‹ Nouvelles nouvellesChapitre 7 sur 14 · PLINE · texte numérisé non relu

PLINE

Je viens du cap Misène.

Et, au dénoùment, un récit sur les vapeurs homicides du volcan. Par malheur pour cette tragédie qui n'existe pas, Pline est mort en trop nombreuse compagnie. Les rhéteurs disent que, lorsque tout le monde meurt, c'est comme si tout le monde vivait : l'intérêt s'éparpille et s'annule. Les Vêpres siciliennes n'ont pas trouvé un poète pendant deux siècles. 11 est vrai que de nos jours M. Casimir Delavigne a fait une tragédie et M. Scribe un opéra! S'il n'y avait eu qu'un seul Français tué à Palerme, le dix-septième et le dix-huitième siècle se seraient jetés sur ce cadavre, et l'auraient enrichi de plusieurs mille alexandrins. Mais quel mtérêt voulez-vous, disaient ces siècles, qu'on prenne à un peuple de Français qu'on égorge? Il n'y a rien à répondre à cela. Aussi, je crois avoir raison de dire que le fait consolant que je

HISTOIRE d'L'>"E ville ALTÉRÉE. 21

ionne aux pétitionnaires n'a produit aucune sensation. Voici îe fait :

Il existe en France une ville qui a connu les Tarquins ; une allé qui est morte et ressuscitée vingt fois en vingt-cinq siècles, |ui a subi vingt pestes et autant d'incendies, qui a parlé latin

Jules César et cliassé à coups de quenouilles le connétable de îourbon ; une ville qui est, en France, le caravansérail du iionde, qui entretient le commerce avec les deux Indes, qui ouvre l'eau de son port avec quinze cents navires, et paye, ar la main de sa douane, trente millions tous les ans au trésor ubiic. Cette ville se nomme Marseille; l'univers commerçant i cite après Liverpool. Eh bien, cette ville meurt de soif depuis 3s Tarquins!

Elle meurt de soif ! Écoutez, pétitionnaires ! elle meurt de soif, t. comme le mauvais riche de l'Évangile, elle demande depuis ne éternité une goutte d"eau pour rafraîchir sa langue. L'esta-

'' qui vint au mois d'août annoncer aux Marseillais que Lu-

avait été outragée par Tarquin ne trouva pas un verre

I potable pour étancher sa soif. Aussi les pétitions comrnen-

! iit pour obtenir de l'eau à cette époque, et les générations jntinuèrent de mourir de soif avec une patience évangélique; 1 eût dit que Marseille n'était peuplée que de Jobs.

Les Marseillais, résignés depuis Tarquin l'Ancien, plus ancien jur eux que pour personne, entrevirent quelque lueur d'espoir

d'eau sous Louis XIV : on fit un projet de canal qui devait iiL'ner la Durance et abreuver Marseille. Malheureusement, les ai seillais se brouillèrent avec Louis XIV, qui leur donna, au ?ude canal, une citadelle avec cinquante pièces de canon bralées sur la ville expirante de soif : cependant on poursuivit le ■ors des réclamations.

De jour en jour, l'eau devenait plus rare; tous les ans une

lïade donnait sa démission. Le ciel se bronzait comme en

:y[)te ; mais le Nil manquait, le Nil avec sa pluie horizontale!

î [uefois le ciel se couvrait dérisoirement de nuages , et la

Tantale suspendait ses lèvres à l'air : le ciel se découvrait

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en riant , et un soleil ironique laissait pleuvoir des torrents de feu. Le déb' ..nent des collines acheva cette misère. Les grands' réservoir" ''nt en horreur l'hydrogène. Dans les ardeurs du solstice ^ ^vc', les Marseillais répandus sur les plaines ressemblaient aux croisés du Tasse : ils aspiraient l'air et buvaient l'eau absente pour calmer leur soif à force d'imagination. Non loin de Marseille coulaient autrefois deux rivières qui tenaient autant de place sur le pays que sur la carte. Ces deux rivières hydrophobes avaient pourtant des noms comme la Seine et la Loire ; elles ont même gardé leurs noms plus soigneusement que leurs eaux : on les appelle le Jarret et l'Huveaune. On poussa le respect envers ces deux naïades jusqu'à leur donner des ponts ; c'était faire prt 'e bonne volonté. On espérait, au moyen de ces ponts, cl les rivières à donner de l'eau : les naïades ré-

pondirent rort sèchement à ces avances. Quelques-uns de ces ponts honoraires furent démolis par le flot des promeneurs qui passaient dessus.

Un jour, la disette d'eau fut si extraordinaire, que la ville en masse songea sérieusement à une émigration. Le Jarret et l'Huveaune n'étaient plus que deux méandres de mousse jaune où folâtraient les lézards et les sauterelles. Les citernes montraient leurs entrailles de briques rouges hérissées de touffes de saxifrages. Les puits n'avaient conservé que des poulies rouillées, où pendait un tronçon de corde inflammable. C'était un véritable! fléau : c'était la famine de la soif. En ces graves conjonctures les échevins et les notables s'assemblèrent et tirent de longs discours. Les orateurs altérés ne pouvaient pas boire ; ils n'a-, valent que du sucre pour faire de l'eau sucrée. On décida unani' mement qu'il fallait continuer le canal de Craponne, et creuser quinze lieues de roc pour désaltérer une ville qui devait mourir de soif le lendemain. Un auditeur, qui n'avait pas le droit de pan 1er, se permit de dire que ce remède, tout admirable qu'il était ne donnerait pas un verre d'eau pour les repas de la semaine. 'Jr reconnut la justesse de l'observation, et il fut décidé, par splément, qu'un convoi de charrettes et de futailles serait expt

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sur-le-champ au Rhône, et que ce service public serait continué jusqu'au 31 août, époque où saint Lazai ,--,éyêque de Marseille, accorde une pluie périodique à sa vi'.-- '^iscopale. En effet, le Rhône désaltéra Marseille, dans cet ' iésastreux : il fallut donc une main longue de vingt lieues pour puiser à ce fleuve quelques verres d'eau.

Depuis le demi-siècle qui vient de s'écouler, Marseille n'a pas perdu de vue son canal, et elle a fait des plans. Mais on ne se désaltère pas avec des plans.. Il y a six ou sept ans, je crois, un de ces terribles étés jeta tant d'épouvante et de soif au cœur des Marseillais, qu'on s'occupa plus sérieusement que jamais d'avoir de l'eau à tout prix. Ce fut encore un été de bronze. La terre et le ciel se liguèrent pour sunpri.'^eVIes pluies et les sources. L'Huveaune et le Jarret roula ; Ju sable; et comme, à de longs intervalles, ces deux ex-ii •> les donnaient quelques signes de transpiration, et que ces gouttes de sueur étaient humées au passage par des jardiniers égoïstes, le préfet fit échelonner un régiment dans le lit de l'Huveaune pour épouvanter ces jardiniers. Alors de nouveaux plans surgirent; ils furent envoyés aux conseils généraux et débattus au milieu des rivalités de villes et de villages. Les villes et les villages qui avaient de bonnes et larges rivières sous la main trouvaient étrange que Marseille fît tant de bruit pour quelques gouttes d'eau, (c Marseille a la mer, disait-on; que veut-elle déplus?» C'était la mer à boire. De toutes parts les réclamations pleuvaient sur Marseille. Un noble pair, qui a des propriétés sur la Durance et qui regarde la Durance comme un cadeau que Dieu lui a fait, se jeta comme une digue devant les prétentions des Marseillais. Ceux-ci avaient beau dire : s Nous ne voulons faire qu'une légère saignée au bras gauche de la Durance, 3 le noble pair redoutait de voir sa Durance avalée par les Marseillais dans une orgie hydraulique ; et il formait opposition. Autrefois il y avait un proverbe qui disait :

Le parlement et la Durance Sont les fléaux de la Provence.

24 HISTOIRE d'une VILLE ALTÉRÉE.

Depuis ce proverbe, la Durance a gardé son naturel. C'est une rivière qui change de lit chaque saison, comme une épouse adultère. C'est une rivière folle qui demandait impérieusement une saignée. A peine les Marseillais ont-ils tourné leurs lèvres vers celte Durance vagabonde, que les riverains ont entonné un chœur d'éloges à son honneur. Jamais on n'avait vu rivière plus calme, plus sociable : on la calomniait, celte pauvre Durance ; Aréthuse n'était pas plus douce; l'Eurolas ne coulait pas plus mollement qu'elle dans son lit de lauriers-roses. Complète réhabilitation. Le proverbe mentait de moitié; le parlement seul était un fléau : or, le parlement étant détruit, la Provence n'avait plus de fléaux.

La ville d'Aix, qui a de l'eau, puisqu'elle se nomme Aix, s'est jetée aussi au travers du canal de Marseille. Une foule de bourgs et de hameaux, dont les maires sont de vénérables bergers, ont protesté contre le canal. Le préfet du département et le maire de Marseille ont été appelés à Paris pour justifier les prétentions d'une malheureuse ville altérée et fournir le meilleur plan de canalisation. Les débals ne finissaient que pour recommencer. Enfin, la cause de la justice a triomphé, la semaine dernière, à la Chambre. Les députés ont, par un vote unanime, accordé à Marseille la permission de boire en été. Enfin Marseille, sœur de cette Rome qui envoyait à ses na'iades lointaines dix lieues d'arcs de triomphe pour leur demander une fontaine de plus, Marseille, à la deux mille quatre cent trente-huitième année de son âge, vient d obtenir un verre d'eau.

