‹ Nouvelles nouvellesChapitre 9 sur 14 · CHINOISERIES A PRIX FIXE · texte numérisé non relu

CHINOISERIES A PRIX FIXE

En donnant un coup d'oeil à l'étalage sous vitre, je reconnus sans peine une partie de mes anciens cadeaux, et j'entrai dans la boutique pour connaître le prif fixe de mes marchandises, et les racheter si le vendeur n'était pas trop exigeant.

Un cri involontaire sortit de mon gosier; le vendeur était une jeune femme : c'était Mlle de Saint-Phar!

J'étais anéanti et immobile comme mon compatriote de porcelaine qui était marchandé à côté de moi. Mais la danseuse me fit un sourire charmant et, sans interrompre un petit travail de broderie, elle me dit avec un sang-froid sublime :

«Eh! bonjour, cher docteur. Vous êtes bien aimable de nous faire une petite visite. Voyez sinous avons ici quelquepetite chose à votre goût. Votre filleule a la rougeole. Elle demande tous les jours des nouvelles de son parrain, cette chère Dileri ! s

Je croisai mes bras sur ma poitrine et je secouai la tète ; pan-

tomime que j'avais remarquée dans un drame de l'Ambigu , et qui signifie Infâme!

Mlle de Saint-Phar me regarda obliquement, haussa les épaules, coupa un fil rouge avec ses dents et me dit :

« A propos, cher docteur, je me suis mariée.... Vous voyez en moi une dame de quinze jours, Mme Télamon. Je vous présenterai mon mari. Vous verrez un bel homme. Votre tête peut arriver à sa ceinture, si vous vous haussez sur les talons.... Tenez, le voici. ■»

Je saluai brusquement, et je sortis avec une fureur qu'il fallut maîtriser en songeant au kolao du boulevard des Capucines. Un seul coup d'oeil jeté sur ce mari, vrai ou faux, m'avait suffi pour reconnaître ce prétendu décorateur qui était venu m'inviter à voir un kiosque de sa façon dans les coulisses de l'Opéra. J'avais été la victime de l'Opéra. J'avais été la victime d'une horrible combinaison, rien de plus évident. Il fallut donc encore se résigner.

Une quinzaine après, je pris un déguisement subalterne, et j'eus l'impardonnable faiblesse d'aller rôder au crépuscule devant la boutiquede mes chinoiseries, pour voir une dernière fois l'idole indigne de mon amour.

Le mari colossal époussetait un mandarin de porcelaine, et je l'entendis murmurer ces affreuses paroles :

« Si ce magot de docteur I s'avise de remettre le pied chez nous, je le fais empailler, et je le vends quinze louis. »

Oh! non, je ne verrai plus ce monstre de beauté; j'aurai le courage de l'homme et du savant; je remplirai ma noble mission jusqu'au bout , et tu me trouveras bientôt digne de toi, ville sainte que la lune éclaire avec tant d'amour lorsque le mont Tyrgheton suspend cet astre à sa cime comme une lanterne d'étoffe de Nanking.

Il y a dans cette ville de Paris des docteurs spéciaux pour guérir les maladies de l'humanité. Il y a des médecins qui ne traitent que les enfants à la mamelle; d'autres qui ne les prennent qu'après le sevrage; d'autres qui se consacrent aux malades sexagénaires et au-dessus. Il y a des affiches au coin des

rues et des annonces dans les journaux qui proclament mille receltes infaillibles pour les six cents maladies dont le célèbre Pi-Hé a trouvé le germe dans le corps humain. On a inventé à Paris des procédés admirables pour placer un nez sur les Bgures privées de cet ornement , ou pour l'allonger lorsqu'il est trop. court. On fabrique des dents d'ivoire pour les vieillards, des cheveux pour les chauves, des jambes pour les boiteux, des yeux pour les borgnes, des langues pour les muets, des cerveaux raisonnables pour les fous , des mains pour les manchots , des oreilles pour les sourds , des embaumements merveilleux pour faire vivre les morts.

