‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 11 sur 27 · ME · texte numérisé non relu

ME

\am pnitperes setnpcr hahetis cohiscum , me autem non semper habetis.

Miitens enim liœc ungiieiitum hoc in corpus mcurn, ad sei'elie.v-

DLM ilE FKCIT.

Amen dico vobix, iibiciimrjuc prœdicatiiin fuerit hoc Ecangelium in toto mundo, diceltir et qiiod hœc J'ecit , i\ me.moriaai ejls. — AIatth., xxvi, iO-13.

2 Ad TH., m, 4.

22!) XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

encore et me rêvôlc moins le Dieu présent que cette au Ire parole; entendez-la bien : In memoriam ejus, em Mi:MoinK d'elle ! Ah ! je me sens ému jusqu'au fond des entrailles par ce trait de divine bonté, que nulle main humaine n'aurait jamais tracé ! Quel homme eût jamais osé dire à la pécheresse de la cité, non pas • Vous serez pardonnée ; mais, Vous serez bénie, vénérée, célébrée I Votre nom retentira aux extrémités de l'univers en même temps que mon nom sans tache ! Ah ! n'y eût-il que ce seul trait dans l'Evangile, je le reconnaîtrais encore pour divin, et je m'écrierais : Mon Seigneur et mon Dieu !

Quelle rencontre. Messieurs, de la miséricorde divine et de la faiblesse humaine, que cette adorable attention pour une pauvre femme, la pécheresse dont on avait dit : Ah ! s'il savait quelle est la femme qui le touche !... Mais il ne le sait pas, il n'est pas p'Ophète ; et à qui il promet ici, en récompense de son amour et du pieux devoir qu'elle lui rend, la reconnaissance de tout l'univers. Ce qu'elle a fait sera célébré à jamais, en mémoire d'elle ; d'elle ! d'elle ! Lui !

Eh bien, Messieurs, il semble que Xotre-Seigneur se soit plu à reconnaître, d'une autre manière encore, ce que Madeleine a fait pour lui, et qu'il ait voulu, après tant de siècles écoulés, rendre à son amie le parfum qu'elle a versé sur ses pieds, embaumer sa sépulture, et charmer ses pèlerins. — Et pour que son tombeau soit à jamais célèbre et vénéré dans l'univers, il a confié ce tombeau et ce souvenir à la nation la plus capable, par ses qualités et aussi par ses faiblesses, de

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sentir le prix d'une (elle mémoire, et d'en conserver au monde l'amour et le resj)ect.

Parmi ces émotions renouvelées, nous arrivâmes rapidement à l'hôlellerie, qu'on a élevée, pour le délassement des voyageurs, à l'extrémité de la plaine, et au pied des dernières hauteurs. Là, nous nous trouvions à un quart de lieue de la forêt, unique dans toutes ces régions, et que le P. Lacordaire a si bien décrite : cette forêt vierge que la hache n'a pas touchée, et dont les grands arbres séculaires sont si beaux à voir. La tradition veut même que quelques-uns d'eux soient contemporains de sainte Madeleine. L'identité de ces vieux témoins est difficile à constater, sans doute; mais plusieurs de ces arbres ont un tel air de vétusté, et la forêt, il peine sillonnée d'âpres sentiers, est si primitive encore, qu'elle semble conserver l'aspect de la première solitude.

A l'hôtellerie, on trouve, avec la gracieuse hospitalité (les Pères Dominicains, des rafraîchissements, un repos nécessaire, et d'humbles montures, telles qu'on en rencontre d'ordinaire pour gravir les montagnes, et dont on peut se servir pour arriver jusqu'à la grotte. Pour nous, nous montâmes à pied, chacun de notre côté; car je m'isolai de nouveau de mes compagnons, et je gravis, silencieux et pensif, les rudes sentiers où sainte Madeleine avait passé. I^a marche est un peu pénible; mais il ne déplaît pas de heurter ces pierres aiguës qui blessent parfois, et on s'unit intimement par la pensée aux impressions du premier pèlerinage dont on vient vénérer le souvenir. Je marchais ainsi sur la

