‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. DupanloupChapitre 1 sur 49 · AVERTISSEMENT A LA JEUNESSE ET AUX PÈRES DE FAMILLE · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT A LA JEUNESSE ET AUX PÈRES DE FAMILLE

SUR LES ATTAQUES DIRIGEES COxVTRE LA RELIGIOM Par quelques Écrivains de nos jours.

Messieurs et chers Coopérateurs ,

Le Souverain Pontife nous adressait naguère, à Rome, dans son mémorable discours prononcé le 12 juin devant les évêques du monde entier, ces belles et fortes paroles :

" Continuez Tœuvre de Dieu avec constance v , nous disait-il : ace qui doit par-dessus tout occuper vos pen- » sées et vos soins, c'est que la jeunesse soit formée à » rhonnéteté des mœurs, à la piété, et à tout ce qui » peut la rendre vertueuse : veillez donc, afin que les 5' études soient bonnes et saines , que rien de contraire " à la foi , à la religion et aux bonnes mœurs ne vienne " corrompre renseignement des lettres et |1 es sciences.

dTs ^'

5) Sachez enfin agir ax^ec fermeté, et ne laissez pas s'af- « faiblir votre courage , en ces jours de trouble et de M péril. 5)

Voilà, Messieurs, les graves paroles que j'avais présentes à la pensée, lorsque je me suis déterminé à publier Fécrit dont je crois devoir vous donner communication , et qui a pour titre : Avertissement à la jeunesse et aux pères de famille sur les attaques dirigées contre la religion par quelques écrivains de nos jours.

J'adresse à chacun de vous cet Avertissement^ en même temps que je le livre au public, afin que vous aussi soyez avertis, et que, voyant cette guerre entreprise contre les plus fondamentales vérités de la religion et de la morale, vous soyez excités à remplir, avec plus de zèle et de vigilance que jamais, le double devoir d'instruire vos peuples dans la saine doctrine, et d'éloigner d'eux la contagion de l'erreur.

Sans doute c'est spécialement à la jeunesse et aux pères de famille que j'ai destiné cet avertissement. Mais combien plus dois-je l'adresser à vous-mêmes! Car vous aussi. Messieurs, vous êtes pères de famille, vous avez des enfants : votre famille, c'est votre paroisse; vos enfants, ce sont tous ceux que vous avez baptisés et que vous élevez en Jésus-Christ. Il importe souverainement que vous sachiez de quelles erreurs on les menace, quels pièges on sème sous leurs pas.

Non pas que je prétende, assurément, que les livres dont je signale le péril circulent dans vos paroisses et aillent préoccuper à la charrue ou dans leurs veillées les laborieux habitants de vos villages. De tels livres

ne se répandent guère dans les campagnes : les noms de leurs auteurs n'y sont pas seulement connus, et leur style y serait difficilement compris. Mais de ces livres, écrits pour les esprits plus cultivés, les mauvaises doctrines passent dans d'innoml)ral)les publications de tout genre et de tout format, journaux, chansons populaires, romans à quatre sous, composés et colportés exprès pour le peuple; et c'est là que vos pauvres paroissiens, si vous n'y veillez, peuvent rencontrer et Loire à longs traits le poison. Et remarquez-le bien, ce ne sont pas quelques erreurs partielles qu'on ])ropage ainsi, mais un tel ensemble d'erreurs, et d'erreurs si capitales, et subversives à tel point de toute religion, de toute raison et de toute morale, qu'une nation, je ne crains pas de l'affirmer, chez laquelle de telles doctrines et de telles mœurs prévaudraient, deviendrait en moins d'un siècle un peuple effroyable.

Que pourrait-il, en effet, après seulement trois générations, rester encore de raison, de bon sens public, de dignité, de vie morale, de civilisation véritable, chez un peuple à qui l'on aurait persuadé que Fliomme n'a pas d'autre Dieu à adorer que lui-môme, pas d'autre âme à ennoblir qu'un cerveau plus ou moins semblable à la cervelle des brutes, pas d'autre religion que celle dont ses caprices lui donnent la fantaisie, pas d'autre distinction entre le bien et le nuil que celle qu'il y met lui-même, pas d'autre vie future que le souvenir de la postérité, pas d'autre providence enfin que la fatalité des lois naturelles, avec je ne sais quelle liberté humaine réduite à n'être pas autre chose que

Falternative des mouvements contraires et prépondérants de l'activité cérébrale?

