II
Il faut donc maintenant le redire : cette jeune fille si pure, cette guerrière si sainte, cette rédemptrice de son Roi et de son pays, acclamée par une armée et par tout un peuple, au comble de la gloire humaine, eh bien! Messieurs, elle a été trahie, vendue, suppliciée, brûlée vive. Dieu l'a permis, l'Angleterre l'a ordonné, la France l'a souffert, et un évêque l'a fait.
Ah ! lorsqu'une première fois j'ai dû vous le raconter , j'en ai poussé des cris , je me suis plaint à Dieu et aux hommes, et mon âme indignée de tant d'outrages faits à l'innocence, au courage et à la vertu, ne savait où se réfugier.
Quel dénoûmcnt inattendu , et horrible , d'une si
noble destinée ! Ne pouvait-elle donc finir autrement ? Ah! elle ne rêvait pas la gloire et les délices; elle ne voulait, sa mission achevée, que retrouver sa mère, son village et ses champs. Mais non, elle ne devait plus les revoir !
Si du moins clic était tombée aux Tourelles, ou dans quelque grand combat, au milieu des guerriers, d'un coup glorieux, dans l'éclat d'un triomphe !
Eh !)ieu ! non, .Messieurs, il fallait autre chose! il le fallait ! Oj)oriuit ! Èlevon?. nos pensées; nous entrons ici dans des clartés nouvelles. Il fallait que la Saiute fût couronnée dans le supplice ; Dieu réservait à la France pour sa libératrice cette gloire plus haute ; il voulait donner à la fille aînée de l'Eglise une Martyre , portant les stigmates de son Fils... Du reste, c'est la loi. On n'est un Sauveur, une image du Clirist , qu'à ce prix. La France n'a jamais rieu eu de pareil. Elle avait vu des Saintes , des femmes grandes et illustres : rien de pareil à Jeanne d'Arc. Sainte Clotilde meurt dans un douloureux, mais glorieux veuvage, au tombeau de votre grand saint Martin , Monseigneur: sainte Geneviève achève sa longue carrière au milieu des bénédictions des peuples, près de Saint-Denis : Jeanne d'Arc, c'est au milieu des clameurs, des horreurs, des tourments, des blasphèmes, de l'exécration de ceux qu'elle avait vaincus.
Encore un coup, c'est la loi. Messieurs : Oporlint paii Chrislum^ et ila iutrare in gloriam suam ! Divin, mais terrible oportuit ! Ainsi, le Fils de Dieu lui-même devait passer par ce chemin, pour achever
'i38 XOIVFLLICS OELVRES CHOISIES.
le salut (lu monde et arriver à la consommation de sa gloire '.
C'est la loi, et pour tous!... Ah! vous avez fait de grandes choses. Mais il y en a une plus grande encore. Avez-vous souffert? Avez-vous été brûlé vif ou à petit feu dans votre œuvre? Si non, eh bien! il vous manque ce rayon suprême que Dieu réserve aux élus des hautes missions, et qui fait resplendir du dernier et sublime éclat leur âme et leur cause. Les ouvriers des grandes rédemptions, c'est leur privilège de marcher à un triomphant supplice, Jésus-Christ à leur tète, la croix en main. Le voilà, ce modèle et ce Roi de tous les suppliciés pour la justice! II boit le calice de sa Passion jusqu'à la lie , et puis il le présente à ceux qui l'aiment assez pour le suivre , et pour reproduire en eux quelques traits de cette Passion qui a sauvé les hommes : victimes immolées comme lui, et comme lui triomphantes par la fécondité du sacrifice, leur sainteté comme leur gloire se mesure à leur degré de ressemblance avec le divin Martyrisé.
Et s'il m'était permis de vous adresser d'ici la parole, à vous, qui êtes sur la terre le Vicaire du Dieu crucifié, ô Saint-Père, je vous dirais : Quand aux grandes victimes des saintes causes Dieu ne demande pas l'effusion du sang, ah ! il leur envoie tant de douleurs, et parmi quelques larmes de joie tant de larmes amères, que ces larmes et ces douleurs valent le sang!
> Décelât cum, propter qucm oinnin, qui mu/tox Jilios in g/oriam adJuxerat, auctorem salutis eorum pcr passioncm consitinmare. (Ad llebrœos, c. ii, v. 10.)