Et maintenant, osez vous plaindre, ôvous qui faites des pétitions et qui ne réussissez pas au bout de six mois 1

Si l'univers connaissait la dé'icieuse ville de San-tchou-foo , il s'abandonnerait lui-même et viendrait s'y établir '. Le Céleste-Empire n'a rien à comparer à Tong-tchou-fou : ni Canton, la cité commerçante: ni Pékin, la cité sainte; niZhé-hol, la cité tartare; ni Lin-sin-chou . la cité religieuse, qui a une pagode à neuf étages et qui se baigne sur les deux rives de \unleang-ho. Les Chinois ont fait ce proverbe : Le paradis est dans les deux, mais Han-tchou-fo est sur la terre. Cela dit tout. Un proverbe est partout une vérité humaine; en Chine, c'est une parole de Dieu. Quand vous arrivez à Tson.îr-choo-foo, soit par le Wang-ho ou fleuve Jaune, soit par le Pei-ho, soit parle grand canal impérial, la terre ne peut rien vous offrir de plus merveilleux que cette Ville; mais, hélas! personne n'est jamais arrivé à San-tchou-fou, excepté lord Macartney, le missionnaire Lecomte, M. Iluttner et lord Amhurst.

Ce paradis chinois est situé au trentième degré de latitude; aussi les mandarins en retraite, les kolaos ou ministres destitués ou démissionnaires, les négociants arrivés à la fortune, quittent Pékin et Zhé-hol pour la tiède et voluptueuse résidence de San-tchou-fou. La campagne ressemble à une immense tapisserie chinoise, dont les bordures seraient les deux horizons. Vues de loin, les montagnes mêmes paraissent brodées à l'aiguille par les plus habiles ouvrières du palais impérial de Yuen-min; elles sont veloutées de gazon et de verdure, et sur les gradins de leur amphithéâtre s'élèvent les pagodes, les

i. L'.s voyageurs, selon leur usage, donnent une foule de noms à ceUe ville chinoise. Au milieu de tant de noms, ne pouvant deviner le véritable, je les donnerai tous, Wen persuadé ([ue je n'écrirai jamais le nom donné par les Chinois.

miaos , les couvents de lamas, les maisons de plaisance, dont les toits et les dômes ont des panaches de cotonniers rouges, de palmiers et d'aloès. Dans la plaine et sur les rivières, les ponts de granit ont prévu tous les caprices des torrents, toutes les fuites du grand canal. On compte leurs arches par le nombre de hons assis sur les piles. Ces animaux fantastiquement sculptés réjouissent le paysage ; ils laissent percer un sourire humain sur leurs faces railleuses, et l'on dirait que leur crinière, élégamment bouclée, a subi le fer du coiffeur. C'est ainsi que les Chinois insultent à la majesté des lions. Sur la lisière des faubourgs , on aperçoit de charmantes maisons, telles que les paravents seuls nous en montrent en Europe : ce sont des amas de kiosques légers comme des cages d'oiseaux et liés ensemble par des galeries à treillis d'or, ou des aqueducs de bambou; les portes s'ouvrent sur des ponts aériens jetés à travers des lacs en miniature, dont les eaux calmes se recouvrent d'une nappe de lien-ivhas, la fleur sainte aimée des indigents. Une foule de petits arbres, destinés par leur nature à grandir, et que l'art du jardinier chinois condamne à rester à l'état de nains végétaux, croissent et se mêlent capricieusement aux bords des pièces d'eau, et s'abritent à midi, avec délices, à l'ombre du parasol de leurs maitres. Ces tranquilles jardins n'entendent d'autre bruit que le chant aigu du leu-tsé, l'oiseau pécheur qui rase les étangs de son aile et découvre sa proie même sous les tapis flottants de nénufar.

Après ce préambule frivole, abordons une triste réalité; histoire véritable, qui est aussi une leçon!

Le 22 septembre 182...., une foule immense était accourue devant le temple de Tshinn-ta-koûann-min (la vraiment grande et éblouissante lumière). Toutes les pendules organisées du célèbre Cox sonnaient midi, pendant une heure, sur la longueur de la rue Wham-ho; les danseurs de corde, les joueurs de gobelets, les jongleurs, les marchands de chats, les musiciens enragés, mêlaient leurs cris aiguisés en / aux sonneries extia- Tagantes des horloges; on brisait des faisceaux de baguettes

UNE CfflNOISERIE. 27

sur le lo national; on écorcliait des feuilles de cuivre avec des griffes d'acier; on secouait des vitres brisées dans les boules d'airain; on lirait des feux d'artifice en plein soleil; la ville enfin de Tsan-chou-fou était plus folle que de coutume; elle assistait à un événement : lord Witmore débarquait devant le palais du kolao Tsin. Depuis lord Macartney et lord Amhurst, le fleuve Jaune n'avait pas amené un seul Européen dans la grande ville, paradis des Chinois.

Lord Witmore était âgé de cinquante-deux ans; il avait à Foreign-Ofûce une grande réputation d'expérience et d'habileté diplomatiques ; lord Bathurst disait de lui : « Si je n'étais pas moi, je voudrais être lord Witmore, n et l'on sait quelle télé à intrigues lord Bathurst porte sur ses épaules! Quelle était la mission de lord Witmore? Elle était double, comme toutes les missions de diplomate : en apparence, il allait complimenter l'heureux successeur de Tsien-long; en réalité, il allait sonder ce lac immense où croupissent trois cents millions de Chinois. Il allait faire un trou dans cette planète parasite attachée à ce globe, et tâter ses zones vulnérables pour les éventualités de quelque guerre à venir.

Le nouvel empereur avait appris de la bouche même de Tsienlong que le Céleste-Empire n'avait pas eu trop à se féliciter de la visite de Macartney et d'Amhurst : il s'alarma donc de l'arrivée de lord Witmore ; mais , trop rusé ou trop Chinois pour s'opposer violemment aux explorations d'un agent anglais, il organisa, en conseil secret de kolaos, une trame ténébreuse, d'une réussite infaillible, comme tous les plans sortis du palais de Zhé-hol.

Il y a dans le monde des pays où l'on se débarrasse d'un espion officiel par des procédés révoltants : on cite des ambassadeurs tombés dans des embuscades et dont la moi t a été imputée à des voleurs de grand chemin ; d'autres ont été atteints, dans des chasses royales, par un coup mortel destiné à un cerf ou à un sanglier; d'autres n'ont pu survivre à l'intempérance d'un festin dont un alchimiste avait dirigé la cui-

sine. Les Chinois ne connaissent pas ces méthodes; d'ailleurs, les lois de Li-ki et de Menou leur prescrivent de respecter la vie des hommes, de ne pas verser et de ne pas faire verser le sang humain : les Chinois sont esclaves de leurs codes religieux.

Lord Witmore était parfaitement tranquille de ce côté : il connaissait le Li-ki, il savait Menou par cœur; il avait médité Confucius dans l'original. Jamais la moindre appréhension ne venait l'assaillir lorsqu'il mangeait un plat de lien-whas ou une entrée de bourgeons de frêne, ou qu'il buvait un bol de la fleur de Ihé nommée cha-ouaiv. Aussi, arrivé au centre de la Chine, lord Witmore se croyait en plein Londres : le palais du kolao Tsin lui offrait autant de garanties de sécurité que son o/jUce du mélancolique jardin de Whitehall.

C'était la première nuit de repos de lord Witmore. Depuis l'embouchure du Whang-ho ou fleuve Jaune, il n'avait pas connu les douceurs d'un édredon au repos; il ne s'était pas arrêté dans la province de Shang-tung, ni sur les rives du lac Éming, bordé par les montagnes Bleues, ni dans la belle ville de Nan-pin-shien, si piltoresquement assise sur la rive gauche du canal impérial. Le kolao qui lui donnait, dans son palais de Tong-chou-fou, la plus douce des hospitalités, lui dit quatre vers du poêle Kang-hi. On peut traduire ainsi ce quatrain, en lui conservant sa concision originale :

Première.

Sommeil.

Lumière.

Soleil.

Traduction qu'il faut encore traduire de cette manière : « Voici votre première nuit, dormez bien jusqu'à demain. » Honteuse paraphrase française , indigne du génie de la langue chinoise, toujours sobre dans ses mots. Les Chinois aiment mieux être obscurs que bavards!

Lord Witmore se mit au lit après avoir avalé une pinte de décoction de nénufar, et il se serra mollement dans ses bras, à

l'idée consolante qu'il allait enfin dormir dix heures sur la terre ferme. Le doux sommeil descendait sur ses paupières, lorsque le prélude d'une sérénade se fit entendre à la porte du palais hospitalier. En Chine, lorsqu'une sérénade est donnée à un grand seigneur, il est du devoir de celui qui la reçoit de paraître au balcon et d'applaudir de quart d'heure en quart d'heure, en élevant ses deux doigts indicateurs à la hauteur des oreilles et en secouant nonchalamment la tête de droite à gauche. Lord Witmore était l'esclave du cérémonial étranger, comme tout bon diplomate doit l'être. Il se leva, s'habilla, mit ses gants, et parut au balcon de sa chambre. L'orchestre chinois inondait la rue comme un fleuve d'harmonie folle. Jamais aux meetings de Jordan-Street, àLiverpool, les musiciens de la tempérance n'avaient improvisé une pareille fugue dans l'ivresse de l'orgie d'un festin. Le conservatoire de Tong-choufou avait ramassé dans les pagodes tous ses instruments de dévastation auriculaire : le sammjinn à basse octave; le yutkomm à deux cordes, à l'archet de crin ; le r'jenn toujours enroué ; les aigres flûtes de bambou; le tsou-kou, qui s'agite sous une baguette de bois; le bin et le siitar, empruntés par la Chine aux Indiens. Cette infernale explosion, ce volcan de notes aiguës, accompagnaient un chœur de miaulements enfantins ; et ce déluge de limes d'acier invisibles perçait le gilet de flanelle anglaise de lord Witmore, et déchirait son épiderme d'ambassadeur avec une joyeuse cruauté.

