‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 17 sur 27 · SUR LA LUTTE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

SUR LA LUTTE CHRÉTIENNE

Messieurs,

Il faut, SI vous me permettez de le dire, un certain courage pour traverser de telles bontés et de tels applaudissements-.

... Je retrouve donc avec bonheur cet auditoire si nombreux, si sympathique, si généreux; et vous me permettrez de vous féliciter tout d'abord de la persistance de votre zèle dans Tœuvre admirable de vos congrès.

Et je vous en félicite, non pas seulement à cause de cette flamme de vie qui s'allume ici de toutes parts, vole d'une àme à l'autre, s'empare de tous les cœurs , et dont vos séances publiques sont un si ardent et si rayonnant foyer.

* Nous reproduisons ce discours sur des notes prises par un auditeur.

■^ Mjjr l't^vèque d'Orléans était monté à la tribune au milieu des acclamations les plus vives de toute l'assemblée.

Kon, j'ai trouvé quelque chose de plus admirable encore dans votre œuvre : c'est ce feu caché, cette chaleur profonde, active, si vivifiante et si féconde pour toute œuvre grande et sainte ; et voici, pour vous le dire simplement, l'expérience qu'ici j'ai faite :

Hier et ce matin encore , j'ai lu et relu les deux volumes de votre dernier congrès : ce que j'ai rencontré là, je n'en ai pas été surpris ; mais enfin j'avais un peu, non pas oublié, mais perdu de vue ces choses ; ce que j'ai rencontré là, sur toutes les questions les plus élevées et les plus vivantes, de sages conseils, de nobles initiatives, de solutions importantes, de fortes résolutions, d'institutions utiles, j'en éprouve encore l'émotion, l'admiration la plus vive.

Oui, Messieurs, ce que vous faites est une bonne œuvre : bonum ojms ! une œuvre grande, sacrée, puissante, impérissable ; oui, les fruits en seront immortels ! Et vous voyez comme déjà ce feu sacré se propage et rayonne au loin : de tous les points du monde chrétien, de nos villes de France, comme du fond de l'Allemagne, de l'Espagne, de l'Italie, de la Suisse, des Amériques, de l'Orient même , on se tourne vers vous , on vous imite, on marche sur vos traces, on vous envoie des adresses, des exhortations, des vœux ; on vous demande des prières et des conseils ; et j'entendais tout à l'heure un catholique de Hongrie vous payer, au nom de son noble pays, l'hommage de son admiration reconnaissante.

Kendons-en grâces d'abord à Celui de qui viennent toute lumière, tout bien, toute féconde inspiration ; et.

après lui, à vous, Alessieurs , organisateurs persévérants de ces congrès, et à votre digne ot éminent cardinal, Mgr l'archevêque de Malinos, votre pasteur, votre excellent père, qui, dans sa sagesse, a trouvé la force pour maintenir votre œuvre envers et contre tous. (Longs applaudissements.)

La présence de Mgr l'évèque de Xamur ne me permet pas de dire ici tous les sentiments, tous les liommages de mon cœur pour lui. J'ai fait mes premières armes à l'abri de son exemple et sous ses auspices ; c'était à Liège. Il y a vingt et un ans. Les années passent vite, elles m'ont vieilli ; elles n'ont fait que rajeunir son zèle, son dévouement, son éloquence. (Kireset applaudissements.)

Maintenant que je vous ai dit cette première pensée de mon âme sur votre œuvre, vous le comprenez, je ne viens pas ici attiser la flamme, c'est inutile (On rit.), ni ajouter quelque chose à ce feu sacré dont je vous ai dit que j'admirais l'ardeur silencieuse et féconde, en lisant vos deux volumes : non, certes, ici besoin n'est pas qu'on essaye de souffler l'enthousiasme. Il faudrait même peut-être se défier un peu du vôtre ; vous entraînez les gens à parler plus longtemps qu'ils ne veulent. , . Vous allez même quelquefois, si je m'en souviens bien, jusqu'à leur enlever leur montre '. . . (On rit.) Je ne ferai donc pas aujourd'hui comme il y a trois ans ; je n'abuserai pas à ce point de votre bienveillance. (De toutes parts : Non, non ! parlez, parlez longtemps!)

1 Allusion à un petit incident du discours de Mgr d Orléans à Malines, au Congrès de 18G4.

L'abus, cette fois, me serait impossible, à cause cVune extrême fatigue. Messieurs ; je ne vous adresserai donc pas un discours ; je ne vous dirai qu'une seule parole : la parole qu'un grand atblète d'autrefois, saint Paul, disait à ses vaillants compagnons d'armes : « NoUvinci « a malOj sed vince in hono malum. Ne vous laissez 1) pas vaincre par le mal, mais triompbez du mal par le » bien. 55

Vous le voyez. Messieurs, c'est une parole d'une extrême gravité que je viens prononcer devant vous, et dont je voudrais vous donner quelque commentaire.

Oui, d'une extrême gravité, car, en vous la redisant, ce que d'abord je veux et je dois i^ous rappeler, c'est que le mal vous entoure, vous tous, qui que vous soyez, de quelque pays que vous veniez , et vous peut-être plus que les autres, catholiques de la Belgique ; le mal est là, debout, vivant, parlant, enseignant, ardent, et il faut vaincre le mal; le vaincre, non pas par le mal, mais par le bien ! Voilà votre devoir et le nôtre. Vince in hono malum !

Le mal, il y a longtemps qu'il est sur la terre, et voilà pourquoi il ne faut ni s'en étonner, ni surtout s'en décourager jamais. Et sans vouloir vous tracer ici un tableau du mal dans le monde, voyez cependant les grands pas de la lutte anticbrétienne depuis trois siècles.