Voilà, Messieurs, dans quelle lumière il faut eonterapler rimmolation de Jeanne d'Arc. Autrement, l'horreur en serait trop grande. Ce qui éclate ici, c'est que, en nulle autre passion peut-être plus que dans celle de l'iiéroïque vierge de Domremy, ne se rencontre cette glorieuse ressemblance avec le Dieu du Calvaire. Elle eut son Judas, un prêtre qui la trahit, un guerrier qui la vendit; ses Caïphes, des juges abominables, de faux témoins; un prince indigne, lui donnerai-je le nom de Pilate? qui l'abandonna; une espèce d'Hérode qui l'insulta, des soldats brutaux, des valets impudents; les pharisiens et les scribes abondèrent, et par-dessus tout l'oubli, le délaissement universel, l'ingratitude des Français ; et sa croix fut un bûcher.
Du reste, Messieurs, il faut le dire, dans sa mission, elle n'avait pas été un jour sans injures, sans contradiction, sans douleurs. Chaque jour il fallait que celte âme généreuse, ce cœur de dix-sept, de dix-huit ans, s'élevât au-dessus des trahisons , des moqueries , des calomnies, des jalousies. Elle n'avait réellement pour elle que les petites gens et le menu peuple, ou quelque brave chevalier comme Dunois. — Et encore, comment ne vint-il pas frapper avec sa hache d'armes aux portes de Rouen? — Et celle qui avait entendu si souvent retentir sur ses pas Vhosanna populaire , devait voir là le bon peuple se taire, comme il se taisait à Jérusalem, comme il se tait partout, dès que les ennemis du Seigneur et {\(^ SCS Saints répètent contre eux leur implacable Crucificjalur .
Comme Xotre-Seigneur aussi, la pauvre fille annonça
plusieurs fois cette fin, dont elle ne pouiait toutefois, dans sa candeur, prévoir les indignités. « Je ne deî; mandais à Dieu ;> , dit- elle, « que la délivrance de la î) France, le salut de mon âme, et d'être reçue en «paradis. « Ah! cette prière, du moins, devait être entendue î
Mais une autre fois, chevauchant entre Tarchevéque de Reims et Dunois, qui le raconte, et traversant une de vos honnes populations de Picardie, cher Monseigneur, dont la présence ici nous touche peut-être plus qu'aucune autre : <i Ah »! s'écria-t-elle, « puissé-je « être assez heureuse pour finir ici mes jours et être « inhumée en cette terre, chez ce bon peuple! iî Mais ce vœu ne dexait pas être exaucé... Ses cendres allaient être bientôt jetées aux vents et aux flots... et il ne devait rien rester d'elle ici-bas... rien, qu'un peuple sauvé et une impérissable mémoire !
Enfin, tout à coup sainte Alarguerite et sainte Catlierine lui déclarent qu'elle « sera prise avant la Saint- " Jean par les Anglais', -.i Oh! le coup était cruel! et depuis elles le lui répétaient tous les jours.
Mais Jeanne ne reculait pas et marchait toujours en avant. Elle avait dit au Roi : « Prenez garde! je ne » durerai qu'une année! » Et elle dit un jour à son confesseur : « Après ma fin, je ne demande au Roi que « de faire dire des messes pour les âmes de ceux qui M seront morts pour lui ". »
1 Fuit eidem dictumper suas voccs, videlicet sanctanim Catharinœ et Margai-etœ, qiiod ipsa capcretur antequam esset festum Beati Jo/uiuiiis. (T. I, p. 115.)
2 Juhanna plurics sibi dixit quod si contingeret eam vilam
Déjà, à Chàlons, devant votre cathédrale, Monseigneur, aux gens de Donireniy qui étaient venus pour voir la fille de leur village dans sa gloire, et lui denunidaiont si elle n'avait ])as peur dans les batailles, elle avait répondu : " Aon, mes cliers amis, je ne crains » que les traîtres. «
Enfin, un matin, à Compiégne, ayant fait dire la messe et communié dans l'église Saint-Jacques, que j'ai vue aussi il y a quelques années, elle se retira près d'un pilier de la vieille église, et trouvant là plusieurs gens de la ville et une centaine d'enfants rassemblés pour la voir, elle leur dit : « Mes enfants et chers amis, » je vous signifie que l'on m'a vendue et trahie, et que 5) bientôt je serai livrée à la mort. Si vous supplie 5) que vous priiez Dieu pour moi '. »
J'ai donc nommé Compiégne... Vous savez. Messieurs, comment son bon cœur l'avait fait entrer dans cette funeste ville, ti 11 faut bien 5) , dit-elle un jour, « que j'aille secourir ces braves gens de Compiégne... » Ils ne le lui rendirent pas... Le pont-levis fut levé derrière elle , et chacun demeurant en sûreté derrière les murs, nul ne bougea... nul ne bondit, ni de Compiégne, ni de Reims, ni de Chàlons, ni d'ailleurs, pour uK'ttre les Anglais et les Bourguignons en pièces, et sauver la libératrice de la France!