trace même de sainte Madeleine; je regardais cette âpre nature, ces ombrages, ces profondeurs, ces déserts, où l'Esprit de Dieu avait conduit cette sainte pénitente; je m'écartais quelquefois des chemins' tracés, et j'allais toucher de la main les vieux ifs, Tàme toute remplie de sainte Aladeloine : et je la voyais là, dans cette solitude vierge alors de tout pas humain; je l'entendais prier, pleurer; je sentais tout ce qu'elle avait dû souffrir pour arriver jusqu'à ces lieux. — Les déchirements de la séparation! Elle avait quitté son frère et sa sœur, dépositaires comme elle de tant de souvenirs. Elle les avait laissés évangélisant les peuples. Pour elle, il avait fallu la solitude, la séparation absolue, besoin impérieux du cœur à certaines heures suprêmes. Elle s'était séparée, même de la Sainte Vierge, restée sans doute à Ephèse avec saint Jean, de la Sainte Vierge avec qui elle était demeurée au pied de la croix, et qui l'avait adoptée pour fille. — Les déchirements du repentir!... Pourtant elle avait entendu cette parole tombée des lèvres de Jésus-Christ : " IJeaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé! 51 La grande merveille du Christianisme, c'est le pardon, la purification des âmes. Il suffit, j'aime à le redire, d'un rayon tombé de l'éternelle bonté, dans une âme repentante, pour la faire remonter aux splendeurs de la vertu : et ce rayon était tombé du cœur de Jésus-Christ dans le cœur de Madeleine, et ce pardon si tendre avait décidé de sa vie; mais elle avait voulu néanmoins vouer tout entière à une grande expiation cette vie renouvelée; et je la voyais là, priant et pleurant, pendant

trente ans, sous ces abruptes rochers, dans les ombres de cette vieille forêt, se nourrissant de ces herbes amères, de ces racines sauvages qui sont là et qui gardent encore son nom, et dont j'ai voulu porter l'amertiime à mes lèvres; buvant l'eau qui coule encore dans sa grotte , et qui sort toute vive de la pierre; menant cette vie de larmes et d'amour jusqu'à sa mort, et apprenant ainsi aux Madeleines futures ce qu'il faut faire pour être nommées Maries.

La tradition nous représente sainte Madeleine quittant sa grotte et élevée sept fois le jour sur la cime de la montagne.

On arrive là, à cette cime, à travers les roches, par de très-laborieuses sinuosités, que vous gravirez aussi, quand vous ferez ce pèlerinage, car vous voudrez tout visiter, tout voir, et monter jusqu'au dernier rocher.

De là. Messieurs, on voit la grande mer, qu'elle avait traversée pour venir de la Judée sous ce ciel de la Provence. Je me représentais cette barque qui l'avait amenée, avec son frère et sa sœnr, et leurs deux compagnons ; ces flots qui l'avaient poussée jusque-là; cette arrivée des saints amis du Sauveur sur nos rivages. Je me représentais surtout Madeleine et les sentiments qui assaillaient son cœur dans ce voyage, après les derniers adieux de la Judée. Émotions souveraines, moments solennels ! Vous en avez peut-être éprouvé de semblables dans votre vie. Sachez que ce sont là des heures divines, car elles viennent de Dieu et y ramènent!

C'a toujours été une inclination de mon esprit et de

mon cœur de clierclipr à pénétrer dans le fond des âmes, et de me demander, quand je suis sur le théâtre d'un «rrand fait, ce qu'ont dû penser et sentir les âmes qui étaient là...

Ali ! les âmes ! 11 n'y a qu'elles qui soient aimal)les et admirables ici-bas; il n'y a qu'elles qui soient vraiment belles, et quels que soient leurs malheurs et même à cause de leurs malheurs, d'un intérêt incomparable!