Qu'a fait le protestantisme au seizième siècle? Il attaquait rÉglise. Qu'a fuit le dix-huitième siècle? Il attaquait le Christianisme et tout l'ordre surnaturel. Qu'a fait le dix-neuvième siècle ? Un pas de plus, et le dernier : il attaque Tordre naturel lui-même ; il at-

4aqiie tout : Dieu, rame lil)re, spirituelle, immortelle, la vie future, la distinction du bien cl du mal, la morale. Il en veut une nouvelle, et des sophistes nous (lisent qu'on est en train de Félaborer en ce moment. Oui, Messieurs, voilà ce qui est aujourd'hui indignement, audacieusement, impudemment attaqué. (Mouvement prolongé.)

Voilà l'étendue, la profondeur du mal ; voilà le mal qu'il faut vaincre par le bien. Xous le pouvons, mais non sans efforts : la lutte en demande toujours.

Mais, vous me permettrez de vous le faire remarquer. Messieurs, on nous fait la part belle en ce moment ; car, puisque aujourd'hui on attaque tout : nos dogmes et ce qui les supporte , la raison comme la foi , le naturel comme le surnaturel , la liberté comme l'autorité, la philosophie et la religion, tout ce qui fait le fondement des sociétés humaines comme du Christianisme, c'est à nous, Chrétiens, qu'on réserve la gloire, qu'appartient l'honneur de tout défendre contre les ennemis les plus violents, et, il faut l'ajouter, les plus absurdes qui furent jamais.

La lutte est donc sérieuse, et je vous en dirai tout d'abord une raison, et vous êtes dignes de l'entendre : vos applaudissements, toutes les fois qu'est prononcé au milieu de vous le nom du Sauveur des hommes, le nom du Vicaire de Jésus-Christ, et, il y a quelques moments encore, le nom de la très-sainte Vierge, me montrent ce qu'il y a en vous de foi profonde, et d'intelligence, et d'amour pour les choses divines.

La lutte est sérieuse, car elle révèle avant tout le

mal des âmes, l'abîme où sont tombées les âmes que nous devons sauver en les combattant ; car, Messieurs, ne l'oublions pas, c'est pour nous, Chrétiens, le but de la lutte : sauver ceux que nous combattons ! Eux, ils combattent pour détruire ; nous, nous combattons pour sauver. (Vifs applaudissements.) Eux , pour vaincre ; nous, pour convaincre. (Nouveaux applaudissements.) Ah! Messieurs, pour sauver les âmes, que ne faut-il pas faire? Il faut y mettre toutes ses forces, son sang, sa vie au besoin. Et si nous pouvions l'oublier, le Crucifix qui préside à vos séances nous apprend à quel prix cette œuvre se fait, à quel prix sont les âmes !

La lutte est sérieuse, parce que ce n'est pas seulement la lutte la plus radicale qu'on ait peut-être jamais vue , mais aussi parce que jamais le mal peut-être n'a eu d'aussi puissants moyens d'action. Voyez en effet son organisation extraordinaire , soit son organisation souterraine par les sociétés secrètes avec leurs infinies ramifications, soit son organisation publique, par la presse antireligieuse et antichrétienne.

Et que dirai-je de cette propagande si étonnamment active et qui s'attaque à tout : au jeune homme comme à l'homme mûr, aux savants comme aux ignorants, aux pauvres comme aux riches, jusqu'à la femme et à la jeune fille même, et jusqu'aux mourants, à qui, en violant indignement leur conscience, on veut arracher les dernières consolations et l'espérance des derniers retours? (.Mouvement prolongé.)

Xous vivons ici au grand jour, Messieurs, et nous pouvons tout dire. Xous ne sommes pas des oiseaux de

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nuit, qui ont besoin des tênô'hres ; nous combattons à la lumière du soleil. Eh bien, je le demande, qu'on me montre aujourd'hui, quelque part sur la terre, quelque chose de semblable à ce pacte infernal , à cet engagement effroyable et aussi absurde qu'impie, l'engagement signé de ne pas se reconnaître à la mort, de ne pas revenir à la foi de sa mère et de sa sœur, de sa femme et de sa fille ; la tyrannie épouvantable d'un homme qui viendra se mettre, au moment de la lutte dernière, entre une àme et Dieu, pour empêcher Dieu de retrouver cette âme, de lui pardonner et delà sauver?

La lutte est donc terrible, mais nulle part plus qu'en Belgique ; et je vais ajouter, ce qui vous étonnera peutêtre, c'est là votre honneur, à vous, catholiques belges... Oui, votre honneur! Il faut qu'ils aient senti (le près et bien vivement, votre religion, votre foi, votre zèle, pour avoir été poussés contre vous à ces extrémités de la haine. Oui, c'est votre honneur, c'est la preuve que vous êtes un peuple catholique, et le plus catholique peut-être qu'il y ait encore. Voilà ce que prouvent, contre vous, tant d'efforts désespérés.

Mais enfin, parmi toutes ces luttes, et en présence de tant d'adversaires de la vérité et de la vertu , il y a de quoi s'étonner et se dire : Est-ce que cette lutte doit être éternelle? II y a une fatigue profonde pour les âmes les mieux trempées à recommencer sans cesse ces combats . . .

Eh bien ! je suis obligé de vous le dire : Oui, avec des phases diverses, la lutte ici-bas est éternelle î (Sensation.)

3GV XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.

Entenilcz-le bien, Messieurs, et entendez-le avec le respect que lous devez au Alaîtrc suprême.

