‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 19 sur 27 · JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

JEANNE D'ARC

PnOXOXCÉ DA\S LA CATHÉDRALE DE SAIXTE-CROIX LE 8 MAI 18G9.

Dciicdicta es tu,Jîlia, a Domino Dec excelso... quia non pepcrcisti (mima' luœ propler angustias et trihulationem, generis lui , scd siihicnisù ruinœ ante cons2)ectum Dei nostri.

a 0 ma fille, vous êtes bénie du Dieu trèshaut... parce que nous n'avez pas épargné votre vie dans l'angoisse et les tribulations de votre peuple ; mais vous l'avez sauvé de sa ruine, sous le regard de Dieu. -

Judith, Mil, 23 et 25.

Messeigneurs ■ , Messieurs ,

Je viens donc encore une fois vous parler de Jeanne d'Arc; et, je le confesse, c'est avec bonheur.

Oui, il m'est doux de me retrouver avec elle devant vous, dans cette fête séculaire de la Religion et de la Patrie.

^ XN. SS. le cardinal-archevêque de Rouen, les archevêques de Tours, de Bourges, les ëvèqucs de Ceauvais, de Saiiit-Dié, de Poitiers, de Blois, de Troycs, de Chàlons, de Verdun, de Nancy, de Constantine, et Mgr Lacarrière, ancien évêque de la Basse-Terre.

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Je salue de nouveau avec joie celle sainte et généreuse fille, son image, sa bannière, et tous les souvenirs de gloire et de vertu que son nom rappelle.

Depuis qu'une première fois je vous avais entretenus de notre immortelle libératrice, elle m'est demeurée profondément cbère , et mon affection pour elle n'a fait que s'élever encore.

Oui , à mesure que j'avance dans ma course, la vie, comme un jour à son déclin, n'est plus illuminée pour moi que par deux ou trois rayons partis des horizons célestes, et ces rayons brillent au front de Jeanne d'Arc : je trouve en elle tout ce qui me touche, jusqu'à ce nom d'Orléans, qui est devenu le mien, depuis que Dieu m'a fait l'évêque de vos âmes; j'aime la simplicité des champs dans son origine , la chasteté dans son cœur, sa vaillance dans les combats, son amour de la patrie française, mais surtout la sainteté dans sa vie et dans sa mort.

J'avais offert le tribut de mon ardente sympathie à sa pure et vaillante mémoire : aujourd'hui c'est l'hommage d'une tendre et religieuse vénération que je lui apporte.

Je salue la Sainte en elle : avec l'héroïsme du courage, et plus haut encore, je veux saluer l'héroïsme des vertus.

Je dis la Sainte, Messieurs : vous jugerez, je l'espère, après avoir entendu ce discours, que ce nom n'est pas trop grand pour elle; et l'Église elle-même, à qui seule il appartient de déclarer aulhenliquement la sainteté, le décidera peut-être un jour pour nous.

Le fait irrécusable, c'est que Jeanne d'Arc a sauvé, avec Orléans , la France et son avenir.

Dans un premier discours, j'ai essayé de vous montrer, en cette mission de Jeanne, l'Inspiration, l'Action, la Souffrance, ces trois grandes choses qui se rencontrent ici-bas dans toutes les fortes entreprises pour la gloire de Dieu et le salut des peuples. Vous avez vu l'inspirée, l'héroïne, la martyre.

Aujourd'hui, après une étude plus attentive encore et plus profonde, je m'élèverai plus haut, et pénétrerai plus avant : mon dessein, Messieurs, est de vous révéler une Jeanne d'Arc que vous ne connaissez peutêtre pas encore assez : la Sainte dans la jeune fille, la Sainte dans la guerrière et dans la suppliciée.

C'est sa personne , sa nature , son intelligence , son cœur, son àme tout entière, et toute sa vertu, que je veux vous faire connaître.

Il n'est point ici-bas, messieurs, de plus grande étude que celle des âmes. Laissons donc, pour cette fois du moins, tous ces pompeux récits de batailles et de triomphes, que le patriotisme, il est vrai, ne se lasse jamais d'entendre. Il y a, j'ose le dire, quelque chose de plus grand ici. Permettez-moi d'étudier avec vous aujourd'hui une âme extraordinaire,' cette àme de jeune fille, cette àme de dix-sept ans; car elle n'avait que dix-sept ans lorsque, il y a quatre cent quarante années, elle entrait le soir de ce jour dans cette cathédrale, Orléans et la France sauvées.

Toute louange, dit quelque part Bossuet, languit auprès des grands noms. Le panégyriste , aujourd'hui ,

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disparaîtra complètement devant la Sainte. Et, pour que vous ayez l'impression plus vraie de cette sainteté, c'est dans le récit le plus simple qu'elle va vous apparaître , et non pas derrière les phrases et l'art d'une éloquence dont il n'y a que faire ici.

Et ce récit, je le ferai d'après les documents, vous le savez, Alessieurs, les plus authentiques : d'une authenticité telle, que si l'Eglise un jour voulait décerner à cette mémoire les hommages qu'on rend aux Saints, les procès seraient à l'avance, sinon faits, du moins parfaitement préparés ; ils furent débattus contradictoirement, par les amis et les ennemis, tous contemporains, et la plupart témoins ou acteurs dans ce grand drame; et au second de ces procès, le procès de réhabilitation, l'Église elle-même, le Légat du Pape, présida.

Je suis heureux , Messeigneurs , et ému , de traiter un tel sujet devant vous, devant de tels juges de ma parole. Au nom de cette immense et religieuse assemblée, je vous rends grâces d'avoir bien voulu vous rendre ici de tous les lieux où Jeanne a passé, et laissé d'elle, de sa mission, de sa vertu , des traces inaffaçables : votre présence ici, Alesseigneurs, sous les voûtes de cette sainte basilique, est un des hommages les plus grands que Jeanne d'Arc ait jamais reçus, et notre histoire en conservera le souvenir. Je salue aussi avec émotion , près de vous, les chefs de notre glorieuse armée, les administrateurs dévoués de ce beau département et de cette ville , et cette digne magistrature dont Orléans s'honore, et toute la cité orléanaise elle-même , présente ici , dans

ses plus nobles enfants, tous si fidèles au culte de ce grand et impérissable souvenir: en un mot, c'est, dans l'entliousiasme de tous les cœurs, l'Eglise et la France que je rencontre ici , se donnant la main devant la bannière de Jeanne d'Arc.

Il y a quatorze ans , Messieurs , je regrettais de n'avoir pu faire le pèlerinage de Domremy; cette fois, je l'ai fait, et j'en arrive.

Oui, j'ai voulu visiter ce petit village, j'ai vu cette cbaumière où naquit — c'était le G janvier 1412, en la fête de l'Epiphanie — cette pauvre enfant, qui devait sauver la France. J'ai prié, j'ai dit la sainte messe dans cette humble église où elle fut baptisée, à cet autel où elle pria tant de fois.

J'ai vu aussi , j'ai suivi ces bords charmants de la Meuse, où elle paissait les brebis de son père, depuis IVeufchàteau jusqu'à cette petite ville de Vaucouleurs où sa mission s'imposa aux premières incrédulités de ses contradicteurs. J'ai vu ces coteaux, ces arbres près desquels elle jouait avec ses compagnes, ces fontaines où elle allait puiser de l'eau. J'ai cueilli quelques fleurs près du lieu où était la source des Groseilliers : ils y sont toujours. Je suis demeuré longtemps seul et pensif dans cette maison d'où, à travers les pauvres croisées, je voyais comme elle l'église et son clocher : c'est le même, et il avait salué son départ pour Orléans, comme il venait de saluer mon arrivée à Domremy,

VOO XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

Je me la représentais là, cette sainte enfant; et les premiers signes de ses vertus naissantes m'apparaissaient dans une perfection étonnante à cet âge, et dans une harmonie merreilleuse avec les dons naturels qu'elle avait reçus de Dieu , et avec la mission qui lui était destinée.

Combien j'étais ému en me rappelant ce qu'un prêtre qui habitait Domremy de son temps a déposé dans un des procès : « C'était » , dit-il , « dés Và^e de dix ans , 1) une bonne fille, aimant et craignant Dieu : nous la -1) voyions souvent à l'église; elle allait se mettre à n genoux devant les crucifix; elle aimait à contempler 1) l'image du Dieu mort pour les péchés des hommes , 1) et aussi celle de la Vierge Marie, sa Mère, et, se 15 prosternant, les mains jointes sur son cœur, les » regards fixés sur les saintes images, elle priait '. »

La chaumière de ses parents touchant à l'église, elle profitait du voisinage pour aller tous les matins y faire ses' prières; puis, bénie de Dieu, elle s'en allait au travail, et le soir, quand la cloche sonnait les complies ou V Angélus j elle s'arrêtait au milieu des champs ,

' A (empore quo habit it decem annos , erat bona filia , Deiim tîmens... Dum erat in ecclesia, aliquotiens prona erat ante cYucifixum, et aliquando habebat mamis junctas et fixas insimul, ac viiltum et oculos erigcndo ad crucifixutn aiit ad Beatam Mariam. (QuiCHERAT, t. II, p. 459.) (Arnolin, prêtre.)

