A SON RETOUR DE ROME
a l'eni videre Pelrum, et mansi apud cum. »
« Je suis allé roir Pierre, et j'ai demeuré n près de lui. »
C'est la parole de saiut Paul aux fidèles de la Galatie, ch. i, v. 18.
Il y a en effet sur la terre un Homme auquel il a été dit : « Tu es Pierre, et sur cette Pierre je bâtirai « mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront 5) pas contre elle; v — Tu es Petrus, et super hanc Petram œdificaho Ecclesiam meam , et ])ortœ inferi non prœvalehunt adversus eam; — et c'est, pressé par le besoin de mon cœur et par le devoir de mon épiscopat, que je suis allé voir cet Homme, et rattacher le grain de sable de ma vie et de mon existence à cette Pierre fondamentale, qui soutient tout Fédifice : Veni videre Petrum.
Il y a un Homme auquel il a été dit : « Je te donne- « rai les clefs du royaume des cieux, et tout ce que in 55 délieras sur la terre sera délié dans le ciel; et tout 5> ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel. 55 —
32 XOl VELLES OEUVRES CHOISIES.
Tibi (laho claies rerjni cœlorum, et qiiodcumque Ugaveris super terram erit l'ujatum et in ecelo , et qiiodeiimque soheris super terram erit solutum et in cœlo. Et je suis allé voir cet Homme, pour retremper la force et la vertu de mon ministère à la source même de cette puissance sublime, qui tient dans des mains immortelles, tout mortel que soit celui qui en paraît revêtu, les clefs célestes et les sceaux divins : qui lie et délie sur la terre, et tout ce qu'elle a lié et délié, demeure lié et délié de la main même de Dieu.
Voilà, mes très-chers Frères, la grande inspiration qui m'a fait vous quitter pour un si long temps : j'ai été, comme Paul, voir Pierre, Veni videre Petrum ^ le Représentant, le Vicaire de Jésus-Christ ici-bas; et de Home, où j'ai vu Pierre et où j'ai demeuré près de lui, et mansi apiid eum , je reviens enfin vers vous, à Orléans : Rome, Orléans, les deux noms qui me sont les plus chers dans ce monde ; Rome, qui est pour moi le noni d'une Mère, et Orléans, où est l'Epouse que Dieu a donnée à mon âme, et oii sont les fils de mon cœur.
JVous avions, j'en suis bien sûr, un égal désir, une impatience égale, moi de vous retrouver, vous de me revoir ;
Moi , de vous rendre compte de mon pèlerinage au tombeau des saints Apôtres, auprès du successeur de Pierre ;
De vous dire, dans refTusion de nos épancliements accoutumés, mes impressions, mes vœux pour vous, mes espérances pour l'Église ;
Et vous, d'entendre de ma bouche le récit des
choses qui se sont passées là, à Rome, en cette grande réunion des évoques catholiques, dont le bruit a déjà retenti dans le monde entier ;
Et ensuite de courber avec amour vos tètes , et de recueillir dans vos cœurs pleins de foi , celte Bénédiction apostolique que le I*ôre commun des fidèles nous a chargé de vous donner.
Et si les plus grandes choses qui se puissent penser et dire sur la terre ne m'avaient pas occupé et retenu là avec mes vénérés collègues; si une extrême fatigue ne m'avait pas saisi tout à coup , dès mon retour en France, après nos grands labeurs de Rome, je me serais hâté davantage encore de revenir au milieu de vous; j'aurais suivi le mouvement de mon cœur qui me poussait à rapporter au plus tôt à mes chers diocésains le trésor des grâces et des bénédictions que j'avais recueilli pour eux, dans la Ville sainte.
Toutefois, éloigné si longtemps de vous, je puis bien ajouter encore ce que disait saint Paul à ses chers fidèles de la Galatie : Si j'étais absent de corps, j'étais au milieu de vous, présent par le cœur ; Ahsens corpore, prœsens eram spiritu ; oui, c'était bien là, et assurément personne de vous n'en doute , l'impression constante de mon âme dans ce long voyage ; et je suis bien sûr aussi que si mon cœur était avec vous, vous étiez également avec moi , aux pieds de la Chaire éternelle, heureux de voir et de vénérer, par les yeux et le cœur de votre évêque. Celui que le grand Paul était si ravi d'avoir vu, qu'il ne savait en dire autre chose, sinon: Je suis allé voir Pierre; et c'est de ce jour
que le grand ministère apostolique de saint Paul fut confirmé pour les nations.
Et maintenant, que vous dirai-je de cet immortel pèlerinage, que les mille voix de la renommée ne vous aient déjà répété? Quel discours vous adresserai-je aujourd'hui pour répondre à votre attente , et à cet immense concours qui réjouit mes yeux et mon cœur?
Mais que dis-je? Un discours: en ce moment n'en attendez pas de moi; le grand épuisement que je ressens encore ne me le permettrait guère : laissez-moi seulement abandonner mon cœur et ma parole auprès de vous, et, dans la simplicité du plus familier entretien , vous dire ici quelques-uns de mes souvenirs.
Je voudrais, s'il m'était possible, mettre les choses mêmes sous vos yeux , et c'est pourquoi je ne veux vous faire qu'un récit, dont vous me permettrez de ne pas retrancher même les plus simples détails, qui seuls donnent une idée vraie de ce qu'on raconte : j'y joindrai,- chemin faisant et au courant de la parole, les réflexions qui naissaient en moi, au moment même, des grandes choses que je voyais ; et ce que le temps et la fatigue ne m'auront pas permis de vous dire , peutêtre vous l'écrirai-je.
Mais commençons enfin.
Inutile de vous rappeler, mes Frères, les motifs de ce grand pèlerinage, de ce pèlerinage universel, catholique , de tous les évêques de la Chrétienté :
OEUVRKS ORATOIRES. 35
Car, on peut le dire, la Chrétienté tout entière était là, en la personne de ses évoques : je ne crois pas que depuis l'origine du Christianisme, s'il y a eu des assemblées plus nombreuses, il s'en soit vu qui aient été une représentation plus comj)léte de rEpisco])at clirétien , quand on considère surtout les pays si divers d'où les évoques étaient venus.
Nous nous sommes rencontrés là, les évoques de France , avec les évcques de l'Espagne , de l'Irlande , de l'Ecosse et de l'Angleterre , de la Belgique , de la Suisse, de la Hollande, de l'Allemagne, de la Prusse, de la Bavière, de l'Autriche, de la Hongrie, de la Bohême, de la Pologne, de la Russie même; avec les évcques de la Grèce, de la Syrie, de Constantinople, de l'Asie Mineure , et des plus lointaines extrémités de l'Orient; avec les évêques des deux Amériques, avec les évêques missionnaires de l'Afrique et des îles de l'Océan.
Vous savez, du reste. Messieurs, quelle était l'occasion de ce grand concours.
Nous étions invités à venir prendre part à une des plus augustes solennités, je ne dirai pas seulement que l'Eglise , mais que l'huinanité puisse célébrer sur la terre, à une Canonisation.
Ne vous étonnez pas qu'une telle fête ait pu remuer à ce degré l'univers catholique.
Il n'y a pas en ce monde de chose plus grande , ni de plus touchante solennité, qu'une Canonisation de saints : non, je ne connais rien ici-bas de plus consolant pour les habitants de la terre; et en même
temps rien qui honore et glorifie autant l'Église et rhunianilô.
Qu'est-ce, en effet, qu'une Canonisation? C'est la (Irclaralion faite solennellement, authentiquement , juridiquement, après les enquêtes les plus sévères, les plus prolongées — il y faut quelquefois des siècles — (le la sainteté héroïque, rencontrée dans le cœur d'un homme, mortel comme vous et moi.
Canoniser, c'est je ne dis pas faire un Saint , mais le déclarer. Il en est des Saints comme des dogmes : l'Église ne fait pas les dogmes, elle les constate, elle les définit; de même l'Eglise ne fait pas les Saints, elle les reconnaît, elle les discerne dans la multitude de ses enfants, et elle les proclame, elle les couronne, elle les place sur ses autels; afin de relever par là nos courages, de ranimer dans tous les cœurs des espérances de vie et d'immortalité, et de mettre en marche généreuse vers le ciel tous ceux de ses enfants qui sont dignes d'entendre sa voix et d'y répondre.
Ainsi , par la Canonisation , de simples mortels sont élevés aux honneurs sacrés; et, entourés désormais d'une immortelle auréole , proclamés vénérables aux autres hommes, ayant droit aux hommages et aux prières de la terre, ils deviennent à jamais les modèles et les intercesseurs de leurs frères.
Kh hion , je dis que c'est faire là une des plus grandes, des plus nobles choses qui se puissent faire ici-bas.
Car enfin, voyons ce que nous sommes tous : nul parmi nous n'est de meilleure condition que ses frères,
nul ne peut se lever ici pour dire : Moi , je suis sans péché ! et jeter sa pierre aux autres.
Non , nous sommes tous de tristes fils d'Adam , pétris d'une chair et d'un sang viciés par le péché, et pas plus que le père les enfants n'ont échappé à l'originelle et déplorahle infirmité de la nature déchue.
Et qui ne voit, qui n'a senti toutes les misères qui se remuent au fond de cette pauvre nature humaine?
Eh hien ! Messieurs, ces misères, les Saints les ont senties comme nous; seulement, ils les ont comhattues , ils les ont vaincues , et du fond de cet ahîme , ils se sont élevés, avec la grâce, jusqu'aux cieux !
Je dis que l'humanité ne peut pas céléhrer une plus grande fêle qu'en fêtant cette victoire, la plus helle de toutes les victoires; ni s'honorer plus elle-même qu'en couronnant de tels vainqueurs, et en plaçant dans leurs mains les palmes immortelles ; parce que c'est l'humanité même qui triomphe dans la gloire de ses plus purs et de ses plus généreux enfants, et qui se trouve ainsi , dans les Saints, élevée au-dessus d'elle-même, et exaltée jusqu'au ciel.
Et quand ces Saints sont des martyrs, c'est le plus haut degré de cette gloire.
Un martyr, une créature humaine, qui a pu donner à son Dieu, dans le témoignage du sang, le grand témoignage de l'amour, c'a été là ^toujours , dans la pensée et la conscience du peuple chrétien, l'honneur suprême de la sainteté.
Parlez-moi d'un docteur qui a illuminé les âmes par
son éloquence et son savoir, je demanderai de lui : A-t-ilété humble?
Parlez-moi d'un anachorète qui a passé de longues années au fond des déserts , dans les travaux de la pénitence, je demanderai : A-t-il persévéré?
Mais s'il est question d'un martyr, je n'ai plus rien à savoir au delà. Qui dit martyr dit tout : c'est l'holocauste consumé par le feu du ciel, c'est le suprême triomphe de l'homme mortel qui a tout vaincu sur la terre par la sublimité de sa foi et l'héroïsme de son amour.
Et c'était ici , vous le savez, des martyrs qu'il s'agissait de canoniser.
Des martyrs, et aussi des apôtres : de ces hommes qui ont tout quitté , famille , patrie , fortune , pour aller jusqu'aux extrémités du monde, et au péril de leur vie, porter la lumière et les trésors de l'Evangile.
Des martyrs, des apôtres, et, il m'est doux de l'ajouter pour la gloire de leurs Ordres, des religieux, appartenant à ces saintes phalanges d'hommes détachés et généreux , qui se dévouent par des vœux sublimes à la pratique des conseils évangéliques.
Des religieux, et parmi eux un religieux de la Rcdenijition des coj)tifs : quelle opportunité, au moment où l'Église offre ses derniers vœux pour l'abolition paciCque de ce fléau social , l'esclavage , qui sert de prétexte à l'heure qu'il est, dans un lointain continent, à une guerre fratricide chez un grand peuple !
C'étaient enfin des martyrs japonais; des fils de ce cruel Japon qui poursuivit, il y a deux siècles, d'une
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si implacable haine la religion de Jésus-Christ, et réussit presque à l'éteindre , pour un temps du moins, dans des flots de sang chrétien.
