‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 15 sur 27 · SÉPULCRE DE SAINTE MADELEINE · texte numérisé non relu

SÉPULCRE DE SAINTE MADELEINE

DAXS LA CRVPTE DE l'ÉGLISE DE SAIXT-.IIAXI.MIX, EX PROVEXCE

Maria ! ... Rahboni! . ..

Marie!... 0 mon Maître!

Deux simples paroles, mais les plus touchantes peutêtre qui aient jamais été dites dans la puissance de Dieu sur les âmes et dans son infinie bonté, je dirai dans la tendresse de son amitié pour les pécheurs : «Alaric !... » ô mon Maître ! «

Certes, ce fut une des choses les plus inattendues, les plus incroyables, qu'un Dieu, le Dieu de réternelle justice, le Dieu de Féternelle sainteté, l'enant sur la terre et se faisant l'ami des pécheurs, i^eccatorum amiciis !

Pour persuader cela au monde, il a tout fait, tout

•ZlO NOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

permis, tout souffert. Il avait soulfcrt, clans les temps anciens, un David . . . qui fut un jour si coupable ! . . . un adultère, un lâche hypocrite, — ils le sont toujours, — un homicide ; et il en a fait le roi de la pénitence et de Famour repentant.

A l'origine et dans les fondements mêmes de son Eglise, il a souffert, il a placé Pierre et Paul . . .

Ici Jlgr l'évêque d'Orléans fut interrompu pendant un assez long temps par la foule qui se pressait du dehors aux portes de l'église. Quand le bruit eut cessé , il reprit :

J'avais commencé, mes très-chers Frères, en vous citant deux des paroles les plus illustres, les plus touchantes de l'Evangile: le nom d'une pauvre femme, qui lui était redit, tendrement et puissamment, par son Créateur: « Maria! Marie! v et sa réponse: K Rahhoni ! 0 mon Maître ! -^

Je vous ai dit que c'étaient là deux des paroles les plus étonnantes du saint Evangile. Cela est vrai; car ces deux paroles sufhsent à vous faire comprendre les deux grandes vérités décisives de la vie et de la mort, du temps et de l'éternité : Marie ! l'appel de Dieu à sa créature; Mon maître! la réponse de la créature à son Dieu.

Dieu vous appelle par votre nom, par votre nom propre ; et à cet appel, à ce nom, redit dans les profondeurs de votre cœur, si vous répondez ce seul mot : « 0 mon Maître ! )î tout est dit, tout est fait , le fond de votre vie est changé ! Le temps et la terre ne sont plus

[innr vous que ce qu'ils doivent être : lîiE\' ; le Ciel, et rÉtoniité, et Dieu : Tout !

J'ai ajouté qu'assurément c'était la chose la plus inattendue, la plus incroyable, qu'un Dieu d'éternelle justice et d'éternelle sainteté, venant sur la terre et y recherchant avec un tel amour les cœurs coupables. Je vous ai dit ensuite ce que le Fils de Dieu avait fait pour persuader cela au monde. J'ai nommé Pierre et Paul, et avant eux, David. Il lui a plu encore, vous le savez tous, de nous raconter lui-même l'histoire de l'Enfaiit prodigue, et de s'écrier : « Faisons une fête, car mon ■>ijîls, qui ctait perdu, est retrouvé ! Perierat, et in- ^j ventus est ! « C'est encore lui qui a dit à la terre cette parole qui ne passera jamais : « // y aura plus de joie 11 dans le ciel pour un pécheur qui /"ait pénitence, que 11 pour ciuatre-vinxjt-dix-neuf justes qui n'ont pas he- 11 soin de pénitence, n II a permis enfin que ses enne mis le nommassent par dérision l'ami des pécheurs, <■<■ peccatorum aniicus . . . » Et enfin il a fait de sainte Aîarie-Madeleinc le chef-d'œuvre de sa miséricorde.

Appelé à l'honneur et à la consolation de vous parler sur cette immortelle pénitente, et aussi sur ces lieux saints, si bien nommés : Les Lieux saixts de Provexce, je nie demandais ce que j'aurais de mieux à vous dire pour répondre aux vœux de mon cœur et aux aspirations du vôtre.

J'ai déjà parlé de la Sainle-Iîaume et de ce grand pèlerinage, et peut-être l'écho de mes faibles paroles est-il parvenu jusqu'à vous. Aujourd'hui, je vous parlerai de sainte Madeleine, j'essayerai de vous dire à

322 X'OLVELLES OEUVRES CHOISIES.

quels titres, et ;i quel degré, elle fut l'amie du Sauveur , ce que Jésus-Christ fit pour elle, et ce que vous devez à votre tour faire pour elle et pour lui. Si vous êtes chrétiens, vous goûterez mes paroles ; et si vous n'avez pas le honheur de l'être, si c'est une simple curiosité qui vous amène en ce lieu, vous les goûterez encore, car ce que j'ai à vous dire est tellement pris au plus profond de la nature et des entrailles de l'homme, qu'il suffit, pour l'entendre et le sentir, d'avoir conservé un cœur d'homme, et je ne sais quel lointain souvenir de ce Dieu que vous avez connu et qui vous a bénis dans votre enfance.

Implorons, avant de commencer, la Vierge immaculée, qui fut la protectrice, et l'amie, et la mère adoptive de celle dont je viens vous parler. Ave^ Maria.