Je crois devoir citer les textes authentiques. Je les emprunte aux deux procès de Jeanne d'Arc , le procès de condamnation et le procès de réhabilitation, publiés au nom de la Société de l'Histoire de France , arec une érudition si savante et si siîre , par AI. J. Quitherat (5 vol. in-S"). — Je citerai aussi quelquefois la belle et savante histoire de Jeanne d'.Arc, par M. Wallon, couronnée par l'Académie française.

s'agenouilliiit, et récitait dévotement ses petites oraisons ' ; et si le sonneur oubliait de sonner, au retour elle le lui reprochait doucement , c'est lui-même qui l'atteste, et elle lui promettait des gâteaux pour qu'il ne l'oubliât plus ^.

C'était une de ses joies d'assister aux saints offices; mais c'était surtout le saint sacrifice de la messe qui touchait son cœur. Elle y venait tous les jours de grand matin , à Domremy , avant d'aller aux champs; et elle eût voulu employer à faire dire des messes les petites économies de son enfance, si elle en avait eu ^.

Dans son premier voyage à Vaucouleurs , n'ayant plus à travailler autant que chez son père, bien qu'elle se plût à filer avec son hôtesse . « et fiilàt très-bien n , elle entendait chaque matin plusieurs messes ^ , et restait longtemps en prière dans une chapelle souterraine dont on voit encore les restes, que j'ai visités. C'est

1 Aliquotiens , diim piilsabantiir completoriœ, stahat genibus Jlcxis, et décote suas orationes dicebat. (T. II, p. 393.)

- Dum erat in campis et ipsa aiidicbat campanain pulsare, ipsa Jlectehat geniia. (Waterin, t. II, p. 120.) — Dum ipse testis (Pierre Drappier, niarguillier de Domremy) non pulsabat, ipsa Johanna eumdem teslem causabat et vituperabat, et ipsa jjromiserat eidem testi dare lunas (ou lauas), ad finem ut diligentiam haberet jmlsandi completorias. (T. II , p. 413.)

2 Dicebat etiain (Etienne de Sionne) quod si Johanna habuisset pecuuias , suo curato dedisset ad missas celebrandas. (ï. II, p. 402.)

* Libenter et bene nebat , et quia nevit in domo sua cum ipsa. (T. II, p. 4'f6.) — Erat bona Jilia; tune nebat cum uxore sua , libenter ibat ad ecclesiani. (M., p. 448.) — Audiebat missas malutinas et multum stabat in ea orando. Dixit etiam quod vidit eam in capsis, sive voltis, subtus dictam ecclesiam stare genibus Jlexis ante Beatam Mariam. (IJ., p. 461.)

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ainsi, Messieurs, que le grand esprit du Christianisme, l'esprit de prière, était déjà dans cette enfant.

Et voyez encore. Messieurs, cet autre trait caractéristique des saintes âmes : dans un rare esprit de pénitence joint à son extrême innocence de cœur, elle voulait purifier sans cesse sa conscience : dès ses plus jeunes années , elle se confessait fréquemment, d'abord au moins tous les mois, puis en carême tous les quinze jours ; à Xenfchàteau, tons les huit jours; et plus tard, à l'armée , quand elle fut jetée dans le tumulte des camps, c'était deux fois par semaine '.

En un mot, dit naïvement le curé lui-même qui a déposé dans son procès, elle n'avait « pas sa pareille •5 au village " ; et un autre prêtre disait qu'il n'y avait jamais eu (^ meilleure fille dans la paroisse " . Les jeunes gens, qu'elle n'aimait pas à fréquenter, se moquaient d'elle quelquefois; mais elle n'en tenait compte. Ses petites amies, même celles qu'elle aimait le plus, Mengette et Hauviette, qui pleura beaucoup quand elle partit de Domremy, lui disaient qu'elle était trop dévote : ce qui lui faisait confusion , mais ne l'arrêtait pas ^

1 Pliirics vidit eam confiteri (Jeannette Thiesselin, sa marraine). — Quasi quolibet mense cunjitebatur (Xicolas Bailly). — Ipse testis confessus est eam quatuor vicibus, videlicet per très vices in und quadragesimà, et per aliain in und solemnitaie (H. Aruolin, t. II, p. 404, 453, 459). — (Le F. Pasquerel, qui la suivit de Gliinon jusqu'à Compiègne.)

- Quod non erat sibi similis in dicta villa. (T. II, p. 402. Et. de Sionne.) — Quod erat bona catholica, quudque nunquatn meliorem ipsa viderai, nec in sua parochia habcbat (p. 434, Colin); — et ipse et alii deridebant eam (p. 420, J. VVaterin) ; —

Et cependant ce n'était pas une dévotion rêveuse et stérile; c'était une piété active et pratique, qui l'appliquait à tous ses devoirs : ces devoirs, c'étaient cette vie (les champs et du ménage, si dure à la mollesse, si favorable aux fortes vertus, et par laquelle l'innocente enfant mortifiait son corps dans les travaux les plus rudes.

Lorsque j'ai mis le pied sur le seuil de sa maison, j'ai été frappé de la devise qu'on y lit encore, gravée sur la porte: Vite labeur! Certes, ce fut bien la devise de Jeanne ! Elle avait du cœur à l'ouvrage : tantôt , dit un de leurs voisins, elle restait à son rouet ou à son fuseau jusque bien avant dans la nuit , près de sa mère; tantôt elle allait à la charrue avec son père ; elle promenait la herse dans le champ, elle sarclait; elle portait la nourriture aux bestiaux dans l'étable ou elle les menait aux prés, ou bien elle gardait à son tour les troupeaux sur les rives de la Aleuse, dans les environs du village, aux pâturages communs '.

(/iiod erat 7iimis devota (p. 430, Mengette, et 418, Hauviette) : s(cpe habehat verecundiam eo quod gentes dicebant. sibi qiiod nimii- dévote ibat ad ecdesiain.

1 IJtrnm in juventute didicerit allquain artem : dixit quod sic , ad suendum pannos lincos et nendum (t. I, p. 151); — Non eral remissa , laborabat libcnter, nebat , ibat ad aratriim cum pâtre, tribulabat terrain cum tribida, et alia domus necessaria faciehat ; et aliquotiens animal/a custodiebat (p. 424); — prout plitries de nocte cam , in doino loquentis cum quadani Jilia sua nere vidit (t. II, p. 409 et 430); — laborabat, nebat, sarclabat (p. 422, 423, 427, 462) ; — lihenter operabatur et procidebat nutrituram bestiarum ; libenter cjubcrnabat animalia domus patris, nebat et necessaria domus faciebat , ibat ad aratrum, trihulatum , et cal turnum animalia custodiebat. (P. 433; cf. p. 404, 410, 413, 415, 420, etc.)

Ainsi. Alessieurs , la France a en trois saintes bergères : au commencement de la monarchie, sainte Geneviève; hier, cette sainte Germaine que Pie IX plaçait sur les autels; entre les deux , Jeanne d'Arc.

Inutile de vous dire que sa piété se traduisait en charité, non moins qu'en travail. Elle avait un cœur excellent. Si peu d'argent qu'elle possédât, elle le donnait aux pauvres. Comme sa maison est sur le bord de la route, Jeannette Thevenin, une de ses compagnes, l'atteste, elle faisait arrêter chez elle les indigents et les voyageurs, allumait le feu pour eux à l'àtre de ses parents, et les faisait asseoir auprès, dans cette grande cheminée qui est toujours là; et il lui arriva souvent, dit une autre de ses compagnes, Isabelle Gérardin, de leur céder son lit \

Je ne sais. Messieurs, si ces détails vous semblent trop simples ; pour moi , ils me charment. Ce sont , je l'avoue, d'humbles commencements, mais les commencements de si grandes choses! Permettez-moi donc de les continuer :

X'est-il pas touchant aussi de la voir aller visiter les malades dans le village et les consoler ? Consolahatiir : c'est le mot dont se servent deux vieillards de Domremy, qu'elle avait soignés et veillés, qui avaient survécu , et qui furent témoins dans le procès de réhabilitation.

' T. II, p. 398, Jeannette Thevenin; — et facïchat hospitare pauperes, et volebat jacere infocario, et quod paupercs cubarent in suo îectn. (P. 427, Isabelle Gérardin.) — Diim erat puer, ipsc iiifirmabatur, et ipsa Johauna ei consolabatur. (P. 42V, Musnier.)

Elle était surtout franche et vraie, naïve même. Jamais on n'accusa sa sincérité au village, pas plus que sa vertu dans les camps. Tout le monde avait confiance à ce qu'elle disait : « Sans manque, sine defcctu, •>■> voilà tout ce qu'il lui arrivait d'ajouter à sa parole. En un mot , c'était le plus doux, le plus sûr, le plus aimable caractère qu'on pût voir.

C'est ce qu'une amie de son enfance exprimait en quatre mots d'une simplicité charmante : « Elle était 1) bonne , simple , douce , bien rangée en toutes choses. » Aussi elle était chérie de tout le monde, et tous ceux qui ont déposé sur son enfance, prêtres, paysans, compagnes de son âge, se servent unanimement de ce mot que j'aime à vous redire dans sa naïveté : « C'était 5) une bonne fille ' ! d

Sa piété, du reste, ne l'empêchait pas de se mêler aux jeux de ses compagnes; mais jusque dans ses jeux l'attrait de la grùce et l'esprit de religion ne l'abandonnaient pas.