Ah!... Messieurs! la triste nature humaine! Et le
courage, et l'honneur, l'honneur, où sont-ils?
fniirc, qiiod doDiinits Rexfacevet Jievi cappellas ad dcprccundnm Ahissimum pro sainte aiiimaritin illoriiin (pti obicraiit in (jucrra. (T. 111, p. 112.)
» Wallox, t. I,|). 228; t. H, p. 272.
Elle fut donc prise , vendue par un grand seigneur, achetée et payée par l'or de l'Angleterre; puis garrottée, enchaînée, livrée aux railleries des soldats, à la l'engeance des Anglais, jetée dans un cachot, et menée en Normandie , dans une cage de fer, les chaînes aux pieds et aux mains. Ah! certes, quand elle se rit ainsi seule, abandonnée de tous, et des chevaliers, et de son Roi, et de la France, et livrée sans défense à ses plus cruels ennemis, il lui fut bien permis de dire, comme son modèle : 0 Dieu! que ce calice s'éloigne de moi! ...
Là, dans cette cage, dans ces affreux cachots, dans cette tour de Rouen... Vous n'étiez pas là, Monseigneur, vous l'eussiez défendue contre toute l'Angleterre! Quand elle se trouva là, dans cet abandon, dans ces ténèbres, dans cette nuit de son âme, ah! quel ne dut pas être le frémissement, le dégoût, l'involontaire effroi, l'agonie de son cœur!... Et quand elle repassait dans son souvenir tout ce passé, ces voix du ciel, cette élection divine, ces batailles, ces victoires, cet Orléans délivré, ce Roi sacré, tout ce pays de France sauvé; et puis, rien , rien autour d'elle, que le silence et l'horreur de la mort! Et quand, de ces amères et navrantes pensées, elle se reportait vers Domremy, vers sa mère, vers ses champs et ses troupeaux, ô Dieu ! n'est-ce pas alors que cette pauvre âme dut être à son tour triste jusqu'à la mort? Et qui l'accuserait de défaillance? X'a-t-il pas été dit de son Maître lui-même : Cœpitpavere, et tœdere! contristari et mœstus esse! Ah! oui, elle eut bien là aussi son agonie et son jardin des Olives! Mais, comme
le Sauveur, elle eut aussi ses anges qui vinrent la réconforter et lui promettre le paradis '.
Et de cet abattement, voyez-la maintenant, Messieurs, qui se lève. Snrgite^ eamus ^ . Elle va devant ses juges, les Caïphes du temps. Ah ! l'Angleterre les a bien choisis ! tout ce qu'il pouvait y avoir de plus cruel ])our Jeanne : des prêtres et des Français! Quel enlacement perfide ! quel réseau savamment ourdi de questions captieuses ! . . . Mais de tous ces pièges, comme la victime se dégage, et comme elle les confond tous par ces réponses pleines de bon sens et d'honneur, où éclate son âme tout entière! Je ne connais pas un procès, excepté celui de Xotre-Seigneur, où des interrogations plus perfides aient été renversées par des réponses plus péremptoircs M
Messieurs, j'avais voulu, dans mon premier discours, détourner mes yeux de ce spectacle, de cette profanation de ce qu'il y a de plus sacré dans, les choses humaines, la justice , mais j'avais tort, et je veux y revenir aujourd'hui.
J'y veux revenir, parce que, en face de ces juges
' Copias totum gvatantcv ; lu renies finaliter in reijnum para- (lisi. (T. I, p. 155.)
~ S. Marc, xiv, 22.
•^ Aiidiritque ah ore domini tune abbatis Fiscampnensis quod Hiius magnus clericus bene defecissct responderc interrogationibus difficillibus sibi factis. (T. II, p. 358, R. de (îronchet.) Quibus unu.i magister in theologia cum dijficultate respondisset. (T. III, p. 64, J. Monnet.) Xon erat ex se sufficiens ad se defendendum contra tantos doclores, nisifuisset sibi inspiratum. (T. II, p. 242, Alanchon.) Eidcni Johannœ audicit dici, loquendo eidem loquenti et notariis, quixl non bene scriberent, et multoties faciebat corrigere. (T. III, Jean Moiinct.)
lendiis, il y a la victime; à côté de la bassesse humaine, l'héroïsme , plus éclatant que sur les champs de bataille; et dans ce martyre, la sainteté, définitivement victorieuse et consommée!
