RÉSUMÉ
Alger possède donc 690,000 hectares.
Les colonies en ont 78,100
Différence : 5 1 1 ,900
C’est-a-dire qu’il y a 7 fois 1 ji plus de terres à cultiver dans cette partie de la Régence d’Alger , que dans nos trois colonies.
il s’agit maintenant de savoir comment nous peuplerons cette contrée. Cela dépend entièrement du Gouvernement. S’il prend de lionnes dispositions, il inspirera la confiance, et l’on verra les hommes et les capitaux qui se portent annuellement en Amérique aller chercher a Alger des établissemens moins éloignés de l’Europe, sur un sol fertile et bien protégé. S’il adopte des mesures équivoques, empreintes d’indécision ou de timidité, l’émigration européenne continuera son mouvement vers ce nouveau monde* et la France dépensera beaucoup d’argent sans autre résultat que la vaine gloire d’avoir une province d’Afrique.
. Si le Gouvernement veut utiliser sa conquête, qu’il ne tarde donc plus a s’expliquer. Alors des moyens bien simples se présenteront pour attirer les propriétaires et les cultivateurs. Il en viendra de toutes les parties de l’Europe; et, après leur libération du service, beaucoup de militaires demanderont a rester dans la Régence. !N’ est-il pas raisonnable de penser que sur les 200,000 personnes qui émigrent tous les ans pour aller se fixer en Amérique, 20,000 au moins iront chercher fortune k Alger, si le Gouvernement, s’occupe sérieusement de colo-
nisation. Ne peut-on pas espérer que parmi les soldats dont le temps de service est expiré, il s’en trouvera un grand nombre qui se fixeront volontiers en Afrique, si on leur concède des terres qu’ils puissent cultiver? On pourrait les organiser en colonies militaires , et leur réserver pour cela des propriétés sur les débouchés de l’Atlas, ils travailleraient sous la protection des forts de leurs villages. Leur proximité des Arabes amènerait des relations a la longue, et si des alliances finissaient par être contractées entre les diverses familles, si la fille du Bédoin épousait le colon ou le soldat , ce serait •jn puissant moyen de rapprochement entre les deux nations, car ces barbares ont en général une grande tendresse pour leur enfans (i).
Nos armées comptent beaucoup plus de prolétaires que de propriétaires ; et il est permis de croire que, sur 5, ooo hommes qui reviennent d’Afrique chaque année, les soldats prolétaires préféreraient pour la plupart y rester avec la perspective d’acquérir une petite propriété , que de retourner en France pour n’y rien pos-
(i) Les Turcs de Bulgarie épousent des chrétiennes en dépit du préjugé religieux.
sédcr. On verrait ainsi la colonie s’augmenter, tous les ans , d’un certain nombre de colons militaires , auxquels on n’aurait a donner que de la terre ( environ 6 arpens par homme ) , quelques instrumens pour la travailler et six mois de vivres. Le Trésor serait bientôt couvert de cette faible dépense par l’élévation de produit des droits de tout genre qui résulterait de l’augmentation du nombre des colons.
Mais les adversaires de la colonisation prétendent que laFrancen’apasde terres adonner aux colons dans la Régence. Une personne appartenant a l’administration disait , il y a peu de jours, a deux députés qui lui parlaient d’Alger, que le projet du maréchal Clauzel était impraticable , attendu que les terres de la Régence appartiennent toutes aux Arabes. C’est un argument déjà présenté par M. Piclion qui paraît y attacher beaucoup d’importance. Mais, pour le réfuter, il suffit de faire observer qu’une très grande partie de ces terres était la propriété de l’ancien Gouvernement (i), auquel nous succédons naturellement , et qu’on peut très bien en faire une concession gratuite , ou
(1) A titre d’achat, d’abandon ou de confiscation.
du moins peu onéreuse, aux colons, ainsi qu'on l’a pratiqué en Amérique, chose que M. Piclion ne peut ignorer , puisqu’il a séjourné dans ce pays. 11 doit savoir qu’on a acheté des terres aux sauvages et qu'on les a revendues aux colons. Cette manière de procéder est conforme à la justice. Les Anglais n’ont pas pris toutes ces précautions dans la Nouvelle-Hollande , dont ils se sont emparés sans s’inquiéter des naturels, peu nombreux il est vrai.