Tout près de Domremy étaient deux pèlerinages de la Sainte Vierge : Notre-Dame de Bermont, sur le penchant de l'un des coteaux qui descendent vers la Meuse, et Notre-Dame de Domremy. Elle allait le samedi à Notre-Dame de Bermont avec sa mère et les femmes du village, et y brûlait des cierges ^; le dimanche et les jours de fête , entre les offices , elle allait à Notre- Dame de Domremy J'ai voulu visiter ces pieux

1 Erat hona, simplex, dulcis et benc moderata fdia. - Portahat sœpe candclas, et ibat ad Nostmni Doininam de Bermont, in pcrccjrinatiomm. (T. II, p. 420).

'f06 NOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

rotoaux, et ce n'est pas sans un vif et touchant souvenir crelle-même que j'ai revu là ces fleurs dont ses compagnes racontent qu'elle faisait des guirlandes et des bouquets pour la Sainte Vierge '.

Toutefois, bien qu'elle se nièlàt aux jeux de ses amies , et qu'elle prît part volontiers à leurs rondes sur la pelouse, devant la chapelle, elle n'était point folâtre, atteste l'une d'entre elles, ni danseuse *; et une autre nous apprend que, pendant qu'elles jouaient ensemble, Jeanne se retirait quelquefois à part, et on voyait qu'elle s'entretenait avec Dieu ^ : elle était, en un mot, il n'y a qu'une voix pour l'attester, d'une piété constante, aussi bien que d'une parfaite innocence : si parfaite, que quand Nicolas Bailly fut envoyé parles juges de Rouen à Domremypour trouver contre elle des témoignages, il fut forcé lui-même de dire, après ses sévères enquêtes : k Bien que je les eusse » faites à Domremy et dans cinq ou six paroisses du « voisinage, je n'ai rien trouvé en Jeanne que je ne )) voulusse trouver en ma propre sœur *. n

Et c'est pourquoi , la première fois que ses voix se firent entendre, elle eut soudain cette haute inspiration, remarquable dans une pauvre fille de village, de vouer au Seigneur sa virginité % sentant, par l'instinct d'en

1 Etfaciebat apud arboretn serta jyro imagine Beatœ Mariœ de Dompremi. (T. I, p. 6S,)

2 Nec erat choreatrix. (T. II, p. 404.)

3 Et sœpe diim jocarent insi?nid, ipsa Johanna se trahebat ad partem et loqiiebatur Dco, ut sibi videbatiir. (T. II , p. 420.)

^ In proprid sorore. (M. Wallon, t. II, p. 33.)

s Prima vice qtia audivit vocem suant , ipsa vovit servare vir-

haut, qu'une âme choisie de Dieu pour de grands desseins doit demeurer sous son regard parfaitement pure.

Je parle de ses inspirations, Messieurs, de ses voix. Je vous assure qu'on se sent fort ému, lorsque, songeant à ce qu'elle a fait, on se trouve dans ce petit jardin où elle entendit du côté de l'église ces voix du ciel, et vit cette lumière. En mon précédent discours, j'ai cité le texte des paroles qui lui furent dites. J'ajouterai seulement ceci :

J'ai étudié de très-près ce phénomène divin dans une sainte illustre, sainte Thérèse, de très-près aussi dans Jeanne d'Arc; et ce qui me frappe, Messieurs, c'est que je retrouve, dans les voix de la vierge de Domrcmy, les mêmes caractères essentiels que dans les manifestations faites à la fondatrice du Carmcl, de même que, dans les unes et dans les autres, je retrouve les traits caractéristiques des paroles dites par les messagers célestes et rapportées dans les Evangiles et les Actes des Apôtres , quand il y est question d'apparitions.

Ce sont toujours les paroles les plus simples, les plus claires, les plus positives, disant simplement et précisément ce qu'il y a à dire, k si claires, si lumi- )) neuses" , dit sainte Thérèse, " qu'on n'en perd pas une V syllabe. Elles donnent immédiatement une assurance, « une force, un courage tels, que j'aurais soutenu » contre le monde entier que c'était véritablement Dieu « qui m'avait parlé '. «

ginitatem suam, tamdiu quamdiu placiiit Deo. (Quichkrat, t. I, p. 128; cf. p. 127 et 157.) ... Tarn corporis quant animœ.

1 • Xotre-Seiyneur fait que ces paroles ne se peuvent oublier ;

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Ainsi en fut-il de Jeanne : du côté des voix qui parlent, simplicité, clarté, précision ; du côté de la jeune fille qui les entend , certitude joyeuse et courage '.

Elle est de suite résolue à se dévouer généreusement, et à quitter tout ce qui est le plus cher au cœur d'une jeune fille de quinze ans, son père, sa mère, ses frères, ses compagnes, son village, sa riante vallée, son église; et cela pour affronter tous les hasards.

Et son assurance, sa certitude sont telles, que rien ne peut l'ébranler : ni, à Domremy, son père qui menaçait de la noyer, plutôt que de la voir partir avec les gens de guerre *; ni son oncle, qui, malgré son affection pour elle, la trouvait insensée ; ni , à Vaucouleurs, Baudricourt, qui n'a pas d'autre chose à lui dire, sinon que de bons soufflets la guériront de sa folie ^; ni, à Toul et Xancy, le duc de Lorraine, qui veut la voir et auquel elle dit hardiment qu'il gouvernait mal sa vie et qu'il ferait bien de reprendre « sa " bo-nne femme « ; ni enfin tous ces bons gentilshommes lorrains, qu'elle convainc par ses paroles d'une simplicité, d'une lumière et d'une énergie irrésistibles.

elles répandent jusqu'au fond de l'âme la lumière et la paix, et une joie douce, forte, vive, pénétrante et tranquille. » {Vie de sainte Thérèse par elle-même.)

* Qitando audicbat dictam vocem nmltum gaudebat. (T. II, p. 12.) « Et quand ceste voix me vient, je suis tant rcsjouie que merveilles. ^ (T. IV, p. 235.)

2 Vere, si ego crederem qitod illa rcs eveniret, qiiam timeo de ipsa fdia mea, egomet suhmergerem eam. (T. I, p. 132.)

3 Ipse autem Rohertiis binacice reciisaviteam etreppulit. (T. I, p. 53.) — Robertus pluries eidem testi (son oncle) dixit qiiod reduceret eam ad domum pairis , et daret ci alapas.Xl. II, p. 444.)

« J'irai « , dit-elle; <c il f;iiit que j'y aille; dussé-je 5) y aller sur mes genoux '.

« — Mais qui vous envoie? — C'est mon Seigneur.

5) — Qui est votre Seigneur? — C'est le Roi du cieP..

Alors le brave chevalier Jean de Metz, mettant sa main dans les siennes , jure par sa foi qUe , Dieu aidant, il la mènera jusqu'au Roi. « Et quand voulez-vous par- » tir? )) lui dit-il. « Plutôt aujourd'hui que demain, » plutôt demain qu'après \ «

Cela dit, ils partent. Le menu peuple, qui seul lui avait toujours été favorable, se cotise et lui donne un pauvre cheval : on lui fit quitter ses habits rouges de paysanne, et on lui mit un habit de guerre; et ils vont, pendant onze journées, et cent cinquante lieues, jour et nuit, à travers les bois, les fleuves, les bandes ennemies, sans qu'elle se lassât jamais, les enflammant de sa parole, a dit un de ses compagnons de voyage, le chevalier de Poulangy, leur inspirant à tous, avec le courage qui l'animait elle-même, une confiance en sa mission, et un respect pour sa personne dent ces gens de guerre étaient eux-mêmes étonnés. « Je la croyais une envoyée de Dieu ^ , dit-il expressément, « et elle me paraissait une Sainte ^. »

1 Qiiod si deberet ire supra sua genua, iret. (T. II , p. 448.) - Dum idem testis quœreret ah ea , qui esset ejus Dominus,

dicebat ipsa puella quod erat Deus. (Id., p. 436.) 3 Citius nunc quam cras, et cras quant post. (Ibid.) ^ Ac erat ipse testis (ncrtrand de Poulangy). — Multum inflam-

matus suis rocibus , quia sibi ridelur quod erat ex Deo missa;

semper fuit ita bona Jilia , sicut fuisset Saiicta. (T. II, p. 458.)

Jeanne, pendant ce voyage, n'avait qu'une peine, celle de ne pouvoir entrer dans les églises et prier selon sa coutume ; mais la crainte des Bourguignons et des Anglais, qui étaient partout, en empêchait. Lorsqu'elle passait dans un village et qu'elle voyait l'église: tt Si nous pouvions entendre la messe » , disait-elle , « comme nous ferions bien ' ! « Et pour se dédommager, quand elle arriva dans le premier village soumis au Roi Je France, elle entendit trois messes le même jour.

A Chinon, vous le savez. Messieurs, dans cette triste cour où la mollesse et la lâcheté préparaient la trahison, ce fut même piété, même candeur virginale, même assurance intrépide.

A Poitiers, devant les habiles docteurs de l'Université : Cl Je crois bien " , dit-elle, « que vous êtes venus « pour m'interrogcr. Je ne sais ni A ni B ; mais je « viens de la part du Roi des cieux pour faire lever le )5 siège d'Orléans et mener le Roi à Reims, afin qu'il « y soit couronné et sacré. «

Elle triompha, et j'aime à rappeler ce premier triomphe devant vous, Monseigneur, qui deviez un jour lui rendre ce bel hommage dont les voûtes de notre cathédrale retentissent encore.