Il ne faut pas s'y tromper : toutes les erreurs se tiennent. Lorsque les hautes classes de la société lisaient d'Holbach et Diderot, on pouvait prévoir que le Père Duchesne serait bientôt crié et célébré dans les rues. L'athéisme des philosophes appelle l'athéisme du peuple. Vous savez, Messieurs, comment l'un traduit l'autre : c'est en un style auquel on ne peut pas du moins reprocher, comme à celui des philosophes, de manquer de clarté : « Quand on est mort, tout est mort. » — « Il n'y a pas d'autre Dieu que le soleil. )) — J'ai ma 15 religion à moi. r. — a D'ailleurs, la religion a fait n son temps, » etc., etc. Les erreurs sont la semence des vices, et notre àme est le terrain toujours prêt, qui propage et multiplie le mal. Ils ont beau dire, dans le même grossier langage : " Je n'ai pas besoin d'aller à » confesse, je n'ai ni tué ni volé : )) les négations dogmatiques conduisent aux négations morales, et l'erreur raffinée sur les lois morales ne tarde pas à colorer la tromperie sur la qualité de la chose vendue, et à justifier toutes les fraudes, tous les mensonges intéressés, et jusqu'aux violences meurtrières de la cupidité.

Ah! combien notre nature est corrompue! 11 y a six mille ans que l'homme est sur la terre. Il y a dix-huit cents ans que l'Evangile est prêché. Dieu, l'àme, le ciel, devraient être des vérités acquises, incontestées, le pain quotidien, le premier trésor de tous les hommes. Nullement! Que deux ou trois esprits malheureux viennent contester ces vérités premières à la face de

notre vieille société; et aussitôt notre vieille société s'inquiète, s'interroge, et, ce qui est plus triste, elle réserve à ces doutes impies l'attention, quelquefois la faveur, la célébrité qu'elle refuse si souvent à ceux qui ne lui parlent que le langage du bon sens, de la vertu et du respect. •

Toujours las de la vérité ancienne, jamais attristé de l'erreur nouvelle, voilà l'homme depuis qu'il a été corrompu et dégradé par le péché!

C'est pourquoi veillez. Messieurs, veillez, et ne croyez pas que l'existence de l'Eglise suffise, pas plus que celle du soleil, à chasser toutes les ténèbres. Il a plu à Dieu de nous obliger au travail : et s'il nous a faits prêtres, c'est afin que nous travaillions sans cesse pour rallumer dans les âmes le flambeau qui s'éteint, pour déraciner chaque jour, sans nous lasser jamais, l'erreur qui renaît.

Aussi, vous comprendriez bien peu l'esprit qui m'anime, si la vue de ces dangers auxquels sont exposées les âmes vous faisait tomber dans l'un ou l'autre de ces extrêmes : les anathèmes au temps présent, ou l'inertie et le silence du découragement. J'ai horreur de ces deux excès, que j'appelle deux variétés de la paresse.

Quand on a gémi sur son temps, on croit avoir assez fait, et on se tire de tout avec des hélas ! et des sanglots. Non , Messieurs : notre siècle a ses misères et ses périls ; mais il a aussi ses vertus et ses ressources.

Il y a aujourd'hui, surtout en France, des progrès immenses, qui frappent tous les yeux, des dispositions excellentes pour les meilleures choses, une fécondité

admirable des œuvres, de surprenants retours vers les vérités et les vertus chrétiennes. Tout ce qui se fait avec courage, suite et sincérité, réussit. Non, n'accusons pas notre temps; mais travaillons courageusement à l'améliorer en nous améliorant nous-mêmes. Ne maudissons pas ceux que nous devons sauver. Est-ce à nous, chargés de rendre Thomme meilleur, à nous plaindre toujours qu'il est mauvais? Ses maux à guérir, ses défaillances à relever, ne sont-elles pas la raison même de notre ministère, que dis-je! le but même de l'Église?

Et d'ailleurs, est-ce qu'il n'en a pas toujours été ainsi? Est-ce que le bien et le mal n'ont pas toujours été en lutte et en lutte ardente sur la terre? Est-ce que le bien n'y a pas souvent semblé vaincu? Pour moi, quand je regarde chaque siècle attentivement, d'un bout jusqu'à l'autre et jusqu'au fond, chaque siècle m'apparaît avec son fardeau, ses malheurs et ses labeurs; et si Dieu m'avait laissé le choix, je ne me chargerais pas de choisir le temps où j'eusse mieux aimé vivre.