Voyez avec quel art profond sont tendus ces pièges, pour la perdre et pour la torturer, tandis que, dans le même temps, lui étaient livrés, au fond de son cachot, d'autres assauts encore plus odieux.
« Etes-vous en état de grâce ? " Qu'elle réponde oui ou non, elle se perd également; on retournera contre elle toute réponse. Mais écoutez :
«Si je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre; et si j'y « suis, Dieu veuille m'y garder ' ! n
D'un mot elle brise le piège !
ii Quand vous vous confessiez, étiez-vous en péché » mortel?
« — Je ne sais si j'ai été en péché mortel ; je ne î) crois pas en avoir fait œuvre, et Dieu me garde de » faire ou d'avoir jamais fait œuvre qui charge mon 5) âme '. 11
Et plus le piège thèologique qu'on lui tend ici va se resserrer autour d'elle, plus le bon sens et la sainteté vont éclater à la fois dans ses réponses.
« Qui aidait le plus , vous à l'étendard , ou l'étendard " à vous?
^ Si ego non sim, Deus ponat me; et si ego si?n, Dens me teneat in illà, et dixit quod esset multum dolens, si sciret se non esse in gratid Dei... (T. I, p. 65.)
- Utrum ne credat esse aliquando in peccati mortali, qnando confitetiir, rcspondit quod nescit si fuerit; nec crédit se fecisse opéra peccati mortalis ; et non ptlaceat, inquit, Deo, quod ego iinquamfeccrim, per rpiœ anima mea sit onerata. (T. I, p. 65.)
1) — De la victoire tie rétendanl ou de moi , c'était
V tout à Xotre-Seigneur.
5) — Mais respérance d'avoir victoire était-elle fon- 15 (lée en votre étendard ou en vous?
V — Elle était fondée en iVotre-Seigneur, et non » ailleurs '. »
Le piège se resserre encore, et l'enlace de plus en plus : la jeune Sainte échappe toujours.
5) Ne savez-vous point que sainte Catherine et sainte « Marguerite haïssent les Anglais?
« — Elles aiment ce que JVotre- Seigneur aime, et » haïssent ce que Dieu hait.
» — Dieu hait-il les Anglais?
:? — De l'amour ou de la haine que Dieu a aux » Anglais , je ne sais rien ; mais je sais hien qu'ils
V seront houtés hors de France, excepté ceux qui îî y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Fran- 5) çais contre les Anglais *. »
Toujours l'éclat de l'accent français et de l'accent chrétien : la môme intrépidité dei^ant ses juges que devant les hastilles anglaises, et l'affirmation constante
1 An ipsa plus juvaret vexillum. quam vexillum juvaret illam/ Respondit qiiocl de victorid ipsiiis Johannis vel vexiUi, totinn erat in Domino. — Ulriim spcm habendi victoviain fundahatur in vexillo, vel in ipsamct Johannd, respondit quod hoc funddtiir in Domino, et non in alio. (T. I, p. 182.)
- L'ti-Uiu ipsa sciât quod sanctœ Catharina et Mavcjdrctu odiant Anqlicns : respondit quod ipsœ amant quod Drus a mat, et odiunt quud Dcus odit. — Interrofjata si Deus od/at AtKj/icos, respondit quod de amore rcl odio qucm Deus hahet ad Anylicos, niliilscit ; sed benc scit quod expellentur à Francià, exceptis illis qui ?norientur; et quod Deus mitlet victoriam Gallicis contra Anglicos. (T. I, p. 2Ô8.)
446 XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.
et invincible des grands desseins de Dien sur la France.
Cette constance lui coûtera la vie ; elle le sait : n'importe !
tt Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, » croyant après ma mort gagner le royaume de France. » Mais quand ils seraient cent mille Goddem plus qu'ils » ne sont à présent, ils n'auront pas le royaume. »
Le comte de Staflbrd, indigné, tirait sa dague pour la frapper; Waruick le retint : il voulait le bûcher.
Mais la plus horrible torture morale infligée à la pauvre captive, le chef-d'œuvre de la perfidie de ces effroyables juges, le voici. Messieurs. Ce n'est pas assez que la France l'abandonne et que des hommes d'Eglise la jugent : ce qu'elle respecte le plus au monde! Voilà qu'à cette conviction invincible de sa mission qui éclate en toutes ses réponses et qui fait sa force, on veut opposer cette nécessaire soumission du vrai fidèle à l'Église, et sa foi de chrétienne. " L'Église » , disaient-ils , « c'est nous. Vous refusez donc de croire à l'Église, » d'obéir à l'Eglise. )) Et ils y revinrent sans cesse, déchirant à plaisir cette âme simple, et la brisant de douleur dans ces luttes morales.