Enfin, Messieurs, après toutes ces épreuves que je vous ai déjà racontées, le Roi, les princes, les docteurs, les chevaliers, les évéques , tous sont vaincus. On lui donne une armure et une armée ; le ciel lui avait

* Diccbat tjuod bonum esset quod audirent missam. (T. II, p. 458.

trempé son épée. Elle fait faire sa bannière , et à travers les bastilles anglaises elle arrive ici , sous vos murs.

Telle fut donc la jeune fille : pieuse et humble , douce, charitable, innocente et virginale, favorisée des inspirations célestes, et fidèle jusqu'à tout sacrifier pour obéir à Dieu et sauver sa patrie.

Je ne crois pas que dans l'enfance d'aucune Sainte se rencontre à la fois plus de charme et de piété , ni , dans une élection plus haute, une fidélité plus courageuse.

C'est maintenant. Messieurs, que je vais étudier la Sainte dans la guerrière.

Lorsqu'on traite à Rome de la béatification d'une vie, d'une âme, on examine avant tout l'héroïcité des vertus.

Ce qui fait la sainteté, c'est l'héroïsme des vertus. Mais qu'est-ce qui fait l'héroïsme des vertus? N'est-ce pas, Messieurs, cette flamme qui emporte l'àme vers les sommets de toutes les grandes et saintes choses , et qui se nomme de ce grand nom, l'amour?

Magna res est amor ^ dit le profond auteur de \ Imitation; et j'estime, comme lui, qu'il n'y a rien d'héroïque ici-bas sans cette flamme.

Oui, c'est l'amour, c'est ce foyer des élans généreux et des fortes vertus, qui fait les héros chrétiens et les Saints.

Jeanne d'Arc eut au cœur un double et grand amour, où s'allument tous les autres. l'amour de Dieu et de la

patrie; et par là, Messieurs, toutes les grandes vertus chrétiennes , dans le cœur de cette simple et jeune fille, devenue une guerrière intrépide, furent élevées jusqu'à riiéroïsme,

La sainteté, Messieurs, c'est le jour et le lieu de le proclamer, la sainteté ne fleurit pas seulement au désert et dans les cloîtres, elle peut s'épanouir aussi parmi le monde et ses périls, au milieu des camps et de leur tumulte. Jeanne d'Arc est une guerrière, et Jeanne d'Arc est une Sainte.

Voyez la guerrière : n'est-ce pas la plus héroïque et la plus française? Le courage, l'honneur, avec sa fierté, sa flamme, ses vives délicatesses, et cette indomptable ardeur qui ne cède jamais ! . . . voilà Jeanne d'Arc !

Et ne croyez pas. Messieurs, que tout cela soit étranger aux vertus chrétiennes : non, c'en est l'épanouissement et la splendeur.

Ecoutez saint Paul exhortant à l'honneur et au courage : Si qua laus j, si qiia virtuSj hœc cogitate ! Entendez le prince des Apôtres parler de cet honneur de Dieu qui enflamme les âmes guerrières : quod est virtiitis et honoris Dei, sujjer vos requiescit. Ce fier sentiment de tout ce qui fait battre noblement un cœur , et y allume le grand et pur enthousiasme , voilà l'àme de nos héros, de tous, depuis le chef des phalanges célestes, l'archange, combattant le démon avec des mots pleins d'honneur: Qiiis ut Deus ! jusqu'aux Machabées, jusqu'à ce saint Louis dont les Sarrasins disaient: « Oncques ne vîmes un plus fier chrétien. ')

Les Anglais en purent dire autant de Jeanne d'Arc. Oui, elle était de cette race : et dans la simplicité de la pieuse fille des champs, l'honneur, l'honneur personnel, l'honneur national palpite, et sans cesse éclate par des mots courts, enflammés, soudains, qui entraînent tout.

La voyez-vous dans l'action , toujours pleine de l'élan guerrier et chrétien , et aussi de la gaieté française?

De l'extrémité rompue du pont d'Orléans, elle crie aux Anglais, en leur envoyant une lettre au hout d'une flèche : « Lisez, ce sont des nouvelles '. »

Le lendemain, quand elle s'élance à la porte Bourgogne, et que Gaucourt la veut arrêter: «Vous êtes )) un méchant homme i) , dit-elle, « et qu'il vous plaise » ou non , les gens d'armes viendront. »

A l'attaque de la hastillc des Augustins, dans la sainte ardeur qui l'anime , elle plante elle-même sa hanniérc sur le fossé du rempart.

Aux Tourelles , c'est au nom de Dieu qu'elle relève le courage des guerriers ahattus. Elle était hlessée. Dunois veut faire cesser l'attaque : ttXon, non" , s'écriet-elle , "de par Dieu, retournez à l'assaut; sans nulle 1) faute , les Anglois vont céder , et seront prises leurs » Tourelles *. ^

Et puis: « Entrez, entrez hardiment, ils sont tous 5) vôtres \ »

* Legatis, siint nova. (Pasquerel, t. III, p. 108.)

2 T. IV, p. 160.

3 ILid., p. 228.

Et c'est toujours elle qui s'élance la première , toujours à Tavant-garde, et enlevant tout. Jamais elle n'hésite ni ne recule '.

A l'attaque de Jargeau : t; Gentil duc d , crie-t-elle au jeune duc d'Alençon qui hésite, «as-tu peur? Ne -.) sais-tu pas que j'ai promis à ta femme de te ramener 15 sain et sauf ? "

Elle pose une échelle contre les remparts; une pierre se hrise sur son casque et la renverse; mais soudain elle se relève et crie aux hommes d'armes: « Amis, » amis, sus ! sus ! notre Sire a condamné les Anglais. Ils :■> sont les nôtres à cette heure. Ayez bon courage, -n

Et avant le brillant combat de Patay : « Avez-vous • de bons éperons?» demanda-t-elle. — C'est Dunois qui le raconte.

Plusieurs l'entendant s'écrièrent:

« Que dites-vous? Kous tournerons donc le dos? — 5) Xenni », dit Jeanne, « en nom Dieu, ce seront les » Anglois; ils seront déconfits, et vous aurez besoin des » éperons pour les suivre *. »

Et puis encore: « Fussent-ils pendus aux nues, en » nom Dieu , nous les aurons ! »

A Troyes, enfin, c'est Jeanne qui veut l'attaque

1 Ipsa multum affectahat habere omis de i'avant-garde. (Déposition de son page, t. HI , p. 71.)

'- Hahcatis omnes bona calcaria. Qtio dicto , assis/entes petierunt eidem Johannœ : « Quid dicitis? Xos ergo terga certemus ? i Tune ipsa Johanna respondit : « Non, sed ernnt Anglici qui de- 7 vincentur, cnaitque robis necessaria calcaria ad currendum posl I eos. i (Dunois, t. III, p. 11.)

malgré tous les capitaines; c'est Jeanne qui promet la victoire, et les Anglais capitulent.

N'est-ce pas là, Messieurs, l'entrain français, la flamme du courage, l'honneur? Ah ! oui, sa bannière, j)ortée victorieuse en vingt combats, avait droit de paraître à Reims ; et il n'y a cœur français dans lequel ne retentisse encore aujourd'hui sa fière réponse :

« Elle avait été à la peine, c'était bien raison qu'elle 1) fût à l'honneur '. »

Mais voici , Messieurs, le charme incomparable : c'est le cœur d'une Sainte qu'il y avail dans le cœur de cette guerrière; c'est le spectacle de cette alliance, au fond si naturelle et si française, de la plus héroïque valeur et de la piété la plus fervente.

Et d'abord , l'obéissance à Dieu , c'est-à-dire le grand et fidèle amour de la volonté divine, cet amour, qui est le principe même de la sainteté , chez Jeanne d'Arc passait avant tout : avant son œuvre, avant le triomphe, avant la gloire.

Son œuvre, vous savez si elle y tenait: « Je ne puis » plus durer où je suis « , disait-elle ; « il faut que j'aille " vers le Roi , quand je devrais user mes jambes jus- « qu'aux genoux. »

Et cependant elle ajoutait : « J'aimerais mieux être

1 11 ... Et durant ledit mystère, la Pucelle s'est toujours tenue joignant du Roy, tenant son estcndart en sa main. Et estoit moult belle chose de voir les belles manières que tenoit le Roy et aussi la Pucelle. s (Lettre de trois gentilshommes angevins h leurs femmes.)

» écartelée et tirée à quatre chevaux que d'aller à « Orléans, si ce n'est pas la volonté de Dieu '. v

« Certes " , disait-elle encore , "j'aimerais bien mieux 1) filer auprès de ma pauvre mère , car la guerre n'est î) point mon état; mais il faut que j'aille et que je le » fasse, parce que mon Seigneur le veut. t>

Et enfin, dans la conviction que c'était la volonté de Dieu, elle était décidée, comme iVotre-Seigneur dans l'Evangile le demande aux vocations d'élite, à tous les sacrifices : « Puisque Dieu le commandait, il le conve- 1) nait faire. Quand j'aurais eu cent pères et cent mères, » et que j'eusse été fille de Roi , je serais partie '. 55

Et dans les plus formidables hasards, sans cesser d'agir par elle-même, ni tenter Dieu par témérité, voyez comme c'était en Dieu seul qu'elle mettait tout son espoir :

«Les hommes d'armes batailleront" , disait-elle, «et » c'est Dieu qui donnera la victoire ^ «

Et. quand on lui disait que jamais en aucun livre on n'avait lu choses semblables, elle répondait : " Messire V a un livre où nul clerc n'a jamais lu , si parfait qu'il » soit en cléricature \ »

^ Non pote rat plus durare ubi erat. (T. I, p. 53.) — Qitod mollet esse distracta cum equis, quatn veiiisse in Franciam sine licentia Dei. {là., p. 74.)