Laissons donc là les retours sur le passé , qui ne le font pas renaître, et les anathèmes au présent, qui ne le font pas changer.

Ne nous endormons pas non plus dans ces vaines prophéties qui nous promettent des paix humaines, des prospérités temporelles, des temps nouveaux, où tout nous sourira, où, toutes les erreurs et tous les vices étant vaincus, les Chrétiens n'auront plus qu'à fleurir en ce monde. Le grand évêque d'Hippone nous de-

mande : Numquid christianus factus es j, ut in sœculo isto Jloreres ?

Non, ne nous payons pas de si vains prétextes, et ne nourrissons pas nos cœurs de ces molles espérances. Il n'y a qu'une chose à faire ici-bas, comme le disait saint Paul : c'est de vaincre te mal par le bien, vince in bono malum.

On fait, on répand de mauvais livres; faisons-en, propageons-en de bons.

Si Dieu ouvrait devant nous l'intérieur des âmes, nous serions stupéfaits d'y voir combien le nombre est grand de ceux qui ont dû leur conversion et leur salut à un bon livre.

Mais, Messieurs, que les livres dont nous nous ferons les propagateurs, en les conseillant, les prêtant, les donnant, soient de vrais bons livres. Et pour cela, il ne suffît pas qu'ils aient de beaux et même de bons titres. Qu'importe l'étiquette, si au fond il n'y a rien, que des niaiseries, des fadeurs, ou s'il y a l'erreur et le mal? Défiez-vous, Messieurs, pour vos jeunes gens et vos jeunes filles , de ces romans prétendus moraux, qui, ne fussent-ils pas tout à fait mauvais, ont du moins le double et grave inconvénient de fausser l'esprit et d'amollir le cœur. J'irai jusqu'à vous dire : Défiez-vous même de certains livres de piété La librairie, — la meilleure librairie, hélas! — trop peu surveillée aujourd'hui sous ce rapport, jette chaque année dans le monde, dans les maisons religieuses, dans les bibliothèques paroissiales, dans les distributions de prix, des milliers de petits livres de piété, sans valeur, sans

doctrine, sans solidité, pleins d'une quantité d'idées inexactes, d'exagérations ridicules et de sentiments faux, qui altèrent et abaissent la religion, dénaturent la dévotion, rebutent les hommes sérieux, scandalisent les Chrétiens éclairés, et sont comme une sorte de corruption subtile pour les âmes. Bannissez ces livres. Messieurs, et préférez toujours les bons livres connus, les livres dont la réputation est faite, à ceux qui n'ont souvent pour eux d'autre attrait que celui de la nouveauté et de l'inconnu.

Veillons, travaillons de toute manière, agissons : que ce soit la leçon qui résulte pour vous de V Avertissement que je vous transmets. L'erreur est armée : armons la vérité, mais comme il lui convient d'être armée , par le savoir, la justice , la charité , la lumière, le zèle sincère et ardent. Comme le disait saint Paul : Induamur arma lucis ; revêtons-nous des armes de lumière, puisque nous sommes les fîls de la lumière, Filii lucis. N'obligeons plus Xotre-Seigneur à nous reprocher que les enfants de ténèbres sont plus prudents et plus habiles dans leurs efforts pour le mal que les enfants de lumière dans leur zèle pour le bien : Filii tenehrarum frudentiores filiis lucis sunt. Soyons plus studieux, plus instruits dans la vérité que les professeurs d'impiété ne le sont dans le mensonge ; soyons plus zélés, plus dévoués que les plus infatigables propagateurs d'erreurs : que leur zèle, au besoin, soit le modèle du nôtre, et leur haine pour l'Église la mesure de notre amour pour les âmes. Oui, devenons tous plus forts, plus éclairés, plus habiles, plus éloquents,

en continuant surtout et avant tout à être exemplaires. Notre exemple sera toujours le meilleur des livres à l'appui de notre doctrine. Mais l'exemple ne suffit pas; et la lutte savante pour la vérité , dans l'ardeur de la charité et des vertus, ne doit jamais cesser.