Et à quel moment ces martyrs étaient-ils glorifiés par l'Eglise? Au moment même, veuillez encore remarquer, mes Frères, cette coïncidence providentielle, au moment où le Japon , après deux siècles de persécution, paraît ouvrir enfin ses portes à la civilisation européenne et chrétienne;
Au moment où ses ambassadeurs sont en Europe , à Paris, à Londres, et, au milieu de leurs admirations pour les prodiges de notre industrie, apprennent tout à coup qu'après tant d'années d'une implacable proscription, l'Eglise chrétienne n'a pas cessé de se préoccuper de la famille japonaise ;
Que la plus grande solennité de cette Europe , reine du monde, dont ils contemplent avec étonnement les cités, les monuments, les arts, toutes les merveilles, se célèbre précisément en l'honneur de ces chrétiens japonais, crucifiés par leurs pères il y a deux siècles, et dont les cendres avaient été précipitées dans les flots et dans les abîmes ;
Que ces obscurs chrétiens , dont le Japon oublia les noms le lendemain de leur mort, après un si long temps ne sont pas oubliés chez les Européens ;
Et qu'il y a ici-bas une société si forte dans son cœur et dans ses souvenirs, qu'elle a gardé impérissable leur mémoire ;
Et que pour eux, pour les glorifier, des hommes vénérables par leur âge, leurs vertus, leur dévoue-
ment, leur caractère, les évêques catholiques, se sont mis en marche de tous les plus lointains pays de l'univers vers la contrée la plus illustre du monde occidental ;
Et que, dans le temple le plus auguste de la terre, les images de ces héros torturés au Japon apparaissent triomphantes, leurs croix sont des trophées, leur mort est glorifiée, leurs noms prennent place parmi ceux ([ue l'humanité vénère, le ciel s'ouvre sur leurs têtes, des j)a]nies radieuses sont placées dans leurs mains , et des couronnes de gloire hrillent à leurs fronts.
Je vous le demande : quels n'ont pas dû être alors les sentiments et les réflexions de ces étrangers? Et en voyant la glorification, l'exaltation, et le triomphe incomparahle de ces pauvres suppliciés, qu'ont-ils dû se dire , et de l'Église catholique , et de la foi de Jésus Christ?
C'est donc pour ce grand acte que nous sommes allés à Rome; que nous avons assisté à ces longs consistoires, et pris connaissance de ces enquêtes sévères, par lesquelles la sainte Église romaine prélude toujours à la solennité de la Canonisation des Saints.
Mais la solennité elle-même, comment ici vous en rendre compte? Ce grand jour du 8 juin, comment vous le retracer par des paroles ?
Divers récits vous en ont été faits; mais nul récit, mes très-chers Frères , ne saurait égaler ce qui s'est passé là.
Il m'arrive parfois d'admirer les grands spectacles de
la nature, le mont Blanc, la grande mer, les grands fleuves, et je me dis alors : Non, rien de tout ce que peuvent inventer les hommes n'approche des merveilles de Dieu dans la création ! Mais, je dois le reconnaître , rien dans les plus grands spectacles de la création n'a jamais surpassé pour moi ce dont il nous a été donné d'être les témoins à Rome, et cette fois j'ai vu la nature elle-même vaincue par cette incomparahle fête des âmes que donnait au monde l'Église catholique.
Je me souviens encore de l'impression extraordinaire qui me saisit lorsque, descendant avec le cortège des évêques ce magnifique escalier du Vatican, je vis, dans la lointaine perspective ouverte tout à coup devant nos yeux, ces trois cents évêques qui s'avançaient lentement, majestueusement, en habits pontificaux, la mitre blanche sur lu tête, dans les mains des cierges allumés, le regard vers les cieux , la prière sur les lèvres, chantant gravement les louanges de Dieu et des Martyrs.
jVous marchions, calmes, émus, pénétrés, sous les portiques de cette colonnade admirable , que plusieurs d'entre vous sans doute ont parcourue, à travers les chants sacrés, au milieu des flots d'une multitude immense et recueillie. Puis, traversant la place, nous passions au pied de cet obélisque de Xéron, témoin antique de toutes les fureurs les plus cruelles, les plus redoutables qui se soient jamais allumées dans le cœur des hommes et des tyrans contre Jésus-Christ et son Eglise ; témoin aussi de cette victoire permanente
(lu Christ, qui ne finira jamais dans le temps et dont la gloire resplendira dans réternité ; le même obélisque qui était autrefois dans les jardins de Néron, et qui vit ce monstre insensé se servir des chrétiens comme de flambeaux vivants pour éclairer ses orgies nocturnes; et qui est toujours là, debout, vainqueur, la croix rayonnante à son sommet, et faisant lire sur son granit ces mots immortels : Fugite, partes adversœ ! Christus vinciij régnât ^ imperat !
Et tandis que nous nous avancions, le Souverain Pontife, le Vicaire de Jésus-Christ, s'avançait aussi, à l'extrémité de ce long cortège , porté sur son trône , dans sa douce et sereine majesté, courbant les fronts et élevant les cœurs sur son passage , vivante apparition de Celui qui s'est fait homme pour le salut des hommes, et qui a fait de lui son Vicaire sur la terre.
Venaient enfin derrière le Pape, fermant cette procession splendide , les représentants des nations chrétiennes.
Puis, les degrés de l'auguste basilique étant franchis, les vastes portes s'ouvrirent, et alors, dans ce temple le plus grand que les hommes aient jamais élevé à la gloire de Dieu, quel spectacle!
Et d'abord, Messieurs, l'immensité de Saint-Pierre est à elle seule une merveille , dont je ne peux point ne pas vous dire un mot : votre cathédrale, en comparaison, n'est rien, et, pour vous en donner une idée, permettez-moi un détail familier. — La coupole de Saint-Pierre est soutenue par quatre piliers, comme ceux que vous voyez ici et qui portent la voûte princi-
pale de votre grande basilique : eh bien! Saint-Pierre est si vaste, que chacun de ces piliers est à lui seul aussi grand qu'un couvent de Rome, avec son église et son jardin ! Je les ai mesurés moi-même; chacun d'eux a cent trente-neuf pas de tour. Mais tout est si admirablement proportionné dans ce magnifique édifice, que ces énormes piliers ne cachent rien, et laissent l'espace parfaitement libre à l'air et à la lumière.
Eh bien ! ce temple s'est trouvé trop petit pour la multitude immense qui le remplissait : cinquante mille personnes étaient là, attendant la cérémonie sainte, et d'un bout à l'autre , l'édifice sacré resplendissait de l'éclat de trente mille lumières, dont les clartés brillaient à travers une fumée transparente qui formait aux voûtes comme un nuage de vaporeux encens. Le regard était ébloui , on eût cru entrer dans le ciel même.
Et quand nous apparûmes sous ces voûtes illuminées, et que nous nous avançâmes lentement dans la vaste nef, à travers ces flots de lumière et ces flots de peuple ;
Au milieu de ces statues des grands Saints, des grands docteurs , des grands fondateurs d'Ordres , qu'on voit tout le long de la nef, et qui , debout sur leur piédestal, nous regardaient passer devant eux ;
Et ces images des nouveaux Saints, lesquelles, exposées dans l'intervalle des colonnes du temple, élevaient comme en triomphe à tous les regards les scènes variées de leurs morts glorieuses ;
Eh bien! oui, tout cela était beau, grand, admirable!
Et quand delà, portant nos regards jusqu'au sommet de la coupole , nous voyions l'image du Père Éternel , avec ces mots : Gloria in excelsis Deo ; et au-dessous , tous les chœurs des Anges; puis les Patriarches, les Prophètes, les Apôtres, toute la Cour céleste enfin qui est là, les pensées prenaient sans peine leur vol audessus de la terre, et les âmes s'élevaient d'elles-mêmes au plus haut des cieux !
C'est au milieu de cette pompe et de ces grandes émotions que nous vînmes nous ranger aux places qui nous avaient été préparées, autour du Souverain Pontife, au pied de la Chaire de saint Pierre;
Et alors, au milieu des chants et des prières, l'auguste cérémonie commença : cérémonie incomparahle ; car la liturgie catholique , qui sait si hien exprimer dans les rites et les symholes sacrés le sens profond de nos mystères , n'est peut-être jamais plus helle et plus grande que dans l'ordonnance de cet admirable cérémonial d'une Canonisation.
On commença par les Postulations , au nombre de trois. Le Cardinal Procurateur de la Canonisation s'avança vers le Saint-Père, et, au nom de l'Eglise, lui demanda par trois fois d'accomplir enfin l'acte solennel que tant de travaux et d'enquêtes sévères avaient préparé , et qu'attendait avec une impatiente anxiété l'Église, mère des Saints:
Beatissime Pater j, Reverendissinius Cardinalis iNSTAiv'TER petit per Sanctitatem Vestrani catalogo Sanctorum Domini Nostri Jesu Christi adscrihi, et tanquam Sa ne tas ah omnibus Christi Jidelihus Vene-
ranchs pronunciarij Deatos Suivent les noms de
tous les Ilienheurenx à canoniser.
Remarquez , Messieurs , que cette cause était ouverte depuis deux siècles — vous voyez la maturité , la patiente prudence avec laquelle ])rocède ici l'Eglise, — et cependant, malgré tant et de si longs travaux, le Saint-Père, comme s'il sentait encore le besoin du secours d'en haut, et avant de répondre aux postulations, voulut adresser au Ciel de nouvelles et suprêmes prières.
La première de ces prières, ce furent les Litanies des Saints : le Pape et les évéques prosternés implorèrent l'intercession de ces Saints, dont ils allaient ouvrir les rangs à des Saints nouveaux, et invoquèrent tour à tour, par leurs noms, les Patriarches, les Apôtres, les Prophètes, les Pontifes, les Martyrs, les Vierges, toute la Cour céleste.
Je ne puis vous dire quelle fut la beauté de ces Litanies. Tout le peuple répondait à chacune des invocations : je me rappelle encore la vivacité et la cadence harmonieuse de ce chant magnifique. Pour moi, je n'ai jamais éprouvé plus de douceur à entendre prononcer ces noms des Bienheureux, ni mieux senti la communication intime de l'Eglise du Ciel avec l'Eglise delà terre. Il me semblait que ces Saints étaient là, sur nos tètes, penchés vers nous , et nous contemplaient du haut de ces voûtes.
Après le chant des Litanies^ une seconde postulation eut lieu, avec une nouvelle insistance: RevereniUssinius Cardinalis instanter et w^nxniu:?, petit
4G XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.
A cette seconde postulation répondit une prière plus haute encore, un chant plus grave et plus sacré, le Venij Creator: après les Saints, l'Église implore l'Esprit qui fait les Saints, l'Esprit de grâce et de lumière, dont la divine assistance lui est à jamais promise.
Ce chant avait une profondeur et une solennité incomparables; et on sentait, au milieu de tout cela , dans cette grande basilique, dans cette sainte assemblée, une tranquillité, une paix, une joie sublime, une sécurité supérieure, et je ne sais quelle conscience de la présence de Dieu dans son Église. On se sentait là, en un mot, comme sur le roc immobile de la Jérusalem céleste.
Tout ce peuple, d'ailleurs, se tenait dans un admirable recueillement. — On a remarqué qu'il n'en est pas toujours ainsi dans les fêtes de Saint-Pierre. Soit difficulté de maintenir l'ordre en ce vaste édifice, et parmi les foules qui l'envahissent, soit encore , — mon Dieu ! je ne voudrais ici blesser personne , mais enfin on conçoit que cela arrive ainsi , soit , dis-je , la présence à ces fêtes, d'étrangers. Anglais ou Russes, qui n'ayant pas la même foi que nous, n'y portent pas le même recueillement : c'est tout le mal que je puis et veux en dire — mais ici , le silence, vu la foule, était admirable: et quand, du lieu où j'étais placé, jetant un regard sur cette multitude, sur cette mer de têtes humaines, je voyais tous ces hommes, si attentifs, silencieux et émus, j'étais profondément touché. On sentait qu'il n'y avait là que des chrétiens sincères:
runaniniitê était dans les àincs, tous les cœurs l)attaient comme un seul cœur.
Mais ce qu'il y eut de plus émouvant, ce fut la proclamation môme du décret de Canonisation, et le Te Deum qui suivit.
