‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 1 sur 27 · RUE DB TOURNON · texte numérisé non relu

RUE DB TOURNON

Tous droits réservéi

guiavwiNOW-sravd

31DVNP na a N i

ÉLOGE FUXÈBRE

DE

MoXSEIGAELR AlEXIS -B AS ILE AI E \ J A U D

ARCHKVKQUE DE BOIRGES.

a Moiiiius est , ploms ditriim , in scneclute bond... et regnavit filius ejus pro eo... et cunctis ■placuit, et paruit illi omnis Israël. ■>

« Il mourut, plein de jours, dans une vieillesse bénie de Dieu , et son fils lui succéda. .. qu agréait à tous ; et tout Israi/I lui voua une alTectueuse obéissance. »

Paralip., liv. I, ch. xxi.\ , v. 28, 23.

AJesseigxelrs ', Messieurs,

Je ne voudrais pas tromper votre espérance, et vous laisser attendre ici, en ce moment, de moi, ce qui, dans la langue de l'Eglise et de l'éloquence chrétienne, se nomme une oraison funèbre.

Kon, ni le temps ni ma fatigue ne me l'eussent permis, ni même peut-être ma tristesse.

Je ne viens donc pas, sous l'émotion du coup qui nous frappe, au milieu de ce deuil de vos cœurs, et devant l'appareil funèbre qui attriste en ce moment la

' Etaient présents, S. Em. Mgr le cardinal-archevêque de Bordeaux, Mgr le nouvel archevêque de Bourges, et XX. SS. les évoques de Tulle, de Xevers et de Limoges.

2 X'OIVELLES OEUVRES CHOISIES.

s|)lriHl(Mir (lo votre vieille et su])erbe basilique, apporter ici la solciiiiifé iVun discours.

Je viens, m'unis-saut àla douleur de vos âmes, jeter, avec mes regrets et mes prières, une fleur d'affection sur cette tombe.

Héclamé tout à la fois par le souvenir de Celui qui fut mon père dans la foi et dans le sacerdoce, et par les vœux de Celui qui fut mon disciple et mon ami , je viens adresser un dernier bommage avec un dernier adieu à une cbère mémoire; et satisfaire ainsi tout ensemble à la reconnaissance la plus profonde et la j)Ins ineffaçable qui soit dans ma vie, et à une affection cbère aussi et plus récente.

Je viens vous redire, résumant dans cette parole les mérites d'une vie pleine devant Dieu et les bénédictions d'une longue vieillesse : Mortuus est in senectute honà , p/enî<5 dierum.

Et, s'il m'est permis de placer la consolation auprès de la douleur, et l'espérance à côté des regrets, puisqu'avant de vous dire un suprême adieu, votre pieux Arcbevêque a voulu vous laisser comme une image de lui-même dans un fils choisi par son cœur, vous me permettrez d'ajouter la suite du texte sacré : Et regnavil JHius ej'iis pro eo. — Et ce fils, par le choix même qui l'a appelé au milieu de vous, par des mérites révélés avant le temps, par cette jeunesse même qui de bonne beurc a eu, comme la sainte Ecriture le dit du jeune Daniel, les honneurs de la vieillesse, honorem scncctulisj il ajoute un charme de plus à la douce gravité d'une aimable vertu; et tout Israël lui promet et

OEUVRES ORATOIRES. ti

lui voue comme à son père, de si douce et si regrettée mémoire, une affectncusc obéissance : Et cunctis placuitj et liaru'it ïll'i omnh Israël.

Et maintenant donc, que vous dirai-je?... si ce n'est ce que vous dites tous, ce qui est dans tous les cœurs comme dans toutes les bouches, un seul mot, qui exprime pleinement ce qu'il était et ce que nous perdons en lui.

Il y a toujours. Messieurs, dans tout homme, un trait dominant, qui résume l'homme tout entier, et marque de son empreinte toutes les qualités de son esprit, de son âme et de son cœur , et toute l'œuvre de sa vie. Si nous voulons chercher dans celui que nous pleurons ce trait distinctif, il suffit d'un regard pour le reconnaître. Le signe que Dieu avait mis en lui, l'empreinte dont il l'avait spécialement marqué, vous l'avez tous nommé, Messieurs, c'est la bonté.