Kon : il n'y a pas d'intérêt plus profond et plus attachant que de lire là, d'y étudier, d'y saisir ce qui se remue dans ces profondeurs, les émotions fugitives et dural)les, les impressions soudaines, les no])les inspirations, les élans généreux. Soit qu'on regarde dans l'âme' naïve et candide d'un enfant : Ah! les mères ont reçu plus que personne ce don merveilleux ! C'est chez elles une intuition d'en haut, qui leur révèle, dans cette flamme vive , dans ce reflet du ciel dont brille l'œil de leur enfant, toute son âme, tout ce que Dieu y a mis, tout ce qui s'y rencontre d'heureux ou de malheureux pour l'avenir! Cette pure clarté, cette lumière innocente ne sera-t-elle jamais ternie? La mère plonge par sa tendresse jusqu'au fond de ce cœur, et ce sont là pour elle ses plus nobles soins, et de là viennent à son cœur dans la prière les tressaillements les plus profonds. — ]\Iais il y a quelque chose de plus grand encore, c'est (juand Dieu permet de connaître, de pénétrer une de ces âmes troublées, orageuses, dont sainte Thérèse a dit qu'une seule était tout un monde! Ah! étudier de telles âmes, chercher là le feu sacré, qui est dans toute créature, en rallumer l'étincelle cachée, et l'y voir res-

plondir onfin, c'est un moment in(>xprimahlc, et dont je bénis Dieu de m'aioir, quelquefois dans ma vie, donné la profonde douceur !

Je cherchais donc à me représenter ce que sainte Madeleine avait dû éprouver dans son âme , en s'éloignant de cette terre de la Judée, en s'arrachant à cette maison de Béthanie, où elle avait reçu tant de fois le Sauveur et s'était tenue à ses pieds, heureuse d'écouter sa parole, quittant ce mont des Oliviers où elle avait vu la nuée le ravir à la terre, et tous ces lieux pleins de sa présence et de son souvenir; pour s'en aller, où l'Esprit de Jésus la guiderait, à travers les flots, au gré des vents, sur une terre inconnue et lointaine; et je cherchais aussi à me la représenter là sur ce sommet, le plus voisin du ciel, où elle était venue si souvent s'agenouiller, regardant au loin la mer immense, et revoyant au delà toutes les images et tous les chers souvenirs si profondément gravés clans son àme; contemplant, dans ses longues méditations solitaires, les traits divins de Jésus-Christ, sa bonté, ses miracles, le voyant ressusciter son frère, entendant encore toutes les saintes paroles qu'il lui avait dites, le suivant dans toutes les scènes de sa Passion, de sa mort, et de sa résurrection, depuis ce parfum qu'elle avait versé sur ses pieds, jusqu'à cette parole au jardin : « Marie! •» Et il me semblait voir ses larmes couler à tous ces souvenirs, et son regard se lever vers le ciel, et ar.ssi Notre-Scigneur lui apparaître dans sa prière, et Madeleine demander au bon Maître qui lui avait dit : "Beaucoup dépêchés te sont remis», d'achever son

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épreuve, et de la recevoir enfin dans la pureté céleste et l'éternel amour.

C'est le cœur plein de toutes ces pensées que j'arrivai enfin à la Sainte-Baume.

Je dis la Sainte-Baume... Eh Lien! je dis mal, Alessieiirs, non, cette grotte ne mérite pas ce nom! J'ai éprouvé là, en y arrivant, une déception amère. Telle qu'elle est en ce moment, telle que les hommes l'ont faite , il n'y a rien là de grand ni de saint, rien de pur, rien de nohle; pas un signe, pas une image, qui retrace dignement les grandes choses de l'âme qui se sont passées là; non, rien de digne ni de l'innocence, ni du repentir, ni de l'amour, ni de la vénération, ni de cette |j immortelle pénitente, de cette sainte amie du Sauveur,

' ni de Jésus-Christ, ni de la religion, ni de la France !

