‹ Nouvelles nouvellesChapitre 8 sur 14 · LA CHROMQUE DE G.\BRIELLE DE VERGY · texte numérisé non relu

LA CHROMQUE DE G.\BRIELLE DE VERGY

Le Rhône est aujourd'hui une grande roule qui se précipite de Lyon à la mer, emportant dans ses profondes ornières les roues des diligences à vapeur. En douze heures, le voyageur passe de l'île Perrache à la tour papale d'Avignon. Il faut remercier le Rhône d'avoir destitué les messageries du Midi. On ne rencontre plus, sur les poudreux et ennuyeux chemins de Valence et de Montélimart, que de rares voyageurs, ceux qui redoutent par tradition le formidable passage du pont du Saint- Esprit.

Le Rhône, après avoir avalé la Saône aux portes de Lyon, fait lever à chaque instant une toile sur un nouveau décor. Le paquebot vole comme la flèche fluviale des cartes de géographie. On dit bientôt adieu aux belles campagnes cultivées, joie des laboureurs, deuil des artistes. Voici les grèves empanachées de roseaux, les alluvions mobiles, les archipels flottants, les collines écartelées de verdure et d'aridité. Voici la nature bouleversée du Midi : la terre des passions ardentes, des soleils qui brûlent, des vents qui déracinent, des montagnes qui secouent toute végétation pour recevoir, à flanc nu, les pluies, la foudre, l'ouragan. A droite et à gauche, c'est une histoire qui se déroule; histoire que les livres n'ont pas écrite, et dont les pages sont sculptées avec des ruines sur le sommet des roches. A tous les contours d'horizon , c'est un nouveau paysage qui se révèle environné d'un passé mystérieux. Ce so;it des châteaux forts, des donjons, des remparts qui n'ont plus

rien à garder, des créneaux qui n'ont plus rien à défendre ; une tour isolée parmi les ruines, comme une dernière pièce sur un échiquier dévasté.

D'où nous viennent ces débris? Chacun d'eux a sans doute une histoire à nous dire; il faudrait gravir toutes ces montagnes et leur demander à toutes le récit de tant de scènes de deuil, de sang, d'incendie, dont ils furent les acteurs. Mais le Rhône vous emporte; on passe devant ces hiéroglyphes percés à jour et noircis par les torches, sans qu'une voix sorlie de ces vallons vous en ait donné le sens. A peine si la tradition de ces contrées ose vous faire remonter aux guerres de religion pour vous expliquer confusément les désastres qui ont amoncelé tant de ruines. De ces terribles drames qui ont couru échevelés sur ces crêtes volcaniques, on ne devine que la péripétie; elle est clairement écrite dans son caractère de désolation: cela suffit d'ailleurs. Que peut ajouter le nom des victimes à l'intérêt des tombeaux? En est-il moins imposant , ce cours d'histoire et de philosophie que le Rhône professe en douze heures et en soixante lieues? Ont-ils été tourmentés, les habitants de ces malheureuses contrées baignées par le fleuve I En ont-ils subi, des déplacements et des révolutions!... D'abord, ces villages se sont établis sur les rives pour boire l'eau du Rhône, avec la foi dans un tranquille avenir; puis ils se sont réfugiés sur les crêtes , à la voix des guerres religieuses ; aujourd'hui les voilà redescendus, à la voix de la tolérance et de la civilisation. Le fleuve paternel bénit de ses deux bras la rive catholique et la rive luthérienne ,. et leur donne à toutes deux une égale part des vins généreux qui portent son nom.

Un jour quelque chroniqueur recueillera ces pages de ruines éparses dans la vallée du Rhône, et il fera un beau livre, un livre à défrayer le répertoire futur des drames de la nouvelle école. Je voudrais que Victor Hugo et Alexandre Dumas vinssent fouiller dans ces débris, pour en exhumer toute une galerie nationale de héros, de chevaliers et de martyrs.

60 LE RHÔXb:.

C'étaient de terribles acteurs d'épopée, ces hommes à la tête brûlée par les vins du Rhône, brûlée par le soleil du Midi ou par la bise qui souffle du mont Ventoux; ces hommes idoines au vice comme à la vertu; fanatiques de religion, de gloire, de chevalerie, d'amour; entretenant toutes les passions à la fois; ne faisant de leur vie qu'une longue bataille; ne vivant que pour la gloire de mourir.

De ce nombre étaient les Roquemore , qui bâtissaient un château à sept tours sur le piédestal d'un rocher; ou ce formidable baron des Adrets, qui, du haut de son manoir du Rhône, donnait au pnpe de cruelles insomnies et des déplaisirs mortels.

Je voudrais que Victor Hugo vînt recueillir ces mélancoliques entretiens que se font la dernière tour de Roquemore et le dernier bastion des Adrets, la nuit, aux étoiles, lorsque l'impétueux vent d'Avignon, héritier des haines pontificales, secoue, comme un bélier romain, ces vieilles murailles des enfants de Calvin et de Luthur. C'est là que la pensée est mêlée au granit, ainsi que l'a dit le poète.

Le pied des ravageurs s'est profondément appuyé sur ces rocs. Les vengeances s'y accomplirent sans pitié. Pas un grain de cette poussière qui n'ait passé au crible du vainqueur; pas une de ces pierrres qui ne garde encore l'empreinte des ongles et des dents. Rien ne fut fait à demi : après l'épée, le poignard; après le poignard, l'incendie. Le sang sur la pierre, la flamme sur le sang. Oh! le Midi a toujours admirablement consommé les dévastations.

C'est un bien douloureux plaisir de suivre ainsi, dans toutes ses sinuosités, ce musée de ruines, sans prendre la moindre fatigue, comme si l'on feuilletait un album dans son cabinet, et qu'une main officieuse en tournât les pages. On s'abandonne avec mélancolie à l'étude de cet étrange paysage qui finit et recommence à tous les horizons. Le Rhône semble couler dans le vallon d'un cimetière sans fin, et il coule gaiement; il agile ses vagues joyeuses; il n'a rien changé, lui, dans son métier de fleuve. H porte à la Méditerranée les larmes tombées des

paupières du mont Sainl-Golhard; chemin faisant, il jette, comme le Nil, son limon nourricier aux campagnes arides: c'est toujours le Rhône d'Annibal, de César et de Conslanlin.

Beaucoup de voyageurs partagent avec le fleuve son heureuse insouciance : ils causent, rient et fument; ils parlent des vins du Rhône, des chemins de fer, de la guerre d'Espagne, de la cuisine au beurre , des soieries de Lyon , de la pluie et du

mistral. Les grandes ruines passent c'était bien la peine de

se faire ruines pour ne pas obtenir un regard de pitié! Quelquefois pourtant la dévastation est si large sur la montagne voisine , qu'elle impose le silence et attire l'attention. Une voix s'adresse au marinier provençal qui traverse le pont.

c Comment appelez-vous ce village?

— Cruas, )' répond le marinier.

Et il va reprendre son poste à la proue. « Cruas! répète-t-on dans les groupes. Quel diable de nom! j Un monsieur prend la parole et dit gravement : « Je crois avoir entendu Gruas.

— Non, monsieur, Cru , Cruas.

— Je ne connaissais pas ce village.

■ — Il est joliment démoli!

— Voilà les forteresses que l'on construisait du temps où l'on se battait avec les flèches.

— Avec deux coups de canon, aujourd'hui !

— Ah! la poudre!

— Cruas.

— Gruas. »

Et la grande ruine a passé.

Toutes les conversations cessent lorsque l'on entre dans ce magnifique détroit bordé sur les deux rives par les ruines élégantes du château de Beaucaire et par la masse imposante du château de Tarascon. C'est un site hors de ligne, il y a du paysage pour tous les goûts. Le négociant y retrouve le pré de la foire européenne de juillet, les fraîches allées si vivantes

pendant un mois, si taciturnes le reste de l'année; l'industriel V admire le plus beau pont de fer que les Séguin aient suspendu; l'artiste se met en rêverie devant cet admirable ensemble, où tout est grand et lumineux, le Rhône, les châteaux, la campagne, l'horizon.