De ses efforts pour se déprendre de ces ambages que d'abord elle ne démêlait pas , elle fut malade, Messieurs, jusqu'à être en péril de mort. Mais elle ne trahit rien, ni sa mission, ni sa foi.
K Menez-moi au Pape » , dit-elle, « et je lui répon- » drai. Je tiens et je crois que nous devons obéir à » notre seigneur le Pape qui est à Rome '. ;)
* Ipsa requirit qiiod ducatur ante ipsum dominum nostrum
L'évêque défendit d'écrire cette réj^onse :
(i Ah )) ! reprit-elle, «vous écrivez bien ce qui est » contre moi; mais vous ne voulez pas écrire ce qui est " pour moi. -^
Contre de tels juges, il ne restait à Jeanne qu'un refuge. Dieu, cette justice suprême, qui réparera un jour toutes les iniquités de la terre :
« Oh ! j'en appelle devant Dieu ■) , dit-elle , - le grand >'juge, des grands torts et ingravances qu'on me .) fait \ V
Et comme elle se plaignait ainsi, survint l'évoque. A sa vue , elle s'écria :
"Evêque, je meurs par vous "! « Puis elle ajouta avec compassion : « Vous dites que vous êtes mon juge; ) je ne sais si vous l'êtes, mais avisez bien que vous » ne jugiez mal, car vous vous mettriez en grand dan- " ger; et je vous en avertis, afin que, si A'otre-Sei- V gneur vous en châtie, j'aie fait mon devoir de vous 55 le dire ^ «
iVe vous semble-t-il pas entendre ici , Messieurs , comme un écho des paroles du divin accusé, ajournant
Papam, et postea respondebit totum ilhidquod dehehit respondere. (T. I, p. 184.) — Tenet et crédit quod debemus obedire domino îiostro Papa' in Roimi exi.stenti... Quantum est de ipsd, crédit in dominum Papam qui est Roinœ. (T. I, p. 83.)
t Ibid., p. 4, le même témoin.
- Ibid., le même témoin.
3 Vos dicitis quid meus judex estis; ego nescio si vos estis ; sed adc isatis bene quod non maie judicetis, quia poneretis vos in marjno pcriculo. Et ego adcerto vos ad finem quod, si Deus vos inde castiget, ego J'acio debitum meum de dicendo vobis. (T. I, p. 154.)
ses juges d'un moment à rinfaillil)le jugement du dernier jour?
Mais qui donc la soutenait dans les affreux labeurs de ces interrogatoires et dans les désolations de la captivité ? Ah ! Messieurs , ce qui l'avait toujours soutenue , la prière et rEucliaristie, ces deux foyers inextinguibles de la vertu chrétienne. Dans ces longues heures de solitude et d'abandon où le cri du Sauveur sur la croix pouvait bien aussi sortir de ses lèvres : tt Mon » Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné?» elle prie, Messieurs, elle se recommande sans cesse à Dieu ; sans cesse elle demande la divine Eucharistie. La veille de son supplice encore, elle communia; on n'osa pas lui refuser la consolation de cette dernière cène, et elle reçut son Sauveur « avec une telle dévotion et « une telle abondance de larmes, dit celui même qui 1) la communia, que je renonce à le décrire '. «
Et voyons-la maintenant, Messieurs, sortant du prétoire et marchant à son calvaire. C'est là surtout que son âme éclate en des accents incomparables : ce n'est plus seulement une héroïne, c'est une Sainte. Recueillons, Messieurs, avec respect ces cris suprêmes.
Huit cents hommes d'armes l'entourent et l'entraînent, « portant glaives et bâtons ■ »; un peuple immense était là, comme toujours, demandant son
1 Quod derotissiine et ciim lacnjmis uberrimis sic qiiod nescirct narvare, suscepit. (Témoignage du Religieux qui la communia et l'assista à son bûcher, t. II, p. 308.)
^ t Et y avoit le nombre de sept à huit cents hommes de guerre autour d'elle, portant glaives et basions. » (T. II, p. 14, Manchon.)
spectacle! Populus sjycctans ' , et on voyait les scribes et les pharisiens branler la tète, comme naguère au pied de la croix : Elle qui a délivré les autres, qu'elle se sauve donc elle-même !