Ah ! la France , si Lien faite pour sentir les grandes choses, comment l'a-t-elle perdu là, ce sens généreux, et ailleurs encore !

Comment ne pas sentir ce qu'on possède, ce qu'on perd, ce qu'on profane, ce qu'on laisse misérahlement perdre et profaner !

Avoir là, chez soi, sur son sol, de tels trésors, et les laisser dans un tel état!

J'ai dit la sainte messe, Messieurs, près d'une Madeleine, qui est la statue d'une danseuse... une de ces Madeleines profanées, telle que les artistes, qui n'ont plus le sentiment chrétien, savent en faire!

Et sur un autel misérable dont la moindre chapelle d'une église dévastée ne voudrait pas ! C'est navrant !

Le pèlerin , étonné et trompé , s'arrête : autour de lui, rien de doux que le rocher sauvage, sur lequel les regards de Madeleine se sont reposés; rien de pur que Fonde limpide qui s'en échappe , et qui n'a pas cessé de couler. Ici il faut se recueillir et fermer les yeux, sur ce qui attriste, sur ce que la main des hommes a fait : mais au fond du cœur la vérité, l'image se retrouve tout entière. Ici Madeleine a pleuré, a prié; elle a mêlé ses larmes à ces eaux fugitives. On surmonte la tristesse de cette profanation par la douceur de ces souvenirs. On se représente cette sainte et plaintive figure de Madeleine; on ne se lasse pas de regarder ce rocher, cette fontaine; on se dit : C'est là qu'elle poussait ses soupirs et se frappait la poitrine; c'est à ces eaux que parfois elle étanchait sa soif; c'est là qu'elle a soutenu pendant trente années cette vie d'amour et de sainte douleur.

Ces pensées pendant la sainte messe vinrent mêler une rare douceur à la tristesse que me faisait éprouver l'indignité du lieu. L'avez-vous ressentie quelquefois cette peine étrange mêlée d'une sorte de joie, quand, ce qu'on vénère et chérit ayant été profané et hlcssé, on sent le hesoin, le honheur de lui faire dans son cœur une place meilleure et plus Ijclle , et je ne sais quelle puissance d'aimer assez pour tout réparer? C'est une douceur de sentiment qui ne se peut dire. C'est celle que j'ai ressentie alors, et à laquelle je vous invite aujourd'hui. A la Sainte-Baume, il n'y a que des choses misérahles, que des ruines : eh hien! Mesdames, Messieurs, faisons aujourd'hui quelque chose de grand

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Helovons ces souvenirs, rendons-les dignes de TÉvanyile, de sainte Madeleine, et de Jésus-Christ.

Posséder sur nos rivages, dans notre patrie, ce qui nous vient de Jésus-Christ même, ce qu'il nous a luimême envoyé, ses amis! cette pauvre femme méprisée de la foule, mais qu'il a, lui, relevée et consolée, à qui il a consacré plus de paroles de ses lèvres qu'à aucune âme innocente! Avoir sa mémoire et son toml)eau, ses restes sacrés, cette tête sur laquelle, après dix-huit siècles, vous reconnaîtrez encore, quand vous la verrez, les traces d'une des plus nohles beautés qui se rencontrèrent ici -bas, avoir tout cela, et le laisser dans cet abandon, dans ce misérable état, non, c'est impossible!

\e fût-on pas chrétien, il suffirait d'être homme, pour sentir que cela ne se peut pas; car c'est aux points les ])ius sensihles du cœur de l'homme que touche cet immortel souvenir! Et cette histoire, ne fût-elle pas divine, ne fût-elle qu'humaine, serait encore la plus attendrissante et la plus belle qui fut jamais !

0 vous, qui avez gardé la vertu pure, intacte et sans tache, âmes choisies, vous êtes rares ici-bas, et vous savez assez de quels labeurs et de quelles larmes est faite la gloire dont vous jouissez. Aussi, ce n'est pas vous qui jetez un regard trop sévère aux âmes tombées qui se relèvent.