Ah! Messieurs, vous vous plaignez souvent de l'apparente stérilité de votre vie , de la longueur de vos journées. Seuls dans vos presbytères , vous attendez tristement qu'on vienne à vous, comme le batelier attend, assis sur le rivage, en voyant couler l'eau, qu'un passant vienne monter dans sa barque. Je vous propose une occupation plus digne de vous, ou plutôt c'est Jésus-Christ lui-même qui vous appelle et qui vous dit : « N'attendez pas; marchez : les âmes ne V viennent pas à vous; allez à elles : Ite ad oves quœ r^ jperierunt! ... ^ Qu'arrive-t-il au contraire? Vous les attendez, et elles vous attendent. Les siècles s'écouleraient ainsi entre vous, sans rapprochement ni rencontre. C'est à vous à vous lever les premiers, et à faire le pas nécessaire : Ite ad oves... Exite... Sortez de votre repos, de votre demeure, du coin de votre feu. Allez, ^^/- vias et sepes... Ite, docete... Ecce ego

mitto vos Je ne vois pas une parole de Jésus-Christ

qui ne nous commande l'action, l'action vive et dévouée, l'initiative. Si les âmes qui vous entourent sont rebelles, pensez à l'Eglise universelle, pensez à toutes les âmes, travaillez pour elles; tenez-vous au courant des erreurs qui les menacent; priez, étudiez tous; écrivez, si vous en avez le talent; apprenez au moins, si vous n'écrivez pas, apprenez de plus en plus à dé-

fendre la foi parla parole, à en multiplier les preuves, à en faire voir les beautés. Quand vos études solitaires ne devraient être utiles qu'à une seule âme, — et savez-vous si , un jour, cette àme vous ne la rencontrerez pas? — est-ce que votre peine serait perdue?

Demandons-nous-le à nous-mêmes, dans notre conscience et devant Dieu : Messieurs, enseignons-nous assez la religion, la prêchons-nous bien, la rendonsnous lumineuse et aimable? Comment voulez-vous que les peuples connaissent Jésus-Christ, s'il ne leur est pas enseigné, ou s'il ne l'est que par fragments et par lambeaux? La foi ne s'invente pas. Xous partons toujours de ce point, que ceux qui la négligent savent ce qu'ils font et connaissent la vérité. Eh bien! non, trèssouvent ils ne savent, ils n'ont jamais su le fond de la religion. C'est une chose prodigieuse de voir à quel degré les plus instruits ignorent le Christianisme, et jusqu'à ses premiers rudiments. Ils n'en connaissent ni la langue, ni les termes les plus simples, ni les signes élémentaires. Le Christianisme est pour eux comme un livre écrit dans un idiome inconnu. Que faut-il donc? Sans en avoir l'air, de peur de les humilier, il faut leur apprendre à lire, à épeler dans ce livre. Mais faisons-nous cela? prenons-nous la peine d'épeler avec eux, de leur faire assembler les divines lettres? IVon, nous prêchons trop souvent en l'air, grondant les absents, et n'instruisant, ne confirmant pas les présents. Nous luttons contre de vieilles erreurs dont nous trouvons çà et là le nom chez d'anciens auteurs, et qui n'existent plus que dans des livres oubliés; mais nous

ne combattons pas les objections présentes, sérieuses et meurtrières. Tout a changé de face sur le champ de bataille : Fcnnemi n'est plus là où il était, et nous, nous restons toujours à la même place, portant contre lui des coups inutiles; ou bien si, avertis par la clameur publique, nous nous décidons à le poursuivre et à le combattre dans ses évolutions nouvelles, c'est presque toujours avec hésitation, étonnement, mollesse, et quelquefois exagération déclamatoire.

Ah ! si l'on menace un de nos droits, une de nos prétentions, un de nos usages, comme nous sommes éloquents, animés, actifs! Voici qu'on menace une de nos grandes vérités; on démolit nos dogmes, on donne des coups de hache à la croix du Sauveur : on nie Dieu, l'àme, la vie future. Serons-nous moins émus, moins empressés, moins agissants?