K Je vous envoie comme des brebis au milieu des » loups. Ecce ego mitto vos, sicut oves in medio lujio- )) riim. » Ce n'est pas un loup au milieu des brebis ; non , représentez-vous une brebis au milieu d'une troupe de loups, in medio luporum. Certes, l'image est saisissante. C'est le vrai de la situation. « Ils m'ont :) persécuté w , ajoute IVotre-Seigneur ; « ils vouspersécu- 5) teront ; le disciple n'est pas au-dessus du Maître. S'ils ^5 ont appelé Belzébutb le père de famille, que ne di- " ront-ils pas de vous qui êtes ses serviteurs? Un jour 55 viendra où vous serez en haine à tous à cause de moi. » A cause de moi ! car c'est moi, c'est le bien, c'est la vérité, c'est la justice, c'est la liberté chrétienne, c'est l'honneur, l'éternel honneur, qu'ils haïront en vous. Et c'est parce que je suis toutes ces choses qu'ils me haïssent, et que vous, mes disciples, votre nom seul est à leurs yeux un crime ! nomeny maliim ! . . .

Et voilà pourquoi je vous disais, ]\Iessisurs, que c'est la gloire de la Belgique de mériter leur haine spéciale; comme c'est parmi vous la gloire particulière de cette sainte et vaillante Compagnie dont votre pays s'honore, qui vous donne pour vos enfants les instituteurs les plus dévoués et les plus intelligents, et qui vous fait trouver encore chez eux, par surcroît, les plus illustres représentants de la science sacrée, ceux que je nommerais volontiers les princes de l'érudition et de l'hagiographie catholiques. (Applaudissements.)

Au milieu de toutes ces luttes , l'Esprit-Saint vous

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(lit : Xc craignez ])as ! Et saint Augustin, arec cette forte éloquence africaine dont les échos sont parvenus jusqu'à nous, vous dit aussi : « Xe craignez pas ! Vous » vous étonnez des attaques et des succès des méchants )i contre vous, et en voyant le flot de la persécution qui « monte et vous atteint, vous vous écriez : 0 Dieu, cst- " ce donc là votre justice , que les méchants fleurissent » et que les bons souffrent? Ipsa est justitia tuttj nt 1) mail Jloreant et boni laborent ? Et moi je vous den mande : Est-ce donc là votre foi ? Ipsa estjides tua ? «Vous ai-je promis autre chose en vous baptisant? » Vous ai-je dit jamais que ce siècle était fait pour vous 11 enivrer de caresses, de mollesse et d'orgueil ? Xon, 1) vous n'avez pas été faits Chrétiens pour fleurir dans ce » siècle : Xumquid Chrîstianusfactus eSj ut in sœculo » istojloreres ? 5) (Vive sensation.)

Toutefois, illessieurs, si vous le permettez, j'entrerai plus avant dans cette grave question, il est sûr, en effet, qu'on est quelquefois tenté de se dire : Alais enfin, puisque Dieu tient dans ses mains immortelles les cœurs de toutes les nations et de tous les siècles, et qu'il incline en particulier le cœur des puissants de la terre là oîi il lui plaît, ne serait-il pas doux de penser qu'il va venir et brider toutes les passions humaines, pour ménager à son Eglise et à ses enfants une paix éternelle ?

Eh bien ! non, répond un prophète : « Autant le ciel » est élevé au-dessus de la terre, autant vos pensées, "Seigneur, sont au-dessus de nos pensées; et vos voies « ne sont pas nos voies. «

Qu'a-t-il donc pensé Celui à qui seul appartient la sagesse et la puissance ? Il a trouvé dans ses conseils profonds qu'il était meilleur de permettre au mal d'arriver, et de changer le mal en bien , que de ne le permettre jamais.

En effet, qu'y a-t-il de plus divin que de commander au mal lui-même, de faire le mal bien, de vaincre le mal par le bien ? C'est, si j'ose le dire, le tour de force de la puissance de Dieu et de sa grâce dans le cœur de ses enfants : Dieu l'a fait !

Et, qui que vous soyez, vous avez besoin dans votre vie de méditer ces enseignements divins, qui en sont le dernier fond et aussi le plus glorieux couronnement. . . Dieu ne fait pas le mal, mais il le permet, et, en le permettant, il le domine, il le gouverne, il le dompte, il le fait entrer bon gré mal gré, par une force supérieure, dans l'ordre et dans les desseins de sa providence. Et pourquoi cette mystérieuse permission du mal ? Pourquoi ? Parce que Dieu a trouvé plus digne de lui et plus digne de nous qu'il y eût ici-bas les luttes et les triomphes de la vertu.

Plus digne de nous : Il a , je ne dis pas hasardé. Dieu ne hasarde rien, mais j'emploie cette expression pour mieux faire comprendre ma pensée ; Dieu a donc, si j'ose le dire, hasardé, avec la liberté de l'homme pour le ])ien, la possibilité du mal, afin qu'il y ait icibas cette grande chose, la vertu, virtiis : c'est-à-dire la lutte, la souffrance, le courage, et la victoire. Dilsu a trouvé que nous étions, même après notre chute, d'assez nobles créatures pour ces nobles épreuves.

Et aussi plus digne de lui : et quand son divin Fils apparut sur la terre, il ne lui a pas réservé d'autre gloire que la gloire de la Croix, Et saint Paul a jugé ce fondement si ferme, qu'il l'a cru capable de servir de base à toute l'exaltation de Jésus-Christ lui-même, et il publie hautement, à la face des nations, que Jésus- Christ n'a été élevé au faîte de toutes les grandeurs qu'après être descendu, par un abaissement volontaire, jusqu'au plus profond abîme de l'humiliation.

Voilà ce que Dieu a pensé; et quand je réfléchis sur moi-même dans ma raison et ma conscience, je ne puis m'empêcher de croire, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, que Dieu a bien pensé ; je crois que les adversaires valent mieux pour nous que des amis aveugles ; je crois que la lutte vaut mieux pour nous que la mollesse, les prospérités sans fin, les engourdissements d'une trop longue paix.

