‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. DupanloupChapitre 2 sur 49 · PAR QUELQUES ÉCRIVAINS DE NOS JOURS · texte numérisé non relu

PAR QUELQUES ÉCRIVAINS DE NOS JOURS

Il y a des vérités, universelles, éternelles, qui sont le fond de la raison, la base des lois morales, la vie de toute société.

Nécessaires à toute âme, nécessaires à tout peuple, elles font la lumière, la consolation et la force du genre humain.

Invisibles et cachées dans l'intelligence et la conscience humaine, ce sont elles qui portent tout. Ebranler ces assises profondes, c'est tout ébranler dans les âmes.

Ces vérités naturelles font partie, non moins que les vérités surnaturelles, de la religion. Le Christianisme s'appuie sur elles et en même temps les soutient; sa mission est d'en conserver le dépôt sacré au monde.

Mais une lutte éternelle, au sein de l'humanité, a lieu contre ces éternelles vérités. La raison et la foi,

c'est la double barrière contre laquelle on voit de siècle en siècle venir s'aheurter les esprits superbes et égarés.

Vaines attaques : toujours la barrière résiste, et ceux qui s'élancent contre elle s'y brisent; mais le péril est grand pour les époques où ces luttes d'impiété se produisent avec plus d'audace, grand pour les âmes faibles qu'elles troublent, pour la jeunesse qu'elles entraînent, pour la société où elles amoncellent dans l'ordre moral des ruines désastreuses.

Il se fait aujourd'hui au milieu de nous une de ces attaques bardies, non pas seulement contre le Christianisme, mais aussi contre les vérités naturelles et fondamentales, qui constituent la raison même de Tbomme, et que le Christianisme protège : ce n'est pas seulement l'antique foi de la France, c'est la raison publique qui est menacée parmi nous. 11 est temps d'avertir de ce danger.

J'adresse cet avertissement à la jeunesse et aux pères de famille.

C'est la jeunesse qui est surtout mise en péril ici par les doctrines dont je parle : défendre la jeunesse menacée dans son àme, dans sa candeur, dans sa foi, dans son éternel avenir, c'est travailler aussi pour les pères de famille : c'est défendre ce qu'ils ont de plus cher et de plus sacré.

Je sens que je remplis ici un grand devoir, et pour le remplir, à Dieu ne plaise que j'hésite ou me ménage moi-même. Quand l'ivraie est jetée à pleines mains dans le champ des âmes , ceux à qui le champ est confié ne peuvent s'endormir. Et c'est précisément parce qu'il

y a aujourd'hui la liberté de tout attaquer, qu'il y a le devoir et qu'il doit y avoir la liberté de tout défendre.

Et ce n'est pas seulement ici pour moi un devoir; c'est le cri impérieux de mon àme, sous l'émotion des souvenirs qui me sont les plus présents, et des appréhensions les plus vives que j'aie éprouvées dans le cours de mon ministère auprès des jeunes gens.

Quand on a consacré sa vie à l'éducation, et qu'on a acquis, dans cette œuvre laborieuse, l'expérience des besoins et des périls de la jeunesse, vient un jour où se rencontre, parmi les inquiétudes inséparables d'un tel dévouement , une peine plus cruelle que toutes les autres, une heure de très-profonde angoisse.

C'est l'heure où l'on voit le jeune homme quitter sa famille et s'en aller au loin , à Paris, ou dans un autre * de nos grands centres intellectuels, pour y achever son éducation littéraire, et, parles études spéciales, préparer sa carrière. Il se trouve jeté là tout à coup dans une telle atmosphère de séductions, il rencontre des exemples si redoutables , un air si malsain , qu'il est difficile de n'être pas profondément ému, au moment de la séparation et du départ.

Et encore, s'il n'y avait que cela, on en gémirait, mais sans s'étonner; car, enfin, cela est de tous les temps : c'est la grande lutte du bien et du mal, et le jeune homme qui a reçu la lumière et la force d'une éducation chrétienne, arrive préparé au combat

Mais ce à quoi il n'est pas préparé , ce que le malheur de nos temps lui réserve, et ce qui doit indigner toute âme honnête, c'est ce que je vais dire.