Une chose m'a souvent frappé, Messieurs : nous sommes cinquante mille prêtres, avec cent évoques, et trois mille professeurs; nous n'avons ni famille qui nous gène, ni ambition qui nous occupe. Avec une telle armée, laisserons-nous la victoire à l'incrédulité et au mensonge? De notre temps, un pauvre prêtre du diocèse de Celley, M. Gorini, simple curé de campagne, a vengé FEglise dans l'histoire. Pourquoi n'y a-t-il pas un abbé Gorini dans chaque diocèse? Saint Vincent de Paul était aussi un curé de campagne. Ah! si nous avions seulement deux ou trois Vincent de Paul, deux ou trois François de Sales, un ou deux Charles Borromée, la victoire ne serait pas longtemps indécise! On se moque de nous; mais on ne se moque pas des Saints, des

12 NOUVELLES OELVRES CHOISIES.

Saints qui travaillent, prient et se dévouent pour leurs frères.

Sainte Thérèse disait autrefois : « L'Eglise souffre : î) mes filles, à la prière, à la prière! îj Et moi je vous dis : « Messieurs, FEglise souffre; à la prière et à « Tétiide! à la prière et au travail! « Vous êtes jeunes, et vous avez du temps : travaillez, travaillez. Plusieurs d'entre vous Font déjà fait utilement, très-utilement, et très-courageusement. Mais il est manifeste que nous ne sommes pas assez nombreux, je ne dis pas sous la tente et au camp , mais dans la lutte et en face de l'ennemi. On s'épuise à lutter seul; on se lasse à porter ses forces défaillantes sur toutes les brèches à la fois. Si nous nous partagions le travail, après l'avoir bien défini, réglé et accepté, que d'utiles études, que de résultats féconds! quelle sève, quelle vie, quelle puissance pour le bien ! Xon , nous n'avons pas une idée suffisante de nos forces, et nous n'en faisons pas un suffisant usage.

Je vous en conjure, Messieurs et chers Coopérateurs, au nom de Xotre-Seigneur Jésus-Christ, et par l'amour que vous portez aux âmes, appliquez-vous avec une ardeur nouvelle à l'étude et à la prédication. Appliquezvous à instruire solidement et à fond les peuples confiés à vos soins. Faites des cours d'instruction suivis et bien coordonnés. Xe vous contentez pas de leur enseigner les formules générales et sèches des dogmes; il faut le fond et le détail. Cela seul intéresse et instruit. J'ai par moi-même l'expérience certaine que les enfants et les paysans sont capables d'une forte et solide

instruction religieuse. Seulement il y faut du zèle, et il faut savoir s'y prendre, l'oyez TEvangile. JV'est-ce pas la révélation des j)lus hautes vérités dans la simplicité et la clarté la plus pénétrante? Eclairez donc et afTermissez la foi des peuples, faites-leur connaître les fondements de la religion. Exposez-leur, en les metlant à leur portée, les preuves de Texistence de Dieu , de la spiritualité, de la liberté de Tâme humaine, de la vie future , la helle et grande histoire de la révélation mosaïque et chrétienne, la divinité de Jésus-Christ, l'institution divine de TEglise. Montrez l'enchaînement des vérités entre elles, leurs convenances, leur harmonie, et combien, sans contredire l'esprit humain, elles s'accordent, en le surpassant, avec les plus saines et plus pures données d'une raison ferme et élevée.

J'insiste sur ce dernier point. Il est évident que c'est à nous aujourd'hui à défendre non-seulement la foi , mais la saine raison contre des attaques insensées. Pour peu que ce que nous voyons dure, le moment viendra bientôt où notre mission, la mission du clergé, des évéques, des prêtres, dans le monde, ne sera plus seulement d'y maintenir et d'y propager la foi , mais d'y conserver le bon sens.

Persuadez-vous donc bien, Messieurs, que l'enseignement religieux, qui fut de tout temps le premier besoin des peuples, est devenu plus indispensal)le aujourd'hui que jamais, à cause de l'invasion incessante de l'erreur et des périls croissants de la foi. Et persuadez-vous bien aussi que cet enseignement de la religion, il ne saurait être donné par des prônes seulement,

des sermons plus ou moins vagues, sur des sujets mêlés et sans suite : il faut nécessairement, si on veut atteindre le grand but et accomplir le grand précepte du Maître, Docete, il faut des Cours d'instructions proprement dites, des Cours qui se suivent et se développent de manière à former un ensemble et un tout complet. Et la préparation de ces instructions suivies, voilà. Messieurs, ce qui suffirait, dans vos presbytères, à occuper votre temps , avec un profond intérêt pour vous-mêmes, et une véritable utilité pour vos paroissiens.