Mais une bonté qui fut sans faiblesse : non pas une de ces bontés timides et inactives dont nul ne profite, mais une bonté épurée par la foi , retrempée dans la piété, échauffée par le zèle, utile à Dieu et aux hommes. iVon, et toutes mes paroles vous le montreront, cette bonté naturelle, qui faisait le fond de sa douce et belle nature, et se mêlait chez lui à tout le reste, n'était pas une bonté stérile, renfermée dans son âme : elle a rayonné au dehors, elle a éclaté en bonnes œuvres; elle tempérait, mais n'arrêtait pas la féconde activité de cette vie sacerdotale, dont Dieu aujourd'hui le récompense. Que ce soit donc là tout le

filial éloge que je suis heureux de tiécerner, en présence (le CCS saints autels, à la mémoire de Mgr Alexis- IJasile Menjand, Archevêque de Bourges, Primat des Aquilaiiics, Prélat assistant au trône du Souxerain Pontife, premier aumônier de l'Empereur, chanoine de premier ordre du chapitre impérial de Saint-Denis, etc.

La honte, Alessicurs, il ne faut pas s'y méprendre , c'est une grande chose! si grande, qu'un jour, lorsque le Fils de Dieu parcourait les villes et les hourgades de la Palestine , un jeune homme , dont le regard de Jésus- Christ avait pénétré le cœur, vint se prosterner à ses pieds, lui disant : 0 bon maître! Et le Fils de Dieu lui répondit : - Sachez hien ce que vous dites : Nul n'est bon , si ce n'est Dieu, d Xemo bonus ^ nisiunus Deus '.

Oui, Dieu seul est hon! Il est le seul hon, comme il est le seul grand : il est la honte même ; et c'est si hien là pour nous l'attrihut divin par excellence, que l'humanité a fait de la honte le nom le plus populaire de Dieu sur la terre : elle l'appelle le bon Dieu.

Et quelle est même la gloire, la gloire incommunicahledu Fils de Dieu fait homme, du Verhe divin? C'est d'être l'éternelle et parfaite image de la honte infinie : Imnrjo bonitatis illius'.

Et dans quelques jours, lorsque vous céléhrerez la solennité de sa venue parmi les hommes, vous ne saurez dire à sa louange qu'une chose, c'est qu'en lui la honte et la iiénigiiité de Dieu ont apparu sur la terre :

1 Marc , \, 18.

- Sap., VII, 20.

Apjyaruit heniynilas et hunianilas Salvatoris nostr't Dci'.

Celte bonté resplendissait sur son visage ; elle se révélait dans la douceur de ses regards, dans l'accent de sa voix, dans les paroles d'ineffable tendresse qui découlaient de ses lèvres; elle éclatait dans ses miracles, qui étaient encore plus, comme le remarque Bossuet, des miracles de bonté que de puissance.

Aussi les peuples ravis se précipitaient sur ses pas, le suivant aux extrémités du désert, oubliant pour l'entendre jusqu'aux nécessités de la vie.

Telle est la bautc origine et la vertu souveraine de la bonté. Aussi le plus grand bonneur de l'bomme ici-bas, est-ce de participer à cette bonté qui vient de Dieu et qui est Dieu même. C'est le plus doux comme le plus glorieux reflet de la Divinité sur le visage d'un bomme mortel.

En effet, créé à l'image de Dieu, l'bomme reçut tout d'abord et dut recevoir une participation profonde à cet attribut divin. C'est ce que lîossuet exprime admirablement par ces grandes paroles :

« Lorsque Dieu forma les entrailles et le cœur de » l'homme, il y mit premièrement la bonté comme le 5) propre caractère de la nature divine, et jiour être ■>•) comme la marque de celte main bienfaisante dont 1' nous sortons. La bonté devait donc faire comme le "fond de notre cœur, et devait être en même temps le « premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour " gagner les autres hommes. La grandeur qui vient

i Ad Tit., ni, 4.

6 \OLVELLKS OEUVRES CHOISIES.

11 pîir-dessiis, loin d'affaiMir la honte, n'est faite que 1) ])our la coniniuniqucr davantage, comme une fontaine 1) piiMiquc qu'on élève pour la répandre, v

Mais s'il est des hommes chez lesquels cette honte souveraine, qui suhjugue les cœurs, et dont la douceur est plus forte que la force même, doit se rencontrer davantage, n'est-ce pas dans ceux qui sont plus particulièrement ici-has les représentants, les images de Dieu et du Sauveur, les prêtres de Jésus-Christ?

Et maintenant, Messieurs, qui de vous n'a reconnu dans cette gloire privilégiée de l'àme humaine, dont j'essaye de vous faire sentir le prix, l'aimahle qualité qui marquait de son empreinte le pieux pontife que nous pleurons, et jeta le reflet de sa douce et sereine lumière sur toute cette longue et helle vie sacerdotale?

Qui n'en était touché en l'approchant? Qui n'en a ressenti quelquefois le suave et irrésistihle empire?

Elle rayonnait doucement sur son front; on la ressentait dans ce regard si caressant et si pur, dans ce sourire affectueux, dans ce langage simple et franc, qui mettait son cœur sur ses lèvres : c'était le charme et l'attrait de toute sa personne.