Je dois dire pourtant que si la lutte ici-bas est éternelle, elle a parfois aussi ses consolations : et c'est ce que vous disait avant-hier si délicatement et si noblement mon excellent ami, le comte de Falloux, dans cette langue éminemment honnête , élevée, intrépide, et où la grâce et la distinction semblent le disputer à la puissance. (Applaudissements.)

Et j'en trouvais d'ailleurs, ces jours-ci même, une image vive dans un passage de notre admirable bréviaire... que vous diriez tous comme nous, avec tant de bonheur (On rit.) ; mais l'Eglise ne l'impose qu'à nous, apparemment parce que nous en avons plus besoin que vous ; et si le temps me permettait de déve-

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Joppcr cette image... mais je craindrais de trop prolonger es discours. (Xon ! non ! parlez ! parlez !)

Puisque vous le voulez, Messieurs, voici ce passage, il est d'un psaume : je voyais donc que Dieu permet quelquefois la nuit : c; Vous avez posé les ténèbres, et V il s'est fait une nuit épaisse. Posuisti tenebras et •nfacta est nox. » Il est des temps où la lumière semble s'obscurcir. L'impiété, l'athéisme, le matérialisme, jettent sur les nations leur ombre funeste ; s'y joignent quelquefois, entre les amis de Dieu, des malentendus déplorables et des obstinations douloureuses. Dans cette nuit et à la faveur des ténèbres , les bêtes fauves sortent de leurs tanières; des animaux sauvages, et qu'on n'avait jamais vus au jour, passent et repassent, in ipsa pertransïbunt omnes hestiœ silvœ. Voilà ce qu'on voit dans cette nuit. Puis on entend leurs rugissements, catiili leonum rugientes. On entend l'urt crier : Dieu, c'est le mal ! guerre à Dieu ! vive l'enfer ! La propriété, c'est le vol!... Un autre, et sur votre terre même, mais nous vous l'avions envoyé : Étouffons le catholicisme dans la boue ! . . . Ils guettent et chassent la vertu, et veulent dévorer les âmes comme une proie : ut rapiant escam sihi.

On croit tout perdu . , . Xon, Dieu envoie un rayon , comme nous l'avons vu au commencement de ce siècle, ortus est sol, et ils rentrent tous dans leurs tanières. (Mouvement prolongé.) Et qu'arrive-t-il alors? L'homme de bien ouvre sa porte, voit que le temps est bon, que le ciel est pur, que la lumière a reparu ; il sort et il va à son travail , à toutes les œuvres de la charité et de la

vertu ; et cela jusqu'au soir de sa vie. Exibit homo ad opiis siiunij, usque ad vesperam. Il fait le bien, et il conserve la joie et l'espérance dans son cœur. (Applaudissements.)

Voilà la lutte et ses alternatives. Et au milieu de toutes ces ténèbres et de ces tempêtes , l'Eglise demeure invincible, immuable, tranquille, et nous répète la divine parole : « Hommes de peu de foi , pour- » quoi craignez-vous? » Et récemment, Messieurs, en revenant de Rome, où tout avait été à la joie, au courage, à l'espérance, un jour, c'était à Pise, et ceux d'entre vous qui ont visité l'Italie l'ont pu voir comme moi, j'eus là sous les yeux comme une image de l'Église et de ce que doit être, Messieurs, notre confiance au milieu de tous les périls. Je voyais cette fameuse tour penchée... qui penche, qui penche, et cela depuis des siècles, et ne tombe jamais. Bâtie du marbre le plus brillant et le plus indestructible, elle est là toujours : énigme perpétuelle au regard du voyageur étonné. Et je me disais : Oui, voilà bien l'Égbse, cette tour de David, comme l'appellent les saints Livres, de laquelle pendent mille boucliers, l'armature des forts: Mille chjpei, armatiira fortium. Elle est bien ainsi toujours comme penchée et près de sa chute, et ceux qui ne savent pas les secrets du divin Architecte disent : C'est effrayant ! , . . Xon, pas du tout, c'est admirable ! (Applaudissements prolongés.)

Il y a même mieux que celte tour penchée. Celte Eglise prête à tomber, quelquefois tout à coup se relève , et alors la tour de David , c'est Saint-Pierre de

Rome, c'est-à-dire une grandeur, une splendeur, une majesté incomparable, avec des rayons dans la coupole, quand on la regarde, le soir, du haut des collines environnantes , comme j'aimais à le faire souvent : c'était l'heure de mon pèlerinage, et je vous y invite à la même heure. Voilà l'Église , et cette merveille divine est bien faite pour ranimer nos courages, comme nous le disait hier, dans un vaillant écrit, un de ces grands athlètes de l'Église, qui languit et qui souffre à quelques pas de nous, et dont cependant la voix trouve encore des accents qui relèvent puissamment dans les cœurs l'honneur chrétien' ! (Chaleureux applaudissements. ) Mon Dieu ! Messieurs, je m'abandonne au milieu de vous et je prolonge ce discours. (Non, non ! Continuez!) Permettez, cependant. Messieurs : les médecins m'interdisent la parole, et il y a deux ans que je n'ai ouvert la bouche dans mon diocèse. Enfin, soit... mais je vous charge de me réconcilier avec les Orléanais... (Hilarité générale.)

La lutte est donc nécessaire ; mais quelles doivent être les conditions de la lutte?