Une recommandation expresse de lord Bathurst était celle-ci : « Witmore, mon très-cher, en Chine, ne vous étonnez de rien ; prenez la devise de votre parent Bolmgbroke : Xil admirari ; acceptez tout comme choses naturelles; écoutez tout, entendez tout; ne vous plaignez de rien. »

Lord Witmore, soldat obéissant de la grande armée diplomatique, avait résolu de suivre la consigne donnée jusqu'à toute extrémité.

Il écouta la sérénade jusqu'à la dernière note, et, comme il allait se retirer, on planta devant son balcon cinquante pièces

d'artifice sortant des ateliers de Pché-li, le premier artificier tartare de Zhé-hol.

a Au fond, se disait lord Witmore à lui-même, on me reçoit comme un ambassadeur ; je suis traité selon ma dignité ; pourquoi me plaindre des honneurs qu'on me rend? Il est vrai que jo serais beaucoup plus sensible à ces flatteuses démonstrations si j'avais dormi une bonne nuit. »

Le feu d'artifice dura deux heures et fut terminé par une pièce magnifique, représentant l'éclipsé de la lune attaquée par un dragon bleu. Un bouquet de mille fusées honora la victoire de la lune sur son éternel ennemi.

Le silence, c'est-à-dire un tumulte raisonnable, régna dans la rue après la sérénade et le feu d'artifice; lord Witmore ferma sa croisée, éteignit les cartouches de serpenteaux qui avaient été envoyés dans sa chambre par insigne faveur, et se remit au lit pour guérir par le sommeil les blessures de son épidémie et calmer l'agitation de son sang.

L'horloger Cox est, à son insu, un des fléaux de la Chine ; on ne trouve point un palais sans une pendule organisée de Cox. Un Chinois donnerait toutes ses femmes pour ce trésor. La pendule du kolao était célèbre à Tong-chou-fou; un hasard plein de malignité chinoise avait placé la pendule de Cox dans la chambre de lord Witmore ; elle se mit donc à sonner minuit. Cox n'est pas seulement un mécanicien incomparable ; c'est un poëte, un philosophe, un penseur. Il a donné une physionomie à toutes les heures, et il se serait bien gardé de faire parler minuit comme midi. Rien n'est gai comme la symphonie de son milieu du jour : le timbre envoie au soleil à son zénith une gerbe mélodieuse de notes d'or; mais pour minuit, oh! c'est autre chose, au point de vue de Cox!...

Lord Witmore l'apprit aux dépens de son sommeil. D'abord, la pendule organisée sonna douze coups lugubres et lents, accompagnés de soupirs de nuits d'Young et de râles d'orfraies; à chaque coup, la pendule semblait rendre l'âme comme un être humain, et le coup suivant arrivait si tard, qu'on aurait

dit que le mécanisme venait de se briser dans un dernier effort de ses poumons de cuivre, et que le douzième glas ne serait pas sonné.

11 était une heure du matin lorsque la pendule cessa d'annoncer qu'il était minuit; lord Witmore avait tenté douze fois de se lever et de briser l'œuvre de Cox ; mais la consigne de lordBathurst arrêta son poing anglais levé sur le cadran. L'écho répéta quelque temps dans l'alcôve le dernier coup sur un trémolo plaintif et métallique, c Enfin ! dit lord Witmore, je vais dormir, tout est fait. »

Dans les pendules de Cox, les douze coups de minuit ne sont qu'accessoires ; on peut au besoin les regarder comme la préface ou l'ouverture en douze temps du grand drame lyrique organisé dans de merveilleux ressorts. Cox n'envisage pas les heures en horloger ordinaire, tout Londres le sait. Lord Witmore devait le savoir au palais du kolao Tsin. Des notes stridentes, pleines de gémissements et de larmes, rebondirent de la pendule sur les laques, les porcelaines et les émaux de cette chambre sonore. La pendule entonnait l'hymne de Luther, de Haendel : Great god, vhat doo I see and Jtear? Luther, dans ses hymnes, et Haendel, dans sa musique, ne péchaient pas par la brièveté : Cox s'est bien gardé de leur enlever, par la voix de ses pendules, une syllabe et une note. Lord Witmore bondit involontairement au cri déchirant que poussa la poitrine d'acier de Cox, après ce premier vers : « Grand Dieu! que vois-je et qu'entends-je ?» Ce vers terrible est répété six fois par sa pendule, et le cri retentit plus lamentable encore à chaque répétition. C'est un beau travail d'orchestre, et que lord Witmore lui-même aurait admiré à midi ; mais, à cette heure matinale, le noble voyageur grinça des dents et déchira l'une après l'autre toutes les lettres du plus énergique des jurons anglais. Levé sur son séant, il allongea ses deux poings vers la pendule, et cette fois l'œuvre de Cox périssait; mais la crainte de déplaire à lord Bathurst et de violer le droit des gens retint encore Witmore et lui fit remettre ses poings sous le linceul,

comme des armes dans leur fourreau. La pendule allait toujours son train, comme si elle n'avait pas été menacée de dislocation violente; elle modulait sur tous les tons la complainte éternelle de Hsendel : Sine fine dicentem, comme l'hymne de VHosanna; elle semblait se complaire mélancoliquement dans ses andaiite funèbres, puis elle sortait de la léthargie d'une mélopée distillée goutte à goutte, et elle éclatait dans de formidables unissons de trompettes de cuivre, comme si le conservatoire de la vallée de Josaphat faisait une répétition générale dans la chambre du ministre chinois. Il était trois heures du matin lorsque minuit cessa de sonner; alors, la pendule radoucit son organe, et célébra la venue prochaine de l'aurore; elle chanta une pastorale charmante ; elle simula les combats de flûte des bergers, les concerts aériens des oiseaux, les chantsdes laboureurs et des coqs, les murmures des ruisseaux, les frémissements des arbres, les bêlements des brebis, toutes les harmonies humaines et célestes qui précèdent et accompagnent le lever du soleil.

Cette musique prolongée est parfaitement en harmonie avec les mœurs des Chinois, peuple laborieux qui se lève à l'aube pour suivre l'exemple de son empereur, dont les audiences commencent toujours avant les premières lueurs du crépuscule matinal. On sait que les kolaos ou ministres d'État, les hauts mandarins attachés à la cour, les ambassadeurs qui ont sollicité une audience, sont obligés de passer la nuit dans les jardins impériaux et d'attendre le lever du souverain. Lord Macartney lui-même fut soumis à cette loi, et il se promena toute la nuit sur les ponts chinois de Zhé-hol avec M. Stauton, en discutant la question de savoir si devant l'empereur il fléchirait le genoux droit ou le gauche, ou sil ne fléchirait rien du tout pour sauver la dignité de l'Angleterre. A l'imitation de l'empereur, les kolaos reçoivent à la même heure et dans leurs jardins; cet usage est la plus noble glorification de l'agriculture, chez un peuple dont le chef est un laboureur couronné. Quand l'aube se lève, trois cents millions d'hommes et de

femmes sont censés à la charrue, y compris l'empereur. Il faut donc que les affaires publiques soient terminées avant l'aube. La charrue attend à la porte des palais comme à la porte des fermes. C'est pourquoi lord Witmore entendit sous ses croisées un roulement de lo national, lorsque la pendule eut terminé la bucolique harmonieuse de trois heures du matin. L'audience du kolao Tsin allait commencer ; il était du devoir de lord Witmore de s'y rendre, au moins le lendemain de son arrivée à Tong-chou-fou.

Lord Witmore fit sa toilette de visite devant la pendule, qui gardait un silence ironique, et descendit d'un pas de somnambule dans le jardin de réception. Les étoiles luisaient encore en se couchant sur des collines artificielles; à cette clarté soporifique, on pouvait distinguer les ombres errantes des solliciteurs sur les rives d'un lac en miniature, et un amas confus d'arbres nains et de statues grotesques sur la terrasse du kolao. Lord Witmore eut l'honneur d'être reçu le premier; le kolao Tsin lui fit signe de s'asseoir à côté de lui, et, comme ils n'avaient rien à se dire l'un à l'autre, un lecteur du palais, mandarin de haute littérature, ouvrit les œuvres de l'illustre King-ting-tsi-tching, et déclama d'une voix lente et cadencée le livre XIX'' de l'admirable poème du laboureur :

« Ce n'est point chez le laboureur qu'on entend les soupirs et les larmes. On ne voit pas sur sa table les vins parfumés des rives du Kiang, mais il ne craint pas le poison dans celui qu'il boit. Le fumet du gibier de Tartarie vaut-il la joie de manger au milieu de ses enfants? Chacun de ses jours se ressemble, et la veille ne prend jamais rien sur le lendemain, etc., etc. »

Lord Witmore essayait de dormir les yeux ouverts , mais il ne réussissait pas : d'ailleurs, à chaque verset du poème, le kolao poussait des cris d'admiration avec une voix si aigre et si perçante, que Witmore se réveillait en sursaut même avant de s'endormir. Après deux heures de lecture, il fut permis à Witmore de se retirer; les autres solliciteurs furent renvoyés au lendemain, «afin, dit le kolao, que nul aujourd'hui n'ait Thon-

neur d'occuper la place du noble représentant de l'Angleterre. » Cette faveur insigne et inouïe fut à l'instant célébrée par un chœur de mandarins, qui entourèrent Witniore et lui chantèrent, avec accompagnement de lo, l'hymne national des ancêtres, dont le refrain est répété treize fois :

Lorsque je songe à vous, ô mes sages ancêtres ! Je me sens élevé jusqu'aux deux.