Certes, Alessieurs, ne vous y trompez pas, c'est à faire une grande chose que je vous convie, et pour ce qu'il y a de plus grand dans la religion, de plus consolant, de plus divin : car au fond de notre œuvre, dans ces

souvenirs de sainte Aladelcine, que nous voulons l'elever et honorer, qu'est-ce qu'il y a? L'alliance adorable de la bonté divine et de la faiblesse bumaine! Le retour k la vertu par le repentir! (^est-à-dire ce qui remue et attendrit le plus profondément Dieu et les bommes! JVotre-Seigneur l'a dit : « Il y aura plus de joie au ciel 55 pour un seul pécbeur qui se repent, que pour quatre- V vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénin tence ' ! »

Il n'y a que les pharisiens et les pbarisiennes qui soient durs aux pauvres âmes blessées que le Seigneur a guéries !

Les cœurs vraiment purs sont doux et compatissants à ceux qui reviennent, parce qu'ils savent ce que coûte la vertu conservée, et encore pins la vertu reconquise. On verse dans ces combats, non pas seulement ce sang grossier qui coule dans les veines, mais ce que saint i\ngustin appelle énergiquement le sang de l'àme, sanguis animœ. C'est bien celui-là qu'ont versé les pécheurs pénitents, et voilà pourquoi ils sont grands aux yeux de Jésus-Christ et de ses anges. Et voilà pourquoi c'est une si belle œuvre de miséricorde, quand Dieu régénère une âme, quand du foyer de l'éternelle lumière et de l'éternel amour une étincelle tombée dans un cœur y rallume la flamme éteinte de la vertu !

Et voilà pourquoi il est digne de vous, Mesdames et Messieurs, d'entourer de tout l'honneur et de toute la vénération qu'ils méritent, les saints lieux qui rappel-

1 Luc, xr, 7.

lent tons ces grands et beaux enseignements de l'Evangile, et qui sont au milieu de nous, je le répète, comme un vivant témoignage de la bonté de Dieu.

Ah ! on voudrait pouvoir orner cette grotte et ce tombeau d'autant de perles et de pierres précieuses qu'elle y a versé de larmes! Et peut-être y a-t-il ici des cœurs, que Dieu seul connaît, et qu'après tout il n'a pas cessé de bénir, et qui voudraient porter là de tels dons!... Et maintenant, permettez-moi, en achevant ce discours , et dans toute la simplicité du langage chrétien , de m'adresser à vous plus directement encore :

Il y a ici les plus grandes fortunes de France, les plus nobles. C'est peu : il y a ici de grands cœurs, je le sais, de grandes âmes!

Les grandes âmes ! Ah ! que ce siècle en a besoin ! que la France, que l'Église en ont besoin !

Hélas! souvent elles sont rares, les grandes âmes! on les cherche, et on ne les trouve pas! on les appelle, elles ne répondent pas ! Parfois aussi ces âmes ne sont pas révélées à elles-mêmes. Il leur faut une étincelle du feu sacré pour allumer la flamme qui est en elles! Il leur faut, que sais-je? un grand jour, une grande occasion, une grande œuvre! Il faut le dire aussi, la vie de Paris n'est pas favorable aux grandes âmes. Elle ne les fuit pas, et souvent elle les défait. Il est bien difficile de s'y défendre contre les frivolités de la vie, et la multiplicité de ce que vous nommez vos devoirs du monde. Et dans ce tourbillon des nuits et des jours, et parmi vos fêtes et tous vos pas joyeux , que de temps perdu pour la vertu et pour l'éternité ! Oui, dans une

telle vie, il est parfois nécessaire de se réveiller par de grandes choses.