Parmi nous se trouvent des hommes que leur âge, leur position, leur talent, font les guides de la jeunesse ; qui devraient tenir à honneur de la prémunir contre les entraînements funestes par des enseignements graves et purs; qui, ayant reçu de la société la mission de parler à la jeunesse, ont par là même contracté Tobligation sacrée de la respecter. Et ce sont ces mêmes hommes qui emploient leur parole et leur autorité à détruire en eux toute foi , tout christianisme , toute religion : voilà, je le répète, ce qui ne se pouvait prévoir, et ce qui ne se peut supporter.

Une école, en effet, est née de nos jours, qui, non contente d'attaquer le Christianisme, Jésus-Christ et l'Église, non contente de nier tout dogme et toute morale révélés, sape toute morale naturelle, et ne recule ni devant le matérialisme, ni devant l'athéisme.

Sans doute, depuis que les plus nobles esprits de ce siècle ont relevé l'étendard d'une philosophie spiritualiste, depuis que le Christianisme renaissant parmi nous a rendu à ces mots : Dieu, âme, immortalité, religion, leur grand sens et leur beauté, les hommes dont je parle n'oseraient pas accepter les noms flétris de matérialiste et d'athée. Cette impiété toute nue, aU' jourd'hui , ferait horreur. Alais s'ils reculent devant le nom, ils ne reculent pas devant la chose. La vérité est que leurs systèmes ne sont au fond que la négation de Dieu. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour mêles expliquer dans un sens moins malheureux. Cela m'a été absolument impossible.

Encore si ces doctrines demeuraient solitaires et ca-

chées dans leurs âmes, ou s'ils ne les répandaient que dans des livres spéciaux, et de pure érudition; mais non : c'est dans des cours publics, c'est dans des livres du format le plus léger, dans des ouvrages destinés à la jeunesse et devenus classiques, qu'ils propagent ces doctrines; et tous les jours il y a de nouvelles et plus nombreuses victimes.

Depuis longtemps déjà j'avais pressenti le mal et voulais m'en occuper. Mais il y a aujourd'luii tant de tristesses au dedans et au deliors, tant de combats à soutenir, tant d'œuvres à faire ! Le poids des préoccupations qui accablent un évéque est si lourd , que je n'avais même entrevu que la moitié du danger.

Mais des faits récents, des exemples qui m'ont rempli d'une amère douleur, des naufrages qu'au prix de mon sang j'aurais voulu épargner à des familles dignes de ne pas connaître de tels malbeurs, m'ont amené enfin à étudier, à sonder l'abîme dans toute sa profondeur, et ne me permettent plus d'hésiter un instant à élever la voix.

Je sais ce que je dois à tout homme dont j'accuse les doctrines, et ce que je dois en particulier à ceux dont je serai obligé tout à l'heure de prononcer les noms; mais je dois bien davantage à ces jeunes gens que j'ai élevés depuis vingt ans et que j'élève encore, à ces pères de famille, à ces mères chrétiennes, que je n'aurais peut-être pas à consoler aujourd'hui, si je les avais avertis hier.

Après tant de services rendus, pendant ma vie tout entière, aux jeunes gens et aux familles, il m'en reste

un encore aujourd'hui à leur rendre. C'est peut-être le dernier qu'ils recevront de moi. En tout cas, il est si grand, et d'une telle nécessité, que je ne veux pas mourir avant de laisser à la jeunesse que j'ai tant aimée, ce dernier, ce suprême avertissement.

Je ne crois pas, du reste, que rien m'ait jamais plus coûté que ce que je vais faire.