Un seul remède a été oublié, un remède contre l'amour malheureux! En Chine, nous ne connaissons pas Tamour. Cette passion a été inventée en France par un troubadour nommé Piaymond. Depuis cinq siècles elle cause de grands ravages. On évalue à onze millions sept cent trente-huit le nombre d'assassinats, de morts de langueur et de suicides causés par ce fléau. C'est presque le double des catastrophes domestiques attribuées au choléra depuis le règne d'Aureng-Zeb. Le gouvernement français n'a jamais pris aucune mesure pour combattre les progrès de cette épidémie ; au contraire, il paye avec opulence quatre théâtres royaux où l'on célèbre l'amour et un autre fléau mortel appelé le Champagne. M. Scribe a gagné

Icent mille francs de rent-es en célébrant le Champagne et l'amour pour le compte des théâtres du gouvernement. En sortant de la boutique de mes chinoiseries vendues par Mlle Alexandrine de Saint-Phar, je reconnus que j'avais été saisi d'un accès d'amour, et il m'est impossible de vous dépeindre le mouvement de colère que j'adressai au troubadour Raymond. Cela fait, je songeai sérieusement à me guérir, et je dévorai en un jour toutes les affiches et toutes les annonces, dans l'espoir de trouver un remède sauveur. Soins inutiles! Je rendis une visite au médecin de l'hospice des Incurables, et je lui demandai s'il n'avait pas dans l'établissement quelque sujet tourmenté de cette maladie morale inconnue dans nos harems.

Le médecin haussa les épaules et me tourna le dos. Ma tète brûlait de tous les feux du délire ; mon cœur battait avec violence ; mes yeux se vitraient. Le fantôme de Mlle Alexandrins dansait toujours devant moi avec une grâce formidable ; mes oreilles étaient pleines de sa voix de bengali. Hélas! je ne vivais plus.

« Médecin, a dit le sageMenou, guéris-toi toi-même! »

Cette sentence me réveilla comme en sursaut. « Puisque les docteurs français nont rien inventé pour guérir l'amour, me dis-je un matin, inventons un remède, et attachons un nom chinois àcette grande consolation dumonde européen souffrant.»

« Si je puis, m'ajoutai-je à moi-même, vivre huit jours sans penser à Mlle Alexandrine, je suis sauvé. Impossible de rester dans ma chambre ; là tout me rappelle la femme infidèle ; et d'ailleurs la solitude ne guérit jamais les blessures du cœur, elle les envenime. Des promenades aux champs sont encore plus dangereuses. La campagne est une grande causeuse d'amour. Les rues, les boulevards, les théâtres sont pleins de femmes, et l'espèce rappelle trop souvent l'individu. Il faut pourtant vivre une semaine en oubliant une ingrate beauté. Une semaine d'oubli continuel ! »

Fo m'a inspiré. Rendons grâces à Fo!

Paris est plein de monuments fort élevés. J'en choisis quaire : les tours de Notre-Dame, le Panthéon, la colonne Vendôme, la tour Saint-Jacques. En payant quelques fuens, on arrive au sommet de ces édifices, gardés par un concierge assez doux. Je résolus de consacrer mes journées à monter et à descendre les escaliers de ces monuments sans prendre de repos. Seulement, pour briser la monotonie de ces descentes et de ces ascensions, lorsque j'arrivais sur la place Vendôme, je me précipitais en cabriolet au bureau du chemin de fer de Versailles, et je parcourais six fois cette route les yeux fermés. A la nuitvenue, je rentrais chez moi, et, après un léger repas, je m'endormais d"un profond sommeil. Dans mes rêves, je me figurais que des géants me balançaient dans une escarpolette accrochée

UJN' CHINOIS A PARIS. 93

à la lune comme à un clou d'or; et l'effroi qui m'agitait dans cette vision était si vif qu'il éloignait le fantôme d'Alexandrine de l'espace infini où je bondissais entre les étoiles et le Panthéon.

Au huitième jour, les quatre concierges me fermèrent la porte de leurs monuments publics en me disant que j'abusais de ces édifices et en m'invitant à me promenor ailleurs. Ma guérison n'étant point encore complète, je me repliai sur le chemin de Versailles; je louai un wagon garni, et je roulai cinq jours pleins sur la rive droite et la rive gauche avec le plus salutaire élourdissement.

Aubout de deux semaines, le remède triomphait. En rejetant mes regards en arrière à travers ce tourbillon d'escaliers noirs, d'escarpolettes infinies, de wagons volcaniques, j'aperçus, dans un lointain brumeux, l'image insaisissable d'Alexandrine, et je ne la reconnus pas. Il me semblait que l'histoire de mon amour appartenait à un siècle et à un monde éteints.

Un seul instant me ramena malériellement au souvenir de Mlle Alexandrine. En comptant les pièces d'or enfermées dans ma caisse, je m'attendris sur le vide énorme laissé par les trente-sept mille lan dépensés en chinoiseries chez Darbo et Gamba. L'esprit de commerce et d'industrie , fils du génie chinois, m'a bien inspiré en cette circonstance. Je suis à la veille de ressaisir mes beaux lan perdus. J'ai fait insérer à la quatrième page des journaux de toutes couleurs cette annonce :

GUÉRISON KADICALE

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