‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 10 sur 27 · SÉPULCRE DE SAINTE MADELEINE · texte numérisé non relu

SÉPULCRE DE SAINTE MADELEINE

DA\S LA CRYPTE DE l'ÉGI.ISE DE SAINT-MAXIMIX, E.V PROVENCE

Mesdames , Messie urs ,

Je suis donc chargé de vous faire connaître l'œuvre, dont l'intérêt vous rassemble aujourd'hui dans celte brillante et religieuse hospitalité, qui vous est ici donnée, — et dont le charme vous est d'ailleurs connu '.

Cette œuvre, dont je dois vous dire quelques mots, s'appelle VOEuvre de la restauration des Lieux saints de Provence. Parmi ces saints lieux, je rencontre d'abord la Sainte-Baume, c'est-à-dire la grotte où sainte Marie-Madeleine vécut et fit pénitence pendant trente années; puis, dans l'église de Saint-Maximin, la crypte et le sépulcre d'albâtre qui renferment les restes vénérés de cette sainte Amie du Sauveur.

• (iCs paroles ont été prononcées i Paris, clicz madame la duchesse Pozzo di Boryo.

204 XOUVELLRS OEUVRES CHOISIES.

Et bien que cette grotte et ce tombeau soient l'objet direct des paroles que je vais avoir l'iionneur de vous adresser, et l'œuvre même, l'œuvre spéciale à laquelle je vous convie ; je ne veux pas oublier la grande et belle église de Saint-AIaximin, ni même l'bôtellerie, de récente construction, préparée par la cbarité et la religion pour les pieux voyageurs, et où quelque jour, si, comme je l'espère, quelque jour vous-mêmes faites ce saint et grand pèlerinage, vous serez heureux de rencontrer sur votre route un lieu de repos.

Je vous recommande l'achèvement et le payement de cet édifice hospitalier, indispensable pour abriter les pèlerins. Mais, je le répète, ma pensée spéciale en venant vous parler ici, mon vivant souvenir et les sentiments que je désire exciter dans l'os cœurs, ont précisément pour objet la grotte de sainte Madeleine et la crypte de son tombeau.

L'œuvre, telle qu'elle est actuellement constituée, se compose de plusieurs comités ; l'un central, à Marseille, présidé par Messeigneurs les archevêques et évêques d'Aix, de Marseille et de Fréjus ; un autre, à Paris ; plusieurs encore en divers autres diocèses.

Je ne nommerai pas les personnes qui sont à la tête de cette œuvre : vous connaissez ces dames charitables, ces hommes généreux, prêtres ou laïques, et les nobles intentions qui les animent.

La fonction des comités, c'est de provoquer et de recueillir des offrandes.

Ils se réunissent deux fois par an. Les divers trésoriers reçoivent les offrandes et les font parvenir au

trésorier du oomilé central ; et au commencement de cliaquc année, le comité central statue sur le meilleur emploi à faire de tous les dons.

Alais avant de vous dire les quelques paroles que vous attendez de moi sur ces saints Lieux, laissez-moi vous exprimer mon étonnoment, et aussi ma consolation, de votre empressement inattendu, en ce lieu, en ce jour. . . Béni soit Dieu, qui a permis que cette oeuvre eût pour vous cet attrait. Je ne voulais, parmi les accablements et dans ce torrent d'affaires où je suis, ne vous adresser ici que quelques mots. Aîais il faut faire quelquefois ce qu'on ne voulait pas faire. Puisque votre nombreux concours semble m'y inviter, je vais donc essayer, en tout l'abandon et la confiance de la parole cbrétienne, d'ouvrir simplement mes lèvres, et aussi mon cœur, pour répondre de mon mieux aux sentiments qui vous ont amenés ici ; et du moins aurez-vous, dans ce que je vais dire, les détails précis, exacts, sur le pèlerinage, et l'impression vraie de mon âme en le faisant.

Car je l'ai fait moi-même il n'y a pas encore un an, au mois d'octoi)re dernier.