Après une troisième et suprême postulation : Carili-
nalis instauter, instontiùs^ et iivstax'tissi.mè p*^/// ,
le Saint-Père, comme vaincu enfin par ces pressantes instances, se dispose à promulguer le décret de Canonisation : toute l'assistance se lève, et le Vicaire de Jésus-Christ, la mitre en tète, et assis dans sa chaire, en qualité de Docteur de l'Eglise universelle, prononce la formule solennelle. Alors , quand Pie IX, d'une voix forte, pleine, sonore, — d'une voix, laissez-moi le dire, à désespérer tous ceux qui chantent sa mort, — lut, au milieu de ces âmes palpitantes et dans ce silence auguste de la terre et du ciel, les grandes paroles de la formule liturgique, et que tout fut consommé sur la terre pour la gloire des Martyrs , alors ce fut un moment indescriptihle et une inexprimahle émotion : non-seulement parce que le canon du château Saint-Ange proclamait avec sa grande voix le triomphe des Saints, et que toutes les cloches des trois cent soixante églises de Rome à la fois se mirent à sonner, à grandes volées, en même temps que les trompettes sacrées faisaient entendre toutes leurs fanfares qui se prolongeaient sous les voûtes de la grande Eglise avec un incomparable éclat; mais c'est qu'il s'éleva alors un cri de la terre, il sortit à ce moment de toutes les poitrines de ces hommes un cri, comme la terre ne peut en pousser
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que dans les émotions les plus grandes que le Ciel lui inspire : le Pape avait entonné le Te Deum , et toutes les cinqnante mille voix de cette foule le répétaient avec transport : il faut avoir entendu cela pour se le représenter; on peut sentir de telles choses, on ne saurait les exprimer.
Mais l'invisible spectacle, que la pensée seule contemplait, la signification profonde de cette imposante cérémonie était quelque chose de plus beau, de plus grand encore.
Je me souviens que je me disais à moi-même avec étonnement, à la vue de ces choses : Afais quelle est donc cette hardiesse, cette puissance, cette tranquille et majestueuse audace de l'Eglise, qui, au temps de ses plus terribles épreuves, quand la terre tremble et fuit sous ses pieds, ouvre le ciel, marque sur des trônes éternels la place de ses plus humbles et de ses plus glorieux enfants ;
Et invite ceux qui combattent encore sur la terre à relever leur courage , à regarder plus haut , et à reprendre, dans une invincible persévérance, les saintes luttes pour la vérité et pour la justice !
Quelle est donc cette sérénité , cette certitude d'ellemême, qui ne la laisse pas se détourner un moment de sa mission sanctificatrice, et de la vue du ciel, par les orages les plus furieux de la terre !
Et quelle est cette noblesse constante de ses pensées, quelle est cette grandeur, de proclamer encore, de proclamer toujours la Sainteté, au milieu d'un monde si préoccupé d'autres soucis, et de ne cesser jamais de
OKUVRES ORATOIRES. 49
tenir levé ce glorieux étendard à la vue des hommes si abaissés vers les misères de la terre !
Oh ! me disais-je alors , oubliant tout le reste , et tout entier à la grande chose qui était là devant mes yeux : oui, cela est divin ! Jamais société d'hommes n'a montré pareil mépris des craintes humaines, pareille certitude du secours de Dieu, ni pareille application aux choses de l'âme et de la vie immortelle ! Célébrer de telles fêtes, en de tels moments ! entouré de hordes frémissantes; avec des frontières rompues; le reste des Etats menacé; le Pontife spolié, humilié, livré à la mendicité , vivant des aumônes que ces trois cents évoques lui apportent! et dans ce démiment , dans cette humiliation, dans cette détresse, s'abstraire de toute préoccupation terrestre, fixer intrépidement ses regards vers les cieux, et, dans la sécurité de sa foi et la fermeté de ses espérances, s'élever à de telles hauteurs, trouver de telles inspirations, déployer de telles grandeurs morales, de telles pompes célestes! -\on, cela n'est pas dans la mesure connue des choses humaines ! l'Eglise est une institution divine, et le doigt de Dieu est ici !
Et cette impression était si vraie et sortait si bien du fond même des choses, que je l'ai trouvée jusque chez des hommes, chrétiens par le baptême, mais éloignés de Dieu par le malheur des temps.
J'en ai rencontré un sur les marches mêmes du Vatican , un grand esprit, il est vrai , et un noble cœur, mais oublieux, hélas! comme tant d'autres, de sa religion : il avait même un jour attaqué l'Eglise : m'aper-
50 NOl'VKLLKS OEUVRES CHOISIES.
cevant au sortir de la fête, il vint à moi vivement, me prit la main, et avec un indéfinissable accent, il me dit : Monseigneur j cela est divin ! ...
El comme je sentais encore, au milieu de toutes ces grandeurs de la glorification des Saints, la grandeur de la Sainteté elle-même! Les Saints m'apparaissaient, au milieu des tristes temps oïi nous sommes, comme les hommes vraiment supérieurs , les vrais grands hommes, les forts caractères, les virils courages, les âmes héroïques, les athlètes invfinci])les de la vérité et du devoir, les hommes dont le monde a le plus besoin, les véritables sauveurs des sociétés, le parfum de la terre, l'arôme qui empêche l'humanité de se corrompre.
Et je me rappelais alors cette belle parole de l'Écriture : Qui timent te , Domine j, magni erunt , ajyud te, per omnia. Ceux qui vous servent , ô mon Dieu ! sont les seuls grands en toute chose ici-bas !
Et je disais alors à Dieu de toute l'ardeur de mon âme : Des Saints ! ô mon Dieu ! donnez-nous des Saints !
Donnez au Siège apostolique des Léon, des Grégoire le Grand, qui soient les colonnes de l'Eglise, et soutiennent devant les puissants du monde, comme nous la voyons aujourd'liui soutenue, la majesté de l'Evangile !
Donnez-nous des Athanasc, des Chrysostome et des Ambroise, qui unissent aux dons du génie un cœur intrépide et une vertu sans tache ! des Thomas de Cantorbéry, qui sachent résister, pour la défense des droits de l'Eglise, aux convoitises des princes et aux passions des peuples!
Donnez-nous des Apôtres comme les Vincent Ferrier, les François Régis, les Vinrent de l'aul !
Donnez-nous des Martyrs comme les InimMes missionnaires et les obscurs chrétiens (juc nous venons de canoniser !
Des Saints! mon Dieu ! de grandes âmes! des prêtres généreux ! de grands chrétiens ! des hommes de mortification et de prière ! de ces âmes intérieures, comme il y en eut toujours de cachées dans l'Eglise, et dont les larmes et les prières silencieuses sauvent le monde !
Multipliez-les, ô mon Dieu ! Que cette glorieuse race ne se perde pas sur la terre, et que la sainte Eglise catholique soit toujours féconde pour les enfanter !
Mais je me laisse entraîner, mes Frères : c'est assez sur ces grandes pensées. Il faut descendre de ces hauteurs, et achever les détails du récit que j'ai commencé. — Il y a surtout une cérémonie vraiment charmante de cette grande solennité, dont j'ai oublié de vous parler et que je regretterais de vous taire. Ce sont les offrandes présentées au Saint-Père par les postulateurs des causes, et qui sont prises parmi les plus aimables objets de la création , à la fois gracieuses ol)Iations et profonds symboles : à savoir des cierges, où sont peintes des fleurs entremêlées d'arabesques d'or et d'argent, parce que les Saints sont les flambeaux du monde ; puis deux pains sur des plateaux d'argent, et deux petits barils, l'un doré, l'autre argenté, renfermant le vin et l'eau, parce que les Saints sont le froment de Dieu, ainsi que le disait ce grand Martyr, saint Ignace
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d'Antiochc, et que le vin est le symbole de la ferveur, coinme l'eau do la pureté; enfin trois cages, d'une forme élégante, renfermant, la première deux tourterelles, la seconde deux colombes, la troisième de petits oiseaux , parce que la tourterelle est l'image de la fidélité, la colombe de la douceur, et les petits oiseaux figurent le vol de l'àme vers le ciel. Pardonnez-moi , mes Frères, tout ce récit; mais admirez cette liturgie catbolique , qui sait mettre ainsi la grâce dans la grandeur, comme fait aussi la nature dans ses grandes scènes.
Et, si vous me permettez de tout vous dire , il n'y a pas jusqu'à cette force physique du Pape dans ces fêtes • qu'on ne fût heureux de voir. La grande cérémonie, remarquez-le bien, a duré sept heures. Le Pape a assisté à cette procession, présidé à toute la Canonisalien, puis chanté l'office, célébré la messe, fait une homélie ; et ce vieillard , parvenu à un âge qui fait souvent fléchir les plus forts, a supporté toutes ces fatigues avec la vigueur d'un homme dans la force de la vie. Préalablement, il y avait eu de nombreux et longs consistoires , dans lesquels nous étions tous appelés à dire successivement notre pensée, et comme nous étions près de trois cents évoques, cela durait cinq et même six heures : le Pape y assistait en vêtements pontificaux, sous le poids d'une température souvent extrême; eh bien, il a supporté tout cela avec une application admirable et une constante sérénité.
Je parle de la sérénité de Pie IX , c'est le trait peutêtre le plus remarquable de cette auguste figure, et
qui a produit dans tous ceux qui l'ont vu une extraordinaire impression.
Je me souviens encore du jour où j'eus le bonheur de revoir le Saint-Père pour la première fois : comme j'étais heureux de contempler cette figure douce et vénérable! Et lui, comme son visage, empreint de cette paternelle bonté qui est le caractère de sa physiomie , rayonnait de douce joie !
Ainsi , du reste , apparaissait-il toujours , avec un calme inaltérable et un sourire d'une inénarrable douceur, soit quand il recevait en particulier les évèques, soit (juand il donnait audience, chaque soir, avec une touchante bonté , et sans compter avec la fatigue , aux innombrables pèlerins catholiques avides de le voir et de s'incliner sous sa bénédiction, soit quand il passait, pour quelque cérémonie publique , au milieu de son peuple : ceux de mes diocésains qui ont fait le pèlerinage de Rome , et ceux de mes prêtres qui m'y ont accompagné, en conserveront toujours, comme moi, le doux souvenir et la profonde impression.
Et jusqu'au dernier jour nous avons vu le Saint- Père garder la même sérénité : je me souviens de l'avoir vu et entendu , à la veille même de mon départ, aux deux fêtes anniversaires de son Election et de son Couronnement, qui le reportaient à tant de souvenirs ! il conservait toujours le même visage, et nous adressa à chaque fois encore la parole , avec le même calme et la même douceur, bien que nous entretenant des plus graves sujets.
Au reste , son calme et sa paix semblaient se répan-
5'f XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.
(Irc autour de lui, et nous en trouvions partout à ilome la douceur et le reflet. C'est ce qui me frappait particulièrement dans le sacré collège. Tous ces vénérables cardinaux, si dévoués, tous ces prélats, dont la fidélité croît avec les périls, paraissaient, comme le Saint-Père , puiser en haut une confiance et une paix supérieures aux préoccupations vulgaires.
Vous le dirai-je? nous avions quitté Orléans et Paris sous une pénible impression d'inquiétude et de tristesse. Des bruits , vrais ou faux, mais que je crois faux, semblaient menacer la Ville sainte des plus grands malheurs : arrivé à Rome, je n'osais parler de nos craintes qu'avec une extrême réserve , attendant que d'autres voix vinssent révéler ce qu'il en fallait croire ; mais , chose étrange ! ces bruits paraissaient en quelque sorte inconnus à Rome : on eût dit une atmosphère sereine et tranquille où les rumeurs et les craintes du dehors ne pénétraient pas; en sorte que depuis, en quittant Rome, il nous semblait sortir de l'asile de la paix, pour rentrer dans le tumulte et les agitations un moment oubliées de la terre.
Ce n'est pas tout, mes Frères ; et la Providence avait un autre dessein dans cette assemblée de tant d'évèquesenla capitale de l'univers catholique. — S'est trouvée faite là, sans que nous l'ayons cherché, sans que nous l'ayons voulu , par le fait même et par le seul fait de notre réunion à Rome, une des plus grandes choses
qu'aient jamais enregistrées les annales de l'Eglise, à savoir une démonstration visible, éclatante, triompliante, des signes divins de l'Eglise catliolique dans le monde, de son Unité, de sa Catholicité, de son Indéfectibilifé !