Pour Jeanne, en apercevant le bûcher, elle fait entendre le cri de compassion du Sauveur sur Jérusalem : «Rouen! Rouen! seras-tu donc ma dernière 5) demeure ? J'ai grand'peur que tu n'aies à souffrir de « ma mort, et qu'il ne t'en arrive malheur M " Le peuple, entendant ces paroles, pleura.
Puis, attachée au bûcher, elle pousse le cri du pardon , qui fut le premier cri de la croix , « elle leur par- » donne tout le mal qu'ils lui ont fuit, et leur demande 5) à tous de prier pour elle ' ^ , puis elle proclame avec une nouvelle énergie sa mission divine, et que tout ce qu'elle avait fait, elle l'avait fait par la volonté de Dieu *. Et voyant la flamme monter, elle demande une croix. Un pauvre soldat anglais en fait une avec deux morceaux de bois ; elle la pose sous ses vêtements , sur son cœur.
Pendant ce temps, son confesseur court à l'église voisine chercher un crucifix, et le lui présente. Elle
1 S. Luc, XXIII, .35.
- T. III, p. 53, déposition de Guillaume de Caméra.
■^ Il Requérant... mercy très-hiiniblement... qu'ils voulsissent prier pour elle, en leur pardonnant le mal qu'ils lui avoient fait. » (T. II, p. 19, Massieu.)
^ Seinper usque ad Jinem vitœ suce tnanittenuit et axseruit quod vores quns habuerat erant a Deo, et quod quidquid fecerat , ex prœcepto Dei fecerat, nec credebat per easdem voces fuisse deceptam ; et quod recelationes quas habuerat, ex Deo erant. (T. III, p. 170.)
l'enibrasse avec ardeur. Ses regards, ses lèvres et son cœur ne s'en détachaient pas '. A ce moment, les flammes s'approcliant : « Retirez-vous « , dit-elle au bon prêtre qui était sur le bûcher près d'elle, « et ^) tenez le crucifix bien haut, pour que je le voie tou- •>} jours *. 5)
Puis elle conjura à haute voix tous les prêtres présents de lui donner une messe après sa mort ^
Et enfin elle pousse son dernier cri, celui de la filiale confiance au Calvaire : Alon Père , je remets mon âme entre vos mains. " Jésus , Jésus , Jésus * ! n rendant ainsi son âme à celui à qui elle l'avait vouée dans son virginal amour... Puis on la vit pencher sa tête expirante. Tout était consommé.
Mais voilà qu'aussitôt après, au pied de son bûcher, des cris inattendus retentissent ; c'est le cri de la conscieface populaire qui éclate comme au pied de la Croix. Les juges et les bourreaux se dispersent, et le peuple les poursuivait de ses clameurs vengeresses * : comme
1 t A grande dévocion demanda à avoir la croix; et ce voyant un Anglois qui estoit là présent en feit une petite du bout d'un baston qu'il lui bailla... et mit icelle croix en son sein, entre sa chair et son vestemcnt. Et oultre demanda humblement à ccllui qui parle qu'il lui feist avoir la croix de l'église, afin que continuellement elle la puist voir jusques à la mort. Et cellui qui parle feit tant que le clerc de la paroisse de Sainct-Sauveur lui apporta. » (T. II, p. 20, Massieu.)
2 Dum ipsa Johanna percepit ignem, ipsa dixit loquent'i quod dcscenderet, et quod levnret crucem Domini alte, ut eam videre posset. Quodetfecit. (T. III, p. 167.)
3 Et unusquisque eorum daret sibiunam missam. (T. II, p. 369.) * » En trespassant cria à haute voix : Jhésus ! »
^ Magnam notam a popularibus incurrerunt; nam postquam
autrefois ceux qui (lesrpndaieut tlu Calvaire, uti officier du Roi (rAnglcterrc, s'en retournant, s'écrie: " Nous sommes tous perdus ! nous avons l)riilé une 1) Sainte ' ! « Celui qui avait allumé la flamme du bûcher, consterné, court se confesser au confesseur même de Jeanne, s'écriant : " Je suis damné! j'ai » brûlé une Sainte ^ ! « L'un des juges s'écrie en gémissant : " Plût à Dieu que mon âme fût où je crois qu'est 1) l'âme de cette femme M » Un Anglais, qui avait apporté une fascine au bûcher pour en attiser la flamme, l'entendant crier: Jésus!... recula d'épouvante, et attesta avoir vu s'envoler du bûcher une colombe *.