J'ai fait beaucoup de pèlerinages dans ma vie : je n'en ai jamais fait aucun avec un intérêt plus profond, plus saisissant.

J'ai visité \otre-Danie des Ermites, ÏVotre-Dame de la Garde, Notre-Dame de Lorette, Xotre-Dame de Fourvièrcs ; j'étais il y a quelques jours au tombeau des saints Apôtres. Ce que je puis dire, c'est que j'ai éprouvé.

20G XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.

à la Sainte-Baume, je ne sais quelle impression d'une douceur à part, que je n'ai ressentie dans aucun de ces pèlerinages.

A Xotre-Dame des Ermites, àEinsiedeln, j'ai trouvé ce qui se rencontre bien rarement sur la terre, la prière, la prière vivante, l'accent, le cri de la prière. On peut dire que là on entend prier les âmes ; c'est inexprimable.

A Xotre-Dame de la Garde, de ce haut sommet on domine la grande mer, et on prie pour ceux qui voguent sur ses flots orageux, et pour ceux aussi qu'agitent d'autres tempêtes plus redoutables au fond de leur cœur.

A IVotre-Dame de Fourvières, sur cette colline de bénédiction, dans ce vieux sanctuaire, il semble que la Sainte Vierge est là et qu'elle entend.

A Xotre-Dame de Lorette, dans cette sainte maison . qui abrita le Fils de Dieu et sa Mère, c'est le sentiment le plus extraordinaire de foi et de religion dont Fàme puisse être pénétrée.

Au tombeau des saints Apôtres, on voit le ciel ouvert sur sa tête, et on sent que le pied pose là sur le fondement immuable de l'Église.

A la Sainte-Baume , c'est autre chose ... Un charme tendre et profond s'empare du cœur tout entier... Tout ce qu'on a de plus sensible et de plus délicat dans l'ame, tout ce que la nature a donné à un cœur d'homme de bon et d'humain, tout ce que la grâce y a ajouté de meilleur et de divin, est saisi, pénétré, ému. La vue de ces lieux a fortifié en moi un sentiment,

Messieurs, plus qu'un sentiment, une conviction, une certitude, que d'autres pèlerinages m'avaient donnée déjà, c'est qu'il y a ici-bas un accord des lieux avec les choses, avec les âmes; des lieux prédestinés, particulièrement choisis pour les desseins de Dieu sur les grandes et saintes existences, et où se découvrent de secrètes et profondes harmonies avec les événements et les destinées qui se sont accomplis là.

Pour vous en citer, Mesdames, uji exemple que vous connaissez sans doute, voyez Courhilly, rhaI)itation de sainte Chantai, après son honheur, après son malheur, dans son veuvage. Xe scmLle-t-il pas que ce lieu triste et gracieux , que ce petit vallon , de toutes parts fermé à tous les regards de la terre et ouvert seulement du côté du ciel, ait été fait exprès pour y prier dans une grande douleur et y pleurer dans un grand amour, pour y abriter d'abord une heureuse et pure alTcction et puis un inefTable deuil, affection tout à coup brisée, écrasée par la foudre, et qui, s'épurant là dans la prière et les larmes, devait devenir le saint et héroïque amour qui a fait sainte Chantai, la fondatrice de la Visitation, cette grande àme que vous savez.

Quand je visitais ce lieu et que je me rappelais cette àme et toute cette vie..., s'il avait fallu me représenter sainte Chantai ailleurs que là, au milieu des plaines de la Beauce, par exemple, dans mon diocèse, je ne l'aurais pas pu !

Je vous citerai encore la campagne romaine. On dit que la campagne de Rome ressemble à un désert ; on a même écrit là-dessus d'étranges exagérations ; mais

208 XOIVELLES OEUVRES CHOISIES.

enfin, c'est vrai, elle n'est pas très-habitée ni trèspeuplée. î\Iais comme cette majestueuse solitude sied bien à la grandeur de la Ville éternelle ! J'avoue que, pour ma part, si je trouvais autour de Rome, comme .îvenucs, quelque chose qui ressemblât à ce que vous appelez Belleville, Ménilmontant ou les Prés Saint- Gervais, toute cette tumultueuse vulgarité des environs de Paris, j'en aurais horreur.