L'histoire de sainte Alarie-AIadeleine s'ouvre par un récit singulier. Xotre-Seigneur venait d'anathématiser l'orgueil et la dureté des pharisiens, les ambitions impies et les voluptés de Bethsaïde et de Corozaîn : c'est alors qu'un pharisien s'approchant, lui demande de vouloir bien s'asseoir à sa table. Xotre-Seigneur accepte, et il prend place sur un de ces lits d'Orient qui se prolongeaient autour de la table du banquet.

En ce moment-là même , dit l'Evangile, « Voilà que » tout à coup survient une femme, Ecce millier, une î) femme, qui était une pécheresse célèbre dans toute la 5> cité. In civitate peccatrix. ■>■> — Ceux qui sont accoutumés à lire les saints Evangiles savent que ce mot, ce

tour, i; Ecce « , y est rare : il annonce toujours quoique chose d'extraordinaire ; et il allait eflectivenient se rêréler là une des choses les plus grandes et les plus consolantes qui soient dans l'Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu : la rôhahilitation des âmes tombées.

Donc JVotre-Seigneur était là, quand, tout à coup, on voit survenir, au milieu des convives et des serviteurs étonnés, une femme, qui entre silencieusement et va, à travers les murmures qui l'accueillent, se placer en arrière des convives et de Jésus , mais près de lui ; puis se prosterne à ses pieds, secùs jjedes ejus ; et les arrose de ses larmes, lacrymis capit rîgare pedes ejus; non pas une larme, mais des ruisseaux de pleurs ; puis elle essuyait ces pieds sacrés avec les tresses de sa chevelure flottante, et capillis ccqxitis sut tergehat ; puis elle les baisait avec respect, et osculahatur pedes ejus; et elle répandait l'huile et les parfums, qu'elle avait apportés dans un vase d'albâtre, sur les pieds de Jésus, etunguento ungehat.

Ah ! si ce n'avait pas été un pharisien !... Tout autre eût été ému par un tel repentir, exprimé dans un tel amour, par des soins si délicats, si tendres, si pénitents; mais les pharisiens n'ont pas de cœur, et celui-ci se mit à dire en lui-même : « Si cet homme était un ■•■> ])rophète, il saurait quelle est cette femme qui le ) louche, quœ et qualis est. « — Il me semble enteny> dre de loin, dans le monde, les pharisiens de la loi nouvelle, quelquefois ceux-là mêmes qui ont le plus besoin de la miséricorde divine , dire à leur tour : Ah ! si l'on savait bien quelle est cette femme, et tout ce

32; XOUViaLES OEUVRES CHOISIES.

qu'ollo est! quœ et qualis ! — Xotre-Seigneiir lut au fond (le ce triste cœur, et avec bonté : 't Simon, j'aurais 1) quelque chose à te dire. ■>■> — « Dites, Seigneur « , répond le pharisien. Alors Jésus-Christ lui dit la parabole des deux débiteurs, et cette parole : Celui qui a heaiicoiij} aimé, il lui sera heaucoup imrdonné.

Puis, se tournant vers la pauvre femme : " Tu vois 1) cette femme, Simon ; quand je suis entré chez toi, tu 1) ne m'as pas donné le baiser de l'hcspitalité, et elle ■n n'a pas cessé de baiser mes pieds. Tu n'as pas répandu » l'huile sur ma tête fatiguée, elle a répandu sur mes 11 pieds les parfums. En vérité , en vérité , je te le dis , i; beaucoup de péchés lui sont pardonnes, parce qu'elle :) a beaucoup aimé ! " Et puis : " Femme, vos péchés n vous sont remis, remittuntur peccata tua. Et mainte- 1) nant, allez, votre foi vous a sauvée, retirez-vous en 5) paix. "

Voilà le commencement de cette étonnante histoire , et en voici maintenant la suite : Notre-Seigneur, après avoir fait de cette femme une incomparable pénitente, prend sa défense, en fait sa cliente et la protège contre tous ; en fait son hôtesse et l'admet à sa plus douce et plus sainte intimité ; en fait l'amie de sa Mère et lui permet d'être la compagne de ses voyages à travers la Judée ; enfin la console dans ses plus amères douleurs et lui rend son frère mort, dont il avait fait son ami à cause d'elle ; puis il l'élève encore plus haut, il en fait le témoin privilégié de la scène la plus touchante du Calvaire, bientôt après l'apôtre de sa Résurrection, le témoin de son Ascension, et, au jour de la dispersion

des Apôtres pour la conquête du monde, l'apôtre de Alarseille et de la France.

Oh ! que j'aime d'abord la voir, dans cette troupe des saintes femmes, accompagner Xotre-Scigneur à travers les bourgades et les villes de la Palestine, courageuse, dévouée, et si simple dans son dévouement, si fidèle, jusqu'à la Croix, avec la très-sainte Vierge, jusqu'au sépulcre ; et enfin que j'aime la retrouver au Cénacle, dans cette parole si brève et qui dit tant : Cum muUerihus et Matre ejiis ; car ce fut là, Messieurs, le commencement et comme la consécration de cet admirable ministère des femmes chrétiennes que Jésus voulaitfonder, et qui, de ce jour, persévéra jusqu'à nous, d'un bout de la terre à l'autre, et n'a jamais manqué dans l'Eglise à aucune misère, à aucun dévouement, à aucun besoin.

Mais ce que je ne puis m'empêcher de vous faire observer, c'est que, parmi ces saintes femmes, l'Evangile parait donner la première place à Madeleine. Pierre avait sa primauté, Marie-Madeleine avait la sienne. On a remarqué que Pierre est toujours nommé le premier; Marie-Madeleine presque toujours aussi la première.