See hoang sien tsou

You lin g yn tien. ' ,

Lord Witmore s'était endormi au troisième refrain; un de ses yeux pourtant restait ouvert par politesse. Quand l'hymne national fut terminé, un madarin de la domesticité ministérielle le réveilla de l'œil endormi pour lui annoncer que le kolao l'attendait à déjeuner. Cette moitié de sommeil soulagea un peu Witmore, et lui permit de se souvenir qu'il avait faim. On ne supporte pas aisément vingt-quatre heures de jeûne avec un estomac anglais. La salle à manger du kolao charmait l'œil d'un convive; il y régnait un parfum irritant de cannelle, qui donnait l'appétit comme un verre d'absinthe. La tapisserie était couverte d'oiseaux qu'on aurait dévorés en broderie, tant ils étaient savoureux. La table , chargée de plats , avait une physionomie de propreté anglaise qui excluait toute répugnance. Lord Witmore s'assit en face du kolao, en menaçant les plats d'un regard affamé.

Le kolao, fervent sectateur de Fo, exilait de sa table la chair des animaux, la chair du bœuf surtout; car le bœuf est sacré en Chine, comme il le fut en Egypte, comme il l'a été dans tous les pays où l'agriculture est une religion et la charrue une chose sainte. Tout cela est admirable en théorie religieuse; mais, à table , l'appétit anglais doit en gémir. Le dîner s'ouvrit par une entrée de choux chinois nommés pe-tsay , à feuilles blanches , fines et tendres, et une crème de nison-tou, autre chou à feuilles crêpées, dont Loris fait mention dans son Droyuier. Witmore accueillit froidement ce début gastronomique, et son pa-

lais Carnivore ne confiait qu'avec un regret visible ces deux légumes à son estomac insurgé. Ensuite parurent deux espèces de champignons à moitié cuits, le mo-kou-zin elle lin-tchee, chantés tous deux par l'empereur Kang-hi, honneur qui n'a pas été accordé aux autres cryptogames chinois.

Witmore, qui se méfiait de tous les champignons, célébrés ou non par les empereurs de Rome ou de Pékin, escamota les deux plats perfides avec beaucoup d'adresse; il se repentit bientôt de sa méfiance diplomatique, en voyant le kolao épuisant les deux plats suspects à la pointe de ses aiguilles d'or. Deux domestiques apportèrent ensuite, en grande pompe, une immense jatte de porcelaine qui excita la joie des deux fils du kolao : c'était une entrée de jujubes nommées king-kouang-tsée ; on les sert saupoudrées au piment, pour corriger un peu leur fadeur. Les dents de lord Witmore frissonnaient jusqu'à leurs racines devantcette glaciale cuisine, que toute la porcelaine de l'empire ne pouvait réhabiliter. Pour comble de malheur, soit hasard, soit cruauté chinoise, les persiennes de la salle à manger se soulevèrent, et le premier regard que le convive anglais lança sur la pelouse extérieure rencontra un troupeau de bœufs superbes et même succulents dans leur crudité vivante; le Devonshire n'en envoie pas de plus beaux sur les marchés de Londres. Ces quadrupèdes, radieux d'embonpoint, se pavanaient à travers la prairie, pleins de confiance dans l'inviolabilité de leur sacerdoce. Lord Witmore, expirant de faim à la table d'un ministre chinois, contemplait ces collines ambulantes de chair exquise, ces mobiles collections de rump-steaks, si savoureuses au jambon; le Tantale diplomate suivait tous les mouvements de ces bœufs provocateurs, les dépeçait en imagination, les suspendait par livraisons devant les flammes du foyer domestique, se les servait odorants et couverts d'une fumée onctueuse, entre deux plats de patates; puis un muet désespoir éclatait en lui lorsque les quadrupèdes regardaient obliquement leur impuissant ennemi du haut de leur réalité vivante , et broutaient les hautes herbes en narguant la hache et le couteau.

Comme il était assailli de ces pensées, lord Wilmore reçut de la main même du kolao un bol de thé noir, en guise de dessert. La figure du ministre chinois exprimait le contentement de l'amphitryon qui a la conscience de son devoir, et qui s'applaudit d'avoir traité son convive avec un soin irréprochable. Un doute injurieux , éclair de la réûexion, traversa le cerveau du lord diplomate , mais il ne put y séjourner. Lord Witmore s'imagina un instant qu'il était dupe de son hôte. Deux raisons lui firent rejeter cette idée hostile : dabord le sentiment de britannique fierté, qui ne permettait pas de croire deux instants qu'un stupide Chinois pouvait mystifier un diplomate du Foreing-Office; ensuite la physionomie du kolao avait un éclat de niaiserie si prononcé, que tout complot insultant était inadmissible. D'ailleurs, lord Witmore se rappelait à propos cette phrase d'Addison : « Méfitz-vous des hommes qui ont le nez pointu et la bouche sans lèvres : Trust no man icilh pointed nose and mouth ivithout lips. » Cet adage du grand observateur anglais, qui a étudié le cœur humain sur le pont de Rochesler, acheva de rassurer lord Witmor. Le kolao Tsin n'appartenaitdonc pas à la catégorie prévue par AdiJison : son nez, mollement arrondi, descendait sur deux lèvres pourprées , larges et flottantes. Allez vous méfier d'un pareil homme, quand on a lu Addison !

a Ah ! si lord Bathurst était ici, se dit Witmore, je le prierais de modifier ses instructions ; je sens que je péris à l'œuvre, b

Le kolao dit à Witmore :

« Milord, toujours manger là, vous. »

Et le rayonnement d'une bonté toute paternelle éclata sur son calme et frais visage. Witmore était donc invité à perpétuité aux repas domestiques du kolao : un refus pouvait le compromettre, et irriter son hôte et lord Bathurst; il n'eut pas la force de refuser, il accepta.

En ce moment, quatre domestiques entrèrent et déposèrent aux pieds de Witmore un énorme présent offert par Tsin : c'était un fragment de rocher grossièrement sculpté , ayant la

prétention de Bgurer le Neptune chinois. Le Dieu est assis à l'orientale sur le bord de douze cannelures représentant la mer; il est coiffé d'une espèce de mitre, et tient d'une main un poisson et de l'autre un aimant.

Witmore se trouva fort embarrassé de ce présent; quatre hommes vigoureux avaient à peine suffi pour le porter sur un brancard de bois de mélèze. Le malheureux diplomate se promena quelque temps autour du cadeau ministériel, et ordonna aux domestiques de le déposer dans sa chambre, où il resterait jusqu'à son départ. Comme il donnait cet ordre, on annonça la grande députation des lettrés de Tchinn-ta-quânn-min, flambeaux de la science historique : c'est la plus antique et la plus éclairée des académies de l'univers ; elle a inventé l'usage du fer avant Tubalca'in, la charrue avant Triptolème, la boussole avant Flavio diGioia, la poudre à canon avant Berthold Schwartz. Cette illustre société a souvent eu l'honneur d'être présidée par des agos ou fils de l'empereur; c'est elle qui a le pouvoir de faire cesser les éclipses Jorsqu'elles se prolongent d une manière alarmante : il est vrai qu'elle use rarement de ce droit.

Lord Witmore ne pouvait, sans manquer aux convenances les plus remarquables, fermer sa porte à des lettrés si fiers de leur science et dé leur histoire; il demanda le cérémonial de réception, et on lui dit que l'orateur de la société parlait assis, et qu'on l'écoutait debout. Witmore aurait mieux aimé le cérémonial contraire; car son corps, épuisé par l'insomnie et le jeûne, avait horreur de la position verticale et implorait l'auxiliaire voluptueux d'un coussin.

La fierté d'un hidalgo ou d'un prince tartare est de la modestie auprès de l'orgueil du président de l'illustre société. Il porle une calotte orange, une plume blanche et une queue infinie ; trois choses qui gonflent prodigieusement le cœur d'un Chinois. Il ne salua pas lord Witmore; il s'assit sur le plus moelleux àfis coussins, ordonna aux lettrés de s'asseoir, et, tirant d'un sac de sa dalmalique un énorme manuscrit, il se mit

à le lire avec un ton nasillard et lent qui semblait assurer à cette lecture un échantillon de l'éternité.

Le sujet de ce discours n'était rien moins que l'histoire de la Chine. L'orateur raconta la naissance de Pouan-kou, le premier homme; la première race des empereurs, celle des Tienlioang, empereurs du ciel; la seconde, celle des Ty-hoang, ou empereurs de la terre ; la troisième, celle des Jin-hoang, ou empereurs des hommes. Puis il dit la dynastie des cinq frères Loung et des soixante-quatre Chéty; les trois Ho-io, remplacés par les six empereurs Lien-toung ; quatre Su-ming, vingt San-fei, treize Yu-ti, dix-huit Chan-toung; puis arrivèrent dans le discours, selon l'ordre chronologique, les empereurs Li-king-thé, Kay-yug-ché, Yang-ché, Tay-y-ché, auteur d'une histoire naturelle; Koung-san-ché, Chen-min, Y-ty-ché, Hounloun-ché, glorieux règnes suivis des règnes plus glorieux encore de soixante et onze familles; après arriva l'immortel Ki, le plus grand musicien du monde et inventeur de la politesse chinoise ; au nom de Fou-hi, l'orateur s'inclina, et tous les lettrés cliantèrent l'hymne de ce grand homme, considéré comme le véritable fondateur de l'empire chinois, après tant de races nébuleuses; Fou-hi a inventé l'astronomie, et il n'y a pas de souverain plus vénéré dans les soixante-seize dynasties qui lient son règne au dernier empereur Tsien-long. L'orateur lettre fit une biographie consciencieuse des empereurs de ces soixanteseize dynasties, et s'appliqua surtout à mentionner les innombrables découvertes que chaque règne avait vu mettre au jour.