Ou'est-il arrivé en effet? Sans concert préalable, sans autre entente que l'accord supérieur des âmes dans le sentiment chrétien , de tous les points de l'univers catholique nous sommes venus à Rome, si nombreux et de pays si divers, que, quand nous nous sommes rencontrés tous ensemble, aux pieds du Chef suprême, nous avons senti que l'Eglise catholique, que la Chrétienté tout entière était représentée là, comme jamais elle ne le fut dans l'histoire , pas même à Trente, pas môme à Xicée , où il n'y avait que dix-huit évéques de plus, mais où le monde ancien figurait seul : à Rome , au contraire , dans cette dernière et grande assemblée , c'étaient l'ancien et le nouveau monde , c'étaient tous les peuples civilisés, comme les nations encore barbares et sauvages, qui se trouvaient représentés.
Et, encore une fois, comment cela s'était-il fait? De soi-même, pour ainsi parler : non pas un ordre, mais une simple invitation ; non du Pape directement, mais d'un cardinal en son nom; voilà tout ce qu'il y avait eu de fait sur la terre ; mais il y avait Dieu au ciel qui voulait donner à l'Eglise romaine , mère et maîtresse de toutes les Eglises, et à ce Pontife si cruellement éprouvé, si injustement dépouillé , si abreuvé d'amertumes et de calomnies, une gloire et une consolation
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telles, que nul siècle précédent n'en avait apporté d'égales à aucun Pape !
Car, mes Frères, dans cet extraordinaire empressement, dans ce prodigieux concours, qui pourrait méconnaître l'action providentielle? qui ne sentirait la main de Dieu ? En songeant aux obstacles de tout genre qui devaient l'empêcher, et qui se sont tous évanouis comme d'eux-mêmes, je dis : C'est naturellement inexplicable !
J'étais à Rome un des premiers, fort incliné, vous le comprenez, à désirer la venue d'un grand nombre de mes collègues, de la France et du monde entier;
Alais , en vérité , cela dépassa toute prévoyance et toute espérance.
Chaque jour j'étais stupéfait et, je l'avouerai, attendri jusqu'aux larmes, de ce que j'apprenais et voyais. — Et plus ému encore de l'action de Dieu, si sensible dans toutes ces choses.
Chaque jour c'étaient des nouvelles comme celles-ci :
Trente-deux évoques sont débarqués de l'Espagne : trente-deux évêques d'Espagne ! cela ne s'était pas vu à Rome depuis des siècles ! Et je me souviens que, rencontrant un jour l'un d'eux , je ne pus m'empêcher de lui dire : «Philippe II vous auiait-il ainsi laissé partir? 5)
Puis d'autres de l'Irlande et de l'Ecosse;
D'autres de l'Angleterre ;
D'autres, par groupes non moins noml)rcux , de toutes les autres contrées de l'Europe ;
Je voyais passer dans Rome les évêques grecs-unis , avec leur costume oriental ;
Je voyais arriver des extrémités du vieux et du nouveau monde, à travers l'Atlantique, le grand Océan, toutes les mers, les évoques vénérables du Canada, du Mexique , de l'Abyssinie , des Indes et des terres océaniennes.
A leur tour , de tous les pays catholiques , de la France surtout, les simjiles prêtres, par le seul élan de leur cœur, étaient accourus innombrables.
Ah! nous. Français, nous étions, il est vrai, les plus nombreux; mais c'était notre devoir; nous n'avions pas à cela grand mérite : nous n'avions pas eu de grands périls à courir. Les disgrâces inévitables de deux courtes traversées, c'était tout... Mais ces vénérables évéqnes d'Amérique avaient eu à braver toutes les mers, et ils étaient presque tous venus !
Et pourquoi cet universel empressement, ces courageux départs, cette réunion unique dans les annales de l'Eglise? Était-ce pour définir un dogme, pour défendre le symbole des grandes vérités chrétiennes attaqué? Aon ; c'était simplement pour témoigner l'anîour, la sympathie, la compassion des cœurs à ce magnanime Pontife , dont la terre entière sait les épreuves et admire l'immuable résistance.
Non, tout cela ne s'est pas fait, et ne pouvait se faire, sine nutu Deij sans un signe de Dieu, sans une inspiration de son Esprit, soufflant tout à coup, je ne dirai pas miraculeusement — car ces choses dans l'Eglise ne sont pas des miracles, c'est la nature même et la vie de l'Eglise — soufflant, dis-je, sur tous les points du monde à la fois, au cœur de tous les évô-
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ques, et les poussant avenir, malgré l'âge, la distance, tous les obstacles matériels, et les difficultés politiques plus grandes encore, de tous les pays de l'univers, rendre au Pontife malheureux ce solennel témoignage d'amour et de respect, qui a été applaudi du monde entier !
Eh bien! quoi qu'il puisse arriver, j'affirme que c'est là pour la Papauté un grand et incontestable triomphe. J'ai eu occasion de le proclamer à Rome, et je le répète aujourd'hui : Y a-t-il sur la terre une puissance souveraine , quelle qu'elle soit , qui , sur un simple désir de son cœur, exprimé dans les termes les plus réservés , les plus ménagés , les plus délicats , puisse remuer ainsi l'univers, et voir accourir à elle tous ses sujets, de toutes les extrémités de son empire?
Quelle est donc l'étrange puissance de ce vieillard désarmé , et en ce moment humilié et menacé , qui ne commande pas par la force , mais qui attire tout si fortem.ent par l'amour?
Qu'est-ce donc que la Papauté catholique? Quelles sont les frontières de cet empire spirituel, et l'étendue de son autorité sur les âmes ?
Voilà qu'elle a fait un signe , et soudain le monde entier lui a répondu.
Ah! sans doute, les périls du Père commun avaient ému jusqu'aux extrémités de la terre tous les évèques de la Catholicité , et sans autre conseil entre eux que ce grand concert des âmes dans l'inspiration de la foi et le dévouement d'un commun apostolat, ils s'étaient tous levés !
Une même filiale inquiétude, un même frémissement de tendresse ; et puis ce je ne sais quel cri du cœur qui fait que quand le père souffre, tous les enfants accourent; ce je ne sais quel instinct de la nature qui fait que, quand le cœur ou la tète sont menacés , tous les membres se lèvent pour les défendre : ces forces , plus fortes que toute impulsion humaine , les avaient mis en mouvement de tous les points de la terre , et le monde les a vus , dans la Ville éternelle, faisant au Pontife suprême une magnifique couronne, un magnifique et glorieux rempart.
Et ne pensez pas que cela soit peu de chose, Messieurs ! Il est vrai, ce n'était pas une armée rangée en bataille, ce n'étaient pas des hommes bien redoutables que tous ces évèques assemblés autour de leur Pontife ; mais il y avait là, je le répète, et nous le sentions, un rempart inexpugnable.
On peut beaucoup , quand on a la force matérielle ici-bas ; mais il y a des choses qu'on ne peut pas ! On peut renverser les murailles d'airain et les portes de fer; mais on ne peut pas renverser les cœurs, et forcer les remparts que font les âmes : on s'y brise !
Voilà ce que c'est que cette faiblesse de l'Eglise, cette faiblesse mystérieuse et invinci])le !
Ainsi s'est trouvée manifestée et glorifiée aux yeux des peuples cette admirable puissance spirituelle de la Papauté , à laquelle ici-bas rien ne ressemble : au moment où des ombres terrestres et d'orageux nuages paraissent l'obscurcir, tout à coup le vieil astre s'est
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montré, plus brillant que jamais, et a jeté aux yeux du monde étonné ses plus radieuses splendeurs.
Et en même temps que le triomphe de la Papauté , c'était aussi le triomphe de TEglise.
Ses grands caractères d'Unité , de Catholicité , d'indéfectible Perpétuité, avaient souvent déjà éclaté dans le monde , rarement peut-être à ce degré-là.
L'Église, mes Frères, cette grande œuvre que Dieu a faite au milieu des temps et placée au milieu des hommes : Oj)us tuum^ in îuedio annorumj vivifica illud : cette seconde création de sa droite, plus étonnante encore que la création visible, nous n'en admirons pas assez la merveille.
Elle est au milieu de nous, cette grande Église catholique, que dis-je? elle est nous-mêmes. Et à peine savons-nous ce qu'elle est, ou du moins à peine y pensons-nous, accoutumés que nous sommes à la voir, ou fascinés et distraits par des préoccupations étrangères ;
Et ainsi, renfermés dans la petite sphère de notre vie individuelle, nous n'associons pas assez nos âmes à la vie de l'Eglise, nous ne vivons pas assez de la grande vie catholique.
Eh bien! à Rome , dans ces jours, l'idée de l'Église, son divin caractère a resplendi , sa vie a rayonné à tous les yeux.
Agrandissons, mes Frères, notre horizon, sortons des idées étroites. La sphère de notre vie de chrétiens, ce n'est pas l'étroite limite d'une paroisse, d'un diocèse, ou même d'une patrie, quelque grande et illustre
OEUVRES ORATOIRES. Cl
qu'elle soit! Xon : franchissons les frontières rôtrécies des nationalités, quelque chères qu'elles doivent être à nos cœurs : dilatons-nous dans le inonde entier : car nous sommes catholiques.
L'Kglise, mes Frères, est la grande société des âmes, marquée, je le répète, aux trois signes divins de la Catholicité j, de V Unité ^ de la Perpétuité.
Lniverselle dans l'espace et dans le temps, catholique et perpétuelle, elle s'étend d'un pôle à l'autre, et de l'orient à l'occident; fille de Celui qui a dit : Je suis le principe et la fin, VAlpJw et V Oméga ^ elle emhrasse le commencement et la tin des âges.
lue, elle rassemble et unit dans son vaste sein, par les liens d'une même foi, d'un même régime, d'une même vie spirituelle, des mêmes immortelles espérances, toute l'humanité, passée, présente et future; car elle ne doit j)as défaillir sur la terre : c'est la promesse formelle de son fondateur, promesse qui compte bientôt dix-neuf siècles d'accomplissement.
Eh bien, la réunion des évêques à Rome a été à elle seule, pour l'Église, un grand et admirable triomphe moral, parce qu'elle a fait éclater, avec la simplicité et la puissance d'un irrécusable témoignage, ces caractères sublimes et cette vie divine de l'Eglise.
Catholiques, nous avions sous les yeux un beau et frappant contraste : dans un siècle où l'égoïsme et le matérialisme dominent les âmes, et où l'on ne sait plus croire, aimer, se dévouer, nous avions là dans l'Eglise un niJignifiquc témoignage de foi, de dévouement et d'amour ;
6f> NOUVELLES OEUVRES CHOISIES.
Tandis que les sectes séparées de l'Église se divisent entre elles à l'infini, son Épiscopat montrait au monde le grand et auguste spectacle de l'Unité catholique;
Tandis que de tous côtés les liens de la subordination se relâchent, que de grandes divisions déchirent les peuples, là, à Rome, dans l'Église, on voyait ce qui ne se voit nulle part ailleurs, le vivant triomphe de la plus haute et la plus vaste unité, l'unité des âmes : l'Église montrait au monde une société que ne bornent pas les fleuves, les montagnes, les océans, ni les barrières encore plus infranchissables des races et des langues : une société d'hommes de toute langue , de toute race , de toute tribu j la grande société catholique! Tous ces évoques venus là, sur un signe du Pontife, de tous les points de l'univers, à travers toutes les distances, et malgré tous les obstacles, c'était la vie, la vie immortelle de l'Église, apparaissant dans une admirable lumière !
Vous demandez où est la Catholicité de l'Église romaine? mais c'est une question de géographie! Qu'on interroge qui on voudra ; qu'on s'adresse , mon Dieu ! à ces bons Frères des Écoles chrétiennes que vous voyez là, qu'on prenne un de leurs petits enfants de chœur, et qu'on lui lise les noms de tous les évoques présents à Rome : Paris, Londres, Dublin, Gand, Tarragone, Burgos, Saint -Jacques de Compostelle, Cologne, Halifax, Smyrne, Constantinople, New- York, Montréal, Mexico, etc., etc.; et qu'on lui demande ensuite ce que c'est que l'Église catholique, il répondra sans peine : C'est une société qui est répandue dans
tous les pays, et qui n'est bornée ni par les fleuves , ni par les mers, ni par les montagnes ! — Voilà la Catholicité (le l'Eglise.