Alors les érudits racontent leurs histoires, filles légitimes ou non de la localité.

La tour de Tarascon est un trésor de chroniques; hélas! elles sont toutes sanglantes, et la dernière, et malheureusement la plus incontestable, est contemporaine de la Terreur de 931 La tour de Tarascon est la sœur ciiminelie de la glacière d'Avignon. Ce n'est qu'avec peine que l'on se décide à admettre tant de vérités désolantes, au pied de ce château doré par le soleil, si calme dans son cadre d'azur, si voluptueusement endormi au bord du fleuve. Ce n'est qu'en se retournant de l'autre côté du Rhône , où sont les ruines , que l'on peut se convaincre de la fécondité de cette terre, qui a produit de terribles et d'inexorables passions.

Le nom du roi René jette quelques souvenirs de joie autour de ce manoir.

En Provence, on rencontre à chaque pas le roi René; c'était un prince qui avait peu d'argent, mais beaucoup de châteaux* je lui en ai compté cinquante. Il aimait ces résidences de sa gaieté proverbiale: c'est avec un profond chagrin que je me suis prouvé qu'un roi si bon était fou; il faisait des rêves de malade, et mettait ses rêves en procession. Aix a conservé longtemps ce drame, moitié sacré, moitié profane, complètement fou dans ses deux parties, et que la capitale de Provence devait au génie délirant de René. J'ai vu cette procession dans mon enfance, et j'éprouvai un sentiment pénible à celte saturnale baptisée; seniiment qui ne s'est plus effacé. Les commentateurs se sont mis à l'œuvre, et ont expliqué, de la manière la plus édifiante le jeu du chat et les traîneurs de ruisseaux ; ils ont dit que le chat était l'image du diable, ce qui est une calomnie gratuite contre les chats , et que les firassoum étaient

aussi l'image des pêcheurs endurcis : cela prouve seulement que les commentateurs ont besoin d'être commentés.

Le roi René faisait des vers assez mauvais, même pour un roi; il peignait aussi. Sa peinture était comme sa poésie ; c'est pour lui qu'Horace a fait son vers : Ut pictura, poesis. Il travaillait même pour le théâtre ; il composait des mystères en vers et les faisait jouer dans ses châteaux, où il s'applaudissait. C'est à Tarascon qu'il a donné ses meilleures pièces ; les chroniqueurs en ont conservé des fragments.

Telle qu'elle est enfln , cette vie du petit roi provençal a servi d'intermède boutfon à des drames qui ont ensanglanté le Rhône. Il en est un surtout qui caractérise l'esprit de ces contrées , qui explique les ruines, qui donne le mot de ces énigmes de vengeance que le fleuve a gardées sur les pics de ses montagnes. C'est une épouvantable histoire, qu'on voudrait révoquer en doute , si elle n'était attestée par tous les auteurs contemporains : on la raconte devant le château de Tarascon.

Amour, tu perdis Troie! s'écrie La Fontaine dans sa bonhomie; l'amour a bien perdu d'autres choses! Sans remonter au paradis terrestre , on rencontre le doigt d'une femme à toutes les révolutions. Les administrateurs des empires, qui voient toujours les choses de haut, font du machiavélisme gouvernemental à pure perte: arrive une petite intrigue de boudoir, et tout craque sous les pieds des rois et des empereurs. Lucrèce fait tomber la monarchie romaine; Virginie abat la tyrannie des décemvirs ; une blonde Campanienne arrête Annibal ; Cléopatre tue la liberté à Actiura. Ensuite nous trouvons Irène à Ryzance, Clotilde à Tolbiac , Agnès Sorel qui perd la France , Jeanne d'Arc qui la sauve : des femmes partout. Puisque le monde est condamné à la fièvre intermittente des révolutions , mieux vaut encore les devoir aux femmes qu'aux avocats. J'aime mieux

Cléopatre que Démoslhène : la liberté romaine a fait une plus belle mort que sa sœur grecque; la plus chaude philippique ne vaut pas la galère triomphante du Cydnus. L'amour est donc le père des ruines : voici une nouvelle preuve à l'appui.

Vers la fin du wv siècle, le roi d'Aragon et le comte de Toulouse étaient en guerre, ce qui contrariait vivement Henri II, roi d'Angleterre, prince médiateur s'il en fut. Henri résolut donc de concilier les deux ennemis, et il fit les frais d'une cour plénière qui se tint à Beaucaire, et à laquelle il se fit représenter. Les fêles furent splendides. Pour en donner une idée, il suffira de dire que le sire Bertrand de Simiane enfouit dans de longs et larges sillons une prodigieuse quantité de monnaies d'or, et que le sire de Yenous ne trouva rien de mieux à faire, pour éclipser celte action généreuse, que de briiler vifs trente de ses plus beaux chevaux. Beaucaire a eu le bonheur de voir cela.

Les seigneurs abondaient. On remarquait entre tous , non pas à cause de lui, mais à cause de sa femme, le sire Raymond de Roussillon. Rien n'était doux à voir, dans cette fête, comme Mme Marguerite, dont la vive jeunesse se détachait si bien sur le fond sombre de la laideur et des soixante ans de son mari.

Raymond n'avait pas de largesses à faire , point d'hécatombe équestre à sacrifier; il montrait sa femme avec cette complaisance d'ostentation que les vieux maris affectaient à l'époque singulière dont nous parlons. Les jeunes chevaliers qui ardaient au soleil de Beaucaire félicitaient le mari sur sa bonne mine et l'opulence de ses vêtements seigneuriaux; puis ils perçaient de leurs yeux noirs le voile de Flandre de Mme Marguerite, et s'offraient pour tenir la bride du palefroi à la rentrée au castel.

Perdu au milieu de tous ces chevaliers amoureux , marchait un jeune page de dix-huit ans, qui ne disait rien , mais qui échangeait un regard de flamme avec Mme Marguerite toutes les fois que la belle châtelaine se retournait pour secouer la poussière de sa robe: et elle se retournait souvent.

Ce page était de la suite de Raymond do Roussillon : il se nommait Cabestaing.

Cabestaing avait de beaux cheveux blonds, comme tous les pages; ses joues étaient roses et ses yeux bleus; mais son amour était brun. Il avait le malheur d'être poète. Les poêles ont la manie de faire des vers à leurs maîtresses et le défaut de les égarer. Les vers une fois perdus , c'est toujours le mari intéressé qui les trouve. Cabestaing laissa tomber un sirvente qu'il venait de composer. Un autre page jaloux ramassa l'amoureuse poésie et la remit au sire de Roussillon. Les marchands forains qui plantent leur tente sur lèpre de Beaucaire occupent aujourd'hui la place où ces choses se passaient six cents ans avant eux.

Le sire de Roussillon, la nuit venue, rentra au manoir, peu éloigné de Beaucaire. Il s'enferma dans son oratoire, et lut et relut les vers de Cabestaing. Ces vers s'adressaient évidemment à Marguerite, bien que le nom de la dame ne fût pas cité. D'ailleurs, le jaloux mari avait déjà conçu des soupçons, et le sirvente achevait de les confirmer.

Au point du jour il appela Cabestaing dans son oratoire, et , d'une voix brusque :

« Ces vers sont de toi? s lui dit-il en lui lançant au visage les éclairs de ses yeux gris.

Le pauvre Cabestaing 'se troubla. Comment dissimuler à dixhuit ans, et dans l'état de page?

c( Oui, répondit-il, ces vers sont de moi.

— Et à quelle belle dame les as-tu adressés? » dit Raymond. Ici le page éprouva des frissons sur la langue; il connaissait

la férocité de Raymond. Il trembla, non pour lui, mais pour sa noble maîtresse; il essaya de composer des mots, il ne rendit que des sons rauques et inacticulés.

Une voix de tonnejre répéta Técrasante interrogation :

« A quelle belle dame les as-tu adressés?