2 Si habuisset centumpatres et matres, nihilominns ipsa recessisset. (T. I, p. 129.)

^ Et pluries audivit dicere dictœ Johannœ quod de facto sito erat quoddam ministerium ; et qiium sibi diceretur : c Xunquam T> talia fucrutit visa sicut videntur de facto restro; in nullo libre Ti legitur de talibus factis ; s ipsa respondebat : » Domitius meus

Et lorsque le Roi, les courtisans, et les docteurs, opposaient des doutes à sa mission : " Si je n'en étais « sûre de par Dieu » , disait-elle , « j'aimerais mieux V garder les brebis que de m'exposer à tant de peine ' , »

Et si quelque sage bomme venait lui dire : « Ma « fille, ils sont forts et bien fortifiés, et sera une « grande cbose à les mettre bors d , elle répondait : « Il n'est rien d'impossible à Dieu, ^j

Voilà, Messieurs, la foi, la confiance, et la magnanimité des Saints. Ils se dévouent, ils se jettent tout entiers, simplement, résolument, dans l'action et le péril ; mais ils comptent sur Dieu , et leur arme la plus puissante, c'est la prière.

Or, ce grand signe de la sainteté, que nous avons vu déjà dans la jeune enfant, l'esprit de prière, quel saint guerrier l'eut jamais plus que Jeanne d'Arc ? Au milieu même des combats, voyez-la, elle n'est pas un seul instant sans que son regard soit tourné vers Dieu.

Lorsqu'enfîn sa mission fut agréée , elle se fit faire

une bannière , — elle est là sous vos yeux , Messieurs ,

— avec une image du Sauveur portant le globe de la

terre en ses mains : à ses pieds sont deux anges, et

l'un lui présente la fleur, symbole de la vieille France ,

qu'il bénit ^ ; et c'est précédée de sa bannière que, le

/laljct ittiHin libviDU in rjiia iDiqiiaiii iiullus clericus legit, tantum sit pcrffclus in clcrirutiiva. » (T. Ili , p. 110 et 111, Pasquerel.)

1 Qiiud nisi esscl sccura quud Deiis deducebaf hoc opus, ipsa prœdiliejcret custodire oces quain tantix periculis se exponere. (T. III, p. 95.)

- /// qno depingebatur imago Salcatoris nostri sedcniis in judicio in nubibus cœli, et erat quidem angélus depictus tenens in suis manibus JJorem lilii qucni bencdiccbat imago. (T. III, p. 203. ïoM. I. 27

418 XOIVI-LLES OEUVRES CHOISIES.

jeudi 28 avril, elle sortait de Blois, votre Lonne ville, Monseigneur, pour venir ici , et c'était elle qui ouvrait la marche au chant du Vent Cfcntor, et tout le long du chemin elle faisait chanter à sa troupe , cette troupe qui allait accomplir sous sa conduite de si merveilleux exploits, des hymnes à Xotre-Seigneur et à la trèssainte Vierge.

Tous étaient ravis de la voir, et un jeune et vaillant chevalier , Gui de Laval , écrivait à sa mère : « Je la vis » monter à cheval, armée tout en hlanc, sauf la tète, « une petite hache à la main, sur un grand coursier, 5) son page portant sa hannière devant elle « ; et tous ensemble ils passèrent à travers les lignes ennemies, processionnellement , les prêtres et Jeanne chantant des cantiques. Elle entra ainsi dans Orléans, ayant à sa gauche Dunois, richement armé, et derrière elle de nobles seigneurs, de vaillants bourgeois d'Orléans qui étaient venus lui faire cortège, et tout le peuple qui portait des torches; et tous, dit le journal du siège, se sentaient ^ réconfortés et comme désassiégés , par la 15 vertu divine qu'on leur avait dit être dans cette » simple Pucelle ' «; mais quelle est, Messieurs, sa préoccupation dans un tel mouvement d'enthousiasme populaire? « Avant tout, elle voulut venir ici, dans » cette cathédrale , pour prier et rendre ses respects à )) Dieu son créateur » , dit la vieille chronique *. Ainsi ,

1 Journal du siège.

- Ilecepta fuit ami ianto cjaudio et applausu ah omnibus utriusf/ue sexus , parcis et tnaguis , ac si fuisse t anqelus Dei. (T. III, p. 24, Lulllier.) — Quod vidit ipsam Johannam quando primo intravil lillam Aureliancusem , quod ante omnia voluit ire ad

c'est la foi , c'est l'espérance clirélieniie , c'est Dieu qui reiDplit cette âme tout entitre.

Et telle nous la voyons ici , aux débuts de sa vie guerrière, telle Jeanne se montre jusqu'à la fin: toujours on la voit revenir à la pensée de Dieu et à la j)ri('re. Ainsi, le lendemain de son arrivée à Orléans, comme un capitaine expérimenté, elle inspecte les fortifications des Anglais tout à loisir ; puis , rentrée dans la ville, où va-t-elle? Ici, Messieurs, à Sainte- Croix, prier et entendre vêpres '.

Et voyez la scène touchante que nous a retracée Dunois : cette guerrière, tous les soirs, à l'heure du crépuscule, au son des cloches, se retirait dans les églises, et, rassemblant les Religieux qui suivaient l'armée, elle se mettait en oraison, et leur faisait chanter quelqu'une des hymnes de la sainte Vierge -. Encore une fois, je vous le demande, n'est-ce pas là une Sainte dans les camps ?

Vous savez d'ailleurs. Messieurs, que, quand elle forma sa petite armée, elle voulut que tous les hommes d'armes se missent en état de grâce ; et, un jour qu'on hésitait à la laisser conduire ses hommes à un pas dangereux : " Laissez-moi faire " , dit-elle ; « ils sont bien

vuijorem ecclesiam ad cxhibendam reverentiam Deo crcatori suo. (T. III, p. 26, J. L'Esbahy, bourgeois d'Orléans.)

1 Journal du siéjre, lii. I.

- In hord crepuscuH noctis , omnibus diebus , se retrahcbat ad ecclesiam, et faciebat j)ulsari campnnas per dimidiam horam , concjregabatque religiosos mendicantes qui sequebantnr exercitum Be(]is, et illd hord se ponebat in oratione faciebatquc decantari pcr illos Frafres mendicos unam antiphonam de Beatd Virginc maire Dei. (T. III, p. 14.)

55 confessés, pénitents et de bonne volonté : tout ira 55 bien'. 55

Et c'étaient les plus vaillants chefs eux-mêmes, tels que LaHire, qu'elle décidait à servir Dieu, 't Elle les 55 faisait se confesser tous 55, dit l'un d'eux, « et j'ai 55 vu La Hire, cédant à ses instances, confesser ses 55 péchés, et. beaucoup d'autres de la troupe de La » Hire ^ 55 , les plus braves, mais aussi les plus fougueux compagnons.

Dans ce même esprit de foi, Jeanne ne pouvait souffrir les blasphèmes des gens de guerre, et, quand elle les avait entendus , elle les en faisait dédire : k Ah ! 15 maîtres), dit-elle un jour à un des principaux chevaliers , « osez-vous bien renier notre Sire et notre 55 Maître ? En nom Dieu , vous vous en dédirez avant 55 que je parte d'ici. 55 Et le chevalier se repentit et se corrigeai

a Et moi-même 55 , disait le jeune et brillant duc d'A-

* De fjiia re fecit difficultatem , dicens qnod nolebat dimittere (jcnetem suam seu armatos homines qui erant hene confessi,pœnitentes et honœ volimtatis, etc. (T. III, p. 5, Dunois.)

- T. III, p. 81. Ipsa inducebat armatos ad confitendum peccata sua; et de fado vidit qui loquitur quod , ad instigationem suam et monitionem , La Hire confessus est peccata sua , et jjîures alii de societate sua. — Increjjabat armatos quando negabant vel blas- ■phemabant nomen Dei.

3 Multum etiam irascebatur dum aliquos armatos audiebat jurantes ; ipsos multum increpabat et maxime ipstim loquentem qui aliquando jurabat : et dum videbat eam, refrenabatur a juravicnto. (T. IH, p. 99, Alençon.) — La Hire : Quod amplius non juraret ; sed du7n vellet ne gare Deum, negaret suum bacuhtm. Et postmodum ipse La Hire in prœsentia ipsins Johannœ , consuevit negare suum bacuhnn. e. Par mon Marlin, ce estoit son serment. »

T. IV, p. 4, etc.)

îcnçon, " elle m'en gronda plus d'une fois, et devant 55 elle je n'osai plus jurer. ;î

Elle avait même forcé La Hire à ne plus jurer que par son bâton ; " Par mon Martin , ce estoit son ser- « ment, n

Et, de cette armée, il fallut surtout que toutes les femmes de mauvaise vie disparussent. Elle les chassait du camp, comme saint Louis à Damiette, et, à la poursuite de l'une d'elles, elle brisa un jour son épée.