Et, en effet, la pure et fièrc colombe, un moment captive , mais libre enfin , et ses liens brisés par la flamme, sans qu'on ait pu la blesser au cœur, s'envolait dans les joies éternelles, et dès ce jour son image devait planer pour jamais, comme l'image même de la vertu et de l'honneur, sur la France sauvée.
Elle meurt , mais elle triomphe ; son dernier regard
ipsa Johanna fuit igjie cremata, pojmlarex ostendcbant illos qui inlcrfuerant et abhorrehnnt. (T. III, p. 165.)
1 Nos sumus omnes pcrditi, quia una sancta personafuit combusta. (T. III, p. 182, J. Trcssart.)
~ Quod valde timebat quin esset dnmnalus, quia coinbusserat unaui sanctam muUerem. (T. II, p. 352.)
•* {'cllcm quod anima mea esset ubi credo aniinam istius mulieris esse.
^ Quidam Anglicus, qui cam mirabilitcr odicrat, cl qui pi ratera t quod fasciculum proprid manu poneret iîi crematione dictœ Johanna', cutn hoc fecisset et audivisset ipsam nomen Jesu acclamantem,factus est totus attonitus, et quasi in extasi... Vidcrat ipsc Amjlicus, in emissione spiritûs dictœ Johanncc, (olumbam albam exeunlem de Francid.
452 XOrVELLES OEUVRES CHOISIES.
arait vu pleurer les Anglais et ses juges; et sod dernier cri : Jésus! Jésus! Jésus! cet appel, au nom de l'éternelle justice, à l'éternel amour, les avait tous fait se disperser glaces d'effroi ; et sa parole prophétique s'élevant au-dessus des flammes, les poursuivit de ville en ville, d'année en année, jusqu'à ce que tout fût accompli , qu'il ne restât plus sur le sol de la France un Anglais , ni un seul des grands coupables que leur crime vouait aux coups de la Providence '.
Elle avait dit à ses juges : « Prenez garde de mal » juger et de vous mettre en grand péril. Je vous V donne cet avis, afin que, si vous êtes punis de Dieu, 5) on s'en souvienne. " Chargés toute leur vie de la haine des peuples, ils moururent misérablement. Son Judas , celui qu'elle avait fait rhomme de sa confiance, et qui la trahit, se repent comme Judas; mais il est bafoué par les grands seigneurs anglais, comme Judas parles princes des prêtres, et il meurt à Bàle, misérablement, comme Judas. L'évêque mourut frappé d'une subite apoplexie. Le dur promoteur dans ce procès infâme fut trouvé mort aux portes de Rouen , dans un égout. Et le lâche prédicateur fut frappé de la lèpre quelques jours après.
Elle avait dit aux Anglais : « Avant sept ans, vous
1 t Elle fut par aucuns interroguée de sa puissance se elle dureroit guères, et se les Anglois avoient puissance de la faire mourir. Elle respondit que tout estoit au plaisir de Dieu; et si certiOa que, s'il luy convenoit mourir avant que ce pour quoy Dieu l'avoit envoyée fust accomply, que après sa mort elle nuyroit plus auxdits Aufjloys qu'elle n'auroif fait en sa vie, et que nonobstant sa mort, tout ce pour quoy elle estoit venue se accompliroit : ainsi que a este fait par yràce de Dieu. » (T. IV, p. 311.)
« perdrez un plus grand gage qu'Orléans '. d Et six ans après, en 143(), Paris tombait aux mains de Charles VII.
Elle leur avait dit encore : " Le Roi entrera à Paris » en bonne compagnie *. n Et en 1 437 , le Roi y faisait une entrée triomphante au son des trompettes, et à la tète de ses chevaliers.
Enfin, elle leur avait dit qu'ils seraient tous boutés hors de France, et que, fussent-ils cent mille, il n'en resterait pas un ^ Et en 1558, la bannière de France flottait sur les murs de Calais , et les Anglais ne devaient plus jamais posséder un pouce de la terre française !
J'ai fini. Messieurs.
Je vous vois étonnés, émus, et cependant je n'ai fait que bégayer, naguère sur la gloire de Jeanne d'Arc, aujourd'hui sur l'héroïsme de ses vertus.
La parole est impuissante devant cette figure unique, incomparable, à laquelle rien ne ressemble, ni dans l'histoire, ni dans la poésie, et dont la beauté surpasse l'idéal même.