Ce discours ne dura que douze heures, et ne pouvait durer moins; car il contenait l'abrégé succinct et rapide de la plus longue des histoires humaines. Lord Witmore avait failli s'évanouir à chaque dynastie; son cerveau, inondé de syllabes chinoises, était dans le délire de l'opium ; son front, qui venait de supporter le poids des innombrables empereurs du Céleste-Empire, défilant un à un dans une procession de douze heures, était empourpré de fièvre comme après l'ivresse d'un festin. Un quart d'heure était écoulé depuis la clôture de l'éternel discours, et

l'air de la salle semblait encore répéter aux oreilles de Witmore ce déluge de monosyllabes qui exigent chez l'auditeur une patience chinoise. Le président de la société attendait d'un air triomphant la réponse du voyageur; mais l'infortuné diplomate avait oublié le peu de chinois que Touang-ho lui enseigna en lîLirope; il avait même oublié l'anglais, il ne se sentait plus vivre. Dans cette extrémité agonisante, Witmore se souvint à peine qu'il avait un bras; il souleva ce bras lourdement et le plaça sur son cœur : pantomime universelle qui signifie un remercîment profond que la parole ne peut exprimer.

Les savants se retirèrent deux à deux, en se dandinant sur la pointe des pieds, et, à mesure qu'ils passaient devant la statue de Witmore, ils le saluaient obliquement avec de petits yeux malins. Cette infraction à ta gravité de la science ne pouvait être remarquée par un diplomate aux abois.

Resté seul, Witmore tomba sur une pile de coussins et s'endormit. Ce sommeil d'une heure que Je kolao lui accorda ne pouvait qu'augmenter sa fièvre au lieu de la calmer. Des rêves chinois, les plus fous de tous les rêves, éclatèrent dans le cerveau du malheureux voyageur : il vit danser devant lui les soixante-seize dynasties d'empereurs sur des rouleaux de tapisseries chinoises; il traversait à la nage un fleuve de monosyllabes, el l'immortel Fou-hi le sauvait par les cheveux au moment où il se noyait dans un tourbillon de y-ki; puis il s'asseyait à la table de Star and garter, à Richmond, et lord Bathurst lui servait un filet du bœuf Apis au madère, avec un verre de punch glacé.

Une salve de coups de canon le réveilla en sursaut; il fit des efforts prodigieux pour ramasser çà et là les diverses parties de son corps éparses dans les coussins, et il se leva automatiquement sur ses pieds. Le kolao était devant lui, el montrait une de ces faces de béatitude et de sérénité consolantes que la savante Pan-ho-pei compare à la pleine lune se levant sur le mont Ni-Kew.

Un signe, seule langue que Witmore pouvait parler en ce

moment, demanda au kolao ce que signifiait cette salve de coups de canon. Le kolao lui répondit, avec son organe le plus caressant, que la ville allait' célébrer la plus grande des fêles de l'année, la fête de la pleine lune, et qu'il était heureux de lui annoncer qu'elle serait célébrée, cette fois, devant sa maison, les lamas du temple de la vraiment grande Lumière l'ayant ainsi permis, par exception, et en l'honneur de l'illustre diplomate anglais.

La physionomie du kolao continuait d'exprimer la profonde satisfaction d'un bon père de famille qui cherche toutes les occasions de distraire, d'instruire et d'amuser un voyageur ami, et qui s'applaudit de les avoir trouvées.

A la seconde salve d'artillerie, le kiosque d'honneur s'ouvrit, et le kolao offrit le siège de droite au noble lord.

En traversant le jardin, lord "^^'itmore avait cueilli furtivement deux oranges mandarines pour son dîner. Le jour de la fête de la pleine lune, on ne dîne pas chez les kolaos.

La place qui s'arrondit devant le palais du kolao est immense ; dix canaux y aboutissent comme des rayons : c'est la Venise de la Chine, dit Macartney.

Onaurait dit que toute la ville était accourue sur cette place ; le désordre de la multitude se régularisait sous une prodigalité de coups de bambou distribués aveuglément par des escouades de soldats ; un escadron des tigres de la garde impériale stationnait devant une batterie de douze pièces de canons de fer et la protégeait contre la folle curiosité des Chinois, que le bruit enivre comme le vin. Des groupes de jeunes femmes circulaient lestement au milieu des hommes et leur prodiguaient des sourires. La ville de Tong-chou-fou est renommée pour la beauté de ses femmes; elle remplit les lacunes de tous les harems du Céleste-Empire; les pères y vendent, comme esclaves, leurs fdles à qui veut bien les payer; le fleuve Jaune, le canal impérial et leurs innombrables ramifications, transportent chaque jour vers tous les points de l'empire cette vivante marchandise de sérail, dont le dépôt universel est à Tong-chou-fou.

\^:\ cii aigu, un cri que les oreilles européennes ne connaissent pas, et qui semblait glisser sur un océan de lames de cuivre, un cri d'une ville chinoise, s'éleva tout à coup de cette place et monta vers la lune apparue sur la colline de Mingtan. L'artillerie et mille instruments accompagnèrent ce cri pour saluer l'astre adoré, soleil de la Chine. Des milliers de feux d'artilice jaillirent de tous les kiosques et firent élinceler dans la nuit les toits d'or des palais et des pagodes et la porcelaine des tours, qui semblaient alors recouvertes de lames d'argent. Aux lueurs de ce jour nocturne, les jeunes filles dansaient en agitant des grappes de grelots; les bateleurs pirouettaient sur la cime des bambous; les funambules couraient dans l'air; les comédiens jouaient des pantomimes; les lamas chantaient des hymnes à la lune, et à chaque nouvelle salve de canon le même cri furieux retentissait dans la ville; des milliers de lanternes sillonnaient la rue comme des constellations d'étoiles folles, et tous les regards levés au ciel suivaient dans sa lente ascension la pleine lune, qui semblait accueillir ces hommages avec le sourire béat d'un ministre chinois.

Ce spectacle était merveilleux; nos fêtes d'Europe sont bien mesquines auprès de celles de la pleine lune, quand toute une ville immense, hérissée de kiosques de toutes couleurs, couverte de tuiles, d'or et de plaques de porcelaine, illuminée de lanternes et de fusées, salue la pleine lune, cette tranquille reine de la nuit. Lord Witmore lui-même, malgré son épiderme de diplomate, aurait applaudi à cette fête, s'il se fût trouvé dans les conditions hygiéniques indispensables à l'enthousiasme. Hélas! le noble lord, appuyé contre une colonnette du kiosque, n'était rappelé au sentiment de l'existence que par les détonations de l'artillerie; tout autre bruit le laissait à son immobilité de cadavre. Dans un de ces moments de réveil et d'excitation nerveuse, il recueillit sur sa langue le peu de sons que pouvait lui fournir une dernière goutte de salive, et il demanda au kolao si la fête serait encore longue.

« Oh! oui, répondit le Chinois, fort longue; au jour. »

Et, par un signe du doigt qui décrivit la voûte du ciel d'orient en occident, le kolao indiqua que la fête durait tant que l'astre était sur l'horizon. Et la ronde face du ministre s'épanouit de joie en annonçant cette bonne nouvelle au diplomate anglais.

Enfin lord Witmore arriva à un degré d'anéantissement que la physiologie n'a pas numéroté dans ses observations, et qui n'appartient ni au sommeil, ni à la vie, ni à la mort : il ne fallait rien moins pour le ressusciter que le fracas épouvantable d'un million de voix, chœur final qui faisait ses adieux à la lune au lever du soleil.

Lord Witmore, appuyé sur les bras des deux fils du kolao, et marchant avec leurs pieds, descendit à sa chambre à coucher, escalada péniblement son lit, et retomba péniblement dans sa léthargie. Quelques heures de repos horizontal le soulagèrent un peu. Il fut réveillé en sursaut par un rêve qui le menaçait d'être éventré, en costume de toréador, par les cornes d'un bœuf. Comme il n'avait pas pris la peine de se déshabiller, il se trouva tout prêt à recevoir le kolao, qui entrait dans sa chambre avec une bonne nou.velle sur les lèvres.

Le kolao lui annonçait qu'il avait reçu une lettre de Zhé-hol, et que l'empereur permettait à lord Witmore de séjourner trois mois à Tong-chou-fou.

Le noble lord poussa un soupir et simula un geste d'actions de grâces.

Le kolao ajouta que le président de la Société historique attendait la visite de lord Witmore dans le temple de la vraiment grande Lumière, et que des préparatifs superbes avaient été faits pour le recevoir.

a J'irai faire ma visite au président, » dit lord Witmore avec un ton ressemblant assez au dernier soupir de la résignation.

Le kolao fit un long sourire de bonhomie, et prit l'air d'un homme qui se fait violence pour demander un service. Witmore ouvrit la moitié de ses yeux rouges et le regarda fixement, courbé en point d'interrogation.

Alors le kolao lui dit que tous les lettrés de la ville attendaient,

comme réponse au discours du président, une histoire complète de l'Angleterre, traduite en chinois par lord Witmore.

a Et qui doit traduire cette histoire en chinois? demanda le diplomate avec une terreur visible.

— Vous, répondit le kolao avec un sourire délicieux.

— Mais comment veut-on que je leur traduise aujourd'hui dix volumes d'histoire? s'écria Witmore.

— Vous, trois mois ici, dit le kolao avec une bonhomie charmante.

— Ahl » dit Witmore. Et sa tête tomba sur sa poitrine après ce ah!

