‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 2 sur 27 · IS., LVII · texte numérisé non relu

IS., LVII

la terre. Aucune philosophie ne l'a jamais conçue, et nulle puissance humaine ne l'essaya jamais : gracieuse et touchante apparition de la religion aux yeux des peuples, nommée d'un des noms les plus doux à l'oreille de l'homme; et, de fait, aimée et populaire, malgré les sourdes préventions et les préjugés haineux : création unique au fond, dans son idée si simple et si grande, mais infiniment variée dans les formes extérieures, la religion aimant à diversifier et à répéter sans fin cette gracieuse image d'elle-même : inépuisahle dans son expression comme la charité dans son dévouement, cette création, vous la connaissez, Messieurs, vous savez son nom, que redit avec un naïf amour l'enfant des pauvres : elle a nom , la Soeur. Oui, la religion, entre autres choses admirables qu'elle a créées sur la terre, a créé la SoEiii. Quelque habit , quelque nom qu'elle porte , qu'elle fiisse l'école au village, ou visite l'indigent des villes, ou soigne le malade dans les hôpitaux, ou s'immole, hostie vivante, victime d'expiation, dans l'holocauste de la prière et de la pénitence, c'est la Soeur, c'est toujours la Soeur; et ce nom si doux, symbole de pureté et d'innocence, de sacrifice et de vertu, d'amour et de désintéressement, sera toujours, quoi qu'on fasse, cher et sacré au cœur des peuples.

Donc, créer, aflermir ou développer ces institutions diverses de vierges chrétiennes, de femmes consacrées à la prière ou à la charité , ce fut toujours , Messieurs , une grande et belle œuvre. Combien Mgr Menjaud en a introduit ou fondé dans son diocèse! Paraissez

ici, vous toutes, ses filles devant Dieu, avec vos dévouements divers et vos pures vertus, et venez rendre trnioignage à votre père : vous, Sœurs de la Doctrine clirétienne, Sœurs de l'Espérance, avec vos enfants; Sœurs hospitalières de Saint-Charles , avec vos malades ; l'etites-Sœurs des pauvres, avec vos vieillards; et vous, enfin, vous, la création de son cœur, son œuvre de prédilection. Sœurs du Saint-Cœur de Marie, le plus aimable joyau de cette couronne !

Ce n'est pas tout. Messieurs, l'Église qui a créé le couvent a créé aussi le cloître. A côté de l'essaim sacré des vierges chrétiennes, elle a créé la milice austère des Ordres religieux. Ah! je sais quelles préventions s'attachent encore à cette autre forme du dévouement chrétien; moins aujourd'hui qu'autrefois cependant; je suis heureux de rendre ce témoignage à l'époque où nous vivons : les vieux préjugés, les rancunes surannées, les calomnies des temps qui ne sont plus, disparaissent chaque jour. Il n'y a plus guère de gens se disant catholiques, et ne sachant prouver leur amour pour l'Eglise qu'en dénigrant ce qui lui est cher. Non, Messieurs, ne nous y méprenons pas, les Ordres religieux sont les auxiliaires puissants de TP^glise, et dans le comhat contre le mal servent d'avant -gardes à l'armée du bien. Les coups qu'on leur porte frappent l'Église.

' Le vrai zèle , Alessieurs, ne s'y trompa jamais , et là encore se manifesta, dans sa douceur et dans sa force, l'amour tout sacerdotal de Mgr de Xancy pour l'Église. 11 lui fallut parfois soutenir, nous le savons, de rudes

combats contre des préjugés ohsliiiés et même contre de hautes résistances : il sut trouver dans la simplicité et la fermeté paisible d'une conscience généreuse la force de tout braver.

C'est ainsi qu'il appela ou qu'il maintint dans son diocèse les austères Chartreux; les dévoués Ohlats de de Marie; les courageux fils de saint Liguori, les Rédemptoristes; les fils de saint Ignace, dont je ne dirai aujourd'hui qu'une chose : c'est que nul n'a plus souffert qu'eux pour le nom de Jésus-Christ ; enfin les fils de saint Dominique : c'est à Xancy, grâce au ferme et persévérant concours de Algr Alexis Alenjaud , que fut le berceau des nouveaux Dominicains. Et ici, Alessieurs, permettez-moi de m'arréter un moment. Ce nom que je viens de prononcer, ce cercueil que j'ai sous les yeux, me reportent invinciblement vers une autre tombe à peine fermée, où vient de s'éteindre, au milieu de tant de regrets, cette brillante étoile, dont l'éclat était si cher à toute la jeunesse catholique, cette grande voix qu'on aimait tant à entendre, cette âme qui savait si bien communiquer ses ardeurs, le patient et glorieux restaurateur en France de l'Ordre de Saint- Dominique.