E'Ecriture sainte, dans son délicieux langage. Messieurs, compare cette aimahlc et sympathique honte à la rosée du soir rafraîchissant les feuilles desséchées par le soleil du midi, à la pluie du matin après une nuit hrùlante. Ainsi les malheureux, les esprits malades, les cœurs chagrins, en approchant de celui qui leur faisait ressentir cette honte, éprouvaient je ne sais quel rafraîchissement, quelle douceur et quelle paix.

Car, pour emprunter encore à l'Ecriture sainte ses charmantes paroles : une loi de clémence était imprimée sur ses lèvres : Lex clementiœ in Un<jud ej'iis ' ; il ne sortait de sa bouche que tendresse et douceur ; et son œil, comme l'œil de Dieu, regardait toujours avec bonté : Oculus Dei respexit in bono * .

Aussi se sentait-on tout d'abord incliné à l'aimer : on était attiré, gagné, charmé par sa simplicité, son affabilité, son aménité, et quelquefois son aimable et saint enjouement.

Oui, prêtre de Jésus-Christ, fidèle disci])le de votre Maître, comme lui vous étiez bon; comme lui ce que vous fîtes apparaître en vous aux yeux des peuples, ce fut surtout la bénignité et l'humanité du Sauveur : Ajipfiruit henignitas et humanitas Salvaloris.

J'aime à vous montrer, Messieurs, celte touchante similitude entre la bonté de \otre-Seigneur Jésus- Christ et celle de notre pieux Pontife. De même que sur les pas du Sauveur s'élevaient dans la foule ces acclamations : " Un prophète, un grand prophète a paru i> parmi nous; Dieu a visité son peuple i^ ; de même, lorsque, dans ses courses pastorales, il visitait les hameaux et les villages, montrant à tous cet air affable, cette bonté peinte sur son visage, répandant les bénédictions de son cœur sur ces pauvres populations, tous ces braves gens ne pouvaient se lasser de le voir, de l'entourer, de le bénir, de l'entendre, de goûter et de sentir la bonne odeur de Jésus-Christ qui était en lui.

1 Pruv., xxxr, 2G.

2 Fa-cU., II. 13.

8 \0l VKI.LES OF'AVRES CHOISIES.

Ils lo lirnis.saient comme l'envoyé de Dieu, et lui aussi aurait pu leur dire avec saint Paul : « Vous m'avez reçu •) comme l'ange du Seigneur. -^ S/'ciU anfjcliun Det cxcejyistis me ' .

Quelles étaient les prédilections du Seigneur? On le sait, les pauvres, les malades, les pécheurs, et les petits enfants.

De même, dès sa jeunesse, Algr Alenjaud sentit son cœur incliné vers les malheureux et les pauvres, vers ceux qui souffrent et qui pleurent, vers les petits et les Ininihles; de bonne heure il se plut à redire comme Jésus-Christ : c V enez à moi, vous tous qui êtes chargés " et dans la peine. » Venite ad me omnes , qui lahoratis et onerati estis'. Dès sa jeunesse, il se plut à redire la ravissante parole du bon Alaître : u Laissez venir « à moi les petits enfants. )) Sinile parvulos ad me venir e ^

Et j'.cn connais un, dont la course se précipite aujourd'hui vers son ternie, et pour qui cette parole, sentie et communiquée par le cœur d'un ami de Dieu , fut la grande bénédiction du temps et de l'éternité...

Pardonnez-moi, Messieurs, cette émotion... A la vue du cercueil qui ne renferme déjà plus que les cendres refroidies de celui dont on a été si tendrement aimé, on est saisi jusqu'au fond des entrailles par de tels souvenirs.

Il était îilors dans celte première fleur et ce premier

» Ad Gai., u/, U.

2 Matth., ir, 28.

3 M.uic, X , 14.

oclat de jeunesse que j'aimais naguère à revoir dans l'évèque blanchi par l'âge et les travaux, et dont je retrouvais les derniers rayons et presque toute la grâce encore dans sa douce et charmante vieillesse, in senectute bond.

Il était dans cette première flamme du zèle, qui , en ce sublime et doux ministère des catéchismes, s'épanche avec tant d'amour du cœur pieux d'un jeune et fervent lévite de Jésus-Christ dans les cœurs candides et épanouis des enfants.

Je le vois, je l'entends encore : c'était au soir du plus beau des jours : il nous consacrait à la sainte Vierge, en cette belle chapelle de Saint-Sulpice : il |)araissait rayonnant de bonheur. Je vois encore avec (jucl éclat, avec quel épanouissement de joie il nous parlait... Ah! ce sont des souvenirs et des images que les images funèbres dont je suis entouré ne suffisent pas à me voiler!...

Aussi, tous, enfants heureux, nous l'aimions, nous le bénissions : il était si véritablement bon et aimable!