Et si vous me permettez de passer de ces lieux à d'autres lieux qui ont pour moi d'autres et chers souvenirs, je vous dirai : Voyez les montagnes.

Un de nos poètes a dit :

Jéliovali de la lerrc a consacré les cimes.

En effet, voyez, dans toute l'histoire sainte, comme les grands sommets ont été consacrés par les grands mystères ! Toutes les plus grandes choses de l'humanité ont été accomplies par Dieu sur les hauteurs de la terre : témoins les cimes du Sinaï, de l'Horeb, du Carmel, du Thabor, du Calvaire.

N'est-ce pas aussi sur une montagne que Jésus-Christ fît ce sermon divin où il annonce les béatitudes nouvelles ? N'est-ce pas au Jardin des Oliviers que l'agonie de sa Passion le saisit, et du haut de ce mont sacré qu'il s'éleva au ciel ?

Cette digression. Messieurs, ne m'a pas éloigné de mon sujet.

La Sainte-Baume, elle aussi, est aux flancs escarpés d'une montagne; et quand on se rappelle les souvenirs que ce lieu retrace, on sent que c'était là le théâtre qui

leur convenait. Cet àpic sommet, ces durs rochers, et au-dessus ce lieau ciel, et autour cette forêt sombre, tout ce site, toute cette nature d'une étrange et sauvage beauté, semble avoir été |)réparée pour être l'asile d'une pénitence incomparable et inimita])le. On le reconnaît, c'est l'impression vive qu'on éprouve quand on a visité ce lieu comme je Tai fait, et vous l'éprouverez un jour vous-mêmes, si, comme je l'espère, le récit de mon pèlerinage vous donne le désir de le faire à votre tour.

Mais d'abord comment se décide-t-on à faire un pèlerinage ? Mou Dieu, chacun se décide à sa façon : les uns par simple curiosité, d'autres par des motifs plus sérieux. Si on n'a pas d'affaires, et même si on en a, et heureux ici-bas les gens qui n'ont pas d'affaires ! c'est un bonheur que, pour ma part, je connais peu ; si donc , malgré les affaires, on a dans le cœur je ne sais quel sentiment qui vous pousse, je ne sais quel attrait, je ne sais quel besoin, je ne sais quelle bonté de Dieu... on quitte tout...

On se lève et on part...

On part pour Marseille. C'est facile aujourd'hui. En seize heures, grâce aux chemins de fer, on y arrive. On s'y arrête ou on ne s'y arrête pas : je ne m'y suis point arrêté: «J'aurai, me disais-je, le temps au re- 15 tour. Allons de suite à la Sainte-Baume... »

De Marseille on se rend d'abord à Aubagne. Je fis ce chemin en lisant un livre que vous connaissez sans doute, la Sainte Madeleine du P. Lacordaire, et rien ne m'empêche de vous dire mon impression sur ce livre.

A la lecture de ces pages, plusieurs ont été étonnés,

210 \OLVELLES OEUVRES CHOISIES.

(juelques-uns scandalisés, presque tous cLarmés. Pour moi, je dois dire que j'ai été profondément attendri, édifié. On peut retrancher un mot, une ligne, une phrase ; mais il est impossible de ne pas reconnaître là les derniers accents d'une grande âme.

J'ai pu avoir quelquefois, dans le cours de ma vie et de la sienne, de profonds dissentiments d'esprit arec le V. Lacordaire, je n'en ai jamais eu arec son âme. Xul n'a aimé l'Eglise, les âmes, et tout ce qui est grand et noble, plus que lui.

