoire ne paye pas de terme et loge tout gratis; si elle commet une erreur, la faute en est aux propriétaires, qui demandent des prix fous de leurs appartements aux écrivains. Mon historien allemand est plus adroit ; il ne cite pas le nom des deux îles et renvoie le lecteur au capitaine Cook, en indiquant le volume et la page, comme si chacun logeait en garni, chez soi, tous les in-quarto des voyageurs anglais.

Cook, prenant le chemin du pôle pour aller conquérir un coup de poignard à l'île Haway ou Owihée, et s'arrêtant à Ika- Namawi (dénomination française), rencontra une espèce de vieux sachem qui lui dit :

« Les blancs se livrent-ils des batailles entre eux?

— Oui, répondit le capitaine Cook, ils en livrent assez. » Le sachem fit un geste d'étonnement qui étonna l'illustre

voyageur anglais.

« Ah! vous vous entre-tuez aussi? ajouta le sauvage dans cette merveilleuse langue muette, qui n'est plus parlée malheureusement en Europe que dans les ballets délicieux de Théophile Gautier.

— Nous nous massacrons aussi, reprit Cook.

— Et pourquoi? » demanda le sauvage en se tortillant comme un point interrogatif.

16 LES DEUX BATAlLr.ES.

Ce pour(7(;o(' embarrassa Cook, lui qui sortait des broussailles rocailleuses de l'archipel des Malouines et que rien n'embarrassait. Il regarda le ciel, la mer, les montagnes d'Ika-Namawi. et répondit, pour se tirer d'affaire, par un bourdonnement de consonnes sans voyelles.

Le sachem ne se paya pas de cette réponse et insista sur son premier y^ou/'^uoi.

Cook cherchait des mots dans le dictionnaire pantomimique derOcéanie,et ne trouvait rien pour expliquer d'une façon honorable les causes qui forçaient les blancs civilisés à s'égorger entre eux : quelle satire il faisait contre la guerre à son insu!

Alors le sachem donna une nouvelle tournure à sa demande; car il était fort entêté, comme Test tout insulaire :

« Que faites-vous de vos morts après une bataille? demandat-il en style fort clair.

— Nous les enterrons, reprit Cook.

— Voilà tout? reprit le sachem.

— Oui! ï dit Cook en riant sérieusement comme un marin anglais, et même un Anglais terrestre.

Le sachem redressa vivement son torse et ouvrit des yeux énormes et vitrifiés par la surprise. Ce mouvement, diflQcile à comprendre, signifiait en style sauvage et philosophique : a Comment! ô blancs que vous êtes I vous tuez des hommes uniquement pour avoir le plaisir de les enterrer ! Quelle atroce barbarie de la civilisation ! »

Ce ne fut qu'à son second voyage à la Nouvelle-Zélande que le capitaine Cook comprit le sens de la dernière pantomime du sachem.

Or, dans l'intervalle, voici ce qui était arrivé.

La tribu de l'Albatros, qui habitait l'île d'Ika-Namawi, subit un hiver affreux; le pôle voisin l'accabla de toutes ses horreurs. Une famine affreuse se répandit sur cette terre désolée ; les rivages, toujours balayés par des ouragans formidables, ne permettaient plus aux pirogues des pêcheurs de tenter la mer , et les poissons avaient aussi disparu dans les petits

golfes bouleversés. On en était réduit pour vivre aux dernières arêtes desséchées par les rayons d'un soleil depuis longtemps éteint.

Tous ceux qui sont nés tiennent à vivre; c'est le défaut général de l'espèce humaine sous toutes les latitudes. Un sauvage de la Nouvelle-Zélande trouve que la vie a ses douceurs, comme un millionnaire de la place Vendôme. C'est ainsi. Dieu la voulu. Le chef de la tribu de l'Albatros, voyant ses sujets périr de famine et se voyant périr lui-même, eut pitié des autres et de lui, et il prit une suprême résolution.

Il déclara la guerre au roi de la tribu de la Phoque, qui habitait l'île de Tavaï-Poennamoo, séparée d'Ika-Namawi par le détroit de Cook.

Cette pauvre tribu voisine mourait de faim aussi, et son roi se disposait à déclarer la guerre, lorsque l'initiative partit du roi de l'Albatros. Cette inspiration simultanée honore le génie de ces deux guerriers du quarantième degré du Sud, vingt fois plus glacé que son équivalent du Nord. Les géologues expliquent cela très-bien.

Il n'y avait pas de temps à perdre des deux côtés : les dernières provisions d'arêtes venaient de s'épuiser dans un festin suprême; sans un miracle, deux peuples honnêtes et vertueux allaient mourir de faim !

La tribu de l'Albatros passa le détroit à la nage et les massues aux dents, pour trouver une table d'hôte sur la rive étrangère. Ainsi de nombreux étudiants, descendus des hauteurs du Panthéon, traversent la Seine pour venir célébrer une fête universitaire aux tables d'un restaurant du Palais-Royal. Chaque pays a ses mœurs. Il n'est pas plus difficile à des sauvages de traverser un détroit pour chercher un dîner économique, qu'à des Parisiens de traverser la Seine, surtout depuis l'abolition du péage sur le pont des Arts.

La tribu de la Phoque, rassemblée en armes sur le rivage, attendait l'Albatros avec des dents convulsives. La bataille s'engagea, absolument comme celle d'Alexandic au passage du

Granique. Pour s'en faire une idée exacte, il faut aller au Louvre et regarder le tableau de Lebrun.

Je voudrais bien savoir pourquoi se battaient les Macédoniens. Alexandre, lui, se battait pour sa gloire, tous les historiens le disent, et la postérité connaît son nom; mais quel savant pourrait nous citer un seul nom d'un soldat tué au passage du Granique? Combien donc est supérieure la sagesse des soldats de la Phoque et de l'Albatros! Ils savaient, eux, pourquoi ils se battaient après le passage du détroit, et nul peintre n'a consacré une toile à cette logique extermination.

La bataille ne dura qu'une heure, tant les soldats étaient affamés. Cent trente-cinq guerriers de la tribu de la Phoque restèrent sur le champ de mort. Les vainqueurs allumèrent un grand feu de bruyères et 6rent rôtir le gibier de la bataille, comme cela se pratique à la fête des Loges, près de Saint-Germain en Lave. Le festin fut ample, et l'immense superflu des provisions salées repassa le détroit pour satisfaire les justes appétits des femmes et des enfants de la tribu de l'Albatros. Cette sage expédition, si heureusement accomplie, leur permît d'attendre de retour de la pêche et de la belle saison.

Ainsi, depuis six mille ans, il n'y a eu que deux batailles raisonnables; l'une livrée à Jesso , l'autre à la Nouvelle-Zélande. Cela ne doit pas prouver que la France ne doit plus se battre, mais qu'elle doit attendre d'avoir vingt fois raison contre son futur ennemi; dix-neuf ne suffisent pas.

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