Vous demandez ce que c'est que l'Lnilè catliolique? Mais vous avez vu là, éclatant, palpable, le principe même de cette Unité, la cause permanente et puissante qui la maintient, et en fait, remarquez-le bien , non un accident passager dans l'histoire de l'Eglise, mais sa vie même dans tous les temps.
Ce principe de vie, caché dans les entrailles de l'Eglise par son divin fondateur, cette cause permanente d'union , qui constitue l'Eglise catholique et que les sectes n'auront jamais, quelle est-elle? C'est cette autorité centrale, où se rattachent toutes les parties de ce grand corps, et qui rattache toutes les parties entre elles ; c'est la nécessaire union des évêques avec le Pape, et de tous les évêques entre eux par le Pape. Eh bien ! quand ce siècle si vanté défaille encore de ce côté, quand toutes les autorités sont plus ou moins ébranlées dans le monde, je jouissais, à Rome, dans mon cœur d'évêque, de voir déployée et vivante cette force cachée qui soutient tout dans l'Église ; de voir le principe catholique triompher dans cette étroite et indissoluble union des évêques avec leur Chef suprême ; union qui fait la force en même temps que la vie de l'Eglise ; double triomphe , et de la Papauté , dont l'importance suprême dans l'édifice catholique se manifestait avec un si splendide éclat; et de l'Épiscopat , qui montrait une fois de plus au monde le secret de sa force. Telle est en effet la puissance de cette simple et
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divine organisation, que plus les Evoques seront unis au Pape, plus ils seront unis entre eux ; et dans cette dernirre et solennelle rencontre, plus leur union a donné de force au Pape, et plus le Saint-Père luimènic, en les embrassant tous dans une paternelle bénédiction, a imprimé de force à leur union.
Vous demandez ce que c'est que la vie de TÉglise et son indéfectible Perpétuité?
!\rais l'àme immortelle, l'Esprit divin qui anime invisildement ce grand corps, vient de se manifester à tous les regards :
Tandis que des voix insensées cbantaient sa mort, l'Eglise leur répondait en donnant au monde ce puissant signe de sa grande vie et de son indéfectible durée ;
Elle apparaissait au monde, vivante : vivante au cœur, et vivante aux extrémités, sur toute la surface de la terre;
Vivante, et donnant la vie ;
Viv.ante, et tenant dans ses mains les clefs de la mort et du tombeau, les clefs du royaume des cieux et de la vie éternelle;
Vivante, et célébrant ses fêtes avec la cité de la vie , la Jérusalem céleste; lui envoyant des citoyens nouveaux, et redisant avec elle , et avec les glorieux chœurs de ses Patriarches, de ses Prophètes, de ses Apôtres, de tous ses Saints, le tri])\e SaiictuSj, l'antique et triomphant Alléluia !
Voilà, Messieurs, ce qui s'est passé à Rome : du centre de la vie catholique, un signe était parti; et de môme que dans un corps vivant le frémissement du
cœur se fait sentir aux plus lointaines extrémités de l'organisme , ainsi tout s'était ému dans l'Eglise; et tandis que les évoques dispersés au loin refluaient au centre, à la source de la vie, toutes les parties de ce grand corps spirituel frémissaient : vous tous, simples fidèles, vous étiez à Rome avec nous; et tous vos regards, comme toutes vos âmes, étaient tournés vers ce centre de la vie catholique, et tous vos cœurs, les. cœurs de deux cents millions d'hommes, sur la surface du monde entier, battaient comme un seul cœur!
Je le demande, est-ce là une société où la vie manque? Ou bien, n'est-ce pas la société la plus vivante, la vie même, et cela après dix-huit siècles comme aux premiers jours?
0 vous qui voulez lui rester étrangers, et ne pas vivre de sa vie, comprenez ce qui manque à la vôtre, et de quelle vie supérieure vous vous isolez !
Et vous qui l'attaquez encore, cette Eglise de Jésus- Christ, et vous flattez parfois de l'avoir vaincue, apprenez une fois de plus quelle place elle tient sur la terre! reconnaissez que nulle vie n'est comparable à sa vie , nulle force à sa force, nulle durée à sa durée : vous passerez, hommes d'un jour, comme tant d'autres, et elle bénira votre dernière heure !
Quelquefois, en nous voyant ainsi réunis , permettezmoi ce souvenir familier, je me disais : «Mais vraiment nous sommes presque tous bien vieux ! Cela ne peut pas aller longtemps : nous disparaîtrons tous bientôt. " Je me souviens, entre autres, d'un vénérable évoque d'Amérique , si grand , si amaigri , si
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affaibli, qu'on eût pu croire en vérité que son ombre seule était venue. Je me faisais plaisir et m'honorais moi-même en lui témoignant en toute occasion mon respect et mon affection : car évidemment il était arrivé là au péril de sa vie. Et si tous n'étaient pas au bord delà tombe, tous étaient bien avancés dans la carrière. Mais qu'importe tout cela ? l'Église catholique est une société où la vie mortelle ne compte pas. Ah! sans doute, je disparaîtrai bientôt! mais qu'importe à l'Eglise d'Orléans? Saint Aignan n'est pas d'hier; saint Euverte avait précédé; avant lui il y en avait eu d'autres. Eh bien, les choses vont ainsi, et cela dure toujours; et à Rome surtout, toujours, toujours, depuis saint Pierre, parce qu'il y a été crucifié, et que le crucifiement réussit à l'Eglise.
Oui, je le répète, quoi qu'il arrive, il y a eu là un triomphe moral, une démonstration de force divine, qui demeurera éternellement dans les annales catholiques, pour l'honneur de notre temps et l'encouragement de l'avenir !
C'est manifestement la Providence qui éclate ici : c'est d'en haut, n'en doutons pas, qu'est venue au Souverain Pontife cette inspiration , simple , grande , puissante , comme celles que Dieu envoie aux heures solennelles : c'est Dieu qui a pris comme par la main ces évoques dispersés sous tous les cieux , et qui, les rassemblant à Rome aux pieds du Pontife universel , a donné à notre siècle ce grand spectacle de l'unité et de la vie catholique.
On a dit, mes Frères, et il n'est pas hors de propos de discuter cela devant vous, on a dit : Sans doute tout cela est beau, tout cela est vrai. L'Eglise catholique seule peut présenter de tels spectacles aux anges et aux hommes. Dieu a pris un peu de houe, il l'a traversée de son souffle, et il a fait l'homme. L'Eglise de Dieu prend un cœur d'homme, misérable et petit, elle le traverse de son souffle ; il est fidèle , et elle en fait un Saint. Ainsi Dieu a peuplé la terre, et l'Eglise, soutenue, inspirée de Dieu, peuple le Ciel. Encore un coup, oui, cela est magnifique, cela est divin. Divines aussi sont les cérémonies. Nulle religion n'est comparal)le au Catholicisme, et la grandeur de cette religion est le reflet même et l'argument de la Divinité. Mais, après tout, ajoute-t-on, ce qu'elle a fait là, l'Eglise n'aurait-elle pas pu le fiiire partout ailleurs, et sans pouvoir temporel?
Xon, je ne le pense pas. Et voudrait-on me faire le plaisir de me montrer un point de ce pauvre gloI)e où cela eût été possible avec les passions et les intérêts qui divisent les peuples ? Les Evoques du jVord de l'Amérique pouvaient-ils aller au Sud? ceux de Lisbonne à Hladrid? ceux de Dublin à Londres? ceux de Paris à Vienne? ceux de Berlin à Copenhague ? ceux de Varsovie à Saint-Pétersbourg? ceux de Milan à Venise? Où trouverez-vous, si ce n'est sur un terrain neutre et réservé , tel que l'Etat romain, un point où les hommes
puissent se rencontrer sans se heurter? Les évoques pourraient-ils, sans exciter d'ombrages, se réunir, au moment nécessaire, chez un gouvernement rival ou ennemi du leur? Si vous pouvez changer l'humanité, à la bonne heure ! Mais la mer deviendra un sol résistant et ferme, avant que les hommes et les puissances humaines soient d'accord ici-bas. Flots, devenez donc solides, si vous le pouvez! orages, faites silence! car voilà que les hommes vont devenir simples et vrais, unis, religieux et justes. Jusqu'à ce qu'il en soit ainsi, de bonne foi, Messieurs, ce qui s'est fait à Rome ne pouvait se faire ailleurs et sans le pouvoir temporel du Pape. C'est pourquoi nous nous en sommes occupés.
Pour que toutes ces grandes choses se puissent accomplir, quelles sont les conditions? Il y en a deux.
11 faut un fait divin et un fait humain j, 2}roiidentieI .
he fait divin, c'est l'Eglise, c'est-à-dire l'union volontaire avec une autorité incontestée. — Où est ce fait parmi les hommes? dans quelle nation? dans quel village? dans quelle école de philosophie? Je le demande : Où les hommes sont-ils unis? Où l'autorité est-elle aimée et incontestée ? Où ? — Est-ce en Russie , avec le pouvoir absolu ? Est-ce en Amérique , avec le pouvoir démocratique? Est-ce en Asie ou en Afrique, avec le pouvoir despotique ? Tous les sceptres du monde ne sont que des bâtons, prompts à frapper, prompts à se briser. — Est-ce parmi les philosophes, les jurisconsultes, les physiciens, les astronomes, ou les médecins? Autant d'écoles, autant de sectes, autant de chefs, qu'il y a d'idées. Et qu'est-ce que la différence
(les idées, à coté de ces autres obstacles, la langue , la distance, l'âge, les races, les intérêts, les latitudes? Or, tous ces obstacles, toutes ces différences, il n'est (|u'iine seule puissance qui ne les connaisse pas, où Tunion soit volontaire, l'obéissance libre, et l'autorité incontestée, c'est l'Kglise. L'autorité dans la famille a ce privilège en petit, parce que la famille est aussi faite par Dieu. L'Église a ce privilège en grand : elle est la famille universelle. Et ce privilège est immortel : on dirait même qu'il va toujours croissant. Aujourd'bui , vous l'avez vu, malgré les difficultés des temps, l'Eglise catbolique est plus une, plus compacte que jamais. Celte société, purement spirituelle, si unie , si admirablement ordonnée, les incrédules l'appellent un tour de force, les croyants un miracle. C'en est un en effet, c'est le fait divin.
hefait humain, jjrovidentiel, c'est rindépendance extérieure et visible de cette société, garantie par le pouvoir temporel de son Cbef et la liberté de ses membres. Avec cela, l'Église est une société publique, vivante, reconnue. C'est la forme extérieure de l'Eglise dans le monde moderne.
Vous parlez moyen âge. C'est vous qui nous y renvoyez. Ce que nous soutenons, c'est précisément la forme moderne adoptée par l'Eglise, des rapports de l'Eglise et de l'État, l'Eglise n'étant plus politiquement ce qu'elle a été, et l'Etat étant ce qu'il est. C'est nous qui réglons nos montres au temps vrai : notre aiguille marche , la vôtre retarde ; et en renversant l'indépendance temporelle de l'Église, vous tombez dans
l'orniôre ou des proscriptions, ou des confusions, les unes et les autres contraires à l'esprit du temps. Pas de milieu, il faut que l'Eglise soit martyre ou libre. ^^ous demandons pour elle l'indépendance. La concevez-ious sans la souveraineté du Pape ni la liberté des catholiques ? Donnez-nous votre recette. Depuis six ans, il semble que Dieu ait mis la question au concours. Toutes les fortes tètes ont travaillé , imaginé , proposé : qu'est-il sorti de ce labeur? Une nouvelle preuve de la nécessité du pouvoir temporel , établie par l'impossibilité de s'en passer. Eh bien! c'est ce pouvoir que nous sommes allés défendre à Rome.
