ET POUR LE RECOÎWMANDER AUX PRIÈRES
AIessieurs ,
Vous avez appris que dans ces derniers temps, après notre départ de Rome, le choléra y a éclaté avec une assez grande violence. Et vous avez su aussi ce qu'a été, dans ces circonstances douloureuses, le Saint-Père. Le poids de toutes les fatigues du Centenaire et de la Canonisation, que nous avions eu à supporter, avait pesé principalement sur lui, et quoique sa vigoureuse vieillesse y eût étonnamment résisté, le repos lui était devenu nécessaire, et on le pressait d'aller passer les dernières chaleurs de Tété à Castel-Gandolfo , soulagement auquel, depuis quelques années, il avait renoncé à cause du malheur et de la détresse des temps. Il se disposait à partir ; mais aussitôt que le choléra se fut montré, le Saint-Père déclara qu'il ne consentirait jamais à quitter Rome en un pareil moment, parce que
c'était son devoir de donner l'exemple, et aussi parce qu'il voulait être là pour présider à l'organisation de tous les secours, et au besoin les porter lui-même. Et il faut le dire, tout ce qui peut être fait contre le terrible fléau, l'administration romaine, sous l'impulsion du Saint-Père, l'a fait admirablement.
Mais tandis que l'épidémie, ainsi combattue à Rome, diminuait notablement, on apprit tout à coup que, par une cause singulière, par suite d'un ouragan, dit-on, un des lieux les plus salubresde l'Etat romain, la petite ville d'Albano, délicieusement située à cinq lieues de Rome sur une de ces collines qui couronnent l'horizon de la campagne romaine, était envahie d'une manière terrible. Étrange fléau qui, depuis trente-cinq années, promène ses ravages tour à tour dans toutes les contrées de notre Europe, déjouant toute la science humaine et tous les calculs de la prévoyance! In jour, quatre cas de choléra se déclarent à Albano; la nuit suivante un vent violent s'élève ; et comme si cet ouragan eût soufflé la peste sur la ville, dans cette nuit, plus de cent personnes sont frappées ; au matin plus de cinquante sont trouvées mortes ; en quarante heures cent trente-cinq avaient succombé. Vous jugez de l'épouvante. Un grand nombre d'habitants s'enfuient à travers les champs , dans les bois et dans les montagnes voisines, et jusqu'à Rome : les malades sont abandonnés , et il y eut des maisons dépeuplées par le fléau, où des morts furent trouvés plusieurs jours après , laissés là , sans sépulture.
Dès la première nouvelle de ce désastre, le cardinal
Altieri, évoque d'AIl)cino, qui était à Rome, où le retenaient ses devoirs et les fonctions les plus importantes, n'hésite pas; sur le champ, il fait atteler sa voiture, appelle des médecins et dos pharmaciens, rassemhle ses domestiques, leur demande qui veut le suivre à Alhano, et, accompagné d'un seul domestique qui eut ce courage, et de son aumônier, il part, emmenant les médecins et les pharmaciens qui consentent à se dévouer avec lui, et emportant son testament, auquel il ajoute un codicille. Arrivé aux portes de la ville, il met pied à terre, sans même entrer dans sa demeure, parait sur la grande place, et va de suite de maison en maison , de rue en rue , soigner les pauvres cholériques; il en rencontrait à chaque pas et dans chaque maison. Sa présence encourage tout le monde, et les malades, et ceux qui ne le sont pas, et les ])rètres d'Alhano, qui étaient fidèlement restés à leur poste. Il y avait à Alhano deux autres cardinaux qui s'étaient trouvés là au moment de l'invasion de l'épidémie : le cardinal Sacconi, qui a été nonce à Paris, et le caniinal di Pietro, deux hommes d'action : tous trois se partagent la ville, et la parcourent en tout sens. A Rome, cependant, le départ du cardinal Altieri avait donné un élan merveilleux au zèle et à la charité pour Alhano. Des Sœurs, des Religieux , des Capucins , des Jésuites accoururent ; quarante-cinq zouaves furent envoyés par le Saint-Père, et se conduisirent admirahlement : sœurs de charité pour les malades, et fossoyeurs peur les morts; car les hras manquaient pour cette pénihle opération. Des officiers supérieurs pontificaux , M. le
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génênil Zappi, M. le baron de Charette, lieutenantcolonel des zouaves; AI. Charles de Saint-Priest, secrétaire du pro-ministre des armes, sont tous les jours à All)ano. Les gendarmes pontificaux, leur lieutenant en tète, rivalisent de dévouement avec les zouaves. Le neveu du cardinal Altieri, Lorenzo Altieri , et le neveu du cardinal Patrizi, organisent des souscriptions; des charrettes partent pour Albano chargées de secours de toute espèce : jusqu'à un pauvre charpentier qui , ne pouvant donner autre chose, envoie, triste présent, cinquante bières.