Puis, bientôt après, Notre-Seigneur consent à deve nir son hôte. Il avait fait de Lazare et de Marthe, de son frère et de sa sœur, il avait fait ses amis ; et, après les fatigues de ses courses, lorsque, au retour de ses prédications, il voulait se reposer sous un toit, c'est d'eux qu'il aimait à recevoir Diospitalité. Là se trouvaient l'amitié, l'intimité, les doux entretiens, le repas du soir, les conversations du foyer, et sans doute aussi les

326 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

prières sacrées et le dernier regard de l'àme vers le Père céleste, à la fin du jour.

C'est dans une de ces réceptions affectueuses, dans une de ces douces fêtes d'hospitalité, que \'Otre- Seigneur prit de nouveau un jour la défense de Marie- Madeleine, et que se passa la scène célèbre racontée par saint Luc dans son Evangile.

Marthe était là, dévouée, active, comme les Evangélistes nous la représentent toujours : tout d'un coup elle s'arrête, au milieu de cette activité, digne d'ailleurs de son cœur, — mais il y avait quelque chose de plus haut et de plus parfait, — elle s'arrête et dit au Seigneur : « Seigneur, vous voyez que ma sœur me laisse « servir seule, dites-lui donc de m'aider. 5) Mais iVotre- Seigneur lui répond : « Marthe, Marthe, tu te troubles » et tu t'agites pour beaucoup de choses. Il n'y a qu'une » chose nécessaire ! Porro unum est necessarium. 5) Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas » enlevée. "

Remarquez-vous, Messieurs, comme \otre-Seigneur se plaît toujours à la défendre : contre les pharisiens d'abord, bientôt contre ses disciples, et il la défend ici même contre sa sœur. Le Père Lacordaire a fait cette remarque, et elle est digne de son âme et des profondeurs de sa foi. — Kotre-Seigneur la défend par des paroles qui deviennent de telles leçons pour les chrétiens de tous les siècles, que , si elles n'avaient pas été dites, ces paroles, elles nous manqueraient. Porrâ UMJM EST IVECESSARIUM. . . Ainsi, cette parole, qui a décidé le salut d'innombrables âmes, et qui, si vous n'êtes

pas , à l'heure où je vous parle , dans la voie du saint , déciderait le vôtre, pourvu que vous ayez des oreilles pour l'entendre... cette parole, c'est à sainte Madeleine que nous la devons. Il n'y a qu'une seule chose nécessaire ; il n'y en a pas deux, il n'y en a qu'une, tout le reste n'est rien : il faut que cette chose, la seule vraiment nécessaire, soit le but de tout le reste, ou le reste périra éternellement, et vous avec lui ! . . .

Et cette autre parole encore : " Marie a choisi la w meilleure part, qui ne lui sera pas enlevée w; et celle-ci : « Beaucoup de péchés seront pardonnes à ce- » lui qui aura beaucoup aimé : » Remittuntur eipeccata midta, quoniàm cUlexit multiim... Veuillez y regarder de près, cherchez-moi sur la terre un livre écrit par une main mortelle, où vous trouviez de telles paroles. Il n'y en a pas. Elles viennent de Dieu, et elles y ramènent : quiconque les entend, a tout entendu ! Qui que vous soyez ici , je ne sais pas le secret de vos cœurs ; étranger, autant toutefois qu'un évoque catholique peut l'être dans une ville, dans une assemblée aussi chrétienne, — du moins passager d'un jour au milieu de vous, — je ne sais pas ce que sont vos âmes; mais enfin, dans cette assemblée, il y a peut-être des cœurs qui sont loin de Dieu. Ah ! si je pouvais graver une seule de ces paroles dans un des cœurs qui en ont le plus besoin, j'aurais fait un bien qui serait ma consolation, et qui, seul, suffirait à me faire bénir Dieu d'être venu parmi vous ! « Il n'y a qu'une chose nécessaire!... 1) Beaucoup de péchés seront pardonnes à qui aura « beaucoup aimé !... «

Enlcndez-le donc, et si vous n'aimez pas encore Dieu comme vous le devez aimer, aimez du moins les bonnes œuvres et les pauvres, les pauvres, que Jésus- Christ a tant aimés, et beaucoup de péchés vous seront remis, et tout vous sera pardonné. Ah! je ne sais pas ce qu'ils sont ces péchés, ni quelle est votre vie, mais je vous réponds que tout sera purifié : « Date eleemosy- 11 nam et ecce omnia munda sunt vohis. »

Quoi qu'il en soit, il est assurément bien remarquable que toutes les paroles prononcées par A'otre- Seigneur en l'honneur et en faveur de Madeleine aient été les paroles les plus encourageantes, les plus secourables aux âmes de bonne volonté, qui y trouveront à jamais leur lumière, leur consolation, leur force.