— Grande sainte Marthe, dit Cabestaing au fond du cœur, inspirez-moi !

— Veux-tu répondre ? s'écria Raymond en secouant avec brutalité le bras convulsif du page.

— Eh bien, répondit Cabestaing les yeux baissés, j'ai fait ces vers pour Mme Agnès de Tarascon, votre belle-sœur. »

Sainte Marthe avait exaucé Cabestaing. Mme Agnès n'était pas en pouvoir de mari : ces vers ne la conapromettaient que faiblement.

Raymond respira comme un homme qui échappe à un péril de mort. Pourtant il voulut poursuivre l'affaire et mettre sa conscience de mari tout à fait en repos.

« A Mme Agnès! » dit-il.

Le page affirma d'un signe de tête.

a Eh bien, suis-moi au château de Tarascon; je veux montrer tes vers, devant toi, à ma belle-sœur. »

Le page retomba en convulsion.

Raymond, ayant renouvelé son ordre par un signe brusque, sortit de son oratoire et descendit dans la cour, suivi de Cabestaing. Ils montèrent à cheval et galopèrent jusqu'au Rhône. Le page fut tenté de se précipiter dans le fleuve, ma's la pensée de Marguerite le retint.

ï Elle est morte si je meurs, se dit-il; ayons le courage de vivre pour la sauver. »

Le seigneur et le page montaient l'escalier du château de Tarascon, et ils étaient vivement émus tous deux. On les introduisit aussitôt dans l'appartement de Mme Agnès. La nuble demoiselle travaillait à une tapisserie représentant la procession de la Tarasque. Elle se leva devant son beau-frère : elle était aussi belle que sa sœur.

« Madame, dit Raymond, savez-vous à qui ces vers sont adressés? reconnaissez-vous cette main? i

Mme Agnès regarda Raymond, regarda le page, prit les vers et les lut avec lenteur, pour se donner le temps de réfléchir. A la dérobée, elle lançait un coup d'œil sur Cabestaing, dont la contenance était digne de pitié.

Oh ! il faut tomber à genoux devant l'intelligence sublime des

femmes! Mettez un homme, un diplomate, à la place de Mme Agnès, et tout sera perdu. La noble demoiselle de Tarascon reçut d'en haut la soudaine illumination qui ne manque jamais à son sexe; elle se tourna vers Gabestaing, lui lança un regard habilement composé de reproche, et lui dit en secouant la tête ;

et Ah! Gabestaing, les amants du temps de Mme Béatrix étaient plus discrets que ceux de notre temps! »

Gabestaing se jeta aux pieds de Mme Agrès en criant : « Pardon ! » Le sire Raymond était le seul de cette scène qui se méprenait sur la nature du pardon sollicité.

Raymond fut au comble de la joie; il demanda une copie des vers, promit le secret, et ramena Gabestaing au manoir, en lui promettant de l'envoyer en Palestine, pour le marier, à son retour, avec Mme Agnès.

Hélas! la noble dame de Tarascon habitait un pays où les passions éclatent au cœur à l'improviste, et avec une violence qu'aucune prière à sainte Marthe ne peut comprimer ; elle avait vu Gabestaing si beau dans l'éclat de ses larmes et le délire de son désespoir, qu'elle conçut pour lui, sur l'heure même, un amour effréné. La jeune fille ne recula pas même devant l'idée de se faire la rivale de sa sœur Marguerite; elle foula sa tapisserie aux pieds, apprit par cœur les vers du page, et écrivit avec un diamant le nom adoré sur tous les vitraux du castel.

Gabestaing gardait fièrement sa foi à Mme Marguerite; mais la reconnaissance le poussait quelquefois, et trop souvent même, sous les murs du château de Tarascon. Il faisait des visites de politesse à la belle Agnès, et lui improvisait de petits madrigaux pleins de respect et de dévouement. Agnès prenait les mains du page dans les siennes par pure amitié, lui parlait de, la Palestine, lui demandait quelles couleurs il adopterait à son premier tournoi; ensuite elle lui servait des dattes et des limons sucrés sur un plateau d'argent.

Les absences de Gabestaing furent remarquées au château du

sire de Roussillon. Un soir, à souper, Mme Marguerite laissa tomber nonchalamment quelques paroles à ce sujet.

a Ah! dit Raymond en riant et d'une voix mystérieuse, notre beau page veut entrer dans la famille; il a suivi mes conseils. »

Marguerite ne comprit pas ces paroles, mais elle pâlit.

Se rassurant un peu, elle demanda l'explication de celte phrase mystérieuse.

« Elle n'est plus mystérieuse pour nous , dit Raymond ; Cabestaing veut épouser Mme Agnès, voire sœur.

— Cabestaing est l'amant de ma sœur! dit Marguerite.

— Vous êtes la seule à l'ignorer, » répondit l'époux.

Marguerite ne demanda plus rien; mais, à sa première entrevue avec Cabestaing, elle lui ordonna de faire une chanson contre Mme Agnès, qui serait en même temps un hymne d'amour adressé à Marguerite. Le timide Cabestaing obéit, et donna sa poésie à double face à Mme Agnès.

Marguerite, décidée à mourir, fit remettre celte pièce de vers au sire de Roussillon.

Le mari outragé résolut de tirer une horrible vengeance de l'affront reçu. Il appela Cabestaing, le conduisit dans un lieu écarté et l'assassina. Il lui coupa la tête, lui arracha le cœur, et déposa ces horribles trophées dans son carvaïol. Après cette expédition , il rentra au château et donna le cœur au cuisinier, en lui recommandant de l'apprêter comme un morceau de venaison.

Au repas, le dialogue suivant, que j'extrais textuellement de la longue chronique, s'établit entre la dame et l'époux :

« Madame, savez-vous de quelle viande vous venez de faire si bonne chère?

— Je n'en sais rien, sinon qu'elle m'a paru exquise.

— Vraiment, je le crois volontiers; aussi est-ce bien chose que vous avez le plus chérie, et c'était raison que vous aimassiez mort ce que vous aimâtes vivant.

— Que voulez-vous dire? » s'écria la dame Marguerite.

Alors Raymond , ouvrant son carvaïul , en tira la tète sanglante de Cabestaing.

Marguerite, à cet affreux spectacle, perdit la vue et l'ouïe, h veser et lauzir, puis, repienant ses sens, elle s'écria :

« Oui , je l'ai trouvé tellement délicieux, ce mets, que je n'en mangerai jamais d'autre : à bon droit m'avez rendu ce qui fut toujours mien. »

Et elle s'élança par la croisée sur le pavé de la cour.

Le récit de ce terrible événement mit la contrée en émoi. Les parents de Marguerite et de Cabestaing se liguèrent contre Raymond. Alphonse, roi d'Aragon, parut lui-même sur les terres du chevalier assassin; on s'empara de sa personne, on incendia son château, et les dépouilles mortelles du page et de sa dame furent ensevelies dans la même tombe.

Dubelloy s'est emparé de celte chronique provençale et en a composé sa Gabrielle de Vergy. Rendons au Midi ce qui est au Midi, et au Nord ce qui est au Nord.

UN CHINOIS A PAEIS.

Paris, le t6" jour da 9" mois de la lune.

ilOI I-SIANG-SENG (LE DOCTEUR l), A TCHING-BIT-KÉ-KI (secrétaire DE SEPTIÈME CLASSE).

En recevant cette lettre, vous irez à Houang-Szu, le temple jaune de Fo, et vous brûlerez un bâton de camphrier pour moi ; car je suis arrivé à Paris vivant. J'ai fait cinq mille trois cent vingt U, depuis l'embouchure du Hoang-ho, avec un péril de mort à chaque li sous mes pieds; et Dieu m'a toujours sauvé 1

Que mes ancêtres daignent veiller sur moi plus que jamais

en ce moment ! Paris est un champ de bataille où les boulets sont remplacés par des roues et des chevaux. Ceux qui n'ont pas de roues et de chevaux périssent misérablement à la Qeur de l'âge. 11 y a dix-sept hôpitaux pour les blessés. J'ai vu un hôpital avec cette inscription en lettres énormes : Hospice des Incurables; les blessés que l'on y porte savent ainsi, en entrant, qu'ils n'en sortiront que morts. Ils sont avertis. C'est trèscharitable de la part des docteurs. Voilà comme les barbares comprennent la civilisation !