Pendant trois jours entiers, le cardinal Altieri se prodigue, se multiplie. Il distribue de l'argent, il administre des remèdes, et remplit en même temps tous les devoirs de son ministère. On l'a vu, sous un soleil ardent, présider lui-même à une inhumation. Un tel dévouement méritait d'être couronné par la plus glorieuse fin. La veille de sa mort, un de ses amis le vit toujours plein de courage, mais déjà abattu par les fatigues, car il axait dû être à la fois évêque, gonfalonier et infirmier. Il écrivait une lettre à Sa Sainteté pour remercier le Saint-Père d'une abondante aumône qu'il venait de lui faire parvenir. Il dit à son visiteur : « Quelle désolation que ce fléau ! mais j'ai dans ma V douleur une grande consolation, parce je sens en » moi et je vois en mon clergé que l'Esprit de Dieu 5) nous soutient. A la nouvelle du malheur, je n'ai pu » résister à l'élan de mon cœur qui me poussait à venir " au milieu de mon troupeau pour me donner tout à " tous. Les autorités civiles se sont enfuies; mais pas
» un prêtre de mon clergé n'a manqué à son devoir : » tous sont restés à leur poste ; et tous ceux que le fléau » a frappés ont pu recevoir les sacrements; ainsi ce « fléau aura été une miséricorde : il tue les corps, » mais il sauve les âmes. 5) Le cardinal parla ensuite avec grande admiration des bons zouaves, comme il disait, et de leur courage à soigner les malades et à ensevelir les morts.
La nuit qui suivit, la nuit du 10 au 11 août, le cardinal fut frappé lui-même, et le lendemain matin il était à l'extrémité. Le cardinal Sacconi se hâta d'accourir auprès de lui, et ne le quitta plus; pendant ce temps-là, le cardinal di Pietro continuait de soigner les malades. La nouvelle douloureuse se répandit promptement dans la ville, et y causa la plus vive sensation. Les zouaves sollicitèrent et vinrent recevoir la bénédiction du cardinal mourant. Les prêtres d'Albano vinrent aussi entourer son lit funèbre. Le cardinal était ce qu'il avait toujours été , plein de calme et de sérénité ; il leur parla de sa mort simplement , leur dit qu'il n'avait fait que son devoir et qu'il était beureux de mourir; il les exhorta à continuer leur ministère de dévouement; puis il les bénit.
L'ami qui l'avait visité la veille revint le voir : nous le laissons parler lui-même : « 0 Dieu ! » dit-il, 'i dans î' quel état je le trouvai ! à peine ai-je pu le reconnaî- " trc. 1) 11 avait demandé que le saint viatique lui fût apporté de la cathédrale. Au moment de recevoir la sainte communion, le malade, d'une voix faible, mais avec une grande fermeté d'âme, prononça les paroles
suivantes : « Alon Dieu , vous savez que je suis un grand 1) pécheur; mais je sais, tooi, que vos miséricordes « sont plus grandes encore que mes péchés. Et quelle » grâce ne me faites-vous pas en ce moment de m'appe- 1) 1er à mourir au milieu du troupeau que vous m'avez V confié ! Il est vrai , ce pauvre troupeau , vous le frap- » pez en ce moment; mais si vous faites mourir les « corps, vous sauvez les âmes... Je vous bénis, ô mon ;) Dieu!... Je vous recommande votre Vicaire sur la 5) terre, mes collègues les cardinaux. Tordre épisco- « pal, tout le corps ecclésiastique, et spécialement « mon clergé et ce pauvre peuple. Je vous recom- 1) mande mon âme, et je la remets entre vos mains 15 avec amour et pleine confiance en vos grandes misé- ') ricordes. »
Après ces paroles, il reçut Textrème-onction, avec un profond recueillement. Puis il bénit , en leur adressant des paroles de bon courage et de bon conseil, tous ceux qui étaient là, et qui voulurent une dernière fois lui baiser la main. Pendant ce temps, se trouvaient sur la place une foule de gens qui pleuraient; et on en entendit un qui disait : " Mon Dieu ! on nous avait " abandonnés, et ce bon pasteur qui était venu à nous , " vous nous l'enlevez ! «
A deux heures de l'après-midi, le cardinal n'était plus.