Les lettrés donnaient trois mois à lord Witmore pour traduire Hume en chinois. C'était, pour le traducteur, la muraille de la Chine à construire en manuscrit.

a Allez dire aux lettrés, dit Witmore au kolao, que je traduirai cette histoire. >i

Le ton qui accompagna ces mots annonçait qu'une résolution énergique venait d'ôlre prise par le voyageur agonisant.

Quand il fut seul, lord Witmore s'adressa ce monologue :

(î: Que le diable les caresse, ces maudits Chinois! Moi, passer trois mois ici! pas trois jours, pas trois heures! ils verront. »

Après une pause, il ajouta celte réflexion : « Et lord Bathurst qui m'avait recommandé de sonder ce lac immense où croupissent trois cents millions d'hommes!!! Oh ! qu'il vienne le sonder, lui, lord Bathurst!... Je sonde mon estomac, moi, et je n'y trouve rien. »

Cette plaisanterie anglaise amena un sourire sur la figure de Witmore; il essaya de faire quelques pas, et se trouva plus fort. Une ferme résolution agit toujours efficacement sur un corps affaibli. Le physique expirant se retrempe dans l'énergie du moral.

Witmore méditait une évasion.

Ce plan une fois arrêté, le noble lord accepta gaiement toutes les éventualités de son esclavage homicide. Il dîna courageusement à la table du kolao; il fit honneur à la cuisine végétale, et

risqua même ses dents sur une friture révoltante de Ichoueouen. A l'issue du festin, il se rendit au temple de la vraiment grande Lumière pour faire sa visite aux lettrés.

Ce temple est une merveille de la Chine. La statue du dieu est placée sur un autel resplendissant d'or; une foule de dévols assiège toujours les marches du sanctuaire. Le reste du temple est abandonné aux plus profanes occupations. Des familles sans toit viennent y faire leurs repas et y dormir sur des nattes ; des coniraf-rçants y traitent leurs affaires ; des capitaines de jonques y fument l'opium; de jeunes filles y cherchent des maris; des lamas y jouent aux échecs. C'est un abrégé en action de la vie chinoise. Quand lord Witmore entra dans ce temple, il y trouva les savants assis sur des baguettes de naucléas et fumant la pipe, les yeux levés au ciel.

La visite fut très-courte; le noble lord ne prononça point de discours, mais il promit de traduire l'Histoire d'Angleterre en langue chinoise, et d'apporter aux lettrés son manuscrit après trois pleines lunes.

Les savants se balancèrent sur leurs sièges en secouant la têle, comme pour remercier le futur traducteur.

Le kolao feignait d'être au comble d'une extase; lord 'Witmore ne le surprenait jamais en défaut; ce rusé Chinois aurait fait rouler, du bout de sa griffe, Talleyrand et Metteruich. Il se composait une bonhomie immuable de la pointe de ses pieds à la pointe de sa queue. Jamais un pli de ses étoffes ou de son visage ne trahissait la profonde noirceur de sa pensée, et sur l'incarnat perpétuel de ses joues sphériques il n'y avait d'expression que pour la bonté : figure d'un ange avec l'esprit et le corps d'un orang-outang.

Rentré au palais du kolao, lord Witmore affecta des airs d'insouciance ou de joyeuse étourderie, pour tromper ses espions et leur dissimuler, avec toute sa pauvre finesse européenne, ses projets d'évasion prochaine. Il prit toutes les poses et tous les tons que put lui fournir le vocabulaire de la diplomatie civilisée ; il se montra très-affectueux envers la famille du kolao ; il caressa

UiSE CHINOISERIE. 45

les putits Chinois; il demanda une livre de papier de Pékin et une Gole d'encre de Zhe-hol pour écrire sa traduction de V Histoire d'Angleterre; il fuma deux pipes d'opium pour se donner les airs d'un étranger qui veut s'acclimater et adopter les mœurs i'un pays qu'on se propose d'habiter longtemps. Le kolao, de son côté, avait m.is sur ses joues et dans ses yeux l'étourderie 8t la distraction d'un enfant; il traitait Witmore comme s'il eût voulu obtenir de lui une amitié de longue durée : il s'avança même jusqu'à promettre au noble lord un harem choisi tout exprès pour lui dans les marchés les plus aristocratiques de Tong-chou-fou.

Il est inutile de dire que le kolao avait compris le projet d'évasion avant même que ^^"itmore l'eût formé Ainsi, le diplomate d'Albion était joué de toutes les manières par le ministre chinois: il combinait les plus subtiles machinations d'un roué de Saint-James, pour faire réussir un plan qui était dans les intérêts de son ennemi. Il eût frémi de toute la hauteur de sa fierté nationale, s'il avait pu entendre le ricanement d'ironie intérieure dont l'accablait le quadrumane kolao.

L'offre du harem acheva la déroute morale de lord Witmore : il eût donné sa fortune pour être à bord d'un vaisseau voguant sur la mer Jaune. Il redoutait à chaque instant de voir entrer, au bruit des grelots et des éclats de rire , ce formidable paradis de jeunes femmes, avec leurs yeux obliques, leurs saris de crêpe léger et leurs pieds enfantins ; l'honneur de la Grande- Bretagne était perdu dans sa personne; accepter ou refuser le harem , c'était se briser sur un double écueil. Il fallait donc partir en plus grande hâte que jamais.

Dès que le silence du sommeil général régna au palais du kolao, lord Witmore quitta sa chambre, et trouvant, non sans étonnement, toutes les portes ouvertes devant lui, il atteignit la place publique sans être dérangé dans son début d'évasion. Il était seul, et il s'applaudissait fort d'avoir laissé son domestique au village de Kien-sin , situé à la dernière écluse du canal impérial. Son déguisement chinois, volé au vestiaire du kolaO;

favorisait sa fuite, malheureusemenl éclairée par une lune de la plus chinoise dimension. De canaux en canaux, prodiguant l'or aux bateliers, il se trouva bientôt sur la grande route aquatique qui se lie au fleuve Jaune, et pourtant il ne crut devoir remercier la Providence qu'en découvrant les fertiles plaines de la province de Tche-kia.

Quinze jours après , lord Witmore voguait sur la mer Jaune, à bord du Cilon, frégate anglaise qui se promène devant la Chine pour lui montrer le pavillon britannique à demi-portée de canon.

Dans les loisirs de la traversée, lord Witmore écrivit un long mémoire adressé à lord Bathurst; ce curieux travail n'a jamais été imprimé ; il est gardé précieusement dans les archives de l'office de Whitehall , et les diplomates le consultent lorsque le cabinet de Saint-James met les affaires de la Chine sur le tapis. Dans son manuscrit , lord Witmore a négligé la description des lieux, laissant, dit-il, ce frivole amusement aux voyageurs vulgaires. Il s'est contenté de sonder moralement ce lac immense où croupissent trois cents millions d'âmes; il a donné le résultat de ses études sur le caractère de ce peuple barbare, qui a une existence à part. Le travail de lord Witmore est terminé par ce portrait digne d'Addison :

« Le Chinois a l'esprit lourd et l'entendement grossier : il n'a que deux sens, trois de moins que nous; sa bonhomie n'a rien d'égal que son ignorance ; il est si facile de le tromper qu'on regrette d'être rusé devant lui. Chez le Chinois , la matière est si épaisse, qu'elle repousse, comme une cuirasse, le trait d'esprit le plus aigu. Il travaille d'instinct ; il fait aujourd'hui ce qu'il a fait hier. Otez-le de ces huttes de marécages, il meurt comme le poisson hors de son élément. C'est un peuple de castors ; son pays est un lac , sa nourriture une racine bourbeuse, sa chevelure une queue, sa main une patte , sa langue un cri. J'ai connu intimement le premier ministre ou kolao de ces castors, je me suis servi de lui dans l'occasion, et, quand il a voulu me faire obstacle, je l'ai brisé comme un roseau. »

C'est ainsi que lord Witmore a étudié le caractère chinois. Instruisez-vous avec cela, ô vous tous qui cinglez diplomatiquement vers l'embouchure du Whang-ho.

MADEMOISELLE FINON.

Les romans, les comédies, les contes en vers et en prose, qu'on dévore au sortir du collège , donnent une singulière idée des femmes aux jeunes gens. Rien de curieux comme les propos des amoureux novices sur le beau sexe. La Fontaine, Boccace et Louvet leur ont démontré que le libertinage court les rues, et que toute jeune fille ne demande pas mieux que d'abdiquer sa vertu à la première occasion. Quant aux femmes mariées , on rit tout haut en prononçant leur nom : ce sont des places fortes ouvertes au premier assiégeant ; sous l'influence même de la lune de miel , elles cherchent déjà de tous côtés l'amant qui les consolera du mari. Pauvres maris! ! ! c'est pour eux que Molière a inventé la comédie de mœurs, et le bonhomme La Fontaine ses contes antimatrimoniaux. L'hymen ne porte, comme autrefois, qu'une tunique de safran, croceo vêlatus amictu. C'est la couleur qui domine dans le blason des maris; voilà qui est bien convenu parmi les jeunes hommes de dix-sept à dix-huit ans. Pour n'attaquer sur ce fait aucun de mes contemporains et m'abstenir de toute personnalité, je me résigne à traiter cette matière pour mon propre compte , en tournant la satire contre moi.