On arrive donc à Aubagne ; là on quitte le chemin de fer, et de petites voitures, commodes et toutes prêtes, vous reçoivent et vous mènent plus loin. On s'avance à travers une vallée qui court entre deux montagnes, le long d'une charmante rivière ombragée. On aperçoit bientôt des rochers sévères qui se dressent au loin vers le ciel. Un grand rideau de sommets absolument dénudés, comme sont, dit-on , ceux de la Judée, ferment l'horizon , et , à cette dernière heure du jour où je les apercevais, les chauds reflets du soleil couchant, qui coloraient ces âpres cimes, complétaient encore ces aspects d'Orient.

Tout à coup , au-dessus de ce paysage fermé , une pointe plus aiguë apparaît, et le guide ne manque pas de la montrer au voyageur impatient, et de lui dire : tt C'est là que nous allons. — Combien de temps faut-il '1 pour monter jusque-là ? — Cinq heures» , me répondit-il. Mais la nuit approchait, la route à travers la montagne devenait difficile, et nous fûmes contraints de nous arrêter au plus prochain village : on y trouve

dans une pauvre auberge une assez bonne hospitalité. C'est le village de Saint-Zacharie; car tous les noms ici sont de l'Orient et rappellent la Terre sainte.

Mais, pendant que vous me suivez dans ce pèlerinage, une pensée me vient à l'esprit : nous arrivons, nous sommes près de toucher au terme, et je ne vous ai rien dit encore de la vérité du fait. Ce fait, quel estil ? Quelle en est la certitude ?

Jésus-Christ, qui a tant aimé le monde, se plut à y avoir des affections privilégiées ; il voulut avoir des amis sur la terre. Quelques-uns de ses disciples furent nommés de ce doux nom. Parmi les Apùtres, ce fut saint Jean qu'il aima d'une tendresse de prédilection. Ainsi, il est vrai et consolant de le penser, l'amitié, ce grand et pur sentiment dont les Livres saints ont dit qu'il est un baume de vie et d'immortalité^ Jésus- Christ a voulu le consacrer; et, en dehors du cercle choisi de ses Apôtres, il voulut encore faire goûter à d'autres âmes la douceur de son intimité. C'étaient un frère et deux sœurs dont les noms immortels sont aujourd'hui répétés et enviés à jamais. Ils avaient souvent le bonheur de le recevoir sous leur toit, à leur table, quand il allait de Jéricho à Jérusalem. C'était Lazare, à qui il ne donnait pas d'autre nom que le nom d'ami : Amicus noster dormit- : '^ A'otre ami, dit-il à ses dis- ■t> ciples, s'est endormi; mais je vais le réveiller de son ■>■> sommeil. . . , car je suis la résurrection et la vie « ; Lazare, sur qui il versa d'uniques et précieuses larmes;

1 Eccli., VI, 16

2 JOAXX. , XI, 11.

212 XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.

cl lacrymal us csl Jésus ; et les Juifs, témoins de ces lainies , disaient : V oyez donc comme il l'aimait : Ecce rpiomodo amabat eum ' !

C'était cette Alarllie qui les servait à table et qu'on aime à voir, dans l'Évangile, si diligente, si empressée dans ses soins pour le Sauveur ; si vive et si ardente dans sa douleur et dans sa foi : " Seigneur, si vous 1) aviez été là, mon frère ne serait pas mort " ! "

C'était enfin cette ]\radeleine qui se tenait paisil)le à ses pieds, les embaumait, les baisait; figure mystérieuse, qui suscitait dés lors les paroles les plus contradictoires : « Ma sœur me laisse vous servir toute seule » , disait Marthe; «Marie a choisi la meilleure part, et 5) qui ne lui sera pas ôtée ^ » , répondit le Seigneur ; et les Juifs : •: S'il savait quelle est cette femme qui l'ap- « proche ! " Et Aotre-Seigneur disait alors cette grande parole : i; Beaucoup de péchés lui sont remis, parce ■)■> qu'elle a beaucoup aimé *. «

Oh ! oui, ils lui sont remis. Car il y a, dans le Ciel, un foyer d'éternelle lumière et d'éternel amour, et il suffit que de ce foyer tombe une étincelle dans un cœur : tout est purifié, tout est pardonné, tout est transformé ! Et le Seigneur n'a plus qu'un nom à donner à cette créature bénie : " Marie ! " et elle n'a plus qu'à s'écrier: « Mon Maître* ! -.i

Tels étaient les amis de Jésus. Je vous ai dit qu'ils

1 JoANx., xr, 35, 36.

3 Luc, X, 41, 42.

4 Ibid., VII, 39 et 47.

^ JoAX., XX, 1.5, 16.