Mais il faut que je l'ajoute ici, et saint François de Sales n'a pas manqué de le remarquer : Xotre-Seigneur était l'hôte de cette maison bénie, et voilà que, malgré cette amitié divine, et peut-être à cause même de cette amitié, l'épreuve vient. Elle était bien entrée avec l'enfant Jésus, dit Bossuet, dans la chaumière de Nazareth !... Ici , c'est la mort. Elle frappe le chef de la famille, le frère chéri ; Lazare tombe dans une maladie mortelle, ses deux sœurs envoient à Jésus cette prière , qui, je me plais à le croire, fut la parole même de Marie-Madeleine, ce cri si tendre de détresse et de confiance : « Ecce quem amas infirmatur. Celui que » vous aimez est malade, n II est malade ! C'était tout dire. Venez à lui... et à nous. Jésus vient ; et vous savez toute cette admirable histoire de Lazare; elle est sous les yeux de votre foi et de votre cœur, à l'heure où je

vous parle ; mais je veux, du moins, vous en faire remarquer ce trait : il n'y a là que Alarie-Madeleine dont rÉvaugilc nous raconte les larmes. Marthe se hâte, agit, parle; Alarie pleure. Ce cœur, si tendre pour Dieu , avait conservé toute sa tendresse pour ceux qu'elle devait aimer sur la terre; et, désormais convertie, elle les aimait avec ce profond et inépuisahle amour que Dieu met dans les cœurs qu'il a reconquis ; et quand on vient lui dire que le Seigneur approche, elle ne sait l'invoquer qu'en pleurant ; et quand iVotre- Seigneur vit ces larmes, elles émurent son cœur, et c'est alors que lui-même pleura. Et lacrymatus est Jésus ; et tous les Juifs, qui avaient admiré à quel point Marie aimait son frère et versait sur lui des larmes inconsolahles, s'écrièrent en voyant aussi Jésus pleurer Lazare : « Voyez comme il l'aimait ! « Ecce quomodo aiuahat eum !

Mais ce n'était là qu'une épreuve passagère. Xotre- Seigneur, qui voulut mêler ses larmes à celles de Marie-Madeleine, lui rendit bientôt son frère.

Mais la grande épreuve, la grande douleur approchait.

C'était six jours avant la Pàque. Notre-Seigneur se trouvait encore à Béthanie, il était venu reposer une dernière fois son cœur au milieu de ses amis ; et il avait accepté dans la maison d'un des habitants de la ville un souper. On y célébrait la résurrection de Lazare. Tout y était en joie. Mais l'heure de la puissance des ténèbres était venue. Des bruits sinistres se répandaient de toutes parts, et tout se remuait déjà dans Jérusalem pour le plus affreux des attentats. A la veille donc de ses der-

nières douleurs, ses fidèles amis offrent encore à Jésus- Christ un de ces repas affectueux où le Sauveur aimait à se retrouier avec eux. Marthe était là , toujours active et admirahle dans son dévouement, et Lazare, le ressuscité, était à tahlc, et tous les convives avaient les regards fixés sur lui et sur Jésus-Christ, lorsqu'on vit entrer une dernière fois Marie-Madeleine : elle tenait encore entre ses mains un vase d'albâtre ; il était rempli d'aromates et de parfums. Ello s'approche du Sauveur, et non plus sur ses pieds, mais sur cette tête adorable , elle répand le vase tout entier , et puis le brise.

Toute la maison, dit l'Evangile, fut remplie de l'odeur du parfum, ce parfum de sainte Madeleine, dont j'ai cru, dans mon pèlerinage à la Sainte-Baume, retrouver quelques souvenirs sous mes pas. Alors. . . oh ! que les hommes sont misérables ! et qu'éternellement on découvrira dans leur cœur, et quelquefois dans les meilleurs, de tristes choses! Voilà les disciples de Notre-Seigneur, à la veille delà Passion, qui s'indignent contre cette pauvre femme, v. Indigiwti simt ^^ , et se plaignent amèrement de ce qu'on a fait une telle profusion en l'honneur de leur Maître. Judas, comme il convenait, était le premier dans ces murmures, 't On » aurait pu vendre tout cela fort cher « , dit-il, (; et en » donner l'argent aux pauvres. « — Il s'inquiétait peu des pauvres, ajoute l'Evangile. Notre-Seigneur reprend la parole pour défendre encore une fois sa cliente et son amie, et prononce ce discours, — car c'en est un, et qui doit traverser les siècles ; et c'est par sa vertu

même que vous, après dix-huit siècles écoulés, i^ous êtes ici présents : oui , c'est la parole que je vais vous redire qui vous a rassemblés, et qui, jusqu'à la fin des temps, rassemblera les fidèles au nom de Marie- Madeleine. «Pourquoi)?, dit Jésus-Christ avec douceur, mais avec un sentiment profond et contenu d'amertume, « pourquoi contristez-vous cette femme ? Qaid » îHolesti estis huic mulieri ? Ce qu'elle a fait pour » moi est une bonne œuvre, honum opus operata est « in me. Vous aurez toujours des pauvres avec vous « ; — quoi qu'on fasse , ils ne manqueront jamais sur la terre : l'orgueil , la mollesse et le luxe en feront toujours ; — « vous aurez toujours des pauvres avec vous ; » mais, moi, vous ne m'aurez pas toujours. Ce qu'elle a » fait, elle l'a fait pour prévenir et honorer ma sépul- 55 ture procliaine. " Puis, annonçant du môme coup sa mort, sa sépulture, et, immédiatement après, l'adoration de l'univers : « En vérité, en vérité, je le déclare ^ , (c'est la formule des grandes déclarations du Seigneur); " en vérité, je vous le déclare, en quelque lieu » de la terre que mon Evangile soit prêché, on yracon- » tera à sa gloire ce qu'elle a fait aujourd'hui pour moi. « Narrabitur quodfecit hœc^ in memoriani ejus. »