Dans cette délicatesse extrême de conscience qu'inspirent aux Saints leur amour pour Dien et leur sentiment profond de la sainteté divine, elle se confessait presque tous les jours, atteste son confesseur luimême, et, en recevant par l'absolution le sang de Jésus-Christ sur son âme, elle pleurait.

Que de fois elle a déclaré qu'elle aimerait mieux mourir que de charger son àme d'un seul péché !

Lorsqu'elle fut atteinte aux Tourelles, entre l'épaule et la gorge, d'un trait d'arbalète qui la perça de part en part, elle eut peur et pleura : la jeune fille demeurait dans l'héroïne; mais, par-dessus tout, se retrouvait la Sainte. Et, lorsqu'on eut arraché le fer de la plaie et que quelques hommes de guerre lui proposèrent de charmer la blessure, elle s'y refusa, disant : « J'aimerais mieux mourir que de rien faire contre la 5) volonté de Dieu '. ^

1 Fuit Icesa de una sacjitta seu virilone in coUo (t. I, p. 79); — ex una sagitta quœ penelravlt carneni suam inter collum et spatulas de quantitate dimidii pedis (t. III, p. 8, Dunois). — Supra mammam f aliter quod tractus apparehat ex ut roque latere (t. III, p. 109 et 111, PasqiiercI). Jounial du siège : ^ entre l'espaule et

422 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

Voilà, Messieurs, le cri de la Sainte. Et, un quart d'heure après, elle s'élançait, et sa bannière triomphante flottait au sommet des Tourelles conquises. Voilà la guerrière.

Oui , il y avait dans cette humble et héroïque fille des champs une grande chrétienne. Et lorsqu'on regarde de près cette âme, après le bruit des batailles, quand la poussière du combat est tombée, lorsqu'on cherche dans son fond intime la source cachée d'où jaillissaient ces grandes actions dont l'histoire est émerveillée, ce qu'on trouve. Messieurs, c'est cette piété qui fait les Saints, cette piété prise au fond même du Christianisme : l'amour de Notre-Seigneur, de sa croix, de la sainte Eucharistie, du saint sacrifice de la messe; et aussi la piété envers la sainte Vierge et les vierges martyres.

Jeanne aimait IVotre-Seigneur , comme l'ont aimé tous les Saints, avec tendresse.

Et voyez-en, .Alessieurs , dans toute sa vie de batailles , les témoignages quotidiens.

Outre sa bannière, où elle aimait à contempler l'image du Sauveur maître du monde, elle s'en était fait faire une seconde où était peint Jésus en croix; et chaque jour, matin et soir, des prêtres se rassemblaient allentour, et Jeanne y venait prier pieusement Notre-Seigneur et adorer sa croix.

la gorge, si avant qu'il passoit oultre; i — p, 228 (Cliron.) : c par l'espaule tout oultre; ■« — Et dum sensit se vulneratam , timuit et Jlevit , et fuit consolatu , ut dicebat; et uliqui armati , videntes eam taliter lœsam, voliterunt eam dumnare, gullicè, charmer; sed ipsa nolvit, dtcendo, etc. (T. III, p. 109 et 111 , Pasqucrel.)

Quoique si jeune encore et dans la faligue des camps, elle jeûnait tous les vendredis en l'honneur de la Passion '.

Ici encore Dunois a rendu à la jeune compagne de ses exploits ce témoignage si touchant dans la houche du vieux soldat : « Elle était presque continuellement 5) en prière, entendait la messe tous les jours, se 1) confessait souvent, et recevait fréquemment le sacre- 5) ment de FEucharistie. «

Elle entendait la sainte messe , mais comment ? avec la foi la plus vive. «J'ai vu» , dit Louis de Contes, son page, «j'ai vu Jeanne à la messe, et à l'élévation du corps 1) du Sauveur, elle répandait d'ahondantes larmes '. «

Ainsi, cette fiére guerrière avait ce don sacré des larmes pieuses, cette source des pleurs que tous les Saints ont répandus aux pieds de Jésus-Christ.

Comme Xotre-Seigneur aussi, elle aimait les petits et les pauvres , et se plaisait à communier avec eux :

' Consueverat jcjimare dicbus veneris, (Son conrcssnir, f. III, p. 108.)

'- Qitod ipsa Joliaiiit(( crut mitltum devota crcja Dciiin et Bca/ti/n Mariant, et quasi qiiolidie coiijitebatitr, et conunitnicabat fréquenter... diitn ip.sa roujilcbatur, ipsa Jlebat. (T. III, p. 104, Pasquerel.) — Quod habcbat in consuetudine fréquenter confUendi peccata sua, et quotidie audiebatmissam. (T. III, p. 34.) — Confitebatur sœpe, vacabat orationi assidue ; audiebat missam quotidie, et recipiebat fréquenter Eucharistiœ sacraincnlum. (Id., p. 18, Dunois.) — Quœ sœpissime confitebatur de duobus diebus in duos dics, et etiam qualibct septimana recipiebat sacramentum Eucharistiœ, audiebatque missam qualibet die, et exhortabatur armatos de bene vicendo et sœpe confitendo. (Id., p. 81, Siiii. Beaucroix.) — Quod ipse cidit Johannam, dum celebraretur missa, in eleratione corporis Christi mittere lacrijmas in abundantia, (Id.,p. 32. L. de Contes.)

42i XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.

« Quand elle se trouvait « , dit Pasquerel , « dans un )) endroit où il y avait des couvents de Religieux men- :> diants, elle me disait de lui remettre en mémoire les 5) jours où les petits enfants, dans leurs églises, rece- « vaient la communion , afin que , ce jour-là , elle la » reçût avec eux, ce qu'elle fit bien des fois '. «

Et après les plus brillantes victoires, c'était toujours vers Dieu que se tournait sa reconnaissance. Après la prise des Tourelles, elle vint ici même, à la place où vous êtes, Messieurs, rendre grâces au Seigneur; et le lendemain, les Orléanais , conduits encore par elle , allèrent d'église en église bénir Celui qui les avait délivrés.

Dès le matin , elle envoya chercher une table , fit dresser un autel , apporter les vêtements sacerdotaux , et célébrer deux messes qu'elle entendit avec grande dévotion, et toute l'armée avec elle. La cérémonie achevée : « Or, regardez " , dit-elle plaisamment , « si 5) les Anglois ont le visage tourné devers vous ou le » dos. ^5 On lui répondit qu'ils se tournaient vers Meung : " En nom Dieu ^ , reprit-elle, " ils s'en vont, » laissez-les partir ; il ne plaît pas à Messire qu'on les •■> combatte aujourd'hui : vous les aurez une autre fois, » et allons remercier Dieu *. 55

* Dicebat eidem loqiienti, quando erat in aliquo loco i/bi erant conventus mendicantium, quod sibi daret tnemoriœ dies in quibus parvi pueri mendicantium recipiebant sacramcntum Eucharistiœ, ut illd die reciperet cum parcis jiueris mendicantium, sicut multotiens facicbut. (Son confesseur, t. III, p. 104.)

2 ilisit quœsitum unam tabulam, fecitque apportari ornamcnla ccclesiastica, et ibi fecit celebrari duas missax, quas cum maqnà decotione ipsa et totus exercitus armatorum audierunt. Quibus

Tel était, AJessieurs, son amour pour Dieu , amour pur, amour temlrc et fort, amour confiant et magnanime dans sa foi et son espérance. Je le demande, n'est-ce pas ainsi que les Saints ont aimé le Seigneur? A" est-ce pas là la sainteté ?

Mais dans l'amour de Dieu, Messieurs , se retrouvent et s'élèvent tous les nobles amours.

Et parmi les plus nobles, il en est un que Dieu a consacré, que Xotre-Seigneur a ressenti, et qui n'a jamais oublié de battre dans le cœur des Saints : c'est l'amour de la patrie.

JVe pensons pas, Messieurs, que ces deux amours se com])attent, et qu'il y ait à choisir entre les devoirs de chrétien et ceux de Français.

Xon, non, la Religion montre du doigt le ciel, mais elle ne nous fait pas oublier la chère patrie d'icibas. La Religion n'est que l'harmonie de tous les devoirs, et plus le Saint comprend ce qu'il doit à Dieu, plus aussi il comprend ce qu'il doit aux hommes.

Voilà pourquoi. Messieurs, l'amour de la France fut , avec l'amour de Dieu, la flamme de Jeanne d'Arc.

Par ses qualités naturelles et surnaturelles, Jeanne d'Arc est une fleur de la vieille France : fille du peuple, de ce peuple des champs où se conservent le mieux peut-être les vertus et la vieille foi nationales,

missis celebratis dixit ipsa Johanna quod respicerent si Anglici haherent faciès conversas ad ipsos, et tune rcsponsum est ei quod non; imo habebant faciès versus castnnn de Meung. Quo audito ipsa dixit : » In nomine Dei, ipsi cadunt ; sinatis eos abire, et eanius rcgratiaiulura Deo. t (ï. III, p. 29.)

42G XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.

en elle sVst concentré le vrai patriotisme, l'irivincible répulsion du joug de l'étranger, l'élan généreux de l'honneur pour l'indépendance de la patrie , en un mot, au jour du péril, l'amour héroïque de son pays, de son Roi, du sol natal et des Français.