Ai-je lini de raconter les œuvres du zèle épiscopal de -Mgr l'évèque de A'ancy? \on. Messieurs, je n'ai point parlé de ce qu'il fît pour les séminaires et pour la jeunesse chrétienne de son diocèse.

Ce n'est pas lui, Messieurs, qui réorganisa le petit séminaire de Pont-à-AIousson. Un autre coadjuteur de Mgr de Forbin-Jansou, un autre grand ouvrier de Dieu,

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lin autre zèle actif, infatigable, insurmontable, une autre parole , un autre cœur avaient passé là ; et le respect de Votre Eniinence, Monseigneur, me défend d'en dire ici davantage; mais Mgr Alenjaud donna à l'établissement régénéré une impulsion nouvelle , et il en créa un second à Fenestrange, pour la partie allemande de son diocèse.

Ce qu'il faisait à Xancy pour les séminaires, sans aucun doute, il l'eût fait aussi parmi vous; et ce beau séminaire, hélas! où trop de vides se voient encore, malgré sa croissante prospérité , eût refleuri bientôt par son zèle ! Mais il n'en eut pas le temps. Et c'est à vous, Messieurs, qu'il appartient de seconder, par la création des écoles presbytérales, les efforts de son digne successeur, pour la restauration parfaite, en ce vaste et beau diocèse, de la première éducation ecclésiastique. Cet avenir est dans vos mains !

A ses séminaires. Messieurs, il joignit une maison de plein exercice, le florissant collège de la Malegrange, qui dut bientôt, tant fut rapide sa prospérité, se créer à Xancy deux succursales, l'une portant un nom qui rappelle l'honneur, la foi et la vaillance, le nom de l'illustre et pieux général Drouot; l'autre le nom de saint Alexis, patron du pieux évêque, et queMgrMenjaud établit dans son évèché même.

Vous me l'avez dit, vous qui fûtes son ami, son fidèle ami, et qui en avez été le témoin, et je veux le redire. Mon cœur, qui a tant aimé l'enfance aussi, y trouve une particulière douceur : ;i Son bonheur était de venir 1' se délasser de ses plus sérieux travaux au milieu de

» ces petits enfants, de causer avec eux , de les encou- » rager, de les bénir, en vrai père ! »

Tels étaient donc, .Messieurs, dans cette vie paisible, j'allais direcacbée, et dans les dernières années surtout, les œuvres laborieuses et fécondes de votre pieux évêque, à Xancy. 11 avait fait tout cela, il y avait brisé ses forces, usé sa vie, quand la Providence l'appela au milieu de vous.

Eh bien. Messieurs, je l'ai lu ce matin même dans une lettre écrite de sa main, et en le lisant, mes yeux se sont mouillés de larmes ; quand il vint à vous , savezvous avec quelle parole dans le cœur et sur les lèvres? Ah ! lui aussi, il pouvait dire comme un grand et saint évêque : « J'ai beaucoup travaillé, j'ai longteni])s com- » battu ; mais, ajoutait-il , je ne refuse pas le travail , 5) non recuso lahorem ! "

Il arriva donc au milieu de vous; et aussitôt il se mit à la peine, au travail, à la visite laborieuse de son grand diocèse , avec des forces qui trahissaient son courage. Je ne vous parlerai pas des efforts qu'il fit pendant ces deux ans pour encourager , soutenir toutes les bonnes œuvres, fonder l'Association de Saint-François <le Sales : je ne vous parlerai pas des lettres pastorales qu'il vous adressa; mais du moins nepuis-je taire que, pendant ces deux rapides années, il éleva cinq fois la voix en faveur du Pape et flétrit les attentats dont Pie IX est la victime, je me sers de ses expressions, avec une énergie que nul de ses collègues n'a surpassée.

Ce fut dans le cours de ces visites pastorales , si sou-

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vent fatales à la vie des évêques, et entreprises par lui avec tant de courage, qu'il dut s'arrêter.