Telle a été, Messieurs, la mort si simplement et si noblement chrétienne de cet excellent cardinal Allieri. A cette nouvelle, les habitants d'Albano qui avaient fui et qui campaient dans les bois et sur les hauteurs ,
oubliant le péril et leur terreur, se hâtèrent de revenir ; la population tout entière se porta sur la graiule place, devant le palais du cardinal; et quand le cortège funèbre sortit, le peuple se précipita, détela les chevaux, et traîna le cercueil du saint prélat jusqu'à sa dernière demeure, au milieu des pleurs, des cris, et de l'émotion la plus vive de toute la foule. Ce pauvre peuple ne tarissait pas en éloges, en bénédictions sur le cardinal, et cela dans les rues, et jusque dans les ostei'ie.
Le fléau cependant continuait encore à sévir. Pour remplacer le cardinal Altieri à Albano, le Pape songea à Mgr Apolloni. Mgr Randi va chez lui à cinq heures du matin, et lui dit: " îl faut partir de suite pour 5> Albano. » — « Je pars « , répond Mgr Apolloni; et il est depuis ce moment à Albano, continuant l'admirable dévouement du cardinal.
La mort du cardinal Altieri, Messieurs, est un honneur, mais aussi une grande perte pour l'Eglise. C'était un des membres les plus éminents du Sacré-Collège. îl appartenait à une des premières familles de Rome; il était petit-neveu du pape Clément X , et sa mère était Tune des filles du prince Xavier de Saxe. 11 avait été nonce à Vienne ; et il fut l'un des trois cardinaux que le Saint-Père, après la reprise de Rome par le général Oudinot, envoya pour gouverner la ville en son nom, en attendant qu'il y fit son entrée. Au moment de sa mort, il était camerlingue de la sainte Eglise romaine, la première dignité après celle de Pape, car c'est le camerlingue qui est chargé de gouverner l'État ponti-
fical pendant la vacance du Saint-Siège. Il était, en outre, archiprètre de la basilique de Latran, archicliancelier de l'Université romaine, président de la Consulte d'Etat pour les finances, etc. Xé à Rome le 17 juillet 1805, il n'avait que soixante-deux ans.
Le cardinal Altieri était d'une exquise distinction de manières, d'une grande obligeance et bonté, et d'une rare affabilité. Très-simple, mais très-noble, et trèsferme en même temps ; tel dans toute sa vie qu'on le vit à sa mort. C'est lui qui , en 1867 comme en 1862 , exerça une si gracieuse hospitalité envers les évêques venus à Rome : deux fois par semaine il nous ouvrait son palais, afin que nous pussions là nous rencontrer, et il n'est pas un seul évêque qui n'ait emporté de lui , de sa distinction et de sa bienveillance, le meilleur et le plus reconnaissant souvenir.
Ce fut également chez lui , Alessieurs , qu'eurent lieu les réunions pour l'Adresse au Saint-Père. Et je me souviens d'une parole de lui, dans une des conversations préliminaires à ce sujet, qui montrait bien la sagesse et la modération de son esprit : « L'Adresse » , dit-il, à rencontre d'une parole prononcée devant lui, « ne doit être blessante pour personne. Elle ne " doit être que simple, digne et affectueuse; un acte 55 d'amour pour le Saint-Père. » Ce fut lui aussi qui demanda qu'une expression du projet d'Adresse, qui, mise au singulier, aurait été une désignation personnelle, pénible, fût mise au pluriel. Et quand, après la conclusion des travaux de l'Adresse, nous allâmes le remercier de l'aimable hospitalité qu'il nous avait
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acrordoe, revenant sur ce détail délicat, il nous dit encore, et avec un accent d'jlnie sacerdotale dont nous fûmes tous vivement émus : « Quand nous voyons quel- 1) qu'un sur le bord de l'abîme, il faut prendre garde 1) de l'y précipiter en lui tendant la main. ;)
Le cardinal Altieri avait une affection particulière pour la France, dont il parlait d'ailleurs la langue avec une pureté parfaite, et pour les prêtres français. Je me souviens de lui avoir entendu raconter avec plaisir qu'il avait passé en France, avec sa famille, plusieurs années de sa première jeunesse.