Nous demandons la liberté, et vous vous en irritez; mais pourquoi? IVous ne voulons que la liberté de vous faire du bien, l'Eglise n'a pas d'autre mission sur la terre. Pauvre France, pauvre Italie, pauvre Europe , pauvre genre humain, ah! nous ne vous maudissons pas! Que de maux à guérir! que de progrès à faire! Voiis dites , en voyant le soldat , malgré sa gloire : Pourquoi faut-il que ces bras soient employés à guerroyer au lieu de semer les champs et de féconder la terre ? Ah ! nos bras sont las de guerroyer aussi. Laisseznous vous les tendre, élever vos enfants, bénir vos demeures, embrasser votre lit de mort. On nous force à combattre ! Xous aïons soif d'aimer.
Je me suis étendu sur ce grand sujet, Messieurs, mais il en valait la peine. J'arrive à une autre chose
très-importante, qui s'est faite encore à Rome. Les circonstances nous commandaient ce grand acte : nous l'avons accompli. Je veux parler de notre adresse au Saint-Père.
On s'est étonné que nous ayons présenté cette adresse. Quoi ! on aurait voulu que réunis tous ensemble autour du Pontife, en de tels moments, nous ne lui eussions rien dit!
Le Chef de l'Eglise, le Vicaire de Jésus-Christ, notre Père commun étaitlà, malheureux, opprimé, dépouillé, sous la menace publique de voix outrageuses et sacrilèges, plaint en apparence, dans le vrai sacrilié par l'Europe à ses spoliateurs! Il était peut-être là sur le seuil de l'exil , lui , le Père de nos âmes, le Patron de la frêle barque qui porte les destinées de l'Eglise ! Et c'est dans une telle extrémité , qu'accueillis par sa bonté touchante, et quand il semble oublier devant nous ses malheurs, c'est alors que nous, nous les aurions oubliés! Nous n'aurions pas eu une parole à lui adresser! Nous serions venus nous réjouir sans trouble devant cette auguste infortune, qui pleure en secret et nous cache ses larmes!... Mais nous nous serions perdus d'honneur! Nous n'aurions pu reparaître devant nos diocésains !
Non, nous ne pouvions nous taire!
Nous ne pouvions pas être à Rome, près du Père commun, souffrant, et soutenant seul le poids d'une lutte suprême avec une magnanimité, une sérénité incomparable, sans lui dire nos pensées et nos sympathies;
72 XOl VKLLKS OKLVRES CHOISIES.
Kl sans dire t'«jalenient au monde la pensée de TEpiscopat radioliquc sur la grande question qui tient à cette heure le monde en suspens.
Xon, quand l'Eglise même, quand la condition extérieure de son gouvernement est en cause, l'Eglise réunie ne pouvait point ne pas parler :
Ne pas parler à son Chef;
Et ne pas parler au monde.
Kous avons parlé.
Si nous n'eussions rien dit, quand le monde attendait notre parole, on eût fait parler notre silence.
On l'eût interprété contre le Pape et contre nous.
On eût dit que nous avions blâmé tacitement le Pape, on eût ajouté ce mensonge et cet outrage à tant d'autres;
Ou bien on eût imaginé je ne sais quelle ligue secrète, quelle conspiration ténébreuse : on eût fout imaginé plutôt que de croire que l'Episcopat réuni dans de telles circonstances avait pu se séparer sans rien dire et sans rien faire.
Eh bien! nous avons parlé, nous avons agi; mais ouvertement, au grand jour, à la face du ciel et de la terre !
Aussi bien, on ne pouvait plus dire de tous les évêques du monde réunis à Rome ce qu'on s'était plu à dire des évèques de France. Vous le savez : on avait parlé d'esprit de parti, d'opposition politique. Eh bien! les évêques du monde entier étaient là, et le monde entier n'est pas dans un parti !
Et déjà tous les évêques s'étaient expliqués, chacun
dans leurs pays divers; ils avaient dit aux fidèles leur pensée sur la crise actuelle, et béni le courage avec lequel notre magnanime l'ontife en soutient le poids.
Il existe, mes Frères, de ce témoignage de TÉpiscopat dispersé un monument authentique, sans pareil, que le Souverain Pontife, dès notre arrivée à Kome, a fait remettre entre nos mains : c'est une immense collection des mandements et lettres pastorales publiés dans tous les pays et toutes les langues de l'univers, par les évéques catholiques, qui tous ont été unanimes sur la question.
-liais ce que nous avions dit chacun en particulier, nous devions le dire tous ensemble; nous l'avons dit.
Il y en a qui s'étonnent que de solennelles et bruyantes discussions, comme dans les parlements humains, n'aient pas précédé notre adresse. Est-ce que la question était douteuse? Est-ce que chaque évêque ne l'avait pas déjà jugée? Est-ce qu'on avait traversé les mers, est-ce qu'on était venu des extrémités du monde, pour apporter autre chose au Pontife qu'une adhésion et une force?
L'opinion de l'Épiscopat sur cette grande question n'était pas à faire, elle était faite î Mais il fallait la produire avec une solennelle unanimité, qui ne permît pas d'y contredire ! C'est ce que nous avons fait.
On a voulu, après ce grand acte, diviser ceux qui l'ont accompli , commenter les intentions , dénaturer les circonstances. Plusieurs ont surpris sur nos lèvres, avant qu'elles fussent ouvertes, le secret de nos sen-
timenls, et dans nos réunions, dont la porte leur fut close, le détail de nos entretiens.
D'étranges narrateurs — auxquels pour ma part j'ai dédaigné de répondre; je n'ai jamais accordé à ces hommes, par mes réponses, le droit d'entrer dans nos conseils; — d'étranges narrateurs vous ont donné de faux et vains récits, où ils se sont montrés vraiment féconds en insinuations et en inventions de tout genre. Mais ce qui demeure, ce qui est au-dessus de toute attaque, de toute interprétation trompeuse, de tout mensonge, c'est l'adresse elle-mêmje, et les signatures unanimes qui la soutiennent. Chercher là autre chose, c'est vouloir mettre, je ne dirai pas de la perfidie, mais je ne sais quelle petitesse où il n'y a eu que de la grandeur; raconter autre chose, c'est, je ne dirai pas de la déloyauté, mais, en une affaire si grave, presque de la niaiserie.
Ce que je dirai, à vous, mes très-chers Frères , et à tous ceux qui ont droit de le savoir, le voici :
Nous avions à Rome deux choses à faire, et nous les avons faites : nous' avons satisfait le hesoin de nos cœurs, et rempli le devoir de notre Épiscopat.
Nous avons tout d'abord mis aux pieds du Pontife notre admiration pour cette fermeté de caractère, la seule aujourd'hui qui soit bien debout en Europe, et notre dévouement à cette faiblesse merveilleuse qui tient en respect les puissances humaines , et les portes de l'enfer en suspens ;
Et puis nous avons proclamé à la face de l'Europe , non-seulement que sa Souveraineté était légitime au
même titre que les plus incontestables Souverainetés de la terre ; mais qu'il ne pouvait point ne pas être Souverain, parce qu'on ne peut être ici-bas que Souverain ou sujet, et que le Chef spirituel de deux cents millions d'àmes ne peut être sujet d'aucune puissance, c'est-à-dire d'aucun caprice et d'aucun despotisme.
Nous avons dit :
« Dans l'état présent des choses humaines, la Sou- » veraineté temporelle du Saint-Siège est absolument 5) requise pour le bien de l'Eglise et le libre gouverne- » ment des âmes. Il faut que le Pontife romain , Chef « de toute l'Église, ne soit ni le sujet ni l'hôte d'aucun 5) prince, et puisse, maître chez lui, dans une noble, 5) tranquille et sainte indépendance, gouverner l'Eglise « catholique;
» Il faut dans l'état présent des esprits, des sociétés, » des lois, conserver à l'Eglise catholique, au centre de « l'Europe, entre les trois continents du vieux monde, » ce point réservé, ce trône auguste, d'où s'élève, au » nom de Dieu, de la justice, et de la vérité, tour à tour 5) méconnue par les potentats, par les individus et par » les foules , une voix haute, impartiale, indépendante , ;5 inaccessible aux influences et aux faiblesses. «
Et puis nous avons dit au monde : Vous périssez, si vous laissez ébranler cette pierre, qui, bon gré mal gré, soutient tout! Si on établit le règne de la force, en lui ôtant son frein unique qui est le droit , on ébranle les fondements sur lesquels repose tout l'ordre social! On prépare à l'Europe et au monde une suite de révolutions et de bouleversements infinis.
76 \OUVELLICS OEUVRES CHOISIES.
Voilà le sens de cette adresse !
Voilà pourquoi nous avons signalé les attentats, et les erreurs, causes des attentats, et adressé à ceux qui gouvernent les peuples cet avertissement des livres sacrés : Prévoyez les suites et regardez la fin ! iVovissimn provideant !
Prenez garde! peuples et rois! prenez garde! La force qui suffit un jour ne suffit pas toujours. Vous laissez fonder le pouvoir sur le droit de le renverser î Vous laissez l'usurpation se légitimer par le succès, et la loi du fort dominer la raison du juste. Vous faites le mal, et vous l'attirez sur vous. Ce que vous faites vous sera fait. Vous préparez à l'Europe et au monde, avec le scandale, le péril. Vous apprenez à vos ennemis l'art de vous perdre, et en acceptant, en reconnaissant le mal dans un pays voisin , vous reconnaissez le droit de bouleverser votre pays à votre exemple !
Ah! j'adjure ici, non -seulement les catholiques fidèles, qui se font un devoir d'écouter et non pas de dicter la parole des évêques, mais encore tous les hommes qui ont souci de la justice et de la bonne foi dans le monde , quelle que soit d'ailleurs leur foi politique et religieuse, et je leur demande : Ne sentezvous pas que le sol tremble, et que la société est minée sous vos pas? Est-ce que les ennemis de l'ordre social qui vous ont épouvantés il y a douze ans ont disparu? Est-ce qu'ils ne sont pas encore là, organisés et tout prêts? Est-ce que tout ce qui se passe n'accroît pas leur audace et ne semble pas fait pour préparer leur triomphe?
Si on ne voit pas cela, si on ne veut pas le voir, si l'on tient à garder sur ses yeux un triple bandeau , eh bien ! c'est la mission de l'Kglise de montrer toujours la lumière, et de défendre les éternels principes du droit, qu'on n'ébranle pas sans ébranler tout le reste.
L'Eglise peut déplaire en faisant tout cela, mais c'est sa mission, et elle n'y fa'illira pas.
L'Adresse a donc flétri, comme il convenait, les attentats coupables à l'aide desquels ont été accomplies les spoliations, et démontré la solidarité des droits, et les conséquences redoutables du triomphe de l'iniquité dans le monde.
Et pour moi, je bénirai toujours Dieu d'avoir permis que je prisse quelque part à ce grand acte, et je regarderai comme l'éternel honneur de ma vie d'avoir apposé ma signature, avec trois cents évèques catholiques, à cette page, qui désormais a pris place dans ces archives immortelles, où sont déposées les inspirations du divin Esprit qui anime l'Eglise, et les paroles de sagesse et de vérité qu'elle adresse aux hommes de la part de Dieu.
Que fera le monde de ce solennel avertissement? Quel secours apporteront nos paroles, dans la crise présente, au pouvoir menacé du Pontife? Tout est à craindre sans doute des aveuglements de la politique, et du délire des peuples; mais, quoi qu'il arrive, le doux Pontife a déjà trouvé, dans cette acclamation unanime de l'Episcopat, dans cette sanction et cette glorification de son calme et ferme courage, un triomphe
que ratifiera riiistoire, et son cœur fin moins en a été consolé !