Bientôt, Messieurs, la maladie fit de lents, mais trop sûrs progrès : la douceur, lapatience et la sérénité du malade ne se démentirent pas un instant : « Je suis 15 entre les mains de Dieu ", disait-il, « que sa sainte 1) volonté soit faite! " Calme et résigné, confiant en la divine miséricorde, et doux avec la mort comme il l'avait été avec tout le reste, il voyait arriver sans terreur les jugements de Dieu : « Comment auriez-vous 1) peur de celui que vous avez toujours aimé ? « lui disait un fidèle ami. — « C'est bien vrai » , répondait- il avec son aimable simplicité. Puis, songeant à vous, Messieurs : a J'ai peu fait pour ce diocèse >5 , ajoutait-il, «mais » au moins je lui ai cboisi et lui laisse après moi un •' bon pasteur. « Malgré les souffrances de la maladie , sans cesse il avait sur les lèvres quelque prière, surtout VAiej Maria j dont il se plaisait à redire avec la plus filiale confiance les simples et touchantes paroles : Sainte Marie j Mère de Dieu, jyriez ijoiir nous , pauvres pécheurs j, maintenant et à l'heure de notre mort. Cette piété, cette touchante résignation, vous en fûtes les témoins émus et édifiés, vous, vénérables membres du chapitre métropolitain, qu'il vit tous réunis autour de son lit de douleur, pendant qu'il recevait les derniers sacrements de l'Eglise, et qui avez vu comment meurt un pieux évêque. Sa mort, Messieurs, fut celle dont il est dit : Beati mortui , qui in Domino moriunlur ' ; il s'éteignit doucement dans les bras et dans le

' Apoc, XIV, 13.

baiser du Seigneur. Mortuus est in senectute honà , jAcnus dierum.

Hélas! il n'a fait que passer sur ce siège illustre de Bourges, où, depuis saint Ursin, se sont assis tant de «rrands et saints évèques : les Sulpice le Pieux, les Sulpice le Sérère, les Austregesile , les Guillaume, et tant d'autres : mais il était digne, Alessieurs, d'avoir une place dans leurs rangs.

Il n'est donc plus... et Dieu Ta rappelé... et nous l'avons perdu !

Et maintenant l'heure est venue de lui adresser nos suprêmes adieux.

Adieu donc, pontife, père bien-aimé, adieu.

Adieu , en mon nom, au nom de mes anciens et impérissables souvenirs !

Ah ! qu'il est triste de se dire : De celui qui m'aima , que j'ai tant aimé , de qui j'ai reçu la lumière de vie, il ne reste plus rien ici-bas qu'une froide dépouille ! Alais du haut du ciel, où vous vivez, mon père, bénissez-moi !

Adieu, au nom de celui que vous avez adopté pour votre fils et pour votre successeur; bénissez-le ! Par vos prières et votre puissante intercession auprès de Dieu , travaillez avec lui, et soutenez-le jusqu'au bout dans cette grande et laborieuse carrière de l'apostolat épiscopal où il vient d'entrer !

Adieu, au nom de tous ces bons prêtres, qui ne vous ont pas assez longtemps connu , assez cependant pour vous vénérer et vous chérir , et vous regretter toujours ! Quels que soient l'affection et les soins qui les atten-

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(Icnl, ils ne trouveront jamais une plus grande bonté (jiic la vôtre. Accourus des plus lointaines extrémités de ce diocèse pour honorer votre mémoire, ils sont tous là près de votre cercueil : bénissez-les !

Adieu, au nom de tous ces fidèles, dont l'immense concours sous ces voûtes en deuil atteste assez quel sentiment Dieu avait mis tout d'abord dans leur cœur pour leur pieux et bon archevêque : doux pontife , bénissez-les.

Adieu, enfin, au nom de cet autre clergé et de cet autre peuple, loin desquels vous mourez, mais dont TOUS avez été si longtemps le pasteur et le père. S'ils n'ont pas eu comme nous la consolation de recueillir avec vos derniers soupirs votre dernière bénédiction, en ce moment, unis à nous par la pensée et parle cœur , ils font monter avec nous vers le ciel une ardente prière : bénissez le clergé fidèle et le religieux peuple de Xancy !

Pour vous, entré dans votre éternité les mains pleines de tant d'œuvres saintes, chargé d'ans et de mérites, recevez au sein du Dieu bon votre récompense : contemplez dans sa lumière même la bonté éternelle, dont le reflet fut si doux en vous sur la terre ; de là jetez un regard sur l'Église de France, sur vos amis , vos enfants , vos frères dans l'épiscopat , sur nous tous qui restons dans la vallée de larmes... Adieu !

PAROLES

DE

\r L'ÉVÈQUE D'ORLÉANS

PROXOXCÉES

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