Quant aux propriétés qui sont entre les mains des Arabes , ou ceux-ci consentiront à vivre avec les Européens , ou ils s’éloigneront. S’ils demeurent , tant mieux; la fusion dont nous avons parlé ne tardera pas à avoir lieu ; s’ils se retirent, ils vendront leurs terres ou les abandonneront. Dans l’un ou l’autre de ces deux cas, les colons d’Europe les obtiendront a bon compte; et je pense qu’il leur est indifférent de les acheter des Arabes ou du Gouvernement. On ne conçoit donc pas que l’on ait attaché une si grande importance a un fait aussi simple. Il semble, h entendre les partisans de cette opinion , que je propose de spolier les habitans, de les chasser de la demeure de leurs pères , etc. Je n’ai jamais rien dit qui put au-
toriser a concevoir de telles craintes. Je le répète , si les Arabes restent, c’est qu’ils consentent a vivre avec nous ; et dès lors ils ne tarderont pas a subir l’influence de la civilisation. Ils n’y seront pas plus réfractaires en Alger qu’en Egypte. S’ils se retirent , il leur faudra bien vendre leurs terres ou les abandonner :
ainsi , quelle que soit l’hypothèse qu’on adopte, il n’en ressortira nullement l’impossibilité de coloniser.
Pour en finir avec ces prétendues difficultés d’acquérir des terres en Afrique , je rappellerai la manière dont les propriétés s’achètent a Alger. 11 ne s’agit pas, comme en France, de payer intégralement la valeur de la terre ou de la maison. Moyennant une rente annuelle proportionnée a la valeur de l’acquisition, on devient propriétaire. 11 n’est pas de colon, quelle que soit l’exiguité de son capital, qui ne puisse, grâce a ce mode d’achat, se mettre en possession d’une étendue de terrain suffisante pour y établir son exploitation. Certes, lorsque avec 100,000 francs le Gouvernement peut acheter ioo et 200 lieues carrées, je ne conçois pas l’impossibilité dont on a fait tant de bruit.
Ainsi la difficulté de coloniser ne -vient pas de la difficulté de se procurer des colons, des capitaux; elle vient toute entière du silence que le Gouvernement s’obstine a garder sur ce grave sujet, et du peu de cas qu’il a paru faire de la colonie. Elle renferme cependant un immense avenir pour la France, sous le triple rapport de l’utilité sociale, de la puissance politique et de la richesse commerciale.
Et pourtant, il ne faut pas plus de dépense pour coloniser en occupant que pour occuper sans coloniser. Occuper sans coloniser, c’est se ruiner; coloniser, c’est s’enrichir : voilà des faits que personne ne pourra contester.
Tout le inonde n’est pas propre à coloniser, je le sais ; il est difficile de connaître ce qu’on n’a jamais appris, et il en coûte pour l’apprendre. Voyez ce qu’on a fait à Alger depuis trois ans, et, par ce qu’on a dépensé, calculez ce que l’on dépensera encore si l’on ne s’empresse de prendre un parti.
Qu’on se souvienne du mouvement imprimé à la colonisation en i85oet au commencement de 1 85 1 ! Ce mouvement peut se reproduire ; mais il faut savoir le provoquer et surtout le vouloir.
Après avoir parlé de l’assainissement, de la défense et de la colonisation d’Alger, je dirai quelques mots sur la législation qu’il conviendrait d’adopter pour la Régence»
Je ne suis ni de l’avis de lui donner toutes les lois françaises, ni de les lui refuser toutes. Une grande partie peut lui convenir; mais c’est a Alger seulement qu’il est possible d’étudier les besoins judiciaires et administratifs d’Alger. Il faut approprier les lois aux individus sur lesquels elles doivent exercer leur action ; il faut consulter les mœurs, le climat, les droits acquis , les préjugés memes des gens du pays , et ne pas leur imposer un frein que leur religion et leurs habitudes repousseraient. La population si mêlée de la Régence est un très grand obstacle sous ce rapport; mais le moyen de surmonter les difficultés n’est pas de n’en point tenir compte, comme on a fait jusqu’à ce jour.
Je pense qu’il serait à propos d’envoyer à Alger une commission peu nombreuse de jurisconsultes habiles, hommes d’Etat en même temps, pour y préparer avec le gouverneur les lois nécessaires à cette nouvelle possession de la France. J’avais, en i83i, l’intention d’en-
treprendre ce travail si utile et si pressant.
On devrait s’occuper tout d’abord d’organiser un tribunal civil qui jugerait d’après les arrêtés rendus par le gouverneur, sur la proposition de l’intendant, le conseil colonial entendu. Ce serait déjà un grand pas de fait vers cette légalité qu’on réclame avec beaucoup de raison , et cela n’ affaiblirait en rien l’autorité du Gouvernement.