En cette parole, tout fut dit, Messieurs : ainsi la gloire de la pénitence est, comme la gloire de l'Évangile, impérissable, indestructible. Elle traversera les siècles, et, jusqu'à la fin des âges, le nom de Madeleine demeurera attaché au nom du Seigneur, aux plus grands souvenirs de sa mort et de sa résurrection. J'ai dit de sa mort. Bientôt Judas s'éloigne de ce ban-

quet, car il y était, et c'est lui qui avait fait entendre les plaintes les plus amères. Il s'en va trouver les pharisiens et les princes des prêtres, et lui, qui semblait plaider pour les pauvres, vend son Maître pour trente pièces d'argent! Vous savez le reste. Et, le Vendredi saint, je retrouve Madeleine au pied de la croix, où A'Otre-Seigneur voulais en faire le témoin privilégié d'une des scènes les plus attendrissantes du Calvaire. — Ainsi, au pied de cette croix, dans la dispersion universelle des amis du Sauveur, après la fuite du collège apostolique, après la trahison de .ludas, après le reniement de saint Pierre, lorsque les colonnes du temple étaient renversées et tout ébranlé dans l'Eglise, il ne restait là, debout, que Marie, mère de Jésus, debout, immobile, dans l'attitude sacerdotale, le glaive du sacrifice à la main , immolant son Fils pour le salut du monde ; et les Pères sont unanimes à nous dire qu'elle consommait là le plus douloureux des sacrifices, et qu'elle sentait alors la pointe la plus cruelle de ce glaive qui, selon la prophétie du saint vieillard Siméon, devait transpercer son âme. Mais, près de Marie, de l'autre côté de cette croix, que vois-je? C'est Madeleine! Ainsi Dieu voulut, pour nous bien convaincre des profondeurs de sa miséricorde, et afin qu'il n'y eût jamais une excuse au désespoir de nos fautes, il voulut qu'au pied de la croix, l'innocence immaculée de Marie et le repentir de Madeleine fussent là, je dirais presque au même rang ; et c'est là que Marie-Madeleine, entendant A'otre-Seigneur adresser à sa sainte Mère ces paroles : « Voilà votre fils », et à saint Jean : « Voilà votre

OEUVRES OHATOIRES. 333

" mère «, fut la confidente et le témoin prédestiné de cette adoption mystérieuse, si chère à tous les enfants de Dieu.

Bientôt après vient la sépulture. IlIarie-AIadeleine , avec ce cœur dont la tendresse s'était changée en force, ne quitte pas le Calvaire ; avant le lever du jour elle est au tombeau ; puis, après une journée de silence, elle cherche avec ses compagnes, toujours la première, la chère dépouille renfermée dans ce sépulcre. Il était vide : jugez de son anxiété et de ses douleurs ! Eile court vers les apôtres Pierre et Jean, car son amour avait été le plus vigilant, et c'est elle qui les avertit que le Seigneur n'est plus là. 't Ils ont enlevé le Seigneur, 1) tuhrunt Dominum->i j leur dit-elle, «et nous ne savons 5) où ils l'ont mis. " Les deux Apôtres accourent, ils cherchent à pénétrer dans le tombeau. Pierre y descend, trouve les linceuls, puis il s'éloigne avec Jean.

Même alors, Marie-Madeleine ne quitte pas le sé- ])iilcre ; c'était là, comme le dit admirablement saint Ambroise, que la fixait son amour : « Lhijigehat eum 1) ajfectus. 1) Il ne lui restait que ce tombeau vide, elle ne le quitte pas, elle demeure là, immobile. Tout d'un coup elle aperçoit, dans le fond du sépulcre, deux anges vêtus de blanc ; l'un d'eux lui adresse la parole : « Femme, pourquoi pleurez-vous? d car ses larmes ne cessaient de couler ; elle répond, comme si tous sur la terre connaissaient son amour : « Ils ont enlevé mon 1) Seigneur, et je ne sais où ils l'ont mis. Ah ! si vous le 1) savez, dites-le-moi, afin que j'aille le chercher. « A ce moment les anges disparaissent. Elle se retourne, et

elle aj)crçoit Jésus-Christ, qui était là sous la fijjure d'un jardinier ; se précipitant vers lui : '; Ali ! si vous savez ^5 où ils Font mis, dites-le-moi ^ ; et c'est alors qu'après tant de larmes, après les dernières amertumes de l'amour pérntcnt dans le cœur de cette pauvre femme, c'est alors que Nôtre-Seigneur lui dit : « Maria! Marie! » Elle entend son nom ! 11 n'y avait que lui qui le sût, et qui pouvait le redire de cette sorte. Elle lui répond : « Rahn boni ! 0 mon Maître ! ■>■> Tout était dit dans ces deux paroles ; et c'est ainsi que Notre-Seigneur fit de sainte Madeleine le premier témoin de sa résurrection, avant Pierre, avant le disciple bien-aimé, avant tous les disciples et tout ce qu'il avait de plus cher au monde, excepté sa sainte Mère. L'Evangile est formel : il y a ici un dessein tellement marqué, qu'il est impossible de ne le pas voir. Appariiit primo Mariœ Magdalenœ , de quel ejecerat septeni dœnionia. Il apparut d'abord à Marie-Madeleine j de laquelle il avait chassé sept démons. Ainsi il apparut d'abord, tout d'abord, avant tous, à la pécheresse repentante ; et il voulut que son Evangéliste marquât expressément que c'était celle-là même dont il avait chassé sept démons.