OELVRF'S ORATOIRES. 213

tHaiciit aussi ses hôtes. Il se j)lais;ut à les visiter dans la vallée de Rètlianie, il aimait à s'asseoir à leur foyer, à s'y reposer de ses fatigues , à s'entretenir avec eux , à leur confier ses desseins, à leur ouvrir son àme.

Kh bien , ce furent ces trois élus de la prédilection divine, que la tradition nous représente, au lendemain des drames de la Passion, poussés par une inspiration mystérieuse vers les plages de l'Occident. Pour accomplir le dessein de Dieu , ils traversèrent la Aléditerranée et abordèrent aux rivages de la Provence, avec deux compagnons, saint Tropbime et saint Maximin. Ils se partagèrent les travaux de l'apostolat dans cette contrée. Saint Lazare fonda l'Eglise de ]\Iarseille, dont il fut le premier évoque ; saint Tropbime fut le premier évéque d'Arles; saint Alaximin, le premier évèque d'Aix ; Martbe, l'active, la courageuse Alartbe, allait des uns aux autres, se faisant apôtre aussi et prècbant son Alaître : elle convertit Tarascon. Quant à .Madeleine, quoique son àme eût été déjà purifiée dans ces humbles et brûlantes larmes versées aux pieds de Jésus, et qu'elle eût entendu dès lors la^divine parole : Il Beaucoup de péchés lui sont remis 7) , elle se réfugia, pour pleurer encore et pour pleurer toujours, pendant trente années, dans les rochers de la Sainte-Baume.

Tels senties souvenirs qui ont fait et qui remplissent encore les Lieux saints de Provence.

Mais tous ces faits sont-ils bien constatés ? Pour moi, je n'ai pas un doute. Je crois, et avec une certitude entière, à cette venue de saint Lazare, de sainte Marthe et de sainte Madeleine dans les Gaules.

214 \01VELLES OEIVRES CHOISIES.

Et cela, non pas seulement à cause de la science historique et des deux importants volumes récemment publiés par un des hommes les plus érudits et les plus judicieux de ce temps , lesquels donnent les preuves de ces faits avec le plus profond intérêt d'étude et de science pour quiconque aime à suivre à travers les siècles le dédale des recherches historiques. J'avais emporté avec moi ces deux volumes, et je les avais lus avec admiration ; mais je dois dire que ce n'est pas là ce qui m'a le plus fortement convaincu.

Il y a quelque chose de plus fort et qui parle plus haut pour moi que les livres et que la science, c'est la tradition, c'est l'affirmation des peuples. Et ici la tradition, l'affirmation est vivante, constante, unanime; c'est un pays entier qui la proclame. Si c'était une simple tradition particulière, isolée, récente, d'une seule ville ; mais ce sont tous les peuples de la Provence qui, depuis dix-huit siècles, vénèrent Lazare, -Marthe et Madeleine, Maximin et Trophime comme leurs apôtres.

De temps immémorial, les Rois, les princes, les personnages les plus éminents, ont vénéré ces souvenirs et visité la Sainte-Baume. Leur témoignage est grand ; mais j'en atteste un plus grand, plus irrécusable encore, c'est, je le répète, celui du peuple même, celui du peuple entier. Quand un souvenir est sur toutes les lèvres, dans tous les cœurs, sur tous les monuments ; quand des noms sont partout sur une terre ; quand on les trouve, pour ainsi dire, à chaque pas sur un sol, il y a là quelque chose qui domine tout, qui force la con-

OEUVRKS ORATOIRES. 215

viction. On n'invente pas de tels souvenirs ! On n'invente pas un premier évoque, une première Eglise dans des villes comme Marseille, Aix, Arles, depuis longtemps populeuses et civilisées ; on ne crée pas une chaîne de traditions aussi vives, aussi persistantes, aussi parfaitement d'accord entre elles, après tant de siècles, sans un premier anneau... Il y a là, dans ces souvenirs, dans ces monuments, dans ces traditions ayant partout leurs racines indestructibles, leurs traces toujours vivantes, une autorité incontestable, pour moi du moins.