On devrait s’occuper aussi de la police d’Alger. On n’y surveille pas assez, les malfaiteurs; il en vient de tous les pays; et tandis que les Bédoins dévastent la campagne, les bandits européens exploitent l’intérieur de la ville. Le peu de sévérité de la police encourage ces désordres auxquels l’intérêt du commerce, la sûreté des personnes et des propriétés exigent que l'on mette un terme.
Une autre plaie de la Régence, c’est le fisc. Dans l’excès de son zèle et dans sa manie d’importer en Afrique les coutumes des bureaux de France, il est le principal obstacle au développement de la colonie. On ne saurait trop se pénétrer de cette vérité, que la complication dans les formes judiciaires et administratives, et surtout les exigences outrées du fisc, sont les
choses qui révoltent le plus les naturels dans noire domination.
Alger doit avoir une administration qui lui soit particulière , et des lois faites pour le pays. Le gouverneur, soit qu’il sorte de l’ordre civil, de la magistrature ou de l’armée, doit réunir tous les pouvoirs, c’est-à-dire diriger toute l’administration de la Régence, tant que l’ordre de choses qu’on veut établir en Afrique sera en mouvement de création.
L’intendant civil, le chef de la magistrature, le commandant des troupes, celui de la marine, le directeur des finances, doivent composer le conseil du gouverneur. Là seraient délibérées foutes les opérations essentielles, pour être ensuite exécutées par les soins du chef qu’elles concernent plus particulièrement.
Mais tant que la soumission du pays ne sera pas effectuée, tant que la colonie ne sera pas créée, en un mot, tant qu’un peuple nouveau n’aura pas et ; constitué dans la Régence, le gouverneur ne peut être qu’un général; et il faudra qu’indépendamment de sa spécialité militaire, il ait une certaine capacité administrative, qu’il ne soit pas étranger aux connais*-
sauces judiciaires, et qu’il soit de plus homme politique. Toutes ces conditions sont nécessaires pour qu’il y ait unité cV action j chose nécessaire dans tous les Etats, et indispensable dans ceux qui commencent à naître.
En terminant ces considérations sur ce qu’il convient de faire en Afrique , je dirai que , quelle que soit la ligne de conduite que l’on adopte , il faut respecter les promesses faites aux Maures, aux Arabes et aux Juifs a l’époque de la conquête; car la bonne foi est toujours nécessaire, aux Etats comme aux particuliers.
Je crois utile, de rappeler a la lin de cet écrit l’ordre dans lequel les travaux d’assainissement et de défense doivent être exécutés.
i ° Dès le commencement d’octobre prochain , il faut assainir depuis les environs de la Maison- Carrée jusqu’au-delà du confluent de l’Oued- Kerma avec PAratch (ce travail ne coûtera, pour l’espace compris entre PHamise et le Mazafïran, que 200,000 francs ).
2 0 On bâtira les deux villages de l’Hamise et sur PAratch. Le fossé, le mur d’enceinte de chaque village avec ses huit tours , coûteront 06,000 francs. Les soldats construiront leurs barraques en pisé ou en torchis.
5 ° On occupera Blida par 2,5oo hommes; on aura plusieurs pièces de campagne dans la ville et on bâtira les deux tours au-dessus., moyennant une dépense de 10,000 francs.
4 ° Une fois les trois brigades placées dans Blida, dans le village de l’Aratch et dans celui de l’Hamise, on s’occuperait de la construction des forts indiqués aux débouchés de l’Atlas. Je suis persuadé que les Arabes de la plaine y travailleraient eux-mèmes, si 011 savait s’y prendre pour les y engager, et leur faire sentir que c’est un moyen d’éloigner d’eux les Bédoins et les Cabiles , qui souvent ravagent leurs récoltes et enlèvent leurs bestiaux.
Ainsi l’exécution de tous ces travaux exigerait une dépense qui 11 excéderait pas 4°° et quelques mille francs , répartis de la manière suivante :
Dessèchement 200,000
Neuf forts à i 5 ,ooo fr. chaque i 35 ,ooo
Deux villages à 36 , 000 fr. chaque 72,000
Deux tours au-dessus de Blida 12,000
Total 4 i 95°°°
Les Chambres accordent 600,000 francs au Ministre de la Guerre pour Alger; si on préle-
vait sur cette somme ce qui est nécessaire pour faire les travaux que je recommande , il resterait encore de disponible 181,000 francs que l’on appliquerait aux besoins de la colonie naissante-
Quand toutes les mesures que j’indique seront prises , les colons paysans ou militaii es pourront cultiver sans danger, sans crainte , sur le massif d’Alger comme dans la plaine de la Mitidja. Alors, seulement alors, la colonisation sera véritablement commencée !