Et ;iu fond, il n'y a pas aujourd'hui, en Europe, d'esprit politique, intelligent et sincère, qui ne pense sur ces questions ce que je dis. Un homme d'Etat célèbre s'en exprimait dernièrement arec une originalité et une rudesse de langage qui égalaient ici son haut bon sens. On lui demandait un jour, dans un dîner, quelle était son opinion sur la question romaine : t; Alon opinion, dit-il, je n'en ai pas. — Mais enfin? reprenait avec insistance l'auguste interlocutrice. — Mon Dieu, Madame, la vérité est que mon opinion ne se peut guère exprimer convenablement devant vous. — Dites, dites, je vous en prie. — Eh bien! répliqua l'homme d'État, puisque vous l'ordonnez, voici ma réponse: j'avoue que je ne suis pas bon catholique , mais je suis Papiste, parce que j'ai lu l'histoire, et l'histoire m'a appris que tous ceux qui ont mangé du Pape en sont morts! »
Cette étrange parole pourrait être donnée comme une rude traduction de l'énergique sentence de Jésus- Christ lui-même ; " Quiconque se heurtera contre cette pierre, s'y brisera ' ! »
Voilà pourquoi nous avons adressé à ceux qui gouvernent les peuples un avertissement suprême.
Voilà pourquoi nous avons dit au Saint-Père : Courage! votre cause est la cause du droit et la cause de l'Eglise ! \ous sommes tous avec vous !
* Qui ceciderit super lapidem istum, confringetiir ; super quem vero ceciderit, contcretur eum. (Matth., xxi, 4V.)
Et on y mettra son sang, s'il le faut !
Et quand nous avons ajouté : « Xous sommes prêts à aller avec vous , ad carcerem et ad mortem v , nous savions ce que nous disions !
Xon, certes, qu'il soit menacé de ces extrémités par ceux qui, sans avoir empêché tout le mal, et fait tout le bien, ont fait enfin quelque chose; mais il est menacé par d'autres, qui disent assez haut ce qu'ils pensent et ce qu'ils veulent.
J'a])rége, Messieurs, car je serais infini si je voulais redire toutes les pensées, tous les souvenirs que ce pèlerinage a laissés dans mon cœur. — Il est du moins une impression que je vous dirai , impression personnelle, mais que j'ai vue partagée par tous ceux qui, comme moi, ont étudié Rome en ces jours, et qui, certes, est loin d'être étrangère aux graves pensées de l'adresse épiscopale.
La voici : J'ai vu le Saint-Père au milieu de ce peuple romain; je l'ai vu dans plusieurs circonstances plus ou moins importantes, mais rendues toujours solennelles par sa présence. Je dois dire que je regardais , que j'écoutais attentivement ; je me suis mêlé à la foule pour mieux saisir le sens des cris populaires. J'ai, du reste, assez vécu déjà pour avoir vu ailleurs bien des enthousiasmes. Eli bien! je le déclare, ce que j'ai vu à Rome, partout où le Saint-Père paraissait, c'est quelque chose qui ne peut pas se peindre, s'imiter, se préparer, se payer! L'enthousiasme de ces multitudes immenses avait cela de particulier, qu'au milieu de
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tous ces cris, ce qu'on entendait, ce qu'on distinguait, c'était Je cri du cœur, l'accent de l'âme, l'explosion de l'amour! Ce peuple-là aime son Pape, j'en réponds! On se trompe à bien des apparences, à bien des démonstrations fausses ou habiles; on ne se trompe pas à cela! Vous me direz : Mais ceux qui n'aiment pas, n'y étaient pas! C'est possible ; mais je déclare que la multitude de ceux qui étaient là fait un peuple, et un peuple qui aime!
Vous avez entendu, mes Frères, sur tout cela tant de faussetés, tant de niaiseries, tant d'indignités, que j'ai plaisir à vous faire ici le récit vrai.
Je me souviens, par exemple, d'avoir vu passer sous les yeux de Pie IX, au milieu d'une longue ovation populaire, sa petite, mais fidèle et vaillante armée, avec une tenue et un ordre que de vieux généraux admiraient devant moi : c'était à l'ancien camp des Prétoriens, dans une belle cérémonie à la fois militaire et religieuse, que le Pape devait présider. Rome tout entière était là : je vois encore tous ces bras s'agiter à la fois, j'entends encore de toutes ces poitrines s'élancer jusqu'aux cieux ces acclamations qui se prolongeaient sans fin, et ne s'arrêtaient un instant que pour éclater de nouveau avec plus de transport : des cris, je le répète, un accent des cœurs que je n'ai entendu que là, avec cette spontanéité, cette unanimité, cette tendresse, cette ivresse.
Et le jour de l'Ascension ! Le Pape célébrait pontificalement la messe à Saint -Jean de Latran, la plus ancienne basilique de Rome, fondée par Constantin
lui-même; et après la messe, il devait donner la bénédiction solennelle Urhi et Orhi, du haut d'un grand balcon qui domine la vaste place de la basilique. J'avais suivi le Saint-Père à ce balcon; et même une bienveillance particulière m'avait placé près de sa personne, à ses pieds. Je voyais de là une foule immense, infinie, ondulant comme les flots de la mer; à l'extrémité, les rangs de l'armée pontificale et de l'armée française ; adroite, tous les monuments de la vieille ville; plus loin , dans la campagne romaine, dont la basilique n'est séparée que par les anciens remparts de Rome, la longue ligne de ces aqueducs qui lui apportent l'eau comme sur des arcs de triomphe; plus loin enfin, le grandiose horizon des montagnes. Arrivés sur ce balcon, quand ce grand spectacle s'oflj-it à nous- quand ce peuple, agité et frémissant, soudain se calma à la vue du Pape, et qu'il se fit un grand silence; quand Pie IX, d'une voix pleine, forte, solennelle, qui se faisait entendre jusqu'aux extrémités de la place, chanta les paroles sublimes de cette bénédiction , et que, les bras étendus , il bénit toute cette foule , et la vieille cité , et par delà la triste Italie, et par delà encore le monde entier, oh! alors, ce fut un moment que je me déclare impuissant à peindre ! La majesté surhumaine de ce vieillard faible et menacé apparaissait avec une grandeur incomparable ! Tous les fronts , toutes les âmes se courbaient dans le respect. On se sentait comme transporté loin de ce triste monde! comme suspendu entre la terre et le ciel , devant une puissance qui n'était point d'ici-bas! Et quand il eut fini , quand les
derniers sons de sa voix se perdirent dans l'espace, alors tous ces fronts se relevèrent, et tout ce peuple s'agita dans un enthousiasme inexprimable; et, comme tout à l'heure il se courbait devant son Pontife , maintenant il acclamait son Roi, de ces acclamations infinies, comme en pousse un peuple, et qui , portées au loin par les échos des sept collines, allaient retentir jusqu'au cœur des ennemis cachés dans l'ombre, et leur apprendre qu'à Rome, autour du Pape, il y avait encore des Romains !
Mais il faut finir, l'heure qui vient de sonner m'avertit que c'est assez. — En finissant, laissez-moi, mes très-chers Frères, confier à vos cœurs les vraies, les intimes et pures jouissances que j'ai goûtées à Rome, comme catholique, comme évêque et comme Français, et vous dire aussi les vœux qu'à ce triple titre il me reste à former encore.
Comme catholique , vous venez de le voir : je jouissais de ce vivant triomphe de l'Unité, de cette puissante démonstration de la force et de la vitalité de l'Église.
Comme évêque : il était doux vraiment, dans les tristesses et les épreuves de l'Eglise, de nous rencontrer tous là, pasteurs du monde entier, inconnus la plupart les uns aux autres, de nous serrer la main, de nous appeler par nos noms d'évêques : car vous savez que nous, évèques, nous sommes nommés du nom de
l'Epouse spirituelle que Dieu nous a donnée. Eh bien! il nous était doux de nous dire : Voilà rarchevèque de Munich, l'archevêque de Saragosse, l'évèque de Transylvanie, etc. : je ne les connaissais pas; il m'était doux de faire leur connaissance. Le Pape même voulut un jour réunir autour de sa table, dans un fraternel banquet, tous ces Frères, venus de si loin, et nous ouvrit ensuite ses jardins : nous étions là tous, représentants de la grande famille catholique, comme des enfants chez leur Père, causant entre nous comme des frères et des amis, évèques français, évèques anglais, avec les évèques d'Orient, ou de l'Amérique, ou de Ceylan : c'était la confraternité la plus simple, la plus intime , la plus cordiale, la plus chrétienne : c'était consolant et c'était charmant. jVous sentions tous, avec une surabondance de joie qui dominait toute inquiétude, que le Pape est notre lien à tous, notre vraie force, notre tète, notre cœur, et que plus nous serons unis à lui, plus non? serons unis entre nous.
Rome, comme le disait Fénelon, est vraiment la patrie commune de tout chrétien. Tout évoque, tout catholique est chez lui, à Rome. Delà, cette allégresse, cette paix, cet épanouissement de tous les visages. On parlait toutes les langues, on était venu de tous les pays; mais d'étrangers, il n'y en avait pas! Et le Pape, entouré de tous ces évèques, de tous ces prêtres, de tous ces pèlerins, paraissait un Père au milieu de sa famille.
Enfin, mes très-chers Frères, je le dirai très-simplement, je n'ai jamais senti autant qu'à Rome du
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l)onlieur cl de l'orgueil à être Français. Partout en effet, à Rome, nous rencontrions la France, ses enfants, ses souvenirs, sa gloire , avec sa responsabilité.
D'abord les prêtres français étaient partout. Ils étaient venus plus de trois mille, et avec le caractère qu'on connaît à notre nation, vous pensez bien que trois mille prêtres français devaient se reconnaître à Rome. On les reconnaissait d'abord facilement à un signe extérieur du costume, ce rabat français, qui distingue notre habit ecclésiastique; et on les voyait, avec la vivacité, l'entrain, la générosité de notre pays, tempérés par ce que la piété et la gravité sacerdotale ajoutent à ces qualités naturelles. On les rencontrait dans tous les sanctuaires, dans tous les lieux célèbres, partout où un intérêt de curiosité chrétienne ou savante appelle l'étranger; surtout dans les cérémonies publiques, où ils ne cachaient pas, je vous assure, leurs sentiments pour.le Saint-Père. Ils ont un jour littéralement couvert de fleurs la voiture du Pape. Tout le monde les remarquait, et en était, je dois le dire, édifié; et je me souviens qu'une fois, après une de nos réunions, un cardinal vint à moi, et ne craignit pas de me dire devant plusieurs Evêques, en me parlant de nos prêtres : 'i Eh bien! voilà comme vous êtes, vous autres Fran- 5) çais; il faut que vous soyez les premiers partout! » Pour moi, j'étais fier de les voir, et, dans une occasion solennelle, j'ai été heureux de leur rendre un public hommage; et certes, ils le méritaient bien, ces bons prêtres, venus à Rome au prix de si grands sacrifices, qui avaient mis de côté à grand'pcine les quel-
qiies cents francs nécessaires à ce voyage, afin de se donner enfin la consolation de réaliser ce vœu ardent de tout prêtre : voir Rome et le Pape !... et aussi pour donner au Souverain Pontife, dans les amertumes de ces tristes temps, un témoignage de leur amour, et au monde une preuve de leur union avec leurs Evoques ! — Il y en avait même , parmi eux , qui étaient trop pauvres pour entreprendre le voyage : eh bien! leurs paroissiens, dans l'Auvergne, dans la Franche-Comté et ailleurs, s'étaient cotisés pour en faire les frais. X'est-ce pas touchant?
Et puis , je voyais aussi à Rome ces jeunes volontaires pontificaux , la plupart Français : Français par le nom. Français par le cœur et la vaillance, baptisés dans le sang et la gloire à Castelfidardo.
Enfin, je rencontrais aussi runiforme français, ces pantalons rouges, que les ennemis delà France n'aiment à voir ni de près ni de loin; ces jeunes soldats qui portent si bien notre drapeau, avec ces allures prestes et dégagées, qui gagnent les batailles de l'Aima et de Solferino : ils venaient dans les rues de Rome trouver avec un air de confiance et de familiarité charmante les prêtres français, et leur demandaient des nouvelles de leurs parents, de leur village, de leur curé. Je me souviens d'avoir été rencontré un jour par un jeune soldat lorrain , qui me dit en m'accostant : « Monsieur le curé, connaissez-vous le curé de mon pays?i; De jeunes sous-officiers, de jeunes soldats Orléanais s'adressèrent à un de mes vicaires généraux, le priant de se charger de leurs commissions pour Orléans : des
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médailles, des chapelets bénits par le Pape, qu'ils voulaient envoyer à leur mère, à leur sœur.