J'entrai dans le monde avec ces étranges idées, comme tous mes condisciples; je venais d'achever ma philosophie, science qui augmente d'un an de prison la dure captivité du collège. J'étais un fort mauvais philosophe, mais un grand lecteur de

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romans. J'avais lu Faublas, livre corrupteur, qui vous inocule la manie de la séduction universelle , et ne vous montre partout que des vertus chancelantes, à l'âge ardent où l'impatience du désir s'irrite contre les résistances. Je ne rencontrais aux promenades que des marquises de B..., des Sophie, des comtesses de Lignolle, des Justine; je croyais n'avoir qu'une circulaire d'amour à écrire à toutes les femmes de ma ville de province, pour recevoir en réponse, chaque matin , trente capitulations de vertu à la fois. La rage des lectures romanesques me poussa dans un cabinet de lecture, véritable arsenal des Faublas modernes; chaque rayon était garni de livres incendiaires: il y avait cinq éditions de Faublas, avec des gravures à perruques, et neuf exemplaires des Liaisons dangereuses , autre roman où M. Laclos enseigne l'art d'ouvrir des lignes de circonvallation autour d'une femme , de saper les murailles de son boudoir, de faire brèche et de montera l'assaut. C'est un poëme didactique et assassin, dont l'auteur n'a pas été pendu.

Un jour, je lisais dans un doux loisir, comme Paolo du Dante, le livre de ce M. Laclos. Le cabinet de lecture était désert; on lisait fort peu à cette époque. La porte de la rue s'ouvrit, et je vis entrer une jeune personne de quatorze à quinze ans, gracieuse et belle comme une héro'ine imaginaire de Faublas. Elle venait rendre Cœlina ou l'Enfant du mystère , de Ducray- Duminil, honnête homme, celui-là, mais remarquablement niais, et venait demander les Orphelins du hameau, du même auteur.

Mes dix-sept ans s'émurent de con%Tilsions nerveuses devant cette ravissante fille, le livre me tomba des mains; elle le ramassa et me le rendit. Je voulus la remercier, et la remerciai en latin. Elle ne remarqua nullement mon trouble. Pendant que la dame du comptoir cherchait les Orphelins du hameau dans sa boutique, la belle enfant lutinait autour de nous avec une étourderie charmante; elle fredonnait: Pariant pour la Syrie, romance de l'époque, elle bouleversait la bibliothèque ; elle lisait les titres des ouvrages à haute voix; elle s'asseyait ,

MADEMOISELLE FINON. 49

se levait, s'asseyait encore; l'œil avait peine à suivre cette délicieuse mobilité d'enfant.

Mme Boyer, c'était le nom de la maîtresse du cabinet de lecture, trouva , trop tôt pour moi , le roman demandé. Elle le donna à la jeune fille, qui nous salua de la voix, du geste et du çourire, et sortit en courant.

Je demandai tout de suite à Mme Boyt r des renseignements sur son abonnée. Je voulus tout savoir. Elle se nommait P'inon *** ; sa famille était distinguée et honorablement connue à Marseille; elle demeurait dans le voisinage. Finon adorait la lecture et avait un esprit d'ange ou de démon, ou des deux à la l'ois.

J'ouvris \e% Liaisons dangereuses, et j'y clierchai le chapitre de la séduction. M. Laclos eut la bonté de m'apprendre dans son livre que le cœur d'une belle était une fleur aussi facile à cueillir qu'une rose dans un jardin qui vous appartient. J'aurais embrassé ce bon M. Laclos. En outre, le bon La Fontaine arrivait à l'appui avec sa morale :

Qu'il n'est verrous ni grilles Qui soient les sûrs garants de la vertu des filles.

Le sage Montesquieu, homme grave, me confirmait aussi la chose dans ses Lettres ^iersanes. Je ne voyais dans le sérail de M. de Montesquieu que d'ardentes femmes qui languissaient d'amour en l'absence de leurs maîtres, et qui, en leur absence, se repliaient, à défaut d'autres, sur les amants équivoques auxquels était confiée la garde du sérail. Ducray-Duminil me garantissait bien la vertu de ses femmes; mais je me moquais de Ducray-Duminil.

Ayant fait mes plans avec l'aide de Laclos, de La Fontaine et de Montesquieu, j'attendis Mlle Finon à la boutique, où elle venait tous les jours, car elle dévorait un roman en vingtquatre heures. Je la revis donc le lendemain. La première minute fut consacrée à détailler les perfections de sa figure charmante; la veille, je n'avais eu le temps que d'admirer 219 c

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l'ensemble. Mlle Finon avait les plus beaux cheveux châtains du monde, un front large et pur, des yeux pleins de douceur, d'intelligence et d'esprit, des sourcils admirablement déliés, des dents de perles, et une bouche 1 une bouche inventée pour le premier baiser! La lèvre supérieure, arquée avec grâce, se découpait en cœur au milieu; un sourire continuel donnait un charme angélique à ce visage rose et frais, comme le soleil en fait rarement éclore dans les gynécées de notre Midi.

Je cherchai longtemps une phrase pour entamer la séduction et ouvrir la campagne ; Laclos et Montesquieu ne m'en fournissaient aucune pour la circonstance. Il me fallait débuter avec éclat pour faire sensation. Tout ce qui me venait à l'esprit était du dernier trivial. Je relevais ma tète en arrière, je toussais légèrement, j'allongeais mon pied droit, je croisais mes bras, je fredonnais du Jmn de Paris, mais je ne parlais pas. Enfin, je m'armai de ce courage qui animait les Valsain , les Valcour, les Valmont, et je me décidai à dire cette sottise :

« Il paraît que mademoiselle aime beaucoup les œuvres de Ducray-Diiminil? »

Mlle Finon me répondit :

(c Oui, monsieur, j

Me voilà dans le même embarras. Je jiie regardai au miroir, j'étais pourpre.

Après une sottise, je me lançai dans l'impertinence.

« Mailemoiselle a-t-elle lu i-aufe/rts? lui dis-je en souriant, comme Yalsain dans un conte moral de Marmontel.

— Non, monsieur, » me répondit-elIe.

Je me réfugiai dans un coin de la boutique pour me donner un bon coup sur le front; et, comme je me retournais pour réparer mon erreur, je vis la porte s'ouvrir, et la céleste enfant disparaître avec toute son aimable légèreté.

(c Comment donc, monsieur, allez-vous parler avec cette légèreté de Faublas à une jeune personne? » dit aigrement Mme Bover.

MADEMOISELLE FINON. 51

Je feignis de ne pas entendre; je payai ma séance, et je ortisen chantant : Tout à lamour, tout à l'honneur, de Boïel- Jeu.

Lorsque je me trouvai seul dans une rue écartée, j'échangeai oa figure riante contre une face de damné; mon teint s'anima le la teinte du désespoir. Si j'avais eu un pistolet dans la Daih ou une rivière sous les pieds, je terminais là le chantre de mes séductions.

Je relus Laclos. Grand Dieu! que j'étais petit dans mon nonciat auprès de ce héros des boudoirs de Paris! Je relus les ;ontes de La Fontaine et les nouvelles de Boccace. Combien je ougissais de ma gaucherie ! combien j'étais éloigné de ces superbes amoureux, qui n'entraient jamais dans une hôtellerie sans immoler le triple honneur de 1 hôtesse, de sa fille, de la servante; qui n'entraient jamais dans une maison sans ravager les étages sous leurs invincibles passions ; qui avaient enlevé autant de chevelures au beau sexe que le dernier des Mohicans aux Mingos ses ennemis!

« Oui, m'écriai-je, il faut réparer mon premier échec; à quoi servent la lecture et l'instruction, si l'on tremble devant une jeune fille comme un écolier devant son magister? A demain. >

Au coup de midi, j'étais assis dans le cabinet de lecture, et je méditais sur un chapitre de l'Ermite de la Chaussée-d'Antiîi. Il est parlé dans ce chapitre d'un mari vieux et brutal, comme tous les maris, qui a donné à sa jeune femme une douzaine de chemises évaluées douze mille francs, laquelle femme a laissé soupirer un Sainval quinze grands jours! Ce Sainval ne soupirait ordinairement que quinze minutes. Quel chapitre et. quel Sainval ! Encore une pièce à l'appui.

Au milieu de mes réflexions, Mlle Finon entra; je me levai et la saluai avec respect, en renversant deux chaises. Elle ne fit attention qu'aux chaises renversées et se plaignit ensuite à Mme Boyer d'une lacune de trente pages qui avait été pratiquée dans un volume de son roman par un lecteur anonyme-

52 MADEMOISELLE FINON.

« Voilà une bonne occasion, » dis-je en moi-même. 0 Valcour! ô Valsain! ô Valmont ! Je pris la parole. « Mademoiselle, c'est moi qui ai déchiré ces trente pages.

— Vous me payerez le volume, dit Mme Boyer en colère.

— Je vous le payerai, répliquai -je avec un sang - froid d/gne.

— Et pourquoi avez-vous déchiré ces feuillets?

— Parce qu'ils auraient déplu à mademoiselle.

— Et qu'en savez-vous, monsieur? dit la maîtresse de la maison.

— Si mademoiselle m'interroge, je répondrai, p Mademoiselle ne m'interrogea pas; elle prit un autre roman

et sortit.

Un instant après je sortis aussi, mais furieux cette fois plutôt que désespéré.

En traversant le quai du pont, je rencontrai un de mes condisciples. 11 était habillé au dernier goût; il avait beaucoup de breloques à sa montre, un nœud prodigieux de cravate, et un cordon de cheveux en sautoir sur un gilet de satin ouvert à deux battants.

<( Je suis brisé, me dit cet ami, brisé, anéanti; je mène une vie de Faublas. Voilà une lettre encore que je viens de recevoir de deux sœurs.

— Deux sœurs! m"écriai-je en me roidissant en point d'admiration.

— Deux sœurs. Elles me poursuivent partout ; deux demoiselles jolies comme des anges ! Seize à dix-sept ans. Elles me donnent un rendez-vous pour ce soir.

— Tu iras ?