Malgré le sage précepte du Li-ki et la loi de Menou, j'ai pris une voiture à quatre roues, en pleurant d'avance sur le sort de tant de malheureux que j'allais envoyer à l'hospice des Incurables. Mais il n'y a que deux manières de vivre à Paris : il faut écraser les autres ou en être écrasé. J'ai choisi le plus prudent. Je me suis fait conduire à la rivière pour mes premières ablutions. J'étais sur le point d'accomplir cet acte sacré, lorsqu'un homme de police m'a menacé de son bâton. En regardant la rivière, je me suis facilement consolé. Elle n'a pas la transparence et le vert limpide de notre charmante Yu-ho, qui coule à Peking sous le pont de marbre Pekhiao. La Seine est bourbeuse et jaunâtre; aussi elle descend à la mer pour y prendre des bains. Je l'attends à son retour.

On m'a dit que les chrétiens se font apporter des ablutions à domicile, au prix de deux fuen : j'en ai demandé une. C'est une boîte de fer-blanc assez semblable aux bières du cimetière de Ming-tan-y. On s'y couche, les mains sur la poitrine, comme un cadavre endormi dans la croyance de Fo.

J'ai payé l'ablution, et je l'ai renvoyée à son domicile, sans y toucher du bout du doigt, de peur de me souiller.

A Paris, chaque maison est gouvernée par un tyran, nommé portier ou concierge. Il y a vingt mille portiers qui désolent un million d'habitants et leur font passer une vie bien dure. De temps en temps, Paris fait une révolution pour renverser quelque bon diable qu'on nomme un roi ; mais Paris n'a jamais renversé les vingt mille portiers.

Mon portier accueille mes demandes par de longs éclats de rire, et, lorsque je le menace, il me dit :

« Vous êtes un Chinois! »

Puisqu'il croit m'insulter en me criant le nom de mon pays, je lui ai rendu la pareille en lui criant :

c( Vous êtes un Français ! »

Rendez insulte pour insulte, a dit le sage Menou.

Ces choses sont celles qui m'ont frappé en arrivant à Paris.

Mon premier devoir, en ma qualité de lettré du Ming-tang, la première société savante de l'univers, a été de visiter la Bibliothèque royale, surnommée ici vaste dépôt de toutes les connaissances humaines. Cet asile de méditation, de recueillement cl d'étude, est situé dans la rue la plus bruyante de Paris; les millions de livres qu'il renferme tremblent continuellement avec le pavé qui les soutient. C'est comme si nous allions nous recueillir, pour nous instruire, entre le pont Tchoung-yu-IIo- Khiao, où l'on vend tous les chats de Péking, et la rue Toung- Kiang-mi-Kiang, où l'on tire des feux d'artifice nuit et jour.

Un savant de l'endroit m'a reçu avec une grande politesse et m'a présenté un fauteuil.

« Monsieur, lui ai-je dit en français assez intelligible, je vous sorais bien obligé si vous vouliez me prêter un instant l'histoire (lis dynasties des cinq frères Loung, et des soixante-quatre Clié-ty ; vous savez que ces glorieux règnes commencent immédiatement après la troisième race des premiers empereurs, celle des Jin-hoang, ou empereurs des hommes, pour la distinguer de la seconde, les Ty-hoang, empereurs de la terre. »

Le savant n'avait pas l'air de savoir cela. Il mit dans son nez des graiqs d'opium noirci, et, après avoir un peu réfléchi, il me dit :

« Lao-yé, nous n'avons pas cela. »

Il paraissait fort content de savoir que lao-yé est l'équivalent de monsieur, et il me l'a répété mille fois dans notre conversation.

« Vous savez, monsieur, lui ai-je dit ensuite, qu'après les

glorieux règnes de Koung-san-ché, de Tchen-min, de Y-ly-ché et de Houx-toun-ché, arrivèrent les règnes plus glorieux encore de soixante et onze familles, et que tant de gloire fut effacée par lavénement de l'immortel empereur Ki, le plus grand musicien ciu monde et l'inventeur de la politesse chinoise. Je voudrais consulter, dans ce vaste dépôt de toutes les connaissances humaines, l'histoire de l'immorlel Ki. »

Le nez du savant s'allongea une seconde fois sur la boîte d'opium noirci; il ouvrit ensuite une immense mouchoir de Madras, et fit, en secouant la tète, la main et le coude, un grand fracas assez semblable à un accord prolongé de bin. Quand cette tempête de cerveau fut calmée, il replia son madras, le fit passer cinq fois sous son nez, et me dit :

« Nous n'avons pas l'histoire de l'immortel Ki, votre empereur.

— Vous n'avez donc rien ! a lui dis-je avec ce calme qui vient de notre sagesse, et qui humilie les savants des peuples barbares que le flambeau de Menou n'a pas éclairés.

Le savant croisa ses mains et inclina la tète en fermant les j'eux, ce qui signifie rien dans la langue de l'univers.

Je continuai pourtant mes demandes :

« Puisque vous n'avez pas de livres dans ce vaste dépôt de toutes les connaissances humaines, avez-vous au moins des cartes géographiques?

— Oh ! des cartes! dit-il avec un sourire de savant ressuscité, nous avons toutes les cartes, depuis la carte de l'empereur romain Théodose jusqu'à la dame de cœur, s

Cette réponse, m'a-t-on dit depuis, est une plaisanterie d'homme sérieux qui se délasse de son travail par un bon mot,

(t Veuillez donc me montrer, lui dis-je, la carte du Céleste- Empire nommée Tat-thsing-i-thoung-tcki . »

Le mouchoir de Madras remonta sur la face du savant; la boîte d'opium noir fut encore ouverte, et une ondulation de tête poudrée à blanc m'annonça que la carte demandée n'existait pas dans ce vaste dépôt.

<r Attendez, me dit-il tout à coup avec une vive expression de joie, je puis vous montrer un rayon de livres chinois dont vous serez content. Suivez-moi, lao-yé. d

Je le suivis.

Nous descendîmes dans des galeries souterraines, pareilles aux temples indiens d'Éléphanta ; l'air était infecté de camphre et d'huile de baleine; à droite et à gauche, on aurait pu voir, avec un rayon, une grande quantité de bustes de plâtre de tous les grands hommes de ce pays, tous morts, parce qu'en France, m'a-t-on dit, il n'y a jamais de grands hommes vivants.

« Voilà, me dit le savant, le rayon des livres chinois, d

Ces livres chinois sont persans; il y a le vocabulaire en langue hoei-hoeï et en chinois, et dix-sept lettres des princes de Tourfan, de Khamil et Samarkand.

Je remerciai le lettré avec cette politesse simple qui fut inventée par notre immortel Ki , et je sortis de la Bibliothèque.

En traversant la grande rue voisine, je remarquai plusieurs groupes de curieux à l'angle d'un carrefour étroit. Il y avait un amas de toiles et d'échafaudages qui cachaient quelque chose de fort curieux sans doute, car tout le monde le regardait, quoiqu'on ne vît rien.

Je questionnai mon cocher. C'était un homme fort instruit, et qui me donna une haute idée de la science et de l'esprit de ceux de sa profession.

A l'angle de ce carrefour, on était en train d'élever un monument à la gloire d'un poè'te célèbre, né à Paris et mort à Paris. Mon savant conducteur me fit en deux mots l'histoire de ce grand homme. Son nom était Molière; il composa des chefsd'œuvre qui furent siffles ; il fut persécuté par les gens de cour, martyrisé par sa femme et ses créanciers, et mourut misérablement, sur le théâtre, entre deux chandelles de suif. On refusa les honneurs de la sépulture à son cadavre. La reconnaissance de ses compatriotes lui élevait un monument, pour le venger des douleurs de sa vie, deux cents ans après sa mort. 219 d

En toute chose, le Français est très-vif; mais en matière de reconnaissance, il prend deux siècles de réflexion.