Et lui aussi, je le sais, il m'a aimé... et, par une clairvoyance de son affection, me devinant avant moimême, conjecturant ma vocation et mon avenir, c'est lui qui le premier murmura aux oreilles de mon cœur les premiers mots du sacerdoce : c'était encore à la (h-rnière heure d'une autre grande et heureuse jourlu-e, après la desccMite du Saint-Esprit dans nos âmes , là, au sortir du temple saint, sur les marches de cette église de Saint-Sulpice, si chère à tant de cœurs, éternellement chère au mien...

10 XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.

Alon porc, sur i-otre tombe, qu'il m'est doux, dans ma tristesse, en rappelant ces chers souvenirs, de vous remercier du bien que Dieu a fait par vous à mon âme, et de glorifier, avec votre zèle affectueux, votre douceur, votre bonté incomparable, et ces traits charmants sous lesquels je ne puis m'empècher de vous revoir toujours en ma mémoire, même au milieu des ombres de la nnnt.

Mais c'est trop , Messieurs, vous arrêter sur ces souvenirs. Redisons donc à sa louange , car ce qu'il fut là, il le fut toujours, redisons la parole des saints Livres : In hon'itate animœ suœ placuit Deo '. Oui, c'est dans la bonté de son âme tendre et aimante qu'il plut à Dieu et aux hommes : Dilectus Deo eihominihus^ ; et parce que, selon encore la parole inspirée, il sut accomplir ses œuvres dans la mansuétude et la bonté, opéra tua in mansuetudine perjîce j, il mérita, il conquit Famour, comme la gloire ne le conquit jamais, et super gloriam hominum diligeris ^ .

Etre bon, Alessieurs, être doux, être simple, être affectueux , avoir vaincu la haine par l'amour, l'orgueil par la candeur, l'égoïsme par la flamme des affections généreuses, oui, Messieurs, cela est plus glorieux que la gloire; et les hommes, tôt ou tard, le reconnaissent et le proclament. Ce fut là toute la vie de Mgr Alexis Menjaud, de si douce et si bienveillante mémoire.

Ame affectueuse et bonne, cœur sympathique et

* Ecdi., xi.v, 29.

2 Ihid., XI.V, 1.

3 Ibid., m, 19.

OKUVRES ORATOIRES. Il

déroué, il ne savait pas haïr; il ne sut jamais qu'aimer. Son premier besoin, son premier mouvement était de se confier. Dirai-je que, dans le cours de son long et laborieux ministère, il se confia jusqu'à être ol)ligé de s'en repentir? Alais non, il faut oublier ce qu'il oublia lui-même : âme moins faite pour la lutte que pour la pacification, il aimait tout d'abord ce qui lui paraissait bon, grand, généreux. Accessible aux nobles séductions du cœur, une bonté gagnait son âme à jamais. \e soupçonnant pas le mal, croyant, espérant le ])ien , voulant espérer toujours : sachant que la charité chrétienne croit tout, attend tout, espère tout, non cogitât malum , omnia crédit ^ omnia suffert , omnia spcrat'^ . Pourquoi faut-il ajouter si souvent : contra spcm , in spem'^? Alais si une telle candeur n'est pas toujours faite pour cette vie et cette triste terre, si trop peu d'hommes méritent cette confiance absolue, cet indéfectil)le et persévérant espoir, ah! ne lui reprochons pas trop ses illusions et ses mécomptes , bien que parfois il ait été cruellement trompé, et qu'il ait, lui aussi, rencontré l'ingratitude! Oui, Messieurs, lui-même a eu cet honneur de faire des ingrats; je dis cet honneur, car c'en est un : Xe fuit pas des ingrats qui veut ^. Il

* I ad C ()}•., IV, 5.

^ Ad Rum., iv, 18.

3 Paroles do M. le comte de Montalembcrt , dans un de ses discours pour le Pape :

«Messieurs, s'écriait-il, Bossuet a parlé de ce je ne sais quoi V d'achevé que le malheur ajoute à la vertu. Eh bien ! Pie IX a » connu ce je ne sais quoi d'achevé : il a connu le malheur; mais I il a connu en outre ce qu'il y a de plus poignant, de plus cruel » dans le malheur : l'ingratitude. Et cependant, je ne l'en plains

12 \0l VKLLES OEUVRES CHOISIES.

faut vU-o 1)011, il fîiut être généreux; il faut avoir beaucouj) aimé , beaucoup donné, semé beaucoup de bienfails, pour créer l'ingratitude, cette bassesse du cœur qui se retourne contre le bienfaiteur, et se sert de ses dons mêmes pour le faire souffrir du bien qu'il a fait.

Mais s'il a eu dans sa vie des amertumes, il est une douceur au moins qu'il a savourée : la noble , la pure, la sainte douceur de l'amitié et du dévouement.