Je vois d'ici l'élite de la société française : Ah ! que deviendrait Paris, si une assemblée comme celle-ci venait à se prendre tout à coup aux vertus d'élite, et à souffler partout le feu sacré du grand amour de Dieu et des grandes vertus ! Quand donc vous trouverezvous mal satisfaits de cette vie chrétienne vulgaire, qui court, je ne dirai pas toutes les rues, mais les vôtres?

Mais je crains d'abuser trop de votre attention, il faut conclure.

Qu'y a-t-il à faire pour le moment? Trois choses : permettez-moi d'entrer ici dans les détails nécessaires.

1" D'abord , il faut restaurer la grotte de sainte Madeleine. — Sans doute il faut la laisser telle que Dieu l'a faite, et il n'est nullement question d'en couvrir de marbre et d'or les rudes et sombres parois : mais ce qu'il est impossible de souffrir plus longtemps, c'est qu'elle reste dans l'état où elle est, délabrée, dévastée. Il y faut un autel convenable, des vases et des ornements sacrés dignes du saint sacrifice et de ce saint lieu ; peut-être aussi un beau reliquaire ; enfin, du moins c'est mon cher désir, un chemin de croix qui représenterait sainte Madeleine suivant pas à pas, avec la sainte Vierge, le Sauveur, dans la voie douloureuse de sa Passion , depuis le Prétoire jusqu'au sommet du Calvaire. Et quelle belle œuvre d'art et de grande piété chrétienne ce serait, si l'artiste savait saisir ici, dans une vive in-

232 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

spiration de foi, ce qui conviendrait à un tel sujet, dans un tel lieu!

Il y faut aussi des abords simples, mais solides et sûrs ; un escalier creusé dans le roc, avec des rampes.

Sans doute encore, rien de tout cela ne doit être fait avec recherche, avec luxe, mais il y faudra je ne sais quel goût particulier et exquis, en harmonie, dans une certaine rudesse, avec la grotte et la montagne.

2" L'indispensable et grand ornement de cette grotte, ce que le regard et le cœur y chercheront avant tout, c'est une statue de sainte Madeleine, mais digne, et offrant au pèlerin l'image de cette sainte pénitente, telle qu'il la porte dans son âme.

Cette figure si touchante et si poétique, lors même qu'elle ne serait pas chrétienne, a sollicité bien souvent le pinceau et le ciseau des artistes, mais, il faut le dire, la plupart, dans les images qu'ils en ont tracées, ne se sont pas inspirés du sentiment chrétien. Il y en a même qui l'ont profanée, en prêtant à cette sainte pénitente, par un contre-sens monstrueux, une attitude et des traits qui ne sont pas même ceux de la vertu, avec des larmes on ne sait pour quels regrets.

Xotre artiste sera chrétien et fera autrement; et il demeurera dans la vérité évangélique et historique, s'il place aux mains de la Sainte un Crucifix. Ce signe sacré fut, dès l'origine du christianisme, dans toutes les mains; et certes, cette croix, où le Sauveur expira victime et vainqueur à la fois de toutes les passions humaines, on aime à se représenter sainte Madeleine la tenant dans ses mains, y fixant son regard, la baignant

(le SOS larnirs, et apprenant ainsi à toutes les âmes, qui luttent et qui pleurent ici-bas, ce qu'il y a pour elles dans la croix de Jésus-Christ, et comment on peut, arec la croix sur son cœur, tout réparer, tout purifier, tout dompter, et sur l'heure.

Sans aucun doute, je ne prétends pas ici donner des inspirations à l'artiste qui aura l'honneur un jour d'exécuter cette grande œuvre; mais enfin j'aimerais pour ma part qu'il n'oubliât pas de placer ce signe de la pénitence et de l'amour aux mains de sainte Madeleine : ce que je demande à votre piété d'abord , à l'art chrétien ensuite, c'est que le pèlerin de la Sainte- Baume n'y éprouve plus l'amère tristesse que j'y ai ressentie, et qu'il trouve là au moins une image digne des souvenirs qu'il y vient chercher, quelque chose qui parle à ses yeux et à son cœur, et réponde à ce profond et saint respect qu'inspirent une telle pénitence et de telles bontés de Dieu.