Sans cela, on parle et on prêcbe en Tair, aerem verhero; mais on n'instruit point. Chose étrange! dans une infinité de paroisses il n'y a pas de cours de religion, sinon pour les seuls enfants, dans les catéchismes. Je le sais, il y en a un, très-important, mais aussi trèsexceptionnel, à Notre-Dame de Paris, seulement six ou sept fois par an : et comme les hommes et les grandes personnes ne peuvent pas être ramenés au catéchisme, il s'ensuit qu'ils n'ont à la lettre aucun moyen public et régulièrement institué pour s'instruire à fond de la religion. C'est là, évidemment, une lacune qu'il faut remplir.

Du reste. Messieurs, quand je dis qu'il faut donner les preuves, montrer les fondements de la religion, faire voir les raisons des choses, ne le prenez pas en ce sens qu'on doive, en chaire, philosopher, disputer, et changer la prédication en controverses querelleuses : ce serait altérer l'institution de Xotre-Seigneur, qui ne nous a pas dit en nous envoyant : Disputate, mais : Docete.

Ce que j'entends, c'est ceci : il faut prouver, donner les raisons des vérités et des préceptes divins , non en disputant, mais en exposant avec gravité, clarté, simplicité et autorité. Il y a deux lumières, deux soleils des âmes : la foi et la raison. Eh bien ! je dis qu'il faut faire tomber sur les vérités que vous présentez aux fidèles les rayons de ces deux lumières : de la foi , afin qu'il y ait, ohsequiumj, soumission de l'esprit à la parole de Dieu; et de la raison, afin que cette soumission soit raisonnable et éclairée, rationabile ohsequium : l'esprit voyant que c'est à la parole de Dieu qu'il se soumet, et comprenant dans cette parole, malgré sa hauteur et sa profondeur, et quelquefois son mystère, tout ce qui est accessible à la raison.

Dans les preuves, d'ailleurs, qui se donnent en chaire, pour la généralité des fidèles, il faut éviter les subtilités, l'érudition chargée et savante : c'est au bon sens surtout, et au sens chrétien, qu'il faut s'adresser, parce que c'est pour tous que nous parlons; et le bon sens seul est l'apanage, le commun patrimoine des esprits, et comme le clair miroir étendu parla sagesse divine au fond de toute intelligence humaine, ainsi que la rétine au fond de l'œil, pour recevoir le jour des vérités dont tout homme venant en ce monde a besoin.

Je n'achèverai pas sans vous dire qu'il faut aussi expliquer à vos peuples, avec les dogmes de la foi, la loi morale. Il n'y en a pas deux; il n'y en a qu'une : c'est le Décaîogtie. Messieurs, nous avons là et nous portons en nos mains, dans ce Décalogue, le salut de la terre!

Comment cette conviction n'enflammerait-elle pas notre zèle ?

Oui, la grande loi morale et sociale, la loi de rhomme, la loi de la famille, la loi des nations, la loi générale et fondamentale, le lien suprême et essentiel de la société du genre humain, c'est le Décalogue.

C'est d'abord ï amour de Dieu : l'amour de Dieu plus que de soi-même et par-dessus toute chose : l'adoration de sa grandeur, la foi en sa vérité, l'espérance en sa bonté, la religion, le respect de son saint nom.

Et par là même l'impiété, l'incrédulité, l'indifférence irréligieuse, le désespoir, le parjure, le blasphème, la superstition sont réprouvés.

C'est V amour de soi : mais l'amour légitime, l'amour humble et pur, l'amour de l'âme au-dessus du corps : la pureté , la chasteté ! l'amour du travail : du travail qui doit, pendant six jours chaque semaine, f^iire tomber du visage de l'homme pécheur les sueurs de l'expiation et de la pénitence, mais qui est destiné en même temps à exercer, cultiver, développer, ennoblir et perfectionner toutes les facultés physiques, intellectuelles et morales, qui constituent la nature et la dignité humaines.

Et par là même sont réprouvées l'oisiveté, qui enseigne tous les vices, qui est la source de toute misère, et toutes les passions d'ignominie qu'il est meilleur de ne pas nommer.