Ne vous y trompez pas , Messieurs, l'amitié n'est pas un vain nom, ni une petite chose : amitié, comme noblesse et grandeur, oblige. Dans des temps plus heureux et meilleurs, lorsque la religion et la vertu , ces uniques et immortelles conciliatrices des amitiés fidèles, comme dit Bossuet, n'étaient pas bannies des cœurs, lorsque c'était sous les regards de Dieu et comme en son nom que se faisaient les serments de l'amitié : alors on voyait encore des amis désintéressés, dévoués jusqu'au sacrifice, et des amitiés contre lesquelles le temps, ni les intérêts contraires, ni la mauvaise fortune ne pouvaient rien. Hélas! où en sommes-nous aujourd'hui ?... Xe pensez pas , du reste. Messieurs, qu'on célébrant ici ce grand sentiment hu~ main qui se nomme l'amitié, je parle un langage trop

■n pas, je l'en lionore; j'oserais presque dire : je lui porte envie. \'e 1 fait pas des ingrats qui veut; pour faire des ingrats, il faut avoir ï fait du bien à ses semblables, il faut avoir tente de grandes choses i pour l'humanité. 11 n'est pas donné à tout le monde de faire des - ingrats. Heureux donc ceux qui l'ont des ingrats; mais malheur à ■^ ceux qui le sont, et malheur à ceux qui se font les organes et les • orateurs de l'ingratitude ! d

OiaVRKS OHATOIUKS. 13

profiinc |)Oiir la cliairo de vérité : 7ion , l'Ksprit-Saint liii-mrmo n'a pas craint, on lonant Taniilié, d'alleijiis(|n';i (liro qn'olle est un divin trésor pour le cœur de riioninie, et que, sur cette Irisle terre, Dieu en a fait pour les nobles ànies un remède de vie et d'iin'niortalité : Medicamentum vitœ et unmortaUtatis '.

Telle était l'amitié dans le cœur de celui cà qui nous adressons nos regrets. Elle fut une des consolations, une des forces et des vertus de son cœur.

Il eut des amis : il les aima tendrement, courageusement; il en fut constamment aimé; il leur fut, il les trouva fidèles dans la bonne et dans la mauvaise fortune.

Comment vous.oiiblierais-je ici, vous, pontife do forte et sainte mémoire, prêtre des temps anciens, grande âme, caractère intrépide?... Ab! sans doute , justice ne vous a pas été rendue sur la terre ; mais qu'im])orte ? il y a une terre meilleure et une justice plus liante... \"ous le savez. Messieurs, Mgr de Forbin-Janson avait discerné et deviné, jeune encore, AFgi- Menjaud , et il l'bonora d'une amitié et d'une confiance qui ne furent pas trabies.

C'est un secret ignoré des âmes vulgaires, mais que les cœurs magnanimes ont su comprendre, que ce n'est pas tant à l'beure des prospérités, mais aux jours du malbeur, que la véritable amitié se montre, et sait faire éclater son dévouement. Ces jours vinrent pour Mgr de Forbin-Janson : il dut quitter son diocèse. — Il est des temps, Messieurs, où les évéques, et les prêtres aussi,

1 Ecdi., VI, 16.

14 \OUVELLKS OEUVRES CHOISIES,

doivent, selon la parole du Maître, secouer la poussière (le leurs pieds et s'en aller de ville en ville sur la terre étrangère. — Mgr de Forbin-Janson était banni , et passagèrement sans ressources. Qu'ai-je dit. Messieurs, sans ressources? Il avait un ami. .M. l'abbé Menjaud réalise tout ce qu'il possède et vole en Allemagne : peu de cbose, Messieurs, mais enfin , tout ce qu'il a , il le porte à l'Exilé.

Voilà comment en lui la bonté de cœur était la source des nobles fidélités, l'inspiratrice des courageux sentiments; et je pourrais vous en citer bien d'autres exemples. Mais que dis-je? Cette générosité n'a-t-elle pas éclaté au milieu de vous. Messieurs, et dès son arrivée dans ce diocèse?

Vous aviez une antique et splendide abbaye, élevée par le génie des anciens Bénédictins, consacrée par les souvenirs du bienbeureux Robert d'Arbrissel. Vous l'aviez sauvée de la ruine : ce désert refleurissait; ses vieux cloîtres restaurés se réjouissaient d'abriter l'élite de votre jeunesse : là, sous des maîtres vénérés , s'élevaient pour le monde, et même pour l'Église, les fils de vos premières familles , aujourd'hui l'bonneur de ce diocèse; mais, triste destin des cboses humaines! aux premières prospérités succédèrent des revers inattendus, de cruelles vicissitudes : l'antique abbaye était sortie de vos mains. \ eus l'avez rachetée , prêtres généreux : vous avez pris sur votre modique héritjige, vous avez retranché de votre nécessaire pour cette grande œuvre. Mais qui vous avait donné l'exemple , en souscrivant lui-même le premier, et si généreusement? Si

OEUVRKS ORATOIRES. 15

votre Chezal-Benoît est encore càvous, à qui Je dcvezl'ous, prêtres de ce diocèse? Vous le savez.