Non-seulement à cause de la tâche que, pendant deux années et plus, j'ai dû m'imposer de lire, de sang-froid, tant de volumes ou articles et écrits légers de toutes sortes, dans lesquels toutes ces erreurs sont répandues; et à cause de la tristesse que j'éprouvais à remuer toutes ces insultes au bon sens, à la raison, à la vérité, à l'âme, à Dieu, à Jésus-Christ, à l'espérance de la vie future , aux plus chères et aux plus nobles aspirations de l'humanité; et à cause enfin de mon effroi involontaire à la vue de ces négations audacieuses, de cette dissolution totale des croyances humaines , de ces abîmes où croulent toute raison, toute religion, toute société;

Mais aussi à cause des hommes que j'ai ici devant moi : hommes assurément dignes de grande compassion, qui, avec de tels dons reçus de Dieu et après tant de travaux, sont arrivés à de tels égarements, et parmi lesquels se rencontrent des noms qui ne sont pas pour moi sans souvenir! Mais l'œuvre qu'ils font ne me permet pas de voir ici autre chose que le péril des grandes vérités, et les pièges tendus aux âmes; et c'est leur position même qui est une raison de plus pour moi de prendre la parole.

Sans doute ils sont considérés dans le monde savant, et tendent à la célébrité ; mais c'est pour cela même qu'ils ne peuvent s'offenser de ce que je fais aujourd'hui, car c'est leur célébrité qui m'appelle : des écrivains sans nom ne mériteraient que le silence.

Dans une des controverses célèbres du dix-septième siècles où Bossuet avait cédé à l'ardeur de son âme émue par la vue d'un grand péril, Louis XIV lui dit un jour : (t Qu'auriez-vous fait, si j'avais pris parti contre « vous? — Sire « , répondit Bossuet, ce j'aurais crié cent 1) fois plus fort. «

Voilà le vrai mot de la conscience et du devoir. Plus ces hommes ont d'influence et de titres, plus je dois à Dieu, à l'Eglise, à la société, aux familles, plus je me dois à moi-même de parler haut. Voilà pourquoi je les nommerai. Voilà pourquoi, bien qu'il m'en coûte, je dépouillerai leurs ouvrages, et déchirerai tous leurs voiles. Je veux les mettre dans la nécessité ou de me démentir en affirmant qu'ils croient à Dieu, à l'àme, à l'immortalité, à la religion, ou d'accepter et de porter publiquement ces noms d'athées et de matérialistes devant lesquels ils reculent. Quand les positions seront ainsi tranchées, et que les équivoques auront disparu, le péril sera moindre.

Je sens, du reste, toute la difficulté et les délicatesses de ma situation personnelle.

Je n'ignore pas, en effet, quelles répugnances on provoque dans une société comme la nôtre, qui aime tant à mettre d'accord les bienséances pour la religion avec les douceurs de son sommeil et les égards de sa

politesse, quand, au lieu de frapper en l'air sur des systèmes invisibles, on prononce des noms, on accuse des hommes renommés. En plaidant simplement pour la vérité qu'ils combattent, on semble se faire l'adversaire de leurs personnes. On chagrine autour d'eux, et autour de soi, bien des gens qu'on respecte et qu'on aime.

A l'abri de leur célébrité, et protégés par ces préjugés commodes, les écrivains que je signale ici ne sont donc pas dans la situation la plus défavorable : c'est moi qui prends le rôle pénible; mais c'est pour cela même que je me sens rassuré, dans la certitude que ma conscience n'a d'autre mobile que le devoir.

Ce genre de discussion offre d'ailleurs une difficulté presque insurmontable : il faut prouver; pour prouver, citer, c'est-à-dire extraire et rapprocher; et quelque soin que j'aie pris de vérifier les textes, d'indiquer les places, d'ajouter le contexte, on ne manquera pas de crier à l'injustice, et d'opposer à des phrases écrasantes d'autres phrases qui semblent atténuer l'erreur et la laissent subsister tout entière; d'autant qu'il ne manque pas d'écrivains aujourd'hui qui ont l'art d'étendre le poison, de dissimuler le venin. A ces objections, je réponds d'avance : J'accepte, je publierai toutes les rectifications, et on ne peut me faire un plus grand plaisir qu'en me prouvant que je me suis trompé.

Certes, pour me décider à accomplir un pareil acte, contre de tels hommes, nonobstant la commodité du silence et les motifs de l'abstention , il m'a fallu une conviction irrésistible et des motifs qui dominent tout.

Si l'on croyait que j'ai pu trouver une satisfaction quelconque clans un tel labeur, on se tromperait étrangement. Je n'ai jamais rien fait de plus amer, de plus antipathique à ma nature.