Et en quels mots sublimes, Alessieurs, éclate sans cesse cette noble passion ! On attaque sans elle la bastille de Saint-Loup ; elle s'éveille : « Ah ! méchant garî) çon « , dit-elle à son page, « vous ne me disiez pas » que le sang de France fût répandu ! Allez quérir mon « cheval '. » Et elle s'élance à la porte Bourgogne. Et à la vue des blessés français : « Jamais " , dit-elle , <• je » n'ai vu couler sang de Français que les cheveux ne 1) me levassent sur la tête ". d

Elle aime non-seulement les enfants fidèles, mais les enfants égarés de la France; et elle se félicitait d'avoir pu reprendre tant de villes, dans sa marche vers Reims, sans qu'une seule goutte de ce sang français, qui lui était si cher, fût répandue.

Une de ses grandes douleurs, c'était que le duc de Bourgogne, prince français, fût contre la France pour les Anglais. Elle le supplie, elle le conjure à mains jointes, lui qui est du sang de France, de faire sa paix avec le Roi; elle le prie, non par aucun intérêt de parti , mais parce que « ce sera grande pitié de la » grande bataille et du sang qui sera répandu , car c'est » le sang de France '. •'

1 T. m, p. 68, déposition de Louis de Contes, son page.

2 Déposition de d'Aulon, son écuycr.

3 Lettre écrite par Jeanne au duc de Bourgogne.

Quand le duc d'AIcnçon vint la rejoindre : « Soyez » le très-bien venu », dit-elle; «plus il y en aura » ensemble du sang royal de France , mieux en » sera-t-il '. d

Ce Roi qui avait douté d'elle avant et après la délivrance d'Orléans; qui, livré à ses favoris, devait l'abandonner làcliement, elle l'aimait : jamais plus fidèle au triste Charles VII qu'au jour de cet abandon, elle ne permit jamais aux Anglais de l'insulter devant elle.

Elle accepta pour elle-même toutes les injures; mais quand on insulta le Roi , son àme frémit : " Par » ma foi , révérence gardée " , dit-elle , ;; ù prédicateur, » vous parlez mal. Je vous ose bien dire et jurer sur 1) peine de ma vie que le Roi Charles est un bon catho- » lique , quoiqu'il n'ait pas cru en moi *. » A ce mot si fier, les Anglais poussèrent un cri.

Elle servit ce malheureux Roi sans lui demander jamais rien pour elle ni pour les siens; après Reims, elle ne lui demanda qu'une chose : d'exempter d'impôts le village où elle était née, et d'y fonder une école pour les jeunes filles; et son père , qui était venu au sacre, en rapjiorta la nouvelle à Domremy.

Et si elle aimait et servait ainsi son Roi , c'était toujours , comme elle l'a dit naïvement plus tard dans son pieux langage, '; notre Sire premier servi. •^ A ses

* Quaîito plures eriint de xantjia'iie Iicgis Frunc'iu', inshnul, ta/ito melius. (Déposition du duc d'.Alençou, 1. 111, p. 91.)

- O prœdica/or, }na/c dicitis: non loquamini de pcrsona domini Régis Karoli, quia bonus calholicus est, et in me non credidit. (T. 111, Isambard de Lu Pierre.)

yeux, le premier maître de la France , c'était Dieu, et elle conseillait à Charles VII « de donner son royaume 5) au Roi des cieux , et que le Roi des cieux , après cette " donation, ferait tout pour lui et pour la France '. "

Mais, il le faut ajouter, son amour pour la France ne lui inspirait pas de haine pour ceux qu'elle combattait. " Xe me parlez pasu , dit quelque part Bossuet, tt des héros sans cœur. 5? Kous n'avons pas ici , Messieurs , une héroïne sans compassion : elle avait horreur du sang versé , non pas seulement du sang français, mais du sang même des ennemis. Les guerriers les plus chrétiens, saint Louis, frappaient d'estoc et de taille : elle ne se jetait au plus fort de la mêlée que sa bannière à la main. Elle aimait son épée, « mais i' quarante fois plus » , disait-elle, « son étendard que » son épée. » Elle ne tua jamais personne; ni son épée ni sa hache d'armes ne lui servirent jamais ^.

D'acier contre les périls, non moins que contre le vice-, mais tendre et sensible, comme une Sœur de charité, on la voyait, sur le champ de bataille, après la victoire, et pendant le combat même, prodiguer les soins les plus affectueux à tous les blessés, Anglais ou Français '. « De quelque parti qu'ils fussent », dit un

* Quod donaret regnum situm Rcgi cœlorum, el. quod Rex cadoritm post hiijiismodi donationcm, sibi faccret prout fccerat suis prwdecessorihus. (Le duc d'AIençon, t. III, p. 91.)

- Quod multo, videlicct quadrngcsics, prcfdiliçicbnl rcxillam (puimensem... quod ipsamet portabat ccrilhDit prcrdiclniu. qiiando aggrediebatur adversarios , pro cri/diida, ne iiiterjlccrct (iliquon ; et die it quod nuiuquam interfecit liominein. (T. I, p. 78.}

3 T. III, p. 205 (Seguin.) — Pia eliam non solum erga Gai'

témoin, « elle avait pour eux la |)liis vive compassion. « Et un jour, un Français ayant frappé à la tète et blessé grièvement un Anglais prisonnier qu'il avait sous sa garde, Jeanne descendit de cheval, soutint le blessé par la tète pendant qu'il recevait les secours de la religion, le soignant et le consolant autant qu'(>lle le pouvait \

Et laissez-moi vous signaler encore ce trait qui la peint bien : après la prise de la bastille de Saint-Loup, qui fut son premier exploit, elle recueillit les prisonniers, empêcha qu'on ne leur fit aucun mal et les fît recevoir et soigner dans la maison qu'elle habitait. Et quant aux morts, " elle pleurait sur eux » , dit Pasquerel , " en pensant qu'ils étaient morts sans confession. )) Et au retour elle se confessa sur-le-champ à celui qui nous a transmis ce touchant détail sur son premier combat *.

Et aux Tourelles, au moment où le pont se rompit sous les Anglais précipités dans la Loire, elle eût voulu les sauver : « Glacidas ! Glacidas ! ^^ criait-elle à leur chef , « rends-toi, rends-toi au Roi du ciel. J'ai « grand'pitié de vos âmes ! n Glansdale fut entraîné avec

licos, sed etiatn cri]a inimicos. De paupcrihus armatis , esto quod essent de parte Angliconiin, ipxa miiltitm compaticbatiiv.

1 Cu7n qitâdam vice umis Gallicus duceret certos Anglos captiros, percussit imum Anglorum in capite. Ipsa Johanna hoc vidais, descendit de eqito, et fecit einndem Anglicum conjiteri, teneiido eum per caput, et coiisolaiido ciim pro posse. (Déposition de son page, t. III, p. 71.)

2 Fiicnint mitlti Angliri tnlerfccli; undc multum dolebat ipsa Johanna, ex vi qitod dicebat eos intcrfectos sine confessione ; et illico ipsa eidcni loquenti confessa est.

les autres, mais elle ne put voir sans verser des larmes cette fin misérable de tant de braves gens '.

Cette bonté de son cœur, .Messieurs, n'empêchait en rien chez elle la fierté française, ni l'amour de la justice. Vous vous rappelez ses fières sommations au duc de Bedford et aux Anglais: " Allez-vous-en, 5) hommes d'Angleterre , qui n'avez droit en ce 55 royaume de France ; le Roi du ciel ordonne et mande 55 par moi que vous en alliez en votre pays, ou sinon 55 je vous ferai un tel hahaye qu'il en sera perpétuel 55 mémoire. Voilà ce que je vous écris pour la troisième 55 et dernière fois, et je ne vous écrirai pas davantage. 55 C'est la fille des champs, c'est l'humble bergère de Domremy, qui tient ce langage à l'orgueilleux frère de Henri V; mais elle parle, inspirée de Dieu; et du même foyer où s'allume sa fervente piété, jaillissent ces flammes de l'honneur français , avec ce qu'il a de plus fier et de plus délicat , de plus énergique et de plus indomptable.

Qu'ajouterais-je, Messieurs ?

Il est une vertu qui peut être regardée comme l'expression la plus profonde de la sainteté , c'est l'humilité; et son héroïsme, c'est quand elle se conserve dans la gloire.

L'épreuve ici fut redoutable, pour une pauvre jeune fille de vilbige devenue tout à coup l'idole d'une nation. Eh bien! ces batailles, ces triomphes, cet

» ï. IV, p. 139.

enthonsiasnic des guerriers, ces peuples qui volaient au-devant d'elle, l'ont-ils éblouie? Et dans cet csiivrement, avait-elle oublié qu'elle n'était rien et que Dieu était tout ? Non , Messieurs.