C'est ainsi, Messieurs, que, dans tout le cours de sa vie , sa bonté de cœur lui a insj)iré i\o liantes initiatives , et quelquefois les plus génèreusos largesses pour les grandes œuvres : toute sa vie sacerdotale cl épiscopale en est la preuve. Et il faut dire que par toute son éducation la Providence l'y avait admirablement préparé.

Vous le savez, c'est à Cbusclan, petit village voisin d'Avignon, qui, quelque cinquante ans auparavant, avait donné à l'Eglise le fameux Père Bridaine, que naissait, en 1791 , un enfant prédestiné aussi à l'apostolat des missions, et plus tard au fardeau plus redoutable encore de l'épiscopat, ]\lgr Alexis Mcnjaud. C'est même en l'bonneur du Père IJridaine , du grand missionnaire de France, dont le nom et l'exemple contribuèrent peut-être à faire naître en lui la même vocation, que Mgr Menjaud voulut rebâtir plus tard l'église de Cbusclan, et se dévoua généreusement à l'accomplissement de cette grande œuvre, afin que la ])énédiction de Dieu restât toujours, avec les souvenirs d'un grand apostolat, au milieu de cette bonne et religieuse population.

Vous savez ces cboses; mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est que, dès sa toute jeune enfance, par je ne sais quel pressentiment propbétique , son père avait deviné quelque cbose de ses futures et bienfaisantes destinées, et disait souvent à ses frères aînés, avec un gracieux souvenir biblique : « Prenez garde !

IG XOL'VELLES OEUVRES CHOISIES.

« respectez le petit Alexis! Sachez bien qu'un jour vous 1) vous inclinerez tous devant ce petit enfant, comme les V gerbes des fils de Jacob devant la gerbe de Joseph. «

Si sa vocation naissante parut vite, son éducation' sacerdotale commença de bonne heure, chez un prêtre vénéral)]e , son parent, très-noble cœur, confesseur de la foi aux mauvais jours de la Révolution. Elle se continua à Saint-Sul|)ice, dans cette sainte école, foyer si pur du véritable et grand esprit ecclésiastique, à Saint- Sulpice, dont Féuelon mourant écrivait à Louis XIV : Cl Je ne connais rien de plus apostolique et de plus « vénérable sur la terre, i;

C'est ainsi que, dans ces écoles diverses, au foyer de sa chrétienne famille, chez cet oncle confesseur de la foi, et à Saint-Sulpice enfin, cette heureuse nature , qu'il avait reçue de Dieu, s'acheva, et que la bonté , dans cette àme tendre et généreuse, se fortifiant, devint la vertu sacerdotale. Ce fut une des grandes grâces de sa vie, que Dieu ait ménagé à sa jeunesse le bonheur de connaître à Saint-Sulpice, d'avoir pour maîtres et pour amis ces hommes de l'ancienne Église de France , dont nous admirerons toujours la foi si simple et si vive dans une dignité si ferme; des prêtres tels que le vénérable M. Émery, MM. Duclaux , Garnier, Desjardins, Legris-Duval , de Mac-Carthy, de Rauzan , fondateur des Missions de France; des évêques tels que Messeigneurs d'Aviau, d'Astros, de Cheverus, F'rayssinous, deQuclen, Borderies, de Janson, Clause! de Montais, et tant d'autres que je regrette de ne pas nommer ici. Voilà, Messieurs, voilà les hommes admi-

râbles, les anciens du sacerdoce et de l'épiscopat français, qui, après avoir traversé la grande tribulation , ont si vaillamment relevé l'Église de France, fait sortir de leurs ruines tous nos petits et grands séminaires ; nos Ordres religieux; nos missions, nos plus grandes œuvres : voilà les hommes qui se montrèrent les premiers si dévoués à la sainte Eglise romaine. Mère et Maîtresse de toutes les Eglises, qui lui donnèrent le grand témoignage de l'amour, et écrivirent ce témoignage, non pas seulement d'une plume légère, sur des feuilles capricieuses, mais avec leur sang, sur les marches mêmes de la Confession de saint Pierre, sur tous les chemins de l'exil, et plusieurs sur les degrés des échafauds : tels furent les prêtres et les évêques de cette ancienne Eglise gallicane , à laquelle Pie VII rendait expressément et nommément un si glorieux hommage ' : voilà ceux qui nous ont refaits ce que nous sommes, à qui nous devons notre baptême et notre

1 u Que dirons-nous du très-illustre clergé de l'Église gallicane , '. du profond attachement qu'il a fait éclater pour notre personne, T) et de ses mérites envers nous, qui ont été si grands, que nous T) sommes comme dans l'impuissance d'exprimer les sentiments de Ti notre cœur reconnaissant?» Quid autem de prœclarissimo Ecclesiœ (jallicanœ clevo dicemus? Qui taillis in nos stitdiis exarsit, cujusqiie taiita fuentnt in nos mérita, ut ad nostros grati animi seiisiis erga illum exprimendos flanc impares simus.