< Dixitquod antc scptennium Amjlki dimittcnt tnajiix pifj)iit.'!, quant feccriiit ante villani Aurelianensem... Et quod pra'missa ecenicnt ante scptennium. (T. I, p. 252.)
2 Lettre de Jeanne d'Arc aux chefs anglais.
3 Fâ quod lotum perdent in Fi-ancià. Et liwc scit per revelationcm sibi factam ; cjaliicè dicendo : » Je le sçay aussi Lien comme vous êtes ici. i {Ibid.)
454 XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.
J'affirme qu'on ne peut s'en approcher, et lire, comme je viens de le faire, les pages de cette histoire, dans ces deux procès , où elle apparaît toute vivante encore, et, j'oserai le dire, étincelanle, sans avoir la conviction irrésistible qu'on est là devant une Sainte héroïque, devant une envoyée de Dieu.
On y éprouve aussi une impression étrange : on se sent transporté comme dans une atmosphère inconnue, où mille éclairs, tour à tour d'une douceur et d'une terreur sublime, traversent l'âme, et on s'écrie, dans un saisissement religieux : C'est une Sainte ! Dieu était là !
Ou plutôt , on découvre ici un plan supérieur et divin.
Dans un premier horizon, triste, abaissé, désolé, on voit, hélas! les iniquités et les malheurs d'une grande nation. Tout y est sombre, désespéré, chargé de nuages épais. L'étranger domine, et nous foule aux pieds ; ses hommes d'armes , durs , avides , envoyés pour le châtiment, passent et repassent, promenant partout le ravage; mais, trop indignes vengeurs de la justice, et ne sachant punir les crimes que par d'autres crimes, il ne pouvait leur être donné de changer les destinées de cette grande race française, que Dieu, depuis Clovis, Charlemagne et saint Louis, avait élue pour de si grandes choses.
Alors, dans un horizon plus élevé, sur un fond d'une sérénité divine, apparaît une vision céleste : c'est une jeune fille, pure comme une Sainte, intrépide comme l'Archange, simple et sublime, modeste et ardente ;
OEUVRES ORATOIHES. 455
c'est une guerrière , qui , de son regard et de son épée , disperse et chasse devant elle les bataillons de l'étranger, et entraîne sur ses pas tous les cœurs dévoués encore à la cause sacrée de la patrie.
Prédestinée de Dieu, et admirablement fidèle à son élection, elle concentre dans son cœur, comme dans un pur foyer, toutes les angoisses, tous les espoirs, toutes les vertus, tout l'héroïsme français; elle rend du cœur à tout un peuple abattu, console la grande pitié qui était au royaume de France; et puis, tout à coup , trahie , délaissée , elle disparaît dans les flammes d'un bûcher.
Mais, la victime à peine recueillie dans les cieux, et la flamme du bûcher éteinte, la lumière brille de nouveau au ciel de la France, l'œuvre de Dieu s'achève, la délivrance se consomme; et, purifiée dans ce baptême de sang et de feu , rachetée par ce grand holocauste , la fille aînée de l'Eglise reprend ses destinées providentielles, et la France, à travers les temps les plus orageux, ne cesse plus d'être le soldat de Dieu, comme dit Shakespeare, et, à l'heure qu'il est encore, dans cette Europe si incertaine et si agitée, c'est le drapeau de la France , c'est son épée , qui garde à Rome le tombeau des saints Apôtres.
0 Jeanne! ô sainte enfant, sainte guerrière, sainte martyre, c'est à vous que nous le devons !
Il y a eu depuis d'autres crimes, d'autres malheurs, d'autres victimes. Qu'en arrivera-t-il un jour? L'expiation est-elle achevée? C'est le secret du ciel. Puisse du moins ma patrie, toujours fidèle à la foi de Jeanne
d'Arc, mériter à jamais le regard et les bénédictions de Dieu !
0 Jeanne ! j'ai tout dit.
Puisse ce dernier discours, ces derniers accents d'un cœur qui fut épris de votre gloire et de vos vertus , être entre votre âme et la mienne un lien éternel ! Puissé-je , après ma course qui s'achève, redire avec confiance le nom de celui que vous avez invoqué à votre dernière heure avec tant d'amour, et, reçu à mon tour dans ce paradis , seule récompense que vous ayez souhaitée , vous voir, au milieu des Vierges et des Martyrs , marcher, radieuse, sur les pas de l'Agneau qui fut, par vous et pour la France, le Lion vainquenr de la tribu de Juda. Amen !
DISCOURS
DE
\r L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS
PROXOXCÉS A l'assemblée NATIONALE