La première, mais de celle-là je n'aurai pas besoin de vous rien dire, c'est le courage. Saint Jean l'Évangéliste, s'adressant aux jeunes chrétiens, aux jeunes gens et aux jeunes hommes de son temps, leur disait : « Je vous écris, jeunes gens, non pour que » vous soyez forts, mais parce que vous êtes forts, et 5! que vous foulez aux pieds le mal : Quia fortes estis

1 M. le comlc de Montalembert.

» et vicistis malignum. » Il y a des jeunes gens en grand nombre dans cet auditoire : eh l)ien ! c'est à eux surtout que je parle, parce qu'eux aussi sont forts dans la foi, dans le courage, dans la lutte ; et si jamais ils étaient tentés de fléchir, je leur dirais, pour les ranimer au courage, en leur montrant au milieu de nous ces hommes à cheveux blancs qui portent depuis tant d'années, sans fléchir, le poids de la lutte : Faites comme eux , et soutenez l'honneur de leurs combats. (Bravo ! bravo !)

J'ajoute une seconde condition, plus difficile peutêtre, ou du moins de plus longue haleine que le courage : c'est le dévouement. Il faut que vous, généreux Catholiques, vous soyez les meilleurs amis, les plus dévoués serviteurs des pauvres, des petits, des ouvriers, de ceux qui soufirent , de ceux mêmes qui vous combattent et que vous combattez ; que votre dévouement anime tout dans votre vie et dans vos luttes, et soit comme le sang généreux qui circule dans les veines de l'Eglise.

Je dirai ensuite : le patriotisme; car il ne faut pas croire que le dévouement à cette cause universelle, à cette grande cause de l'Église, diminue ou altère en rien le vrai patriotisme. Mais le patriotisme, oh! non, je ne viens pas vous le prêcher ici; je vous dirai un seul mot : Vous avez une patrie ; sachez la garder ! (Tonnerre d'applaudissements.)

Oui, vous avez tout ce qui rend une patrie noble et chère ! Vous avez les arts, et il n'y a peut-être pas de nation, une seule exceptée, qui vous y égale.

Vous avez vos temples, l'honneur de votre sol ! et ces jours-ci, en voyant s'y presser en foule avec joie et ferveur ce bon peuple belge, je me disais : Oh ! oui , voilci une nation catholique, catholique jusqu'à la moelle de ses os !

Vous avez les noms les plus honorés de l'Europe ; Vous avez dans chacune de vos villes les splendides édifices et les glorieux souvenirs de vos libertés municipales ;

Vous avez le commerce et l'industrie florissante ; Vous avez je ne sais quelle force généreuse qui lutte instinctivement en vous contre l'oppression , contre la bassesse, contre tout ce qui déprime et avilit ;

Eh bien , je dis qu'avec tout cela on a une patrie , et on y tient. (Nouveaux applaudissements.)

On me parlait , il est vrai , ces jours-ci , d'un journal que je ne lis guère, ce n'est pas cependant un mauvais journal, qui avait dit sur la Belgique un mot, que mon interlocuteur n'avait peut-être pas bien compris; ce mot, que je vous demande la permission de redire, c'est que la Belgique devenait la sentine de l'Europe.

Le rédacteur voulait-il dire, et c'est ce que je crois, qu'en Belgique il y a, en effet, dans les bas-fonds, de ces misères, de ces hontes cachées, qui font tache sur une civilisation ? Mais où, dans quelle société n'y en a-t-il pas ?

Et, en effet, ce matin même, en traversant les rues de Bruxelles, et visitant la belle place de l'Hôtel-de- Ville, et cet admirable monument de vos franchises

civiques, j'entrais dans une petite rue; elle s'appelle, je le regrette, rue de rHôtcl-de-lille. Mes regards furent attirés là vers une inscription fastueuse qui s'étalait sur les murs d'une large maison, et portait ces mots : Association libérale... Union constitutionnelle. (Rires.)

Et puis au-dessous... un cabaret!... (Rires universels et prolongés.)

J'ai vu là plus et mieux. Messieurs... le cabaret porte pour enseigne : Al'emfer! (Sensation prolongée.) — Et cela. Messieurs, au-dessous de cette incomparable flèche qui porte resplendissante la statue d'or du glorieux archange saint Michel terrassant le démon ; image si populaire à Bruxelles et si mêlée à tous ses souvenirs '.

Non, il n'y a pas de société, si belle et si bonne, il n'y a pas de vaisseau de haut bord, si noble qu'il soit, qui n'ait son fond de cale et sa sentine. J'en ai vu quelque chose ce matin... et il y en a d'autres. (Rires.)

Mais précisément parce que nous aimons plus que qui que ce soit notre patrie, il faut, Messieurs, par amour pour cette chère patrie de la terre, consacrer tout notre dévouement et toutes les forces de notre

* On retrouve ce souvenir jusque clans la Brabançonne , chant populaire de 1830 :

Sur Bruxclie, au pied de l'archauge.

Ton saint drapeau pour jamais est plauté. Et fier de verdir sans l'Orange, Croît l'arbre de la liberté.

On connaît en Belgique les rapports intimes de l'Orange avec le faux libéralisme.

âme à en faire disparaître tout ce qui serait une tache à son front. Il faut la vouloir et la faire, autant que nous le pouvons, belle, pure, glorieuse, sans tache! (Applaudissements.)

Je dis donc : le courage dans la lutte, le dévouement, le patriotisme; j'ajoute le travail, la science.

Oh! je voudrais que les catholiques fussent les plus appliqués et les plus laborieux de tous les hommes! Oh! oui : c'est de toute l'énergie de mon âme que je conseille le travail; le travail qui convient le mieux à votre nature, à votre famille, à votre carrière, à votre avenir.

Soyez sûrs, Messieurs, que les destinées du monde appartiennent à ceux qui savent travailler.

Mais pour bien travailler, jeunes gens, laissez-moi vous le dire... il faut se lever matin. (Rires.)

Je me suis permis de le dire souvent , dans la familiarité de mon langage : une nation qui se coucherait à dix heures du soir, se lèverait à six heures du matin, et travaillerait huit heures par jour, serait la première nation du moncle, et tous les peuples de la terre compteraient avec elle.