Je n'avais donc pas un doute ; mais je dois dire que, le pèlerinage fait, j'en ai eu encore moins. Ce que je croyais auparavant, je l'ai vu, je l'ai senti. Ce n'a plus été pour moi seulement une tradition, mais une impression ineffaçable au fond de l'âme. . . ; et c'est ce qui fait que je vous parle aujourd'hui. Depuis mon retour (le Rome, j'ai refusé de prêcher vingt sermons de charité qu'on me demandait pour des œuvres du plus grand intérêt, d'un intérêt plus sérieux même en apparence que l'œuvre qui nous rassemble ; mais quand une personne, que je n'avais pas l'honneur de connaître, est venue à Orléans me parler de cette œuvre, il y a eu dans mon âme un sentiment plus fort que moi, dont je ne me rends pas compte encore, et j'ai dit: « Pour cela, oui. d

Reprenons le récit de mon pèlerinage. — Xous avions dû, ai-je dit, nous arrêter au village de Saint- Zacharie et y passer la nuit. Car, soit qu'on parte de Marseille, comme je l'ai fait, et qu'on aille à la Sainte Baume par Aubagne et Saint-Zacharie, — ce que je

conseille comme le plus piltores(|uc, — soit qu'on parte d'Aix et qu'on aille à la sainte grotte par Saint- Maximin, il est difficile, à moins qu'on ne se soit mis en route de très-grand matin, de faire commodément ce long trajet en un seul jour. A la rigueur, la route par les escarpements de la montagne pourrait être continuée de nuit; mais elle est bordée de précipices, et je ne conseillerais pas de s'y engager. Le mieux est donc de s'arrêter soit à Saint-Maximin , soit à Saint- Zacharie, comme je l'ai fait.

On part le lendemain de bon matin, et aussitôt on commence à gravir la montagne par des chemins suffisamment bons et sans aucun danger, le jour venu.

En approchant de ce lieu prédestiné à une pénitence immortelle, apercevant à l'horizon, aux premiers rayons du soleil levant, la sombre foret, la grotte, le rocher aigu, bizarre, posé là dans cette solitude par la main de Dieu même, et assurément pour un grand dessein ,• je sentais s'élever dans mon âme une impression qui ne se peut dire.

Après avoir monté plusieurs heures, nous arrivâmes dans une immense plaine qui s'étendait au loin devant nous, sur un grand plateau dominant toute la chaîne de petites montagnes qui ceint la France en longeant les flots bleus de la Méditerranée. — Tout à coup, de la façon la plus inattendue, comme si l'attrait qui nous entraînait eût pris je ne sais quelle forme sensible, nous fûmes accueillis là, oui, accueillis par un charme dont je ne perdrai jamais le souvenir, par une senteur mystérieuse qui nous saisit.

OEUVRES OHATOIRKS. 217

Vous vous souvenez de ce parfum que Aladeleine répandit sur les pieds du Sauveur, quelques jours avant sa mort, et qu'elle essuya de ses cheveux. L'Evangile dit que ce parfum était si pénétrant, que toute la maison fut remplie de sa douceur : Et donius impleta est ex odore iinguenti '.

Et vous vous souvenez aussi des paroles que -\otre- Seigneur dit alors : « JVe faites pas de peine à cette 1) femme : Quid moles ti estis huic millier i? Car elle a » fait une bonne œuvre envers moi : Ojms enim homim « operata est in me. En répandant ce parfum sur mes » pieds, elle a voulu honorer d'avance ma sépulture. » Et le Sauveur ajouta : « Je vous le dis en vérité : par- )) tout où cet Évangile sera prêché , et il le sera dans " tout l'univers, on dira ce que cette femme a fait, ■>■) en mémoire d'elle*. «

Cette scène touchante se représenta vivement à ma pensée lorsque, dans un tel lieu, ce parfum nous surprit.