Ainsi voilà par où l'Esprit de Dieu a cru devoir achever toute cette étonnante histoire. Ah ! Messieurs, il y a quelquefois dans l'Evangile des mots si courts et si divins, que, pour moi, tout est dit dans ces courtes paroles ; la divinité y éclate tout entière , et dans ce « PRIMO 5) je l'y trouve. Assurément je crois aux prophéties et aux miracles, ce sont des preuves indestructibles contre lesquelles viendront éternellement se briser

raudace et la faiblesse des ennemis du Clirislianisme. Mais il y a quelque chose de plus ferme peut-être encore et de plus pénétrant dans les âmes, ce sont certains traits, tellement en harmonie avec les secrets les plus profonds de ma nature, de ces mots dont j'ai un tel besoin, que sans eux je ne vivrais pas : ceux-là, ils me saisissent par le cœur, par les entrailles, et rien ne m'en sépare. En voilà un.

Ainsi cette femme, dont Jésus-Christ avait cliassé sept démons, c'est-à-dire tous les vices do l'orgueil , de la sensualité, de la corruption mondaine, tout ce qui fait l'abaissement d'une créature, tout cela avait été là; le Seigneur l'en avait chassé, et quand Jésus chasse les démons d'un cœur et le purifie, cela est si bien fait, tellement fait de main divine, qu'il ne reste plus qu'une noble créature qui a retrouvé la splendeur des cieux dans un amour inspiré, qui lui vient du foyer de l'éternelle beauté et de l'éternel amour. Ajjj^aruit primo Mariœ Magdalenœ.

Je dis encore ici qu'il n'y a pas un livre où la faiblesse humaine et la bonté divine se soient rencontrées de cette façon, — je vous mets au défi de trouver une page qui ressemble à cela. — Je n'aime pas le monde pour bien des raisons. . . parce qu'il nous perd par des misères indignes de nous, par la concupiscence, l'orgueil, la sensualité, la mollesse, le luxe, la cupidité, et tout ce qui a été défini si énergiqucment par saint Jean, lorsqu'il a dit : « N'aimez ni le monde, ni ce qui est 1) dans le moîide, car ce qui est dans le monde n'est » que concupiscence des yeux, concupiscence de la.

)) chair, et orgueil de la vie. d Je n'aime pas le monde... mais savez-i'ous ce qui donne à ma haine pour le monde quelque chose d'irréconciliahle ? Le voici. C'est que le monde , celui-là même qui précipite dans la honte tant de nobles créatures . . . après les avoir perdues, c'est lui qui est impitoyable contre elles. Cela, je ne le lui pardonne point ; et si j'aime mon Évangile, c'est qu'il leur pardonne ; c'est qu'après avoir tout fait pour leur conserver la dignité de leur nature et la pureté de leur came, quand le monde et la triste faiblesse liumaine les ont fait tomber, il a pitié d'elles, et, par le repentir, il les relève si haut, que les Ecritures sacrées ont pu nous raconter que la créature qui fut choisie sur la terre pour être le premier témoin, la première confidente des joies de la résurrection, fut une de celles qui avaient été le plus flétries sur la terre. Tout l'Evangile est là. Messieurs, avec ses plus divins encouragements pour votre retour à Dieu, si vous avez le malheur d'en être éloigné, ou pour votre élan vers les plus hautes vertus, si vous avez le bonheur d'être des chrétiens généreux.

Puis Xofre-Seigneur lui adresse ces dernières paroles, par lesquelles il en fiiit l'Apôtre de sa résurrection et de son ascension : " Va d , lui dit-il, « va trouver mes n frères. » Il faut le remarquer ici : c'est seulement après sa résurrection que, pour la première fois, jVotre-Seigneur donne à ses Apôtres le nom de frères : jusque-là, il les avait appelés " mes disciples, mes » amis » , non « mes frères » . Mais après sa résurrection, il leur révèle tous les secrets de son cœur pour

eux ; il les nomme ses frères : Vode ad fr aires mcos ; et quand il est question pour la première fois de cette fraternité divine, c'est par sainte Madeleine qu'il l'annonce : " Va trouver mes frères , et dis-leur de ma » part : Je monte vers mon Père qui est aussi votre » Père, vers mon Dieu qui est aussi votre Dieu. ^ Tout était dit par là, le mystère de la Rédemption était accompli , les enfants des hommes avaient enfin retrouvé leur Père céleste. « Je remonte vers mon Père qui est » aussi votre Père, vers mon Dieu qui est aussi votre » Dieu. "

Puis, quelques jours après avoir fait ainsi de Madeleine le témoin et l'apùtre de sa Résurrection et de son Ascension, îVotre-Seigneur en fait l'apôtre de Marseille et de la France. C'était au sommet de la montagne des Oliviers, non loin de cette maison de Béthanie où il avait été si tendrement aimé : s'adressant à ses Apôtres, et, du haut de cette montagne, leur découvrant le monde entier, à leurs pieds les flots de cette belle mer qui viennent jusqu'ici mourir sur vos rivages, et au delà les colonnes d'Hercule, le grand Océan, et au delà encore des mondes inconnus, et ce qui devait être, dans tous les âges, la conquête de l'Evangile: " Allez ! Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie. 1' Allez, enseignez toutes les nations, et apprenez-leur » à observer tous les commandements que je vous ai « faits , et voilà que Moi je suis avec vous jusqu'à la y> consommation des siècles. ))

Je méditais ces paroles avant-hier, à l'heure même de mon arrivée parmi vous. Je me promenais, errant,