Je crois cela.

J'ajoute encore : l'intelligence dans la lutte, l'intelligence et la prudence. Et ici encore. Messieurs, c'est Notre-Seigneur lui-même qui me donne le conseil : Ayez, dit-il, la simplicité de la colombe et la 'prudence du serpent. Et puisque Notre-Seigneur m'y autorise, j'ajoute, quoiqu'on ait essayé de fausser le sens de ces mots et voulu faire de ces vertus des faiblesses, j'a-

joiifc : la modération, la doiiccur la douceur des

brebis : Sicut ovcs!

Oui, la simplicité de la colombe dans le cœur, avec la prudence du serpent. Xe pas livrer sa tête à rennemi ! Sa tète, SCS principes, ses forces, la cordialité intime, l'union entre les frères, le respect, livrer cela aux coups de l'ennemi, c'est trabir! (Applaudissements.)

Il faut l'intelligence des temps, des bommes, des adversaires, des besoins, des moyens, pour agir et parler, comme Dieu et l'Évangile le demandent.

Il y a un point sur lequel je vous demande ici d'insister, quoique je l'aie fait déjà une fois dans ce Congrès. Lorsque j'eus l'honneur d'être reçu à l'Académie française, je dus faire un discours. En chercbant le sujet qui convenait le mieux au temps où nous vivons, je me souvins du mot d'un historien : Depuis longtemps nous avons perdu le vrai sens des mots : Ve?'a rerum nomina jamdudum amisimus. C'est là. Messieurs, une parole profonde. La plus haute philosophie, d'accord avec le Christianisme, le proclame :

La grande richesse de l'homme, ce sont les choses, les idées et les mots.

Les choses, naturelles et surnaturelles, trésor divin ici-bas.

Les idées, naturelles ou révélées, qui représentent les choses, trésor divin aussi.

Et enfin les mots qui expriment les idées.

Donc, ne pas garder le sens des mots, les appliquer aux idées et aux choses qui ne le méritent pas, ne plus savoir ce qu'on dit quand on parle, adopter la langue

de ses ennemis mêmes c'est franchement une des

plus grandes fautes que les amis de la vérité puissent commettre.

Rappelez-vous avec quelle audace le seizième et le dix-huitième siècle se sont emparés de certains mots... Et aujourd'hui encore le dix-neuvième.

Il y a surtout trois mots célèbres , dont nos adversaires ont étrangement abusé contre nous, et par notre faute : ils se sont nommés, et nous le leur avons permis, et nous les avons nommés nous-mêmes, des Réformcs, des Philosojj/ies ; et je ne dois pas oublier ceux que vous avez la grande bonté d'appeler vous-mêmes des Libéraux.

Les Réformés... Vous aviez mille conciles, généraux ou particuliers, et surtout un concile immortel, le concile de Trente, qui, comme tous les conciles d'ailleurs, mais plus qu'aucun d'entre eux, a travaillé à la réforme de l'Église, en même temps qu'à l'illustration des dogmes. L'Eglise est à la fois divine et humaine; divine, dans les choses qu'elle tient de Dieu; humaine, dans les hommes dépositaires ici-bas des choses divines, et voilà pourquoi l'Église est la seule société ici-bas qui soit occupée incessamment à se réformer elle-même. Le concile de Trente avait même décidé qu'il n'y aurait pas une seule session où il ne s'occuperait de la réforme et des dogmes tout à la fois. La réforme, où était-elle donc? Chez nous. Vous en aviez donc besoin? Sans doute, et toujours besoin. Eh bien! les prétendus réformés, qui sont-ils? Un Luther avec la religieuse qu'il enlève à son cloître ; un Calvin avec deux ou trois

compagnies de cette nature; un OEcolampatle, un Bucer, un Zwingle, un Théodore de Bèze, et tous ces étranges réformateurs, dont malheureusement la réforme, comme l'a dit un de leurs amis, finissait toujours de même que les comédies, par un mariage; le mot est d'Érasme. Mais ces gens connaissaient l'art satanique de tromper les peuples en faussant le sens des mots, et c'est pour cela qu'ils s'appelaient, eux, les réformés, et ils appelaient l'Église Bahylone .... Eux, c'était la sainte Jérusalem, qu'ils peuplaient de leurs femmes et de leurs enfants! Certes, donner à de telles gens le nom de réformés, c'était vraiment trop fort...

Nous, nous ne leur disons pas d'injures, nous ne les appelons que des noms qui constatent les fiiits; ils protestent, nous les nommons protestants; c'est le fait; ceux que nous appelons les incrédules ne croient pas, c'est le fait encore. Mais appeler les enfants de Luther et de Calvin des réformés, pour moi, je n'y consentirai jamais.

Mais ce qui est au moins aussi extraordinaire, c'est l'abus qu'on fait du mot libéral. L'illustre comte Félix de Mérode, dont je suis deux fois heureux de prononcer ici le nom (Applaudissements.), ce vaillant homme qui vous a aidés à reconquérir votre nationalité, votre liberté, qui s'était jeté au feu et y avait laissé son frère mort, je vous l'ai dit et je vous le rappelle, leur donne leur vrai nom : des libéràtres! Et il ne voulait pas plus leur donner le nom de libéraux , qu'il ne consentait à donner celui de mère à une marâtre.

Mais, Messieurs, si Bossuet, Fénelon, Bourdaloue,

dont la langue aussi est si nette et si ferme, revenaient parmi nous, ils ne nous comprendraient plus, et nous demanderaient : Qu'arez-vous donc fait de cette belle langue française que nous tous avons léguée?

Qu'est-ce qu'un libéral? C'est un esprit, c'est un cœur généreux; c'est un homme qui ne refuse pas à ses adversaires l'équité et la justice qu'il demande pour lui-même. (Applaudissements.) Et c'est dans ce sens que les vrais catholiques sont de vrais libéraux.