Je ne vous parlerai pas, .Messieurs, des bontés toutes spéciales que le cardinal Altieri a daigné, depuis vingt ans, avoir pour moi; mais ce qui ne me toucbail pas moins, et je suis heureux de le rappeler ici , c'était de le voir témoigner la plus aimable bienveillance à ceux des prêtres Orléanais qu'il rencontrait à Rome : ceux d'entre vous qui s'y sont rendus pour les grades théologiques , et dont II a présidé les examens, n'ont pas oublié sans doute l'extrême amabilité et bonté avec lesquelles il les a toujours accueillis.
Xous avons donc tous des raisons particulières , Messieurs, pour témoigner notre reconnaissance en même temps que notre admiration à ce nouveau martyr de la charité. Il n'a fait, disait-il, que son devoir : c'est vrai; mais ce devoir ici , c'était la mort. Et sa mort a montré une fois de plus que le dévouement jusqu'à l'héroïsme vit encore dans l'Église , et que, grâce à Dieu , la race des Charles Borromée et des Beizunce n'est j as éteinte parmi nous.
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Pourquoi, puisque je parlé (riiéroïsme, oublierais-jc celui qu'un Roi malheureux vient de montrer aussi à Albano, dont il est Tliùte passager? Le Roi de Kaples , qui a vu tomber sous les coups du fléau trois victimes dans sa maison : la Reine mère, un de ses frères et une de ses sœurs , et qui a soigné de ses mains les quinze autres personnes atteintes en même temps dans sa demeure, a déclaré qu'il ne quitterait pas Albano tant qu'il y aurait dans la ville un seul cas de choléra.
Je demande à tous les prêtres du diocèse de vouloir bien dire à la messe pendant trois jours les oraisons Pro defuncto episcopo , qui se trouvent dans la messe Respicc, Deus.
J'invite aussi tous les pieux fidèles à offrir à Dieu quelques prières pour le repos de l'âme du cardinal défunt.
Dans un des jours libres de la prochaine retraite pastorale, je me propose de célébrer, avec le clergé, un service solennel à la même intention.
Et quant à nous. Messieurs, je n'ajoute qu'un mot : nous ne savons pas ce que Dieu nous réserve : tenonsnous prêts à paraître devant lui , et à nous dévouer pour nos frères.
t FÉLIX, èvêqiie d'Orléans.
Messieurs, les prières pour le Pape, que nous disons depuis plusieurs mois à la sainle Messe, devaient cesser ces joursci ; mais c'est moins que jamais le moment de les cesser. Le
Saint-Pt'i-e ost de nouveau incnacc : des bandns do rèvolutionnairos italiens s'organisent au grand jour contre lui ; tous les journaux retentissent de leurs projets et de leurs menaces. Si la France n'y met ordre, une invasion est peut-être imminente. Que Dieu protège le Chef de son Église, et qu'il inspire ceuv dont c'est le droit et le devoir de tout empêcher ! Et nous, Messieurs, continuons là prier.
Du reste. Messieurs, le Moniteur du 22 août et \o Moniteur du soir, et, d'autre part, les journaux les plus hostiles au Saint-Siège, tels que les Débats, s'accordent pour constater que le peuple romain ne veut pas de révolution, et que les révolutionnaires italiens , malgré toutes leurs provocations , ne trouvent à Rome aucun appui.
Il demeure donc bien constaté, comme les cinq cents évèques présents à Rome et témoins oculaires l'avaient déjà attesté dans leur Adresse au Saint-Père, que le peuple romain ost profondément attaché au Pape , et que si la Révolution vient à Rome, c'est qu'elle y sera apportée du dehors.
Il demeure bien constaté, qu'au mépris de tout honneur et de tout droit, la révolution italienne veut marcher elle-même sur Rome. Découragés dans leurs espérances de soulever les Romains , les révolutionnaires italiens proclament maintenant (jiie « puisque Rome ne veut pas venir à eux, ils iront à elle. '> Il ne manquait que ce dernier trait à la honte de la démagogie italienne.
Il demeure cntin constaté que les plus grandes choses : la foi des traités, la paix du monde, l'inclèpendance de l'I'lglise, la sécurité des Ames, la liberté des consciences catholiques^ la dignité et l'honneur de la France, sont, si on n'y met obstacle, h la merci des plus vils coups de main.
Quoi qu'il en soit , prions , Messieurs ^ comme catholiques et comme Français, pour que la cause du Saint-Père ne soit pas abandonnée et trahie : l'honneur do notre pays on souffrirait trop.
\V.,cv. d'O.
DISCOURS
DE
M™ L'ÉVÈQUE D'ORLÉANS
PRONOXCÉ AU CONGRÈS DE MALIXES
LE 5 SEPTKMliRi; 1 8C7