338 XOL'VELLES OEUVRES CHOISIES.

sur CCS hauteurs rcrtloyantes qui entourent votre belle cité d'une si riche ceinture, et dont les plus brillants sommets vous font comme une couronne. C'était aux derniers rayons du soleil qui se couchait déjà dans les ondes resplendissantes et disparaissait dans sa gloire ; et c'était aussi au lever et comme aux rayons plus doux et plus purs de cet astre paisible qui surgissait à la même heure , afin de ne pas vous laisser un moment sans lumière, et projetait autour de moi et au loin un éclat dont la mer était toute radieuse et blanchissante. De ces beaux lieux , je regardais jusqu'à l'extrémité de l'horizon... et là, il me semblait découvrir un frêle esquif, une petite barque poussée vers vous par je ne sais quel vent favorable, et qui apportait sur vos rives, à travers les ondes doucement frémissantes, les amis du Sauveur : Lazare, que je croyais voir, sérieux et pensif, comme un homme revenu de l'éternité ; Marthe, debout, toujours active, empressée, et conquérant déjà du regard la terre où elle allait descendre; puis, au fond de la barque, assise, douce et silencieuse, Marie-Madeleine la contemplative.

Aies Frères, cette histoire, c'est la vôtre; cette vision de gloire et de joie que j'eus un instant dans ces dernières heures du jour, c'est votre histoire même : ce Lazare , c'est votre premier évêque ; et en ce moment même vous lui bâtissez une cathédrale, qui ne s'achève pas assez vite au gré de vos justes désirs. Les provinces qui vous entourent, ou plutôt, la Provence tout entière retentit de toutes parts des noms de Lazare , de sainte Martlie, de saint Alaximin , et surtout de sainte Marie-

OKUVRKS ORATOIRES. 3:39

illaclcloino. Pour elle, sa destinée fut partinilirrc : je ne sais si elle eut quelques jours d'apostolat sur vos bords, ou si le Seigneur ne l'avait réservée que pour être l'apôtre de sa Résurrection auprès de ses disciples ; mais elle disparaît tout à coup, et on ne la retrouve plus que dans ce désert lointain , où elle parvint après une marche laborieuse , à travers les montagnes ; et c'est là, dans une grotte manifestement préparée par Dieu lui-même pour une pénitence extraordinaire, c'est là qu'elle passe de longues années, et qu'elle consacre, par un souvenir immortel, tous ces autres grands souvenirs des lieux saints de Provence.

Voilà donc l'œuvre et la pensée qui nous ont rassemblés en ce jour; et je n'ai vraiment qu'à vous rendre des actions de grâces pour votre religieux empressement et ce concours si nombreux, — je dirais presque trop nombreux, si nous avions le droit de nous plaindre de ceux qui, par un pieux désir, auraient voulu franchir et presque forcer les portes de cette église, — je n'ai qu'à vous bénir d'un tel empressement, qui montre quelles racines profondes a laissées dans vos cœurs la mémoire de sainte Madeleine.

Je ne vous redirai pas les détails de ce pèlerinage, vous l'avez déjà fait, ou vous le ferez bientôt. On vous y prépare des voies plus rapides, qui ne le seront jamais assez au gré de vos vœux ; et il vous restera toujours, d'ailleurs, un chemin pénible et montagneux à faire : j'en bénis Dieu; car je regretterais que vous pussiez arriver à la Sainte-Baume sans vous donner quelque peine; mais enfin .^ d'une manière ou d'une

autre, vous ferez ce pèlerinage, vous verrez ce lieu, qui est certainement un des lieux les plus touchants, les plus saisissants qui soient sur la terre. Pour moi , j'ai entrepris bien des pèlerinages dans ma vie, mais nul qui m'ait causé une plus profonde impression ; et la preuve, c'est que j'ai franchi le grand intervalle qui me sépare de vous uniquement pour vous en dire quelques mots , et je ne crois pas avoir eu en cela le moindre mérite; non-seulement à cause de la bienveillance avec laquelle vous m'avez accueilli, mais aussi à cause de la douceur que j'éprouve à vous entretenir de ces lieux : il y a quelquefois dans le cœur de ces élans qui parlent plus haut que tout, et auxquels rien ne résiste , et j'ajouterai que votre recueillement et le spectacle de cette religieuse assemblée, involontairement d'abord si agitée, puis tout à coup si tranquille, si recueillie, si chrétienne , suffirait à me récompenser.

J'ai cependant quelque chose de plus à vous demander, et c'est l'affaire même dont je viens vous entretenir. Vous le savez, c'est un lieu admirable dans ce que Dieu y a fait; mais, il faut le dire, ce qu'y ont ajouté les hommes... ah! l'inspiration n'en a pas été heureuse! Quoi qu'il en soit, aujourd'hui les décombres, les tristes débris, les ruines amoncelées par le temps, par les révolutions, proclament la nécessité d'une restauration. Il y a là une grande œuvre à faire : il faut restaurer ces saints lieux. La religion , la piété , l'honneur , tout en fait un devoir. J'ajoute que la Sainte- Baume n'est pas le seul lieu, le seul reliquaire, si je puis m'exprimer ainsi , pour lequel j'invoque votre foi ,

OnUlRES ORATOIRES. 341

vos largesses et la générosité de votre cœur : j'y ajoute la crypte et le tombeau de sainte Madeleine à Saint- Maxim in.