Mais ces messieurs, impossible! Ceux qui séparent la liberté de la justice , ceux qui vont au but à travers tous les moyens, per fas et nefas, le mensonge, la violence, la perfidie, la spoliation et le vol, ceux qui partout inaugurent leur libéralisme par l'oppression et la spoliation de l'Eglise, ah! ces libéraux-là, je comprends qu'on les flétrisse et qu'on les condamne ; ils font mentir le nom qu'ils prennent; de la liberté, comme disait le prince des Apôtres, ils n'ont que le masque : hahentes velamen malitiœ lihertatem. Ce ne sont pas des libéraux.

Je voyais, il y a peu de jours, qu'on appelait aussi Juarez un libéral : cet homme mis au ban de toutes les nations civilisées, et dont les sauvages eux-mêmes ont horreur. Mais vraiment, c'est perdre le sens!

Garibaldi aussi est un libéral. (Rires prolongés.) Dans une allocution aux étudiants de Pavie, il disait : « Mes amis, mes enfants, ■>■> — car il prend parfois un ton paternel, et il administre même le sacrement de baptême au nom de la patrie; — " mes amis, mes en- T fants, il faut extirper le vampire sacerdotal. Il faut

■» briser la tête des prêtres sur le pavé des rues. " Voilà leur libéralisme! Les francs-maçons du Portugal, qui jettent des pierres dans les rues aux Sœurs de cliarité; les vôtres, qui les insultent, ce sont encore des libéraux. Encore une fois, c'est intolérable. \'on, je dis que parler ainsi c'est fausser ma langue, déshonorer ma sincérité et mon cœur, et nulle puissance humaine ne me forcera jamais à donner un pareil nom à de pareils hommes. (Applaudissements enthousiastes.)

Et si j'avais l'honneur d'écrire dans la presse belge , jamais je ne consentirais à prêter ma plume à une telle aberration, jamais vous ne trouveriez ce mot sous ma plume. (Bravo! bravo!)

De même, au dix-huitième siècle, ceux qu'on a appelé les pliilosophes, ce sont ceux précisément, les Helvétius, les d'Holbach, les La Mettrie et les autres, chez qui il n'y a pas une idée, pas une lumière philosophique. Et le Christianisme, comment ces messieurs l'appelaient-ils? Vous savez l'infâme mot de Voltaire : Mes amis, écrasons l'infcime!

Et aujourd'hui encore, quels noms invente-t-on contre nous? Des noms : le parti clérical, c'est-à-dire des imbéciles de sacristie, le parti prêtre, etc.

Eh l)ien! à ce coryphée de l'impiété et de l'immoralité au dix-huitième siècle, j'entends dire qu'il est question aujourd'hui d'élever une statue :

Une statue à Voltaire! Si cela se fait, et cela se peut faire, car tout est possible, eh ])ien! je dirai, moi, alors, qu'on aura élevé une statue à l'infamie personnifiée. (Bravos! — Longs applaudissements.)

Oui, à l'infamie jyersonnifiée ; l'évèque d'Orléans et (le Jeanne d'Arc ne saurait ni mieux penser ni mieux dire. (Sensation prolongée.)

Et si les petits-neveux de Voltaire le désirent, je leur donnerai mes preuves, dussent-ils me faire, eux aussi, un procès.

Il y a vraiment une violence intolérable faite ici au bon sens, à la droiture, à l'honneur français.

Mais je finis avec ces odieux abus des mots et du langage. Et je répète : Il faut dans nos luttes, Messieurs, avec le courage, le dévouement, le travail, l'intelligence, la prudence, il faut la modération et la charité. Notre-Seigneur disait à ses Apôtres : Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups.

Vous me direz peut-être que je ne prêche guère d'exemple , et que je viens de donner tout à l'heure quelques coups de dent qui ne sont pas l'application de la parole évangélique. (Rires.) Non, Messieurs, il n'est pas défendu, que je sache, par l'Evangile, au pasteur de crier au loup, et aux brebis d'y croire. Je suis, j'en conviens, irascible sur toutes ces indignités; mais enfin, je me souviens d'un mot de l'Ecriture : Irascimini, et nolite peccare. Allons jusqu'à l'indignation, quand il le faut; pas jusqu'au péché !

IVon , ne nous écartons jamais du mot de saint Anibroise : soyons des athlètes de l'Eglise, mais pour la défense seulement, et n'attaquons jamais que pour défendre : Propugnatores, non impugnatores.

Soyons, non pas des loups, comme dit encore cet

autre grand docteur, saint Jean Clirysostome, la Bouche d'or de TOrient et le grand athlète de Constantinople, mais des brebis. Si nous restons brebis, nous sommes sûrs de vaincre : Quamdiu oves sumiis j vincimiis. Mais, si nous devenons loups à notre tour, loups par les injures, par les malédictions, si, dans la lutte, nous voulons déchirer nos ennemis, et non les sauver, eh bien ! nous serons vaincus. Si liqji ejficimur, vincimur.

Je termine. Messieurs, et je vous dirai, en terminant, une dernière impression, la plus vive peut-ètrC' de mon àme.

Ce que j'admire le plus en ce qui est la plus belle œuvre de Dieu, après l'ange, l'homme, c'est ce foyer d'amour que Dieu a allumé dans son cœur. Eh bien! vous, Messieurs, cette immense et radieuse assemblée, ces regards qui partent de tous les yeux , ces acclamations de toutes les poitrines, ces mains qui s'unissent dans un si prompt enthousiasme pour applaudir à toute parole vraie et à toute idée généreuse, ce qui fait, pour moi, la vraie beauté de tout cela, le savez-vous? C'est que tout cela, c'est l'amour! Vous aimez. Messieurs, et vous aimez noblement. Il y a ici dans tous vos cœurs un sul)lime amour : vous aimez l'Eglise, votre mère!... (Oui! oui! applaudissements prolongés.)