C'est enfin Vamour du prochain : Messieurs, ditesleur bien d'abord que nul n'est plus le prochain de l'homme que son père et sa mère : aussi, dans le Déca-

logue^ le père et la mère viennent-ils aussitôt après Dieu ; et l'homme leur doit un amour respectueux qui s'élève jusqu'à l'honneur; il leur doit robcissance; il leur doit^, jusqu'à leur dernier jour, ses soins, et une filiale assistance.

Quant à Tamour que l'homme doit à tous ses semblables, il va loin ; car il doit les aimer comme luimême. La formule générale de cette loi est connue : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fît. î5 Cela ne suffit pas : " Fais à autrui ce que tu veux qui te soit fait à toi-même. « Donc, soigne le malade, assiste le pauvre, affranchis les esclaves, console l'affligé, recueille l'orphelin.

Donc, tu ne tueras point : ni son corps par le meurtre, ni son àme par le scandale, ni son honneur par l'outrage.

Tu ne déroheras point : ni ses biens, ni sa réputation, ni sa fortune.

Tu ne mentiras point : tu ne diras contre lui ni faux témoignage , ni calomnie , ni aucun mensonge.

Tu ne convoiteras point : ni sa femme , ni sa maison, ni son serviteur, ni aucune des choses qui lui appartiennent.

Ainsi, dans la loi de notre Dieu, l'amour du prochain doit aller jusqu'à ne se permettre jamais contre lui ni une convoitise, ni une pensée, ni un désir!

On le voit, il n'y a pas un de ces commandements qui ne soit un commandement d'amour : cette loi est tout entière la Loi d'amour.

Cette loi, c'est aussi la Loi du bien. Son accomplis-

sèment accomplit toute vertu, et fait le parfait Homme de bien. En effet, comme l'exprime si simplement rÉcriture, tout le Décalogue, toute vertu, se réduit à deux mots : Déclina à malo j, etfac bonmn : faites le bien , et évitez le mal.

Qui ne serait d'ailleurs frappé des singuliers détails dans lesquels cet abrégé divin de la loi sociale croit devoir entrer? Ce n'est pas seulement l'existence et l'honneur, la vie physique et morale, que le Décalogue protège dans l'homme contre tout attentat; c'est aussi laprojfriété. Et pourquoi? Parce que la propriété sert elle-même à conserver la vie de l'homme et à protéger la vie de ses enfants. C'est le domicile de l'homme, c'est sa maison, c'est son toit, c'est le vêtement qui le couvre : c'est son serviteur; c'est l'animal même qui l'aide à labourer son champ, c'est son bœuf, c'est son âne, que le Décalogue prend sous sa protection et couvre de sa majesté!

Oui, aujourd'hui encore, après tant de siècles écoulés, au milieu de cette magnifique civilisation dont nous sommes si fiers, la propriété, sans laquelle la famille elle-même, source, principe et modèle de toute société, est impossible, la propriété n'a pas de fondement plus ferme que le septième et le huitième commandement !

La famille ne tient et ne résiste, dans ce qu'elle a de plus vénérable et de plus sacré, que par le quatrième, le sixième et le neuvième!

La sûreté des villes et des grands chemins, la vérité des transactions et de toutes les relations des hommes

entre eux , la sincérité des serments , la solidité des arrêts de justice , ne reposent que sur le cinquième, le septième et le huitième commandement !

Aujourd'hui encore le Décalogue est donc la grande charte de l'humanité. Toute la question sociale est encore dans le Décalogue, et la société humaine n'a pas d'autre appui.

Je me laisse entraîner. Messieurs, et, pour vous encourager à étudier et à prêcher, voici que je vous fais une leçon et un sermon. Mais comment entr'ouvrir ses lèvres sur de tels sujets, sans que la vérité déhorde? Ah! nous ne l'aimons pas assez, cette vérité adorahle; nous ne sentons pas assez combien elle est belle, combien elle est bonne, combien elle est grande! Je vous le répète, Messieurs, toutes les vérités philosophiques sont dans nos dogmes, toutes les vérités morales sont dans nos préceptes; tout ce que l'homme comprend de vrai, illuminé par ce que l'Evangile révèle; tout ce que l'homme veut de bien, élevé, fortifié par ce que l'Évangile inspire; toute raison, plus la foi; toute vertu, plus la sainteté. L'àme et la société vivent de l'Evangile et par l'Evangile.