3" Enfin, il faut restaurer, dans l'église de Saint- Maximin, la crypte et le sépulcre d'albâtre de sainte Madeleine.

L'église de Saint-Maximin est la plus belle de la Provence. Alais sa restauration n'est pas notre œuvre. Classée ajuste titre parmi les monuments historiques, c'est l'État qui s'en est chargé. Xotre œuvre à nous, c'est la crypte et le sépulcre. Ai-je besoin de vous dire combien ce lieu est particulièrement sacré? Ce vase d'albâtre qui contenait le parfum de Madeleine, si nous l'avions encore, combien il nous serait précieux! Elle le brisa. .Mais ce sépulcre qui a contenu ses os meurtris

2Vt XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

et humiliés par la pénitence, ces saintes et vénérables reliques, quoi! nous ne nous sentirions pas heureux d'entourer de quelque honneur le vase d'albâtre qui les contient! Certes, on pourrait jeter là, comme on l'a fait au tombeau de saint Charles à Milan, des millions, que ce ne serait pas trop faire ! Xous ne pouvons de si grandes choses. Faisons au moins quelque chose.

Je n'ai pas parlé de l'hôtellerie, œuvre très-importante pour le pèlerinage, comme je l'ai dit déjà, et qu'il s'agit d'agrandir et de payer. Mais cette œuvre est une œuvre à part.

Pour la nôtre, trente mille francs seraient assez : laissez-moi espérer que la quête qu'on va faire tout à l'heure, et la souscription qu'on va ouvrir, suffiront à les donner. Que si elles ne suffisaient pas, eh bien, faut-il vous dire maintenant, Mesdames, la pensée qui m'est venue? Vous la trouverez peut-être étrange et hardie. Cependant j'y suis résolu. C'est presque vous manquer que de le dire; mais vous le pardonnerez à mon rapide passage au milieu de vous... Et croyez toutefois que je ne manque ici ni de confiance en vous, ni de respect; mais quand on a éprouvé au fond de son âme ce que Dieu m'a donné de sentir dans ce pèlerinage, à cette grotte, à ce tombeau; de telles émotions, de telles grâces, de telles lumières, il faut payer cela ! C'est pourquoi, malgré les œuvres dont je suis accablé dans mon diocèse , et auxquelles je ne suffis pas, celleci, je la prends sur moi, j'y suis résolu; dussé-je la faire seule, je la ferai. Et cependant je suis sûr que vous ne m'y délaisserez pas.

Il y a un an <à peu près, pardonnez-moi ce souvenir, me trouvant engagé dans une querelle publique, et défié par un journal de recueillir dans ma cathédrale, pour les ouvriers rouennais, ce que j'avais recueilli pour 1er Saint-Père, j'ai su que deux nobles habitants de cette ville, de ce quartier, la discrétion, la maison même où je parle ne me permettent pas d'en dire davantage... résolurent, si je ne recueillais pas la somme nécessaire pour répondre au défi du Siècle ^ — il s'agissait de seize mille francs, — de la parfaire en suppléant tout ce qui manquerait. Cette générosité, dont le secret futbien gardé, etdontje n'avais jamaiseujusqu'àce jour l'occasion de dire ma reconnaissance, ne fut pas nécessaire. Les Orléanais, qui ont aussi leur générosité, ne me manquèrent pas et suffirent à tout. Eh bien, aujourd'hui, où je prends un nouvel engagement, vous, vous ne me manquerez pas non plus. La Sainte-Baume sera restaurée. Je me voue à cette œuvre. Il faut trente mille francs. Si votre générosité me laisse peu ou rien à faire, c'est moi qui vous bénirai '.

1 II est inutile de dire que les trente mille francs ont été trouvés, et que la grotte est restaurée.

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