Et déjà Pie VI avait dit : n L'Eglise gallicane tout entière , unaji nime dans la confession de la vraie foi , avait soutenu par son D héroïque conduite la fermeté des déclarations mémorables par •> les(|uelles elle flétrissait et repoussait loin d'elle à jamais des ser- •B ments parjures et sacrilèges. -^ Ex quo factmn est ut, totà Ecclesià gallicand consentiente, haheri dehcrent juramenta cicica tanqitain perjiiria et sacrilegia.

18 XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.

sacerdoce, et à qui nous redevons aussi, dans une invio]al)le reconnaissance, un inviolal)le respect : ils ne l'ont pas reçu toujours assez, ni de tous. En retour de tant de vertus ils ont rencontré, eux aussi, l'injure et l'ingratitude, avouons-le avec confusion et douleur. Voilà les hommes que connut, et dont reçut les leçons le pieux évoque dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire : il fut de ceux qui formèrent alors comme le lien entre l'ancien et le jeune clergé de France : ce fut là sa grande école; ce fut dans les entretiens , dans les exemples, dans les souvenirs de ces saints et illustres maîtres, qu'il puisa cet esprit sacerdotal, et au besoin cette force, cette fermeté de résistance, dont sa rie offre plus d'un- trait mémorable. Entouré de ces grands modèles, élevé à la source pure de l'esprit apostolique, il reçut bientôt le sacerdoce ; et une fois prêtre, le premier attrait de son zèle le porta courageusement vers les missions de France , en ce temps-là si calomniées, comme toutes les œuvres pures.

Il y avait alors à Saint-Sulpice un jeune prêtre , que tous ceux qui l'ont connu, ont vénéré et chéri : tous le nommaient Tangélique Teisseyre; et je me souviens encore quel attrait, quelle religieuse curiosité nous portait vers lui, nous autres enfants. Brillant élève de l'Ecole polytechnique , répétiteur à vingt ans et chrétien généreux dans cette savante école, il avait été tout à coup saisi par une grâce plus haute ; et laissant là l'épée, la gloire, un brillant avenir, il s'était fait prêtre et sulpicien : ce fut lui qui décida la vocation de l'abbé Menjaud pour les missions.

Le jeune missionnaire se jeta dans ce nouveau ministère avec toute l'ardeur de son âge et de son cœur.

Tours, Clermont, Grenoble, Arles, Bordeaux, entendirent tour à tour sa voix. Mais il s'épuisa bientôt dans cet apostolat laborieux, au point que le vénérable PèreRauzan, le voyant exténué, et comprenant qu'il fallait le condamner au repos pour le sauver , exprimait cette nécessité avec toute l'originalité de son vif langage, dans des termes que la dignité de la cbaire ne comporte guère , mais que je vous demande cependant permission de vous redire : comme si aux yeux du vieil athlète de l'apostolat, le jeune apôtre eût apparu tel qu'un de ces coursiers généreux, dont l'ardeur bouillante finit pourtant par s'épuiser : « Mon pauvre ami, " lui dit-il, « vous n'en pouvez plus, il est grand temps » de vous mettre au vert. « Il était temps, en effet : quand il arriva à la communauté dont il devait être l'aumônier, la Supérieure, permettez-moi encore. Messieurs, de vous citer le mot dans sa pittoresque énergie, effrayée de la pâleur de son visage et de l'épuisement de toute sa personne : « Alais c'est un crucifix qu'on nous en- » voie! » s'écria-t-elle. Elle le soigna si bien qu'elle le garda peu de temps. Se trouvant trop bien au pensionnat des Loges, à Saint-Germain, il chercha dans un hôpital, l'hôpital des Quinze-Vingts, à Paris, un ministère plus laborieux.

Puis bientôt il fut appelé à Xancy, comme vicaire général de Mgr de Forbin-Janson; et c'est là qu'il remplit au collège royal les fonctions de proviseur, avec

20 \01VELLES OEUVRES CHOISIES.

tout le charme, toute la puissance et tout le succès de

son aimable caractère.