J'ai toujours clicrclic , non ce qui sépare, mais ce qui rapproche. Ici, je n'ai rien trouvé qui permette un rapprochement; rien que des al)îmes de séparation, sans mesure, presque sans espoir; rien, dans toutes les doctrines fondamentales, qui ne m'ait inspiré horreur et pitié.

Et surtout quand je voyais toutes ces doctrines propagées avec une ardeur incessante, et formant autour de la jeunesse comme une atmosphère de science corrompue, de littérature élégante et empoisonnée, où les âmes respirent le venin distillé de toutes les erreurs, je ne pouvais m'empêcher de frémir, et toutes les considérations de convenances vulgaires et d'égards mondains disparaissaient à mes yeux.

Je vous félicite et vous envie, vous, mes confrères de l'Institut, qui n'êtes pas amenés à froisser les liens délicats que les lettres ont formés entre nous. Mais j'ai parmi vous un titre que je porte seul : je suis évèque. Je ne puis pas plus quitter ma mission que mon titre, et vous m'avez nommé tout entier.

On m'a loué , on m'a blâmé d'aimer la liberté. Sans répondre ni au blâme ni à l'éloge, je dirai simplement ici aux hommes à qui la liberté est chère , que je la trahirais en même temps que la vérité , si je ne parlais pas. C'est précisément parce que je n'invoque aucun bras séculier, que c'est pour moi un devoir impérieux

de parler. Sans cela , la liberté serait vraiment trop commode : elle deviendrait la porte ouverte d'une citadelle désertée. La vérité se passe d'être protégée ; mais il faut qu'elle soit toujours défendue.

On dira peut-être , — car que ne peut-on pas dire ? — que j'ai pris la plume pour empêcher tel candidat d'arriver à l'Académie, tel autre d'y prétendre.

Ceci m'inquiète peu : il suffit de me connaître , et il suffira de me lire, pour sentir que j'ai eu une bien autre inspiration. Cependant , sur ce point même , je dirai simplement ma pensée.

Il est puéril de supposer que j'aie un tel pouvoir ; mais, sans hésiter, je déclare que si je l'avais, j'en userais. Pourquoi ? Précisément parce que j'estime très-haut l'Académie, parce que je la considère comme un lieu élevé d'où les doctrines tombent avec plus de retentissement, parce que je ne puis aimer que le prosélytisme de l'erreur, et de telles erreurs, reçoive cette consécration et s'élève si haut.

J'en conviens , l'Académie n'est pas une école de théologie , pas plus que la société elle-même , et nul ne peut s'attendre à n'y rencontrer que ses convictions. Ceux-là auraient bien peu vécu , et surtout ceux-là seraient bien peu chrétiens , qui ne sauraient pas aimer ceux qu'ils combattent. Mais ce n'est pas la question, et je me borne à dire que l'Académie est trop honorée en Europe , pour que ceux qui la respectent puissent sans une profonde douleur i^oir l'athéisme y entrer de plain-pied.

Je n'ajouterai qu'un mot, tout en regrettant d'être long dans ces explications préalables ; mais si je manquais aux susceptibilités délicates de la bienséance fraternelle , et à la charité respectueuse envers les âmes , je me le reprocherais. Ou je me trompe, ou les écrivains que je combats seront les derniers à m'accuser, et pour deux raisons. Sans doute ils sont mes confrères; mais je suis le leur ; et si cette qualité ne les a pas empêchés d'attaquer mes croyances, elle ne saurait m'empêcher de les défendre contre eux. Puis je me borne à les interroger, et ils sont libres, que dis-je ! ils sont suppliés de me répondre. Je les ai lus, et je crois, j'affirme, la main sur la conscience, que leurs théories détruisent Dieii^ Vâme, la vie future^ la loi morale.

Si cela n'est pas , qu'ils se lèvent , et qu'ils le disent.

Je n'aurai jamais eu dans ma vie une joie comparable à la joie dont m'inonderait ce démenti victorieux.

Tout mon dessein , dans cet écrit , est de faire connaître par eux-mêmes ces écrivains, leurs prétentions, leur but, leurs doctrines.

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