— Non. Vois-tu, il faut se faire désirer, c'est mon principe. Je leur ai répondu que j'avais des affaires ce soir, et au fait c'est vrai. J'ai fait la connaissance, au dernier bal du receveur, d'une dame belle comme Vénus, et qui m'a appelé son Adonis; une brune qui a des cheveux noirs comme mon chapeau et un pied comme mon petit doigt; des yeux comme ça. Elle habite

MADEMOISELLE FINON. 53

a campagne : je vais monter à cheval. Et loi, que fais-tu? Comment vont les amours?

— Je suis amoureux.

— Tiens, c'est drôle! Moi, je ne suis pas amoureux. J'aime .es femmes à la folie; je les aime toutes, mais voilà. Et comment marches-tu avec ta passion?

— Oh 1 il n'y a que trois ou quatre jours....

— Trois ou quatre jours! oh! laisse-moi rire.... J'en ai fait huit en quatre jours. Les femmes, vois-tu , ne demandent pas mieux.... Tu sais ce qu'a dit Piron?... Bien... Quel âge a-t-il, ton objet?

— Quinze ans, je crois.

— Quinze ans! c'est déjà roué , ça. Écoute, il faut écrire, il faut faire une déclaration.... Je vous vis, mnclemoiselle , et je coDims rainour.... avec d'autres bêtises de ce genre.... Et tu silènes Alfred, Eugène, Arthur....

— Sainval....

— Sainval, ce que tu veux; et tu demandes un rendez-vous pour demain. C'est bâclé. Tiens, voilà un cordon de cheveux d'une petite blonde, Euphrasie, que j'ai lâchée la semaine dernière. A la première lettre, elle donna dans le panneau. Ordinairement, moi, je n'écris pas de lettres; j'accoste une femme qui me plaît, à l'église^ dans la rue, partout. Elle me dit : r( Finissez, monsieur, passez votre chemin. » J'insiste. Elle me donne un coup sur le bras ; je vais toujours : elle sourit. Je lui montre un billet : elle prend le billet. C'est un rendez-vous : c'est fini. »

Je me prosternai devant mon ami, et je le quittai pour écrire ma déclaration.

Ma lettre 4'ut transcrite cinq fois; elle était conçue selon les règles du style épistolaire de la rhétorique de Domairon. Je la mis au net sur du papier vélin, avec encadrement de fleurs jaunes et une vignette rose représentant Cupidon décochant une flèche sur un cœur ailé. Je signai Sainval.

fl me fallut attendre deux jours une occasion favorable; lor.s-

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qu'elle se présenta, je m'approchai de Mlle Finon, et je lui dis à voix basse :

a Voici un billet que vous avez laissé tomber. »

Laclos m'avait enseigné ce moyen.

a: Je n'ai point laissé tomber de billet, s me dit la jeune personne.

Et elle jeta bien loin ma lettre avec dédain. Il y eut une éclipse de soleil en ce moment pour moi : la terre trembla ; le sang me tinta aux tempes. Mme Boyer ramassa la lettre et me la rendit en me disant que son cabinet de lecture était une maison honnête, et que je l'obligerais de n'y plus rentrer.

« Si vous n'étiez pas une ignorante , m'écriai-je dans une excitation de colère qui me sauva d'un évanouissement , vous sauriez que L-.ielos, queBoccace, que La Fontaine, queLouvet. que Montesquieu.... »

Mme Boyer, épouvantée, cria au secours; je pris la fuite pour éviter les anathèmes des voisins.

A ma première entrevue avec mon condisciple, je lui contai l'aventure.

«- Figure-toi, lui dis-je, qu'elle a jeté ma lettre à tous les diables.

— Très-bien !

— Comment, très-bien?

— Sans doute; elle a voulu te donner une leçon. Tu lui remets un billet, à la petite, devant la vieille; la petite s'effarouche : c'est juste. La même chose m'est arrivée avec Zoé, l'autre jour. Elle se promenait avec sa tante: je lui montre ma lettre, elle retire brusquement ses mains. Il faut savoir s'y prendre à propos, mon ami.

— Mais pourtant, j"ai lu dans Laclos....

— Il n'est pas question de Laclos ; tu es un enfant. Te voilà maintenant chassé du cabinet de lecture; il faut aborder ta belle le soir, quand elle prend le frais , sur la porte de sa maison. Attends la nuit surtout, et du courage, je te garantis le succès. »

MADEMOISELLE FINON. 55

Le soir, au tomber du crépuscule , je commençai ma promenade dans la rue de Mlle Finon. Elle brodait derrière la vitre, et regardait la rue à chaque échappée daiguille. Quatre fois nos yeux se croisèrent , et je crus remarquer sur son beau visage , sous vitre, une trace de repentir. «Cela va bien! » dis-je eu moi-même ; et le pavé devint plus doux à mes pieds que le velours.

La nuit venue, Mlle Finon se leva comme une brillante étoile sur l'horizon de sa porte.

« Ah ! dis-je tout bas, elle attendait la nuit! C'est égal, point de précipitation. Ne brusquons rien, l'affaire est en bon chemin. Oh 1 quelle nuit ! Qualis nox ! Du, Deœque ! 0 Tibulle , 0 Catulle ! Cras amet qui nuvquam amavH : a Qu'il aime demain , « celui qui n'aima jamais! »0 Boccace! Comme ils ont connu le cœur des femmes! Quelle folie de remettre une lettre devant H[me Boyer ! Où donc avais-je la tête?

a La voilà toujours ! qu'elle est belle! et elle m'attend 1

Quand on attend sa belle, Que l'attente est cruelle !

Joconde! musique de Nicolo.

Aussi qu'il sera doux L'instant du rendez-vous!

« Elle a souri : femme rendue ! Enfin en voilà une! c'est la première, mais elle me coûte cher! Â.vançons. »

J'interrompis brusquement la ligne droite de ma promenade, et je m'avançai avec audace vers la porte où rayonnait l'ange de mon amour. Ma lettre était roulée dans ma main.

Je m'inclinai respectueusement; elle ne bougea pas; elle me regardait.

« Mademoiselle , .lui dis-je, excusez une indiscrétion qui prend sa source.,.. »

Elle m'interrompit :

« Que demandez -vous , monsieur? me dit-elle d'une voix douce, mais décidée.

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— Vous voyez à vos pieds.... »

J'entendis un grand éclat de rire, et un bruit de porte qui se fermait sur mon front incliné de respect.

Je restai cinq minutes plus pétrifié que la pierre de cette porte. L'éclat de rire roulait dans ma tête, comme une vibration dans une cloche, et rien n'était horrible à mes yeux comme cette porte muette et désolante qui venait d'écraser dans l'air mon amoureuse déclaration . Pour m'achever, une rude voix d'homme me tomba perpendiculairement sur la tête avec cette brusque interpellation ;

« Que faites-vous là, monsieur? »

C'était le propriétaire de la maison, qui, m'ayant vu rôder dans la rue depuis une heure, se tenait en garde contre moi, au milieu des embûches de la nuit.

Les larmes aux yeux , je m'éloignai du théâtre de mon infortune consommée , et je rentrai chez moi avec une de ces fièvres qui n'ont pas été classées par les médecins, En apercevant sur ma table Laclos, La Fontaine, Boccace, Montesquieu, Louvct, je fus saisi d'une atroce ébullition de colère :

« Scélérats, m'écriai-je, vous ne jouirez plus désormais du fruit de vos impostures ! »

Et je les déchirai avec une volupté de vengeance qui me faisait du bien. A mesure que je déchirais , je surprenais encore çà et là des phrases qui crispaient mes doigts : «Le marquis de Blanzé faisait la conquête d'une femme en prenant une prise de tabac; — Valsain mesurait à boisseaux les anneaux de ses victimes, comme on fit pour les chevaliers romains après la bataille de Cannes; — femme attaquée, femme séduite, telle était la devise de Valmont. î Je les foulais aux pieds, eux et leurs devises. J'en voulais surtout à Montesquieu; j'avais son buste, je le décapitai.

Le lendemain, je partis pour un long voyage, où je ne trouvai que des hôtelleries habitées par la décence et la vertu! Oh! si j'avais tenu Boccace et La Fontaine sous mes pieds !

Dix-sept ans après, me trouvant dans un salon de Paris, rélé

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dernier, j'entendis annoncer une dame dont le nom et la figure me frappèrent. Je me glissai sur iin fauteuil, à côté d'elle, et j'engageai la conversation. Je trouvai cette belle personne fort spirituelle et pleine de charme dans l'entrclien. Quelques paroles négligemment tombées de sa bouche me plongèrent en rêverie, et me donnèrent des émotions inexplicables, de vagues souvenirs ; je me recueillis pour rentrer dans ma vie et fouiller mon passé. Je me hasardai à lui demander son prénom. (( Joséphine, me dit-elle.

— Joséphine.... ou....?

— Finon.

— Oui , c'est cela ; c'est vous. »

Et je me nommai; et je lui rappelai le cabinet de lecture, le billet si mal reçu, la porte si bien fermée. Elle se souvint de tout. Je la considérai avec un plaisir extraordinaire. Dix-sept ans n'avaient pas dérangé les lignes de cette harmonieuse figure : c'était toujours cette bouche en cœur qui s'ouvrait sur deux arcs de perles fines, toujours ce sourire et cette fraîcheur du beau temps.

(( Me permettez-vous, lui dis-je, de reprendre ma passion à la porte où je l'ai laissée, il y a dix-sept ans?

— Vous ne seriez pas plus heureux aujourd'hui, me dit-elle; êtes-vous duc ou carmelin?

— Non, madame.

— Eh bien! je veux mourir duchesse ou carmélite.

— Les femmes sont plus fortes qu'on ne croit.

— Oh! certainement, monsieur; elles ne sont faibles que dans les romans et les contes.

— Et Boccace, madame?

— Boccace est mort vierge et martyr. »

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