Et vous faites bien, Messieurs, de l'aimer du plus grand, du plus pur, du plus généreux amour.

Car l'Eglise, et c'est là ce qui fait aussi depuis longtemps mon profond amour pour elle, l'Église, c'est la société des âmes.

:i82 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

Oui, il y a, grâce à Dieu, dans l'Église et par l'Église, une société des âmes.

Elle est dans le monde, mais elle n'est pas, elle ne vit pas du monde : elle vit de foi , d'espérance et d'amour.

Le ciel est sa patrie; le Roi des cieux, son père; Jésus-Christ, son immortel époux; et l'Esprit de Dieu, son infaillible inspirateur. Elle a son sacerdoce, ses temples, ses autels. Là du moins on trouve une constitution divine; sur un roc immobile, une autorité suprême; des pontifes dévoués, im peuple docile, un respect religieux, des ministres fidèles, et enfin, ce qui ne se rencontre presque plus ici-bas, des droits vénérés et des devoirs accomplis. (Applaudissements.)

Voyageuse ici-bas , elle y chante des chants mysté^ rieux qui la fortifient et qui la consolent. Mais, descendue du Calvaire, parmi ces cantiques qui font sa joie , il n'y en a point qui semble plus cher à son cœur que le cantique de la Croix : c'est pour elle comme un doux et profond souvenir, comme un air, comme un chant de sa terre natale; elle est joyeuse et triomphante quand elle redit : A Dieu ne j^luise que je me glorifie en autre chose que dans la Croix de Jésus-Christ,

Dans la grande famille du genre humain elle rencontre des étrangers et des indifférents, quelquefois des ennemis et des persécuteurs; elle a eu des bourreaux, elle en a encore. Quelle que soit la paix dont elle jouisse en passant ici-bas , il y a toujours un lieu sur la terre où elle peut souffrir; où la providence mystérieuse qui veille sur elle lui réserve la croix; afin

que la palme des Confesseurs et la couronne des Martyrs ne manque jamais à sa gloire.

Voilà l'Église.

Et n'est-ce pas là même ce que naguère nous célébrions à Rome?

C'est là qu'il fallait l'oir, Messieurs, cette Église, il y a quelques mois à peine, malgré le bruit des orages lointains et des menaces prochaines, paisible, confiante, puisant dans ses épreux^es la force et le courage de tout affronter.

Il fallait voir là tous ces évêques venus d'un pas glorieux, généreux, des pays les plus divers, des plus lointaines plages ! Comme entre toutes ces âmes et celle du Pontife suprême, du Père commun, l'union était vive, tendre, profonde, indissoluble : et comme, par vos pontifes, vos âmes, à vous, Catholiques de toute la terre, étaient unies aussi à son âme : voilà l'union, l'unité, la force pacifique et invincible de l'Église.

Et je me souvenais là, en voyant, par exemple, ces vénérés évoques d'Amérique (ils étaient, je crois, trente-cinq), qu'au commencement de ce siècle il n'y avait pas un évêque catholique en Amérique; et déjà, au dernier concile de Baltimore, ils étaient réunis quarante-trois, et aux fêtes du Centenaire, ils demandaient au Souverain Pontife, et le Souverain Pontife leur accordait, la création de vingt-deux nouveaux sièges épiscopaux. (Bravo! bravo!)

Vous voyez quelle est toujours la fécondité de cette Église de Jésus-Christ, après dix-huit siècles de luttes et de victoires; et quelle cause, par conséquent. Mes-

sieurs, est la l'ôtre, vous qui êtes les enfants et qui vous êtes faits les défenseurs et les soldats de cette immortelle Église!

Oui, et voilà ce qui se voit sans cesse au milieu des grands périls, tout à coup dans cette Église désarmée, un regard, une attitude, une espérance, un acte simple et magnanime qui révèle la force divine... par exemple, cette grande résolution du Souverain Pontife, cette annonce solennelle du concile œcuménique. (Applaudissements.) Oh! je n'ai jamais été plus saisi, je l'avoue, de la présence permanente de l'Esprit de Dieu dans l'Eglise, qu'en voyant avec quelle grandeur surnaturelle, avec quelle fermeté d'en haut, ce Vieillard auguste allait droit au but, droit au fait, malgré les difficultés et les obstacles... La terre manque sous ses pieds, tout se trouble autour de lui ; de toutes parts, conturhatœ siint gentes , incUnata siint régnai, et lui , confiant en l'immortelle destinée de l'Église, la convoque pour sa plus grande œuvre, annonce le concile, et proclame, aux acclamations de toutl'Épiscopat, nonseulement l'extrême utilité, mais la nécessité du concile : Perutile , imo necessarium. (Longs applaudissements.)

Ils se rencontreront donc encore autour de Pierre, et plus nombreux que jamais, tous les évêques de la catholicité. La grande voix de toute l'Église assemblée, parlant parla bouche de son Chef suprême, enseignera encore le monde; et à nos frères séparés, moins loin de nous qu'ils ne pensent, mais loin encore, viendront des illuminations merveilleuses, et des apaisements non

moins féconds se feront en tant de cœurs qui ne repoussent rÉglise et la vérité que parce qu'ils ne les connaissent pas; de grands retours enfin dans la lumière, la vérité et la charité, autour du Vicaire de Jésus- Christ; un grand pas de plus vers raccomplissement de cette divine parole : Un seul bercail, un seul troupeau et un seul pasteur : Unum ovile ^ et umis jyastor.

(Une longue et profonde émotion succède à ce discours.)

PAROLES

DE

\r L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS

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