Donc, Messieurs, dites-le à tous, quels qu'ils soient : philosophes, hommes d'Etat, juges de la terre, guerriers, hommes de lettres, législateurs, vous tous qui voulez sauver et faire marcher en avant la société, grandir la patrie, ennoblir cette bien-aimée terre de France; vous tous donc, revenez, revenez tous ensemble, avec ces peuples dont vous voulez le bien, au Décalogue, à la foi, à l'Evangile du salut, à Jésus-Christ!

C'est là, là seulement, que vous trouverez des lois pour la conduite de votre vie, des consolations pour toutes vos douleurs, des enseignements pour toutes vos incertitudes, et des secrets infaillibles pour la sécurité du monde! L'Evangile de Jésus-Christ, c'est tout ensemble la philosophie la plus pure, et la religion la plus sublime! C'est dans le divin Evangile que se renoue l'antique alliance de ces deux grandes puissances émanées de Dieu, la raison et la foi : c'est là seulement, sous le regard et sous les inspirations du Fils de Dieu, que la raison troublée de l'homme se rassuTe, que son intelligence affaiblie dans les ténèbres retrouve sa force, et que la foi lui prodigue ses clartés; et c'est appuyé sur ces deux ailes que l'homme s'élève, s'élève et monte, à travers les jours mauvais de son pèlerinage, jusque vers la cité du Dieu vivant!

Dépositaires de telles vérités, Messieurs, comment pourrions-nous ne pas tout faire pour les propager sur la terre, et pour les défendre contre ceux qui les attaquent? et quelle excuse aurions-nous, si les ennemis de ces éternelles vérités avaient plus de zèle pour les renverser que nous, leurs défenseurs naturels, pour les soutenir? Non, il n'en sera pas de la sorte; et c'est dans cet espoir qu'en vous adressant cet Avertissement à la jeunesse, je vous ai transmis ces conseils et ces exhortations.

Je me réserve d'ailleurs de m'entendre avec vous, dans nos prochaines retraites pastorales, pour régler, avec le concours de vos lumières et de votre expérience, ce que nous avons à faire afin de perfectionner

dans le diocèse la prédication de la parole divine, et d'y étaldir ces cours de solide instruction chrétienne qui sont une des plus grandes nécessités du temps présent.

En attendant, Messieurs, prions et veillons; ne dormons pas. Encore une fois, Terreur est forte, soyons plus forts ; l'erreur se fait savante , soyons savants ; elle est active, soyons actifs; ne lui abandonnons pas un domaine sans défense, et des terres sans culture, ^lon Dieu! si nous triomphons, ce sera votre œuvre; si nous faiblissons , ce sera notre faute !

Recevez, Messieurs et chers Coopératcurs, la nouvelle assurance de mon profond et affectueux dévouement.

t FÉLIX, Évéqite d'Orléans.

Orléans, 8 mai 1863, en la fête de Jeanne d'Arc.

P. S. — Je ne dois pas vous laisser ignorer, Messieurs, que grâce à votre zèle, grâce à l'élan général de mes diocésains, j'ai eu le bonheur d'envoyer récemment encore une nouvelle somme de vingt-quatre mille francs aux ouvriers cotonniers. Vous savez les sommes qui déjà leur avaient été transmises, sans compter les envois en nature, lesquels ont été considérables, grâce surtout à la générosité des bons habitants de nos campagnes : c'est un hommage que j'aime à leur rendre ici. Bénissons Dieu de cette grande charité, et acceptez-en pour vous, Messieurs, et pour vos chers paroissiens, toutes mes félicitations et mes remcrcîments.

Permettez-moi , à cette occasion , de vous rappeler

une autre détresse, qui doit trouver et a trouvé jusqu'ici parmi nous la plus filiale et la plus cLrétienne sympathie. Je veux parler de la détresse persévérante du Chef de l'Église. Ses besoins n'ont pas diminué; ses richesses ne se sont pas accrues. La charité catholique peut seule lui venir en aide. J'espère que les fidèles ne se montreront pas moins généreux qu'ils ne l'ont été dans les précédentes quêtes, et je suis heureux. Messieurs, de n'avoir pas à leur proposer, pour exciter leur zèle, un autre exemple que celui qu'euxmêmes déjà se sont donné.

Vous savez que la quête pour le Denier de Saint- Pierre doit avoir lieu le jour de la Pentecôte, et par conséquent doit être annoncée le dimanche précédent.

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