Eh bien! j'étais heureux de tout cela. Que voulezvous? On sent son pays! On sent ce qui bat dans sa poitrine et ce qui coule dans ses veines! Tristes sont ceux qui ne croient pas qu'on puisse allier l'amour de l'Église et l'amour de la patrie, et qui voudraient arracher de la poitrine du prêtre le cœur du citoyen !
Oui, nous étions Français à Rome, et nous nous sentions heureux de l'être! Et je l'avoue, quand nous retrouvions là notre armée et notre drapeau ; cette vaillante armée, qui a ramené il y a douze ans le Saint- Père sur son trône, et chassé de la Ville sainte ces bandes, ce forban, et ces insolents tribuns, qui la menacent ou la convoitent de nouveau aujourd'hui , nous étions fiers encore, au milieu des tristesses du temps et des choses, de voir la France monter la garde au Capitole.
Nous étions fiers de voir les Puissances nous reconnaître et nous céder cette mission traditionnelle et glorieuse.
Nous étions profondément touchés des paroles et des sentiments de Pie IX , qui n'est pas tenu sans doute à pousser la reconnaissance au delà des bienfaits, mais que les services réels, quoi qu'on en ait dit, ne trouveront jamais ingrat !
Et tous nos vœux étaient pour que la politique séculaire de la France, dont notre drapeau est encore à Rome le vivant symbole, s'y retrouve bientôt tout entière, et que le Pape , ramené par nous à Rome, il y a
tloiize ans, soit enfin respecté dans tons ses droits de Sonverain temporel, comme le Prince qui gouverne la France a proclamé le vouloir! En un mot, avec tous mes collègues, si nous sentions plus que jamais à Rome le bonheur d'être Catholiques, ce que nous éprouvions comme Français, c'était une certaine fierté triste. Xous étions fiers de ce qui a été fait; nous étions tristes de tout ce qui ne l'a pas été. Et comment n'aurions-nous pas ressenti cette tristesse dans la grande cause de l'Eglise ? Chrétiens , nous regardons comme un hommage à la perfection de l'Evangile les reproches que l'on nous adresse, quand on nous dit, par exemple : Quoi! vous êtes chrétiens, et vous vous emportez] De même, Français, nous regardons comme un hommage à la gloire de ce grand nom les reproches qu'on nous adresse , quand l'Europe elle monde nous disent : Quoi! vous êtes Français, et vous faiblissez! vous êtes Français, et vous cédez! vous êtes Français, et vous ne faites pas triompher la justice !
Ces cris de la conscience, vous me rendrez cet hommage, Messieurs , que je les ai poussés à chaque démenti cruel des événements. Mais mon chagrin venait de mon amour pour mon pays et pour l'Eglise , et ne fut jamais que l'accent de mon patriotisme et de ma foi.
Je sais ce qu'on oppose à nos vœux. Qu'on ne nous dise pas que nous sommes obligés de choisir entre la violence et la faiblesse ; ah ! il nous est permis, à nous, évêques français, de mieux penser de notre patrie !
On ne sait donc pas ce que peut en Europe l'ascendant de la France ?
88 XOUVKLLES OEUVRES CHOISIES.
On ne sait donc pas que la force morale peut dispenser de la violence matérielle ?
Et que l'ombre du drapeau français, c'est-à-dire la volonté déployée de la France, suffit à tout défendre, tout raffermir et tout réparer?
Et que c'est à la France qu'il appartient de dicter toutes les lois de la justice, et de préparer par là même les voies de la sagesse et de la paix ?
Pour nous , ce grand rôle , c'est parce que nous persistons à croire qu'il est celui de notre patrie, que nous n'avons jamais cessé et ne cesserons jamais de le lui rappeler hautement, et que nous voulons persévérer à lui en souhaiter la gloire. Voilà les vœux que nous formons !
Et pour moi, je puis être un médiocre politique; mais je ne pense pas être un mauvais Français, parce que jusqu'à mon dernier soupir je croirai que la volonté de mon pays, appuyé de tout ce qui en Europe n'a pas abjuré la justice, suffirait pour réparer le passé, sauver le présent, et assurer l'avenir !
Qui ne le voyait, qui ne le sentait à Rome? Tous les souvenirs du passé comme tous les spectacles du présent le proclamaient, et les pierres mêmes prenaient une voix pour crier : Rome et la France sont inséparables, et la France peut et doit sauver Rome !
Xon , ni un autre que le Pape ne peut régner là et s'asseoir parmi ces splendeurs catholiques ! Ki la France ne peut le délaisser! ni tolérer une nouvelle invasion de son territoire, ni, sous le honteux prétexte de le confier à leur garde, le remettre aux mains de ses
spoliateurs ! — Toute autre apparition à Rome , do ceux-ci ou de ceux-là, est impossible! Et la pensée de ces liordes révolutionnaires, ou de ces politiques, tour à tour hypocrites et effrontés, qui ne cessent de frémir autour des frontières romaines, cette pensée seule fatiguait la patience et l'honneur dans les cœurs français!
Et quand nous entendions dire, nous, évêques, hôtes de l'Italie, que nos vœux souhaitent l'esclavage de cette magnifique et illustre terre , ah ! nous donnions par notre présence même un démenti à cette odieuse calomnie.
Que le drapeau français flotte sur le fort Saint--4nge, sous les yeux des pasteurs réunis du genre humain tout entier, dont il protège le pacifique pèlerinage, qui peut voir là le signe de la servitude?
Que ces past(>urs du genre humain, cherchant le contre du monde chrétien, se dirigent vers cette Rome qui reçut jadis les envoyés de tous les peuples, et impriment à cette terre une consécration qu'aucune autre partie du globe ne sera jamais appelée à recevoir, n'est-ce pas une gloire pour l'Italie?
Italiens, nous ne vous demandons qu'une chose, c'est que vous deveniez plus grands en vous montrant plus justes!
Je m'arrête, et je termine par un seul mot qui résumera toutes ces choses et toute l'impression de notre pèlerinage. Aimez l'Église, mes très-chers Frères , aimez l'Église! L'amour profond, tendre, dévoué pour
rÉglise, la sainte passion de l'Église : voilà ce que je rapporte de Rome, et ce que je voudrais laisser dans le plus profond de vos âmes ?
Qu'est-ce qu'aimer l'Église? C'est vivre de sa vie, de la vie catholique; c'est identifier sa vie à la vie de l'Église, s'intéresser à ce qui l'intéresse, la suivre de la pensée et du cœur dans les phases diverses de sa destinée sur la terre; prier, pleurer, lutter avec elle; prendre part à ses épreuves et à ses combats, à ses joies, à ses douleurs, à ses espérances. Non, ne confinez pas votre vie chrétienne dans les étroites limites de la paroisse et du diocèse : sans doute, c'est par la paroisse et le diocèse que vous tenez à l'Arbre immortel; mais ne restez pas là trop à l'étroit; agrandissez votre horizon ; soyez Catholiques !
Aimez l'Église! l'Épouse de Jésus-Christ et la Mère de vos âmes!
L'Épouse de Jésus-Christ! Xe venez-vous pas d'en voir briller à son front, d'un incomparable éclat, le titre glorieux? Que si cette Épouse du Fils de Dieu gémit aujourd'hui, ne croyez pas qu'elle soit délaissée de son divin Époux : il viendra bientôt la consoler, et vous verrez les merveilles de sa droite.
La Mère de vos âmes ! Oui , l'Église aime les âmes d'un ineffable amour : et dans le vrai , il n'y a que l'Eglise ici-bas qui aime les âmes, qui cherche les âmes, et qui redise éternellement ce mot des Livres saints : « Donnez-moi des âmes! Da mihi animas! "
Attachez-vous donc de toute la puissance d'amour qui est dans vos cœurs à cette immortelle Église du Fils
de Dieu : et témoignez-lui votre dévouement par vos paroles, par vos actes, par vos sacrifices, s'il le faut, et ]iar vos prières.
Prions, mes très-chers Frères, ne nous lassons pas de prier pour le triomphe de cette grande cause. Dieu seul connaît le jour et l'heure, mais nos vœux quelquefois hâtent les moments I
Achevez , ô mon Dieu , achevez votre œuvre !
Que cette splendeur de l'unité catholique, qui vient d'éclater à Rome, éclate de plus en plus dans le monde entier!
Que toutes les divisions cessent enfin , que toutes les séparations finissent, que tous les schismes s'éteignent, que toutes les sectes disparaissent, que l'Orient et l'Occident s'embrassent, et que dans l'humanité rachetée par Jésus-Christ, il n'y ait plus, selon la parole du Maître, qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur!
Que cette union de l'Episcopat avec son Chef, qui a fait notre force et notre triomphe à Rome , soit de plus en plus étroite, et à jamais indissoluble!
Et que tous les évéques aussi soient de plus en plus étroitement unis ensemble ! Et les prêtres avec les évéques et les fidèles avec leurs prêtres !
Ah! les temps sont difficiles, les périls sont grands! Mon Dieu! donnez-nous d'être à la hauteur de notre sublime mission! nous avons de grands devoirs; mon Dieu! donnez-nous de grandes vertus!
Donnez-nous la foi des grands chrétiens, et l'amour, le grand amour de l'Eglise !
Donnez-nous la vraie intelligence de la Papauté, l'a-
92 \OLVELLES OEUVRES CHOISIES.
mour (le l'unité, l'invincible atlacliement à la sainte Kglise romaine, où est la pierre fondamentale sur laquelle tout repose!
Aliî que nous ayons l'insigne honneur et l'insigne lionheur de la servir inviolablement jusqu'au dernier soupir de notre vie, et donnez-nous, pour la bien défendre, l'ardeur du sentiment chrétien, l'amour sacré delà justice, la noblesse de l'âme, la grandeur des vues, la fermeté du caractère, avec la prudence, la sincérité du dévouement, et la passion du sacrifice!
Secouez la molle indifférence, ou la timidité craintive de tant de chrétiens qui ne font rien ou font trop peu pour l'Eglise.
Agrandissez les esprits, élevez les âmes!
Ecartez, écartez loin de nous, écartez surtout de ceux qui ont en leurs mains les destinées du monde, écartez les fascinations, les illusions, les défaillances, les ingratitudes, les hésitations ténébreuses, les tristes défiances, et ces ombrages funestes, que des esprits chagrins projettent quelquefois sur les intentions les plus pures, et qui révèlent en de tels esprits je ne sais quoi de mal fait et de malsain !
Quelle pitié ne méritent pas ces tristes honnêtes gens qui, mesurant tout à leur taille, ne savent que suspecter le dévouement, et lui prêter les misérables calculs dont je ne voudrais pas les croire capables euxmêmes!
Grâce à Dieu, il y a des hauteurs sereines où ces nuages partis des basses régions ne montent pas.
Restons, restons sur ces hauteurs!
Que los joies de runité , si profondément goûtées, que ce nipprochenient si intime des sentiments et des pensées rapprochent aussi les personnes, elfacent tous les dissentiments pénibles, et fondent tous les cœurs dans un même amour et un même dévouement au Père commun!
Non, que nos ennemis n'aient point ici à se réjouir, et, que leurs vaines tentatives pour entamer l'Kpiscopat, le clergé et les fidèles, avortent à jamais!
Grâce à Dieu, le lien de notre unité échappe à leurs atteintes!
Ramassons donc tous, dans un suprême effort de foi et d'amour, toutes les puissances de nos âmes, et dévouons-les sans réserve au service de la sainte Eglise.
Il y a tant de douceur et tant d'honneur à sentir qu'on défend ici-has la plus sainte et la plus délaissée de toutes les causes : la sainteté désarmée du droit et la faiblesse sacrée de l'Eglise !
Soyons à jamais heureux de nous y dévouer tout entiers, et si nous avons part ici-bas aux humiliations et aux épreuves, nous aurons part aussi aux triomphes et aux gloires.
Puisse, mes très-chers Frères, la solennelle Renédiction pontificale, que je vous apporte de Rome, et que je vais vous donner au nom du Souverain Pontife, être pour vous un gage de votre immuable fidélité à l'Eglise dans le temps, et de votre éternelle glorification dans l'immortelle et bienheureuse Eglise du Ciel. Amen! Amen!