Quand le peuple se précipitait sur elle, à Orléans, bonimes, femmes, petits enfants, et touchait ses vêtements, elle disait : « Je ne suis qu'une pauvre fille, v

Et plus tard , quand à Bourges les gens voulaient lui faire bénir des croix et des médailles , elle disait en souriant : « Bénissez-les vous-mêmes, elles seront tout ^^ aussi bonnes '. «

Et quand, lu croyant invulnérable, on lui disait: "Vous ne serez jamais blessée « , elle répondait " qu'elle -; n'en était pas plus siire que les autres, n

Et au sortir des pompes de Reims, elle ne fait que répéter ce mot : « Je ne suis rien : mon fait n'est qu'un 5) ministère ! "

Telles étaient son bumilité et sa simplicité ; mais dès qu'il s'agissait de la guerre et de sa mission, elle reprenait tout son ascendant, et elle l'exerçait avec un naturel qui témoignait bien de l'inspiration d'en haut. C'est ce que Dunois a déclaré devant les juges, et il l'avait bien éprouvé lui-même, quand il voulut l'empêcher d'attaquer les Tourelles : a Vous avez été en votre " conseil « , lui répondit Jeanne, « et j'ai été au mien; « et croyez que le conseil de Dieu s'accomplira et " tiendra ferme, et que cet autre conseil périra ". »

* Taïu/atix ro.tmet, quia ita honn eruiif ex taeln ccstro, sicnt ex meo. (T.' III, p. 87.)

~ Vosfuixtis in vestro concilio, et ego fui in meo, et credatis

Et Dunois ajoutait : 't Mais en dehors du fait de » guerre, elle n'était qu'une simple, humble et inno- " cente fille '. "

J'arrive maintenant, l\Iessieurs, à ce qui est la délicatesse la plus lire, mais aussi le triomphe de mon glorieux sujet. Et je m'en approche avec respect.

Il y a eu. Messieurs, et c'est une des gloires du Christianisme, quelques grands guerriers qui ont été de grands Saints ; mais ce qui ne s'est vu qu'une seule fois, c'est la sainteté brillant de son plus pur éclat, parmi la licence de la vie des camps, dans une jeune fille de dix-huit ans, jetée au milieu des hommes de cour et des hommes de guerre , et en qui , loin que la fleur de cette innocence ait été jamais ternie, l'on n'a jamais trouvé, dit un témoin, que "bien, humilité, « virginité, dévotion, honnêteté, simplesse » , et qui , devenue chef de guerriers, n'a jamais été l'objet d'une

quod consilium Domini mei perficietur, et consilium hujusmodi peri'bit. (T. III, p. 109.)

1 Quod extra fachim guerrœ erat simplex et innocens ; sed in eojidiictu et dispositione armatorum et in facto guerrœ, et in ordinando hella et animando armatos, ipsa ita se habebat ac si fuisset subtilior capitaneus imindi, qui totis tcmporibus suis edoctus fuisset in guerra. — Cf. t. III, p. 32, R. de Farciault ; p. 116, S. Charles : n Et chevauchoit toujours armée en habillement de guerre, ainsi qu étoient les autres «rens de guerre de la compaifmie ; et parloit aussi prudemment de la guerre comme capitaine savoit faire. Et quand le cas advenoit qu'il y avoit en l'est aucun cry ou effroy de gens d'armes, elle venoit, fust à pied ou à cheval, aussi vaillamment comme capitaine de la compaignie eust scen faire en donnant cueur et hardement à tous les aultres, en les admonestant de faire bon guet et garde en l'ost, ainsy que par raison on doit faire. Et en toutes les aultres choses estoit bien simple personne, et estoit de belle vie et honesteté. ï (T. IV, p. 70.)

parole irrespectueuse, sauf de la part des Anglais, de quoi elle versait d'abondantes larmes '.

Tous les témoignages se réunissent jtour attester, dans ce prodige, ce que la vertu eut jamais de plus surnaturel et de plus touchant. Les ennemis implacables qui l'ont livrée aux flammes ont essayé de lui ravir cet honneur, et de briser sur son front cette couronne. Mais en vain : les plus haineuses et impudentes enquêtes ne leur ont pas môme permis de faire monter une ombre jusqu'à cette innocence, éclatante comme la pureté du jour ; et leur silence, dit un témoin lui-même de l'odieux procès, est assurément le plus éloquent des témoignages.

Mais c'est vous surtout que j'atteste, vous, compagnons de ses glorieux combats, et qui ne la quittiez jamais, ni dans les marches, ni dans les batailles, ni dans les campements de jour et de nuit, vous, duc d'Alençon ; toi surtout, vaillant Dunois ; et vous aussi , vous, son écuyer , vous, son page, et vous encore, braves chevaliers qui fîtes avec elle le voyage de l'aucouleurs à Chinon , parlez, parlez! Ils l'ont fait, Messieurs, et qu'ont-ils dit? Ils furent unanimes à déclarer que non-seulement Jeanne fut la plus pure des jeunes filles, mais qu'elle leur inspirait à tous la vertu, et que jamais sa vue n'éveilla en eux aucune pensée dont elle eût pu rougir " ; ils regardaient cette fille angélique

1 F.r rpiilius vrrhis ipsrr Johaniin iiicœp/f xuspirare et Jlcrc rum nhiindantia lacrijmarum. (T. III, p. 108, Pasqiicrcl.)

- Dirit ctUim (puni aliquando in excrcitu ipse loqucns cubuit, citm eaclcin Johanna et arinatis, ;i la paillatlc, et ciclit «l'upiand» TO.M. I. 28

434 x\OlV ELLES OEUVRES CHOISIES.

comme un être sacré, et ils allaient jusqu'à dire qu'ils ne croyaient pas que près d'elle fût possible même la pensée du mal '.

Ce qu'il faut lire sur ce point, Messieurs, c'est la déposition tout entière de Dunois, âgé alors de cinquante et un ans. " Il ne croit pas ^ , dit-il avec d'Aulon, a qu'une femme puisse être plus chaste que Jeanne

V d'Arc. » Et il ajoutait ces remarquables paroles , que vous me pardonnerez de redire dans leur franchise militaire : il ajoutait que, quant à lui et à ses compagnons, dès qu'ils se trouvaient dans la société de Jeanne, « ils n'avaient plus que des pensées honnê-

V tes, et ne pensaient ni à elle ni à aucune autre. » Et Dunois disait enfin : « C'était une chose presque n divine ^. "

Un autre chevalier, Georges Thibault, va plus loin encore, et atteste que la seule vue de Jeanne, lorsqu'ils venaient à l'apercevoir, arrêtait soudain non-seulement tout propos licencieux sur leurs lèvres, mais dans leurs cœurs et jusque dans leurs sens toute impression ou désir peu chaste \ Ils l'attestent. Messieurs.

fjiiud ipsa Johanna se prœparabat : non tamen hahuit ipse loquens unqitam de ea conciijnscentiam carnalem. (Id., p. 100, Aleuçou.)

1 Et credebant quod non posset conatpisci. (Ibid.)

2 Non crédit aliquam mulierem plus esse castam quam ipsa Puclla erat. Affirmât prœtcrea quod ipse et alii, dum erant in societate ipsius Puell<p, nullani hahchant voluntatcm seu desiderium habendi societatem mulieris : et videtur ipsi deponenti quod erat res quasi divina. (T. III, p. 15.)

•* Multotiens dum loquehantur de peccato carnis et de aliquibus rerbis quœ trahere poterant ad libidi?ie??i, dum eam videbant et appropinqiiabant, non poterant de hoc loqui, itno repente amittebant ntotuin carnis. (T. III, p. 77.)

J'en atteste à mon tour, non-seulement les hommes (le guerre, mais les hommes du monde, mais tout honime : oui , l'humain ici touche au divin , quasi divina res est; et cet ascendant inouï de la vertu, n'est-ce pas , ]\Iessieurs , cette puissance que l'Eglise appelle la sainteté?

Dunois en garda toute sa vie l'impression ineffaçahle, et j'en ai rencontré, il y a quelques jours, une preuve inattendue et frappante.

Allez, Messieurs, visiter à Beaugency ce qui reste du château où ce vaillant homme s'était retiré après tant d'agitations et de hatailles, où il est mort, et d'où son corps fut porté à Cléry; il y repose encore : et votre émotion, Messieurs, égalera la mienne, lorsque, entrant dans son oratoire, vous lirez ces mots, cette prière, qu'il avait fait écrire en exergue à la voûte de ce sanctuaire, au-dessus de l'autel : Cor mumhun créa in me, Deiis ! 0 mon Dieu, créez en moi un cœur jJur ! Touchant souvenir, au cœur du vieux guerrier, de la vertu qui, aux jours de sa vaillante jeunesse, lui était apparue dans toute sa beauté, sous les traits d'une sainte héroïne.

Devant une telle vertu , maintenant que les passions d'autrefois sont apaisées, et que Jeanne d'Arc n'apparaît plus que dans la sérénité de l'histoire, je ne m'étonne pas que d'éclatants hommages lui viennent chaque jour de l'Angleterre elle-même, et qu'en dépit du protestantisme anglais, un descendant de ceux qu'elle a vaincus se soit écrié hier: « Un tel personn nage est un soutien pour notre foi, une splendeur

» pour l'ànie liumaine, et sa place est dans les teni- « pics. «

Ce grand et solennel hommage, peut-être un jour la sainte Église romaine le déccrnera-t-elle à Jeanne d'Arc : ce jour, il m'est permis de dire que je l'attends et que je l'appelle...

0 France, ô ma patrie , mère de Jeanne d'Arc, ce jour-là, de quel diamant incomparable l'Eglise aura orné ton front !

Et cependant , Messieurs , je ne vous ai pas dit encore ce qui fut le sombre, mais le plus glorieux rayon de la couronne de Jeanne d'Arc.

Il nous reste à considérer la Sainte dans la victime et dans la suppliciée.

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