0 nobles fils du Céleste-Empire, lorsque la mère de Confutzée mourut, sous le règne de Suming, le grand sculpteur Sa-feï lui éleva ce beau monument, où l'illuslre femme est représentée allant demander à Dieu la fécondité sur le mont Ni-Kiew!

J'ai visité le palais impérial du roi; notre palais impérial de Péking, Tsu-kin-tchhing, est toujours la merveille la plus étonnante qui existe sous la lune! Le palais impérial du roi des chrétiens est fort étroit, fort noir; mais il a des cheminées nombreuses, extrêmement élevées et ornées d'une tète rayonnante, ayant l'orgueil de figurer le soleil. J'ai demandé à des passants ce que signifiait ce soleil sculpté sur des cheminées ; ils m'ont tous fait cette réponse, qui ne répond pas : « Ah! c'est vrai, il y a un soleil 1 » Et ils ont continué de passer.

Le jardin de ce palais est si petit et si bien aligné, que d'un coup d'oeil on s'y promène et tout est vu. On y chercherait en vain ce qui fait la grandeur et la poésie de noire Tsu-kin tchhing, qui a six li de circonférence et renferme un monde d'arcades, de galeries, de portes à tuiles jaunes, d'arbres superbes, d'arbres nains, de ponts, de fleurs, de canaux, de petites cascades, de bassins à gerbes, de temples à toiture d'or, de tours d'ivoire à clochettes d'argent, de tigres à têtes de femme et de graves lions aux cheveux bouclés. A Paris, il n'y a que la parole et la démarche qui soient joyeuses et rappellent la fantaisie et le caprice; tout le reste est froid, exact, tiré au cordeau, calculé à la pointe du compas. On rencontre des chiffres partout, l'imaginalion nulle part. Savez-vous ce que l'on trouve chez leurs marchands de tapisseries ? Des sujets mal peints, tous pris dans les scènes de la vie bourgeoise et réelle 1 Conçoit-on une pareille folie? Ils veulent voir sur leurs paravents et leurs écrans de cheminée les mêmes choses qu'ils font eux-mêmes, avec leur ridicule costume européen ! Ils n'auront jamais l'idée de matérialiser sur une toile un rêve de fleurs , de femmes , de fontaines, d'oiseaux d'or; une scène fantastique, éclairée par

l'aurore du printemps ou la pleine lune de l'été. Ils demanderont à leurs faiseurs de tapisseries une scène de nourrice, une noce de village, un départ de jeune soldat pour l'armée, un ménage de nouveaux mariés, un père maudissant son fils, une demoiselle qui touche du piano devant ses parents. Les paravents et les cheminées sont décorés de scènes de ce genre, de sorte que tout ce qui se fait sur la tapisserie se répèle dans le salon. Cela les amuse beaucoup.

a II n'y a pas de grosse pierre qui n'ait l'orgueil d'imiter la montagne de Tyrgheton, » dit un verset du Li-ki. Donc, à Paris, ils ont eu l'idée d'imiter notre large et éternelle rue de la Tranquillité, tchhang-ngan-Kiaï , qui borde le palais impérial de Péking dans toute sa longueur, et aboutit à la plus belle des seize portes de notre grande ville, la porte de la Gloire militaire, Thsiam Men. J'étais fier de traverser leur rue de Rivoli, en songeant qu'ils avaient voulu tenter une mesquine imitation de notre incomparable tchhang-ngan-Kicn. Mon orgueil national triomphait.

C'est en suivant cette rue que je me suis rendu à un autre palais habité par les quatre cent soixante-dix empereurs qui gouvernent Paris, la France et l'Afrique, et qu'ils appellent des députés. Il faut de petits morceaux de papier, assez malpropres, pour entrer dans ce palais. On donne les morceaux de papier à un monsieur qui a la figure rouge et le nez insolent, et l'on est introduit. Les quatre cent soixante-dix empereurs sont tous encaissés au fundd'un puits obscur, qui semble éclairé par la lune à son dernier quartier. Un empereur d'une figure douce et paternelle, nommé M. Sos-é, gouverne les quatre cent soixante-neuf autres empereurs, qui sont tous assez mal vêtus et mal coiffés. Us causent beaucoup, ils se promènent, ils se font des espiègleries, ils dorment, ils écrivent des lettres à leurs épouses, pendant qu'un empereur, monté sur une estrade, chante à voix basse quelque chose de mystérieux, et sur un air monotone qui m'a rappelé notre hymne des ancêtres, sans l'accompagnement du îo national. Chaque empe-

reur a le droit de monter sur cette estrade et de se clianlcr à lui-même son air favori, en tournant le dos à M. Sos-é. J'ai fait cette demande à un voisin :

(T Monsieur, comment appelez-vous ce jeu ?

— Le gouvernement représentatif, » m'a-t-il répondu.

On ne tire un feu d'artifice à Paris que pour la fête du roi, ce qui me rendrait le séjour de cette ville insupportable. Ce spectacle merveillenx n'amuse donc pas les Parisiens, puisqu'on ne le leur donne qu'une fois par an; et s'il ne les amuse pas, pourquoi brûle-t-on un feu d'artifice à la fête du roi? J'ai soumis cette question à un homme qu'on appelle un ami, à M. Lefort, mon voisin de chambre c/egarnie; il m'a répondu : i Je ne vous comprends pas. » Au reste, cette réponse arrive presque toujours à mon oreille. On dirait que je leur parle chinois. Étant privé de ces beaux feux d'artifice qui réjouissent Péking, chaque soir je vais passer quelques heures à l'Opéra. C'est un théâtre où l'on paye des crieurs publics au prix de cinquante mille tchakhi par an. Lorsqu'un jeune homme désole sa famille par ses cris, on l'enferme dans un conservatoire, où un professeur de cris lui donne vingt-quatre lunes de leçons. L'élève entre ensuite à l'Opéra, et il fait son métier devant cinquante instruments de cuivre qui crient mille fois encore plus haut que lui. Vous comprenez bien que tout bon Chinois, habitué dès son enfance à la mélodie suave de l'hymne à l'Aurore, ne saurait subir deux fois les crieurs publics de ce théâtre; aussi j'avais fait à l'Opéra mes adieux le premier soir. Ayant appris ensuite que l'on y jouait, par esprit de contradiction française, d'autres pièces où personne ne disait un mot, je rentrai à l'Opéra. Ces pièces sont jouées silencieusement par des danseuses; on les appelle des ballets. J'avoue mon goût pour ce spectacle : il n'y a que cela d'admirable à Paris; mais on ne regrette pas même Peking, lorsqu'on le regarde. Figurez-vous cinquante femmes qui ne parlent pas et qui dansent à ravir, avec des pieds chinois. J'ai pris une loge pour les ballets. '

Il y a une danseuse nommée Alexandrine, et surnommée Fi-

UN CaiNOIS A PARIS. 77

gurante à cause de sa figure. Elle a des cheveux noirs superbes et n'a presque pas de pieds; le peu de pieds qu'elle a se perd dans un tourbillon perpétuel d'entrechats et de pirouettes qui éblouissent les yeux. Pendant dix soirées, le croiriez-vous ? j'ai regardé cette danseuse avec une remarquable attention ; j'avais oublié la haute mission dont je suis investi, et les quarante révolutions de douze lunes qui pèsent sur mon front.

Un soir, la porte de ma loge s'ouvrit, et un monsieur fort timide entra en s'inclinant et me dit avec respect :

« Rayon du Céleste-Empire, étoile du Tien , j'ai une grâce à vous demander. »

Je lui fis le signe universel qui signifie : « Parlez, d

Il parla.