Le fait est que tout à coup, à six heures du malin, en arrivant à cette plaine, qui s'étend jusqu'au pied des rochers dont la Sainte-Baume est couronnée, un parfum vint à nous, doux, exquis, précurseur embaumé du saint tombeau, nous accueillant et semblant nous inviter à nous rendre vers la grotte qui nous l'envoyait. Mes compagnons et moi, nous jetâmes les regards autour de nous, cherchant quelles fleurs odorantes pouvaient embaumer ces lieux ; mais au loin , à perle

1 JoAXN. , xn, 3.

- Matth., XXVI, 10-43

218 XOL'VELLES OEUVRES CHOISIES.

<lc vue, ne s'étendaient que des rochers stériles, et c'était bien le parfum de Madeleine !

\ous nous avancions donc à travers ce parfum, dans cet immense désert, où l'on ne voit au loin qu'un terrain nu, sec, rocailleux, avec ces sommets de la Sainte- IJaumc à l'horizon, dont le regard ne se détache plus... Vous pouvez voir d'ici le lieu exactement représenté sur la petite image qui vient d'être remise entre vos mains. . .

Xous nous avancions donc, mais en silence, car la présence divine était sensible à nos âmes. Peu à peu, toute conversation avait cessé entre nous : comme un besoin de recueillement s'était fait sentir, et chacun restait avec ses pensées devant Dieu. Bien qu'on soit encore seul si on est avec un ami, dit délicieusement saint Augustin, parce qu'on ne fait qu'un cœur et qu'une âme, quand Dieu est là, les meilleurs amis disparaissent devant lui. Ah ! ce silence nécessaire, indispensable dans certaines conditions de l'âme , à certains moments de la vie, vous en avez sans doute connu quelquefois la douceur et le prix ! Et d'ailleurs , quel sujet de méditation plus profonde et plus saisissante que ces paroles de Xotre-Seigneur, que Je me plaisais à dire et à redire dans mon âme, tandis que la voiture nous entraînait rapidement : " Xe faites pas de peine à cette » femme. « — Vous, qui que vous soyez, retenez bien ce mot et cette grande leçon ! '. \e faites pas de peine à " cette femme, car elle a fait une bonne œuvre envers fl moi. Vous aurez toujours des pauvres parmi vous ; i> mais moi , vous ne m'aurez pas toujours. Si elle a

OKUVRES ORATOIRES. 219

« versé sur moi ce parfum, c'est pour honorer ma sé- » pulturc. En vérité je vous le dis : Partout où cet 1) Evangile sera prêché, et il le sera dans tout le " monde, ce ([u'elle a fait là sera céléhré, e\' mémoire « d'elle '. V

Je ne parviendrai jamais à vous rendre l'impression qui m'a saisi à la méditation de ces paroles. Il y a là une bonté et une tendresse, dans une élévation, une pureté et une profondeur, qui n'est pas de l'homme, •le n'en connais pas dans tout l'Evangile de plus attendrissantes, et où apparaisse mieux, comme dit saint Paul, henignitas et humanitas Salvatoris nostriDei^ la bénignité et l'humanité de Dieu notre Sauveur",

Il va mourir; il annonce lui-même sa mort, et il parle, avec cette tranquillité suprême et cette certitude absolue, en même temps de sa sépulture et de l'adoration du monde ! II est sûr des deux choses ! Lui, cet homme qui va être livré aux Juifs et attaché sur une croix, il est sûr que l'univers entier l'adorera. Et il y a de cela dix-huit siècles, et vous n'êtes ici, et je ne vous parle, et vous n'êtes saisis qu'en vertu de cette parole !

Mais cette adoration de l'univers me touche moins

1 Quid molcsti est/s huic mulicri? On s e.vim boxlm operata est

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