L'éducation de la jeunesse, Messieurs, peut être un excellent prélude aux fonctions sacerdotales, comme elle en est peut-être aussi le couronnement. Il avait commencé ce doux et fécond ministère dès Tàge de dix-sept ans, au collège d'Uzès : il le continua alors à \ancy. Jeune encore par l'âge, toujours rapproché des enfants par la jeunesse de son cœur, mais mûri déjà par les études sacerdotales et les grands travaux des missions, il tempérait la gravité obligée du maître par cette aménité des manières et cette bonté du cœur qui firent toujours chez lui le charme de l'autorité.

Et que vous dire surtout de son épiscopat, dans le diocèse de Xancy , où il remplaça Mgr de Forbin-Janson, après avoir été quelque temps son coadjutcur.

C'est là, Messieurs, que, dans la retraite paisible de sa demeure épiscopale , dans la silencieuse activité d'une de ces vies d'évéques si occupées, quelquefois si accablées, il fit , sans bruit, sous l'œil de Dieu , tant d'œuvres excellentes, dont, je dois le déclarer ici, la multitude m'a étonné.

Je ne parlerai pas des difficultés des temps et des esprits, malgré lesquelles il sut en peu d'années, par sa douceur ferme et patiente, par son zèle intelligent, par son aménité, son affabilité, sa bienveillance, tout pacifier, et se concilier les cœurs. Je laisse ces choses : vous les savez ; et ce que j'ai dit les fait d'ailleurs assez pressentir. Je parle uniquement des créations de son zèle épiscopal.

OKU\ RKS ORATOIRES. 21

Que d'œuvres de pieté, de charité, instituées, fondées , ou bien encouragées , propagées , dilatées par lui !

L'Adoration perpétuelle du Saint-Saercment , cette œuvre aduiirahlc (|ui réjiond si bien aux besoins de nos tristes temps. Oui, au milieu des amertumes de l'heure présente et des menaces de l'avenir, il est bon que dans le temple, au pied des autels, devant Celui qui est la victime perpétuellement immolée pour les péchés des hommes , il y ait des âmes chrétiennes perpétuellement prostei-nées daiis la prière;

L'OEuvre des Tabernacles pour les pauvres églises, si délaissées, de nos campagnes : œuvre encore si nécessaire, source précieuse d'indispensables secours ponr cacher la nudité et l'indigence du culte de Dieu dans nos villages, et donner quelque décence au uioins à la maison de la prière, où tant de pauvres populations souffrantes ont besoin de venir chercher une consolation ;

L'OEuvre de la Sainte-Enfance, cet héritage de .Mgr de Forbin-Janson , qui ne pouvait périr aux mains de son digne successeur;

Et plus spécialement pour le clergé : TOEuvre des Bibliothèques cantonales, si utiles à ceux dont il est dit : « Les lèvres du prêtre garderont la science, et les » peuples viendront chercher la loi sur ses lèvres » mêmes. » Lahia enim sacerdotls custodient scientiam j et legem requirent ex ore ejus '.

Je ne jiuis passer sous silence l'Association de prières pour les prêtres défunts. Messieurs, qui est plus oublié

1 Malach., u,7.

22 XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.

que lo prêtre? pour qui songe-t-on moins à prier ? Il a prié , lui , toute sa vie pour les vivants et pour les morts ; il a passe répandant les bienfaits sur ses pas; et quand il meurt, nul ne se ressouvient plus de lui dans son cœur : Périt justus, et nullus est qui recogilet corde ' . Afgrl'évêque de Nancy voulut que ses prêtres pussent compter au moins sur les souvenirs de leurs frères dans le sacerdoce.

Enfin, Messieurs, comment oublier les deux maisons de retraite qu'il fonda pour les prêtres âgés et infirmes?... Quelle indigence, Alessieurs, fut jamais plus respectable et, disons-le encore avec tristesse, plus délaissée? Les rois de la terre ont élevé de nobles asiles pour les guerriers blessés sur les champs de bataille; mais pour les invalides du sacerdoce, pour les prêtres qui ont vieilli, qui ont blanchi, qui ont été noblement blessés dans les combats pour la justice , hélas! pendant trop longtemps on n'a rien fait, et aujourd'hui encore , il faut tout le zèle et tout le dévouement des Evêques pour suffire aux plus urgents besoins, et on n'y suffit pas. — C'est pour ces prêtres vénérables que Mgr Alenjaud eut encore la belle pensée d'instituer le chapitre collégial du Bon-Secours.

Voilà, Alessieurs, les œuvres pieuses et charitables que le diocèse de Xancy dut au zèle de son évêque.

Ce n'est pas tout . Et je n'ai rien dit encore des Sœurs de charité.

Il est, Alessieurs, une création aimable et sacrée, que l'Eglise catholique seule a la vertu de produire sur

Page 1