«Je suis un décorateur de l'Opéra, me dit-il, et je mets en ce moment la dernière main à un kiosque chinois qui doit figurer dans le ballet de la Chine ouverte, ou les Amours de Ma. Flambeau de Péking, auriez-vous la bonté de venir, dansl'entr'acte , donner un coup d'œil à mon œuvre pour m'indiquer d'utiles corrections?

— Monsieur, lui dis-je, voire demande m'est agréable; indiquez-moi mon chemin, je vous suivrai.

— Ciel ! s'écria-t-il, je suis au comble de mes vœux ! » Nous marchâmes quelque temps dans des souterrains humides, et j'arrivai dans les coulisses de l'Opéra.

Le décorateur me montra son œuvre, et, vraiment , je n'eus que des éloges à lui donner. Le kiosque était du meilleur goût chinois.

Il y avait derrière nous un gazouillement de voix douces et enfantines qui me fit retourner avec une brusquerie involontaire. C'était un groupe déjeunes danseuses qui profitaient de la liberté de l'entr'acte, en causant comme des muettes délivrées d'un régime forcé.

Un éclair ferma mes yeux ; Mlle Alexandrine était là!

Je cherchai le décorateur pour me donner une contenance; il avait disparu. J'invoquai les âmes de mes glorieux ancêtres,

et je leur demandai le courage et le calme d'esprit , ces deux vertus qui font les héros dans les périls et les amours.

Mlle Alexandrine avait une pose de reine : son corps svelte et souple n'était soutenu que par le pied gauche , sur lequel il se cambrait fièrement, tandis que le pied droit ondulait de droite à gauche, la pointe basse et recourbée en bec de vautour. Jamais Chinoise de Tong-chou-fo n'a brisé son pied avec pareille vigueur pour séduire un kolao en disgrâce. Mes yeux s'ouvrirent sur ce pied merveilleux, et ils ne s'en détachèrent plus.

Faites-vous une idée de mon étonnement, lorsque j'entendis la voix leste de Mlle Alexandrine^ qui m'adressait la parole avec la hardiesse d'un capitaine des tigres de la garde impériale.

ce Monsieur, me dit-elle, nous ferez-vous l'honneur d'assister à la première de notre ballet chinois? »

Je quittai le pied pour remonter à la figure de la danseuse , et je fis, avec un accent parisien assez bien imité, cette réponse polie :

« J'y serai, madame, pou*" mettre mes yeux à vos pieds. »

Mlle Alexandrine me prit cavalièrement le bras, et, m'entraînant à la promenade dans une rue de paravents à roulettes :

« Ah çà 1 mon bon monsieur, me dit-elle, il paraît donc que la Chine existe et que le fleuve Jaune n'est pas un conte bleu? Voyons, parlez-moi franchement, tous les Chinois ne sont pas de porcelaine? Il y en a donc qui marchent et parlent comme vous et moi? Je croyais qu'il n'y avait au monde d'autre Chinois qu'Auriol, de Franconi. Connaissez-vous Auriol? »

Toutes ces interrogations me furent adressées avec une rapidité qui supprimait les réponses. A son dernier mot , la danseuse, rappelée en scène par un coup d'archet, quitta brusquement mon bras , et bondit comme une gazelle en fredonnant l'air du pas qu'elle allait danser. Je n'eus pas la force de la suivre, et j'attendis la fin du pas à la même place, dans l'espoir qu'elle viendrait me demander les réponses que je lui devais.

En effet elle reparut , et je lui offris mon bras. Elle n'avait plus l'air de se souvenir de ses interrogations. Sa gaieté avait disparu ; un souci contractait son joli visage.

« Avez-vous vu comme le public est froid ce soir ? me ditelle. Y a-t-il un Opéra dans votre pays?

— Non, madame.

— Ah! quel magot de pays, oùil n'y a pas d'Opéra ! Eh 1 que fait-on alors chez vous?

— On s'y ennuie, madame, puisque vous n'y êtes pas.

— Tiens! il est galant!... C'est égal, vous avez de beaux éventails dans votre pays. Le neveu d'un pair de France m'avait donné un éventail chinois pour le premier de l'an ; un bijou adorable : les lames étaient d'ivoire, avec des incrustations de filigrane d'argent, et sur l'étoffe deux chats jaunes qui jouaient avec un coq. Je Tai perdu chez Musard.

— C'est bien facile à remplacer, madame ; j'ai apporté trentetrois éventails de Zhé-hol,

— Ah ! mon Dieu 1 et que ferez-vous de cette collection?

— Ce sont des cadeaux pour les femmes des ministres et des ambassadeurs.

— Bah ! les femmes des ministres se moquent bien de vos éventails ! elles ont des figures glacées. Je ferais mourir de chagrin les premières danseuses , si j'avais vos trente-trois éventails.

— Madame, ils seront à votre porte chez vous demain.

— On n'est pas plus Français que vous, monsieur.... Voilà pourtant des hommes que nous appelons des Chinois !.,. Je vais vous donner mon adresse ; retenez-la bien : « Mademoiselle « Alexandrine de Saint-Phar, rue de Provence **, au premier.» Mon concierge reçoit mes cadeaux après sept heures du matin, et les remet scrupuleusement k ma femme de chambre après midi. »

Elle fit une pirouette et disparut.

Rentré dans mon hôtel après le spectacle , je voulus faire de

sérieuses réflexions, mais il y avait un grand trouble dans mon cerveau. Vous connaissez mon harem de Khé-Emil : c'est le plus modeste des harems ; à peine si l'on y compte quinze femmes de Zhé-hol, de sang lartare, et quinze deTong-chou-fc, de pur sang chinois : je ne parle pas d'une vingtaine de concubines, qui sont un meuble d'amour-propre : eh bien, si Mlle Alexandrine de Saint-Phar entrait dans ce harem, elle écHpserail mes femmes les plus aimées , comme la pleine lune levée sur le mont Tyrgheton fait pâlir les petites étoiles de l'aurore. Oui , j'ai malheureusement senti que je réunissais sur une seule tête les trente amours que j'iivais renfermés dans mon modeste harem. Ce sera un triste destin! Heureux les trois mandarins de septième classe qui m'ont accom.pagné à Paris! Ils dînent au Rocher de Cancale ; ils mangent du bœuf à la barbe de Menou ; ils assistent aux soirées des kolaos , et ils ne connaissent pas le pied de Mlle Âlexandrine de Saint-Phar.

Le lendemain, à huit heures, je remis au concierge les trentetrois éventails, avec une boîte de thé Satouran.

Après le milieu du jour, je m'habillai en homme de cour; je me coiffai de me ma plus belle calotte jaune serin, ornée d'une plume de leu-tze, et je revêtis ma robe mandarine couleur clair de lune, avec des manches de crêpe citron. Mon miroir me dit que je ressemblais au jeune Tcheou, le prince de la Lumière, qui ressuscita devant les portes du Ming-tang.

Enhardi par mon miroir, je me présentai chez Mlle Alexandrine, et je fus introduit avec la plus surprenante facilité. Il me sembla que son costume de ville l'avait grandie; son pied seul était toujours le même. Ce pied vivait d'un mouvement convulsif perpétuel; on aurait dit qu'il renfermait l'âme de la danseuse, et que la jeune femme pensait avec ses orteils.

î Monsieur , me dit-elle en me prenant familièrement les mains , je suis la plus heureuse des femmes ; votre cadeau est vraiment royal. Asseyez-vous sur ce fauteuil , et causons un peu. Je vais vous présenter ma petite sœur : un ange, vous allez voir, i

Une jeune fille de douze ans, espiègle comme un joli singe ^ se précipita sur ma robe et me décoiffa.

« Comment trouvez-vous ma petite sœur? me dit la danseuse.

— Je la trouve votre sœur, répondis-je avec un regard plein d'expression.

— Ah ! le mot est joli, cher docteur !

— Comment se nomme cette belle enfant, madame?

— Elle n'a pas encore de nom, cher docteur; elle attend son parrain, c'est un usage de ballet. Voulez-vous être son parrain?

— Très-volontiers, madame.