Et maintenant ce que je viens vous demander, c'est de faire cette œuvre dignement. Oh! j'en ai la confiance, vous n'y manquerez pas. On a fait sans m'en parler, et je ne m'en plains pas, je n'ai ici que le droit de remercier et de bénir, on a fait ce qui se fait quelquefois à Marseille, et c'est encore un témoignage en faveur de votre religion et de votre générosité, on a fait d'avance payer les places; soit. Mais ce que je vous demande et ce que vous ne me refuserez pas, c'est de faire votre offrande comme si vous étiez entrés ici sans rien payer du tout : voilà ma première prière, et vous le comprenez, c'est tout à fait nécessaire; car si votre offrande était faite à l'avance, alors vraiment je n'avais rien à dire , et mon sermon était fini avant de commencer.

Mais j'ai encore à vous demander autre chose. Voici ma seconde prière, que vous allez trouver plus exigeante encore : Vous savez sans doute... peut-être ne le savez-vous pas ; le cœur marseillais a peut-être des élans de délicatesse que nos cœurs à Paris ne connaissent pas toujours au même degré. Voici, en général, ce qu'on fait à Paris quand on va dans une assemblée de charité. En partant, à moins qu'on n'oublie tout, on se dit : Je donnerai tant; on fixe, on décide à l'avance la quotité de son offrande^, cela est fait avant le sermon , en sorte que ce pauvre sermon est , en général, destiné à ne rien produire du tout; c'est positif,

Vt-2- XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

c'est ainsi que cela se passe. — Eh bien ! je vous avoue que, pour moi, j'en serais un peu humilie : ce qu'il y aurait vraiment à faire pour être digne de vous, digne de sainte Madeleine, qui, à la fin, a tout donné et brisé même le vase, ce serait ou de doubler votre offrande ., ou de donner tout ce que vous avez apporté avec vous, et de laisser ici votre bourse entière. Vous souriez... mais c'est comme cela que se font bien les choses. Sans doute, si je suis un peu pressant, c'est qu'en vingt heures de chemin de fer, on a le temps de méditer ses exigences, et d'ailleurs je me dis : Qui que vous soyez, vous ne portez pas toute la fortune de Marseille dans vos bourses. Quand vous m'aurez tout donné , ni la richesse publique ni la fortune privée n'en seront diminuées, vous ne serez ruinés ni vous ni les vôtres, et vous aurez fait une œuvre digne de vous. Tout ce que je vous demande là, toutes ces choses ont une raison, et des raisons de cœur et d'honneur que vous comprendrez, j'en suis sûr. D'ailleurs, ma conviction est que celle œuvre doit être la vôtre; que votre honneur ne vous permet guère de souffrir que d'autres y travaillent que vous. La Sainte-Baume vous appartient : sans doute, Aix, Fréjus ont des droits, mais la Sainte-Baume est à Marseille, et c'est une œuvre que les Marseillais doivent faire... Il n'y a qu'eux pour bien faire ce qui convient. Ainsi, Messieurs, c'est entendu, je vais descendre parmi vous, quêter moimême, et vous dépouiller le plus possible.

Ce qui ajoute à mon émotion, et me fait vous

adresser la parole avec un mélange d'anxiété et de con-

fiance, c'est que je vous parle, et que je plaide cette cause (levant vous, entre vos deux cvcques absents, et comme en leur nom : tous deux , mes intimes amis, et depuis longtemps; tous deux, vrais et dévoués serviteurs de l'Église; ayant rendu tous deux à la religion des services profonds et exceptionnels. Vous regrettez l'absence de l'un avec une filiale et respectueuse tristesse; vous soubaitez la présence de l'autre avec de trop légitimes désirs; et moi, je. salue de loin, jusqu'à Rome, sa prochaine arrivée parmi vous avec un juste espoir, et, en même temps, je vois l'éloignemcnt de celui qui m'a donné sur vos bords une si aimable hospitalité, avec un religieux et triste respect. Celui que vous attendez n'efTacera pas vos regrets, il les adoucira ; il n'efTacera pas surtout la reconnaissance que vous devez à ce pieux et savant évèque, qui a doté votre ville de ce palais de l'éducation chrétienne, dont je suis heureux et fier d'avoir avec lui posé et béni la première pierre... que vous devrez toujours à celui qui , après avoir porté au milieu de vous le poids de la chaleur et du jour, s'éloigne en laissant ici son repos , sa gloire et sa vie... Mais heureusement, pour les serviteurs de Dieu, il y a le Ciel; et là, une lumière et des clartés qui ne s'éteignent pas, et surtout, si je l'ose dire, la reconnaissance de Dieu, qui , elle , ne manque jamais...

C'est donc au nom de vos deux évèques, c'est au nom de ce qu'il y a de plus profond et de plus cher dans vos âmes , au nom de cet Évangile adorable , dont nous avo entrevu quelques splendeurs ; c'est au nom

:m \OUVELLES OEUVRES CHOISIES.

de sainte Madeleine, c'est au nom des âmes pénitentes qui ont besoin d'expier, au nom des âmes innocentes qui ont besoin de bénir, c'est au nom de tous ceux qui ont conservé ici-bas le culte, le respect des grandes choses, que je lous demande de faire une chose généreuse, digne de vous, digne d'une mémoire éternelle, et dont on puisse dire : En vérité , je vous le dis , partout oii cet Evangile sera prêché, ce que vous aurez fait là sera célébré , en mémoire de vous '.

1 Amen dico vobis : uhicumque prœdicatiim fuerit hoc evangelium in Mo miindo, dicetur et quod luec fecil in memoriam ejus. (Matth., xxvr, 3.)

Page 1