— Voyons, cherchez un joli nom ; un nom de vos pays... — Eh bien ! je la nommerai volontiers Dileri./.. c'est un nom

mogol....

— Qui signifie... ?

— Gaieté de l'œil. Est-ce bien trouvé, madame?

— Dileri est charmant. Les Mogols ont des noms de celte douceur, et ils restent Mogols! c'est fabuleux! Mademoiselle Dileri, remerciez monsieur votre parrain.

— La destinez-vous au théâtre, cette belle enfant?

— Votre filleule au théâtre 1 fi donc! cher docteur, j'aimerais cent fois mieux la mettre au couvent 1 la vie d'une comédienne est un enfer. Les talents purs ne peuvent percer. La jalousie les tue; la cabale les brûle vifs à l'huile et au gaz. Il faut faire une cour respectueuse aux auteurs pour avoir un bout de rôle. On m'avait promis un solo dans Giselle, et je n'ai rien. Cependant, amour-propre à part, le public m'adore ; mais je suis foulée aux pieds par Mlle Fatmé, qui est protégée par trois grands journaux et deux petits. Je hais l'intrigue, moi, et je n'ai jamais salué le portier d'un journaliste ou d'un auteur. Mon engagement fini, je donne ma démission et je rentre dans la vie privée, voilà. »

Avec cette finesse merveilleuse que l'esprit de Fo a versée dans le cerveau de ses croyants, et qui nous rend si supérieurs

à tous les hommes de la terre, je demandai nonchalamment à Mlle Alexandrine si elle avait du goût pour le mariage.

« Mon Dieu ! me dit-elle en croisant ses jolis pieds sur un tabouret de velours, ce n'est pas le mariage que je crains, c'est le mari. Vous ne connaissez pas les maris français, mon cher docteur. Ah! quels égoïstes! Ils épousent une jolie femme pour avoir une esclave, malgré la loi qui prohibe la traite ; et, quand ils la tiennent enchaînée dans leurs fers, ils la montrent comme une curiosité foraine à leurs amis pour les désespérer. Eh bien ! puisque la Chine est ouverte, nous irons chercher des maris en Chine. Cher docteur, vous ne trouveriez pas à Paris un époux qui donnât à sa femme trente éventails, là, sans façon, comme on donne le bonjour.... Les Chinois sont-ils bons maris, cher docteur?

— Madame, ce sont eux qui ont inventé la lune de miel.

— Je m'en doutais. Quel dommage que les Chinoises aient les yeux comme ça ! '

— Aussi, madame, nous viendrons chercher nos épouses à Paris.

— Vraiment, cher docteur, vous êtes adorable! et je suis toute confuse de vos bontés.... je ne sais comment reconnaître vos compliments et vos cadeaux!... Puis-je vous offrir une loge de quatrième pour vos gens? onjoue Giselle demain. Mon cousin a fait un drame à l'Ambigu; je vais lui demander une loge pour vous ; on le joue ce soir. Voulez-vous accepter un abonnement d'un mois au chemin de fer de Rouen?..,

— Merci, madame; je vous suis reconnaissant de vos offres comme si je les acceptais.... J'ai unegrâce à vous demander....

— Une grâce s'accorde toujours ; demandez.

— J'ai apporté une feuille de papier et de l'encre de Chine, et je vous supplie de me permettre de faire le portrait de votre pied droit.

— Ah ! quelle idée chinoise ! s'écria la danseuse avec un éclat de rire infini; vous appelez cela une grâce 1... Prenez

votre crayon, cher docteur, je vous livre mon pied. Voulezvous le copier au naturel ou en sandale d'odalisque?

— Je veux le peindre tel qu'il est en ce moment.

— Comme vous voudrez. En attendant, je vais m'amuser avec ma petite sœur à regarder les illustrations de vos trentetrois éventails. »

Au troisième éventail, j'avais en main le précieux pied, frappant de ressemblance; la danseuse, en y jetant un coup d'oeil, poussa un cri d'admiration et dit :

« Cher docteur, vous avez copié mon pied droit d'un trait de plume.

— Madame, lui répondis-je, on a dit de moi que je copierais le vent, si je pouvais le voir passer. J'ai copié votre pied, qui est plus agile que le vent.

— Si cela continue, j'ai peur de vous aimer, cher docteur, moi qui ai fermé ma porte à un prince grec, l'autre jour, et à deux banquiers. »

La candeur de l'innocence était empreinte sur la figure de la danseuse; je m'inclinai avec respect devant cette femme ingénue qui m'ouvrait ainsi son cœur sans détour.

En prenant congé d'elle, j'eus le bonheur d'effleurer du bout de mes lèvres le bout de ses doigts, charmants comme ses pieds.

Le kolao des affaires étrangères m'attendait à cinq heures pour me demander des renseignements sur le cérémonial usité à Zhé-hol et à Péking à la réception des ambassadeurs européens, et pour me sonder sur les arcanes de la politique chinoise vis-à-vis de la reine Victoria. Pendant cette audience, je fus assailli de distractions, et je dus commettre bien des erreurs. Fasse le Tien que mes distractions n'attirent pas un jour des malheurs sur le Céleste-Empire I Pendant que le grand kolao des chrétiens me parlait, je pensais au pied de Mlle Alexandrine de Saint-Phar ! Vous verrez que ce pied bouleversera Péking.

Le soir, après mon dîner, on me remit un billet parfumé,

dont le papier ressemblait à deux ailes de papillon. Voici ce que je lus:

(( Cher docteur,

« On dit que vous avez apporté de votre pays une foule de chinoiseries adorables. Dileri , votre charmante filleule, s'est tant réjouie avec vos éventails, qu'elle veut connaître toutes les richesses de son parrain; caprice d'enfant! Je lui ai promis de la conduire demain chez vous, à midi.

« Votre filleule vous donne son front à baiser, et moi je vous mets à mes pieds.

« Alexandrine de Saint-Phar. »

Vous savez, mon cher Tching-bit-Ké-ki, que je n'ai pas embarqué une grande quantité de nos bagatelles. Je n'avais fait qu'une petite provision de cadeaux pour les kolaos et les agos. Heureusement, quand je reçus le billet de Mlle Alexandrine, rien de chinois n'était encore sorti de mon cabinet. Néanmoins je trouvais que mes pauvres richesses étaient indignes d'être honorées par les regards de la divine danseuse, et je résolus de me faire plus riche que je n'étais.

Mes renseignements pris à bonne source, je me rendis chez Darbo, rue Richelieu, et chez Gamba, rue Neuve-des-Capucines, deux marchands renommés pour leurs chinoiseries. J'achetai chez eux deux paravents, une pagode en pâte de riz, deux boîtes de clous de girofle, quatre vases à tulipes ; deux services de porcelaine de table avec un thé de harem, une table de camphrier avec des incrustations de cyprès, quatre mandarins en argile du Peï-ho, douze souliers de femmes, un abacus de marchand, un lo avec sa baguette, deux feuilles de tam-tam, un parasol, deux lions frisés, la charrue de l'empereur Tsieng-long.

Une bonne moiiié de ces chinoiseries était faite à Paris; je me méfiai surtout de la charrue impériale : mais la contrefaçon était généralement réussie, et le regard seul d'un mandarin

pouvait distinguer le vrai du faux. Aussi je ne marchandai pas sur la valeur des objets, et je les payai une somme énorme, trente-sept mille lun.

La nuit venue, je me disposai à faire des rêves de bonheur, et je rp'endormis le pied à la main.

Les heures matinales du lendemain furent consacrées à mettre en ordre toutes mes richesses chinoises, et à leur donner un ensemble satisfaisant d'exhibition.

« Quel bonheur, disais-je en moi-même, si elle daignait me désigner du pied la plus précieuse de ces bagatelles et me dire : ï Cher docteur, donnez-moi cela pour mon boudoir! »

Enfin midi sonna, et la porte s'ouvrit.... Oh! la ville des houris sera un jour détruite pour avoir oublié d'enfanter Mlle Alexandrine de Saint-Phar! Sa beauté virginale me foudroya. La divine danseuse conduisait sa petite sœur par la main. Elle jeta son châle et son chapeau sur le premier fauteuil, me serra la main et courut dans tout le salon, en pirouettant devant chaque chinoiserie avec des cris d'admiration qui m'allaient au cœur.

Quand elle eut épuisé toutes les formules d'enthousiasme, elle me dit :

8 Cher docteur, je suis vraiment fâchée à présent de vous avoir conduit votre filleule; elle demande tout ce qu'elle voit. Oh! les enfants! il ne faudrait jamais rien leur montrer! Il est vrai, cher docteur, que je suis un peu comme cela, moi. S'il me fallait choisir ici, je serais bien embarrassée. Je n'oserais rien prendre, de peur d'avoir un regret le lendemain, s

En disant ces mots avec une volubilité gracieuse, elle avançait son pied droit en dehors de la plus courte des robes; elle aurait séduit le plus vertueux lama de Linching.

a Madame, lui dis-je, permettez-moi de vous indiquer un moyen de vous dispenser de choisir.

— Ah! oui, voyons, cher docteur, enseignez-moi ce moyen.

— Vous vous en servirez, madame.... vous le jurez?

— Je vous le jure...,

— Vous tiendrez votre serment?...

— Je le tiendrai.

— Eh bien ! madame, prenez tout. »

La danseuse souleva gracieusement ses bras, rejeta sa tète en arrière, et je vis son cou d'ivoire s'agiter sous les convulsions d'un éclat de rire, comme le gosier d'un oiseau qui chante de bonheur.

« En voilà un homme rare! s'écria-t-elle ; après sa mort il faudra l'empailler!... Comment, cher docteur, vous ne connaissez donc pas les femmes? vous ne savez pas à quoi vous vous exposez? Que diriez-vous si je vous prenais au mot?

— Je dirais que vous êtes femme de parole, et que vous savez tenir un serment.

— Non, non, ne plaisantons pas.... Ce cher docteur! Il voulait me mettre à l'épreuve

— Point du tout; je parle sérieusement. Toutes ces chinoiseries ne m'appartiennent plus : elles sont à vous.

— Alors, vous êtes l'empereur de la Chine déguisé en monsieur. Vive l'empereur !

— Je suis, m'écriai-je en tombant à ses pieds, je suis un simple mortel qui a oublié sa sagesse devant votre beauté.

— Relevez-vous donc, docteur! relevez-vous, dit la danseuse avec un visage qui se fit subitement sévère : point de sottise devant votre filleule! Que voulez-vous que pense cette. enfant? Elle ira faire mille cancans à la famille ! Vous n'avez donc jamais vu les Enfants terribles de Gavarni? Ce sont des mouchards, ces innocents! »

Je me relevai confus en m'excusant de mon mieux. Sa colère parut se calmer; elle me tendit la main, et poussant un long soupir :

« Ah! vraiment! dit-elle, si j'avais toutes ces belles choses dans mon salon , je me croirais plus heureuse que la sultane Validé.

— Ce soir, madame, mon salon chinois sera chez vous.

— Eh bien, cher docteur, je vais lui préparer son logement.

Pour la rareté du fait, je désire que votre promesse soit sérieuse, ne serait-ce que pour humilier les Parisiens ! Voulezvous me faire poser pour le pied gauche? Ne vous gênez pas. Que ferez-vous d'un seul pied? il vous faut le pendant.

— Madame, je n'osais vous le demander....

— Ah! je suis généreuse, moi; je ne fais pas les choses à demi.

— Que de grâce et de bonté! Madame, ce n'est pas un misérable salon qu'il faudrait vous offrir; je voudrais mettre à vos pieds la pagode du faubourg de Vai-lo-tchhing, qui a des soubassements de porcelaine et des tuiles d'or massif.

— Cela m'irait, cher docteur, surtout les tuiles!... Mon pied esl-il bien posé comme ça?... Vous pouvez y mettre votre main, ce n'est pas une relique....

— Mon dessin est fini, madame, mais ma reconnaissance ne finira jamais. Pourrai-je aller vous présenter mes hommages demain?

— Demain.... cher docteur.... attendez, c'est unmauvais jour, je danse; j'ai cinq heures de battements....

— Après-demain?...

— Après-demain.... c'est samedi; je dîne chez maman tous les samedis.... Dimanche, je suis libre comme l'air. Voulez-vous aller à Versailles dimanche? Nous mangerons un civet chez le garde champêtre, etnous boirons du lait. ...Je sais des vers sur Versailles, je vous les réciterai.

Grand palais du grand roi , Versailles, sous tes arbres J'aime à voir dans tes eaui se refléter tes marbres; J'aime

Vous acceptez? Bien ! partie convenue! Oh! que j'ai besoin de respirer un peu l'air des champs!... A dimanche donc, cher docteur : ma voiture sera devant votre porte à midi. .le suis exacte comme une montre de Bréguet. Adieu, »

Vraiment, en Chine , nous n'avons pas de femmes. La femme est la seule chose que nos aïeux ont oublié d'inventer. Si

Mlle Alexandrins paraissait à Péking, elle ravagerait le Céleste- Empire. Vous ne pouvez vous faire une idée de cette charmante créature, vive comme l'oiseau , parlant comme il chante, marchant comme il saute, faisant à la fois toutes sortes de choses délicieuses, et vous lançant des regards doux et lumineux comme des échantillons d'étoiles au bazar du ciel. En quittant mon salon , elle y laissa une tristesse sourde qui brisa mes nerfs. J'éprouvai le besoin de m'occuper de celte femme pour . ne pas succomber au poison de l'ennui. Mes ordres coururent aux quatre coins de ma rue. Il me fallait des roues et des bras. En prodiguant l'argent, j'avais mis en chemin , au bout d'une heure, mon salon de chinoiseries. Avant l'heure du dîner, ma belle danseuse avait tout reçu.

Quelle douce nuit cela me donna! J'avais un de mes pieds à chaque main, et je me disais :

s A cette heure, elle me bénit; elle élève ma générosité audessus du trône du Tien ; à ses yeux , un seul homme existe, moi ! le reste de la terre a disparu. »

Avec quelle impatience j'attendis ce bienheureux dimanche qui me promettait tant de bonheur ! J'aurais voulu briser toutes les horloges, parce qu'elles semblaient avoir organisé contre moi une conspiration générale pour éterniser le samedi. Malgré la mauvaise volonté du temps , il faut toujours que les heures s'écoulent ; et le dimanche , un siècle après onze heures , j'entendis sonner midi.

J'étais à mon balcon , et mes yeux dévoraient toutes les voitures.... A six heures j'avais épuisé tous les fiacres et tous les cabriolets de Paris, et j'étais seul !

Seul! quand on s'est promis d'être deux! il y a dans cette déception tout le délire du désespoir.

J'eus le courage d'attendre le lendemain.

Au premier moment convenable de visite, je courus au domicile de Mlle de Saint-Phar. Un concierge sérieusement railleur me dit :

ï Mlle de Saint-Phar est partie à la campagne.

— El quand reviendra-t-elle? demandai-je avec une voix de mort.

— A Pâques ou à la Trinité, » répondit le concierge.

En me retirant, j'entendis un de ces éclats de rire qui ont été mis en musique par une famille de portiers.

Plus de nouvelles de Mlle de Saint-Phar ! Chaque soir d'Opéra, j'allais voir le ballet : elle ne dansait plus; son nom avait disparu de l'affiche, comme son corps de sa maison.

Pouvais-je avilir ma dignité de représentant du Céleste-Empire jusqu'à mendier l'aumône des renseignements à propos d'une danseuse? Qu'aurait dit et pensé de moi le grand kolao des affaires étrangères dans son palais du boulevard des Capucines? Il fallait souffrir et me taire ; je souffris et je me tus.

Le quarantième jour après le fatal dimanche, je traversai une longue et large rue dont j'ai oublié le nom ; j'ai l'habitude de lire les enseignes, et celle-ci me frappa de stupeur :

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