ET SUR
lES PROJETS D'INITARISME POIITIQIE Ei\ SUSSE
Monsieur ,
Il pourra sembler étrange à vos compatriotes qu'un évêque français, député à l'Assemblée nationale, trouve à l'heure qu'il est du temps pour s'occuper des affaires de la Suisse. Les nôtres, en effet, peuvent paraître assez graves pour que nul de nous ne s'en laisse distraire par d'autres intérêts, si sérieux qu'ils soient. Et cependant, en face de la situation qui est faite à la liberté et à l'Eglise catholique dans votre pays, à la vue des périls qui vous menacent, je me reprocherais de rester indifférent. Nous sommes dans des temps où il est impossible de ne pas s'intéresser à la cause commune; et pour moi, voici, dans le plus simple langage, les raisons qui me déterminent à prendre la parole dans une question de cette nature, et à vous adresser cette lettre.
Vos évêques parlent et luttent. J'ai lu le savant, calme et invincible mémoire qu'ils ont adressé à votre gouvernement: de FAllemagne, de l'Angleterre, de l'Italie, de la France, leur sont venues d'éclatantes adhésions, auxquelles je me tiens honoré de joindre la mienne.
Ceux-là seuls pourraient s'étonner ici, qui ne savent pas ce qu'est l'Eglise de Jésus-Christ, et cette puissante unité par laquelle^ comme le disait autrefois saint Paul , quand un membre de ce grand corps vient à souffrir, tous les autres membres souffrent avec lui. Aussi bien, les passions et les haines qui se coalisent chez i^ous contre la liberté de l'Eglise , et qui la poursuivent avec un tel acharnement , sont les mêmes qu'elle rencontre partout devant elle. D'ailleurs, ce n'est pas seulement la liberté de l'Eglise qui se trouve ici en cause, c'est la liberté elle-même, et l'indépendance cantonale. Oui, c'est la liberté qui souffre la première de ce qu'on fait contre vous; et c'est votre honneur, à vous. Catholiques de la Suisse, de représenter en ce moment et de défendre les droits de la liberté humaine, comme vos adversaires représentent l'intolérance et la persécution. Ajoutons-le, l'indépendance et la souveraineté cantonale, c'est la Suisse même, c'est son antique constitution, c'est ce qui a fait jusqu'à présent votre existence nationale en Europe; et c'est cela qui est menacé de disparaître : comment ne pas prendre parti pour une telle cause ?
DEFENSE DE LA RELIGION. Ul'è
Enfin, je suis heureux de le dire, j'aime votre belle Suisse ; j'en ai visité souvent les vallées et les montagnes; j'y ai reçu la plus cordiale hospitalité; je me suis reposé sous le toit paisible et modeste de ses évêques ; j'ai demandé un al)ri à ceux de ses vieux monastères que le radicalisme révolutionnaire a laissés encore debout, saint Maurice, Engelbert, et ceitc noble et vénérable abbaye de Notre-Dame des Ermites à Ensiedeln , qui est aujourd'hui encore l'ornement de l'Helvétie et le pèlerinage de l'Europe. Dernièrement je visitais Saint-Gall; j'y voyais son savant et courageux évêque ; mais le moine de Saint-Gall n'y est plus; seule, la vieille bibliothèque, avec ses richesses trop dévastées parle temps, atteste encore la splendeur et le fécond rayonnement de la vie monastique autrefois parmi vous. Et comment n'aimerions -nous pas la Suisse, dont l'histoire a été si souvent associée à la nôtre, et qui a versé avec nous son sang sur les plus glorieux champs de bataille ? Quel Français ne l'aimerait aujourd'hui surtout, après ce que son généreux cœur a su faire, au jour de nos grandes douleurs, pour nos soldats réfugiés? Aussi est-ce en ami de la Suisse que je parlerai ici ; c'est elle-même, c'est son honneur que je prétends défendre contre ceux qui en ce moment la déshonoreraient aux yeux de l'Europe, par des entreprises et des actes que doivent réprouver unanimement les lionnètes gens et les vrais amis du droit et de la liberté dans le monde.
On se fait quelquefois en France une bien fausse idée de la Suisse au point de vue de la liberté. On dit :
La Suisse est la terre classique de la liberté ; elle en a été le berceau en Europe. Et on ne sait pas qu'il y a en Suisse un parti violent qui, foulant aux pieds toutes les traditions helvétiques et ce pacte auquel la Suisse a dû, après les malheureuses guerres de religion , tant d'années de paix et de prospérité, recommence à sa façon ces vieilles guerres, et ferait de votre pays, s'il le pouvait, le foyer même de la plus ardente persécution religieuse.
On dit encore : Le protestantisme, c'est le libre examen, donc c'est la liberté religieuse. Erreur profonde, ainsi que le démontrent tous les jours les protestants qui chez vous s'unissent au parti radical : je dis les protestants qui s'unissent aux radicaux, et non pas le protestantisme, car je ne veux pas imputer à tous nos frères séparés cet esprit de persécution ; je sais qu'il y en a beaucoup parmi eux dont la conscience et l'honneur réprouvent ces tyrannies; mais enfin, les faits sont là, et condamnent le parti que j'accuse. Je veux aussi avoir la justice de dire que ceux des protestants qui se liguent avec les radicaux pour opprimer l'Eglise catholique ne le peuvent qu'en infligeant le plus amer démenti aux principes qu'ils se vantent de professer.
On dit enfin: En Suisse, l'Eglise est séparée de l'Etat; donc elle est libre. Et il se trouve, en fait, que l'Eglise catholique en Suisse non-seulement est persécutée par l'Etat, mais que cette persécution a ce caractère particulier d'être bien la plus mesquine, la plus tracassière , la plus odieuse qui se puisse voir. Vous
aviez contre cette intoléral)le oppression nn dernier rempart, votre constitution fédérale, qui vous permettait au moins de vous défendre; mais, précisément, ce rempart, c'est lui qu'on veut aujourd'hui renverser, en transformant la Suisse fédérale en Suisse unitaire, au profit,, non de la liberté, mais du despotisme; et c'est ainsi que vos adversaires espèrent pouvoir vous écraser, non pas jiarce qu'ils sont le droit, mais parce qu'ils sont le nombre, et vous la minorité.
Voilà, Monsieur, comment, après avoir suivi attentivement, depuis bien des années, la marche des affaires en Suisse, je crois pouvoir juger votre situation : en Suisse, la liberté religieuse n'existe pas, l'Église catholique n'est pas libre; la moitié presque des citoyens est opprimée par l'autre ; et la révision de la constitution, dont il s'agit en ce moment, n'a pas d'autre but que de ravir aux cantons catholiques les garanties que réclame pour eux la justice, et que la constitution fédérale leur assure.
Si je me permets de juger ainsi la question religieuse suisse, l'histoire et les faits contemporains ne m'y autorisent que trop.
Qu'est-ce que la liberté religieuse, la liberté d'un culte? 11 est nécessaire de s'expliquer tout d'abord sans équivoque sur ce point.
Si, par ces mots, il fallait seulement entendre le libre exercice de ce qu'on appelle strictement le culte ^
en sorte que les catholiques dussent se croire libres, par cela seul qu'ils pourraient se réunir dans leurs églises pour y célébrer le service divin , j'admettrais qu'avec cela les catholiques ont en Suisse une certaine liberté religieuse.
Mais la liberté d'un culte est bien autre chose. Quand on parle de liberté des cultes, dans le droit public, dans les constitutions, dans les lois, même dans le langage vulgaire, ce qu'on entend par là, c'est, non pas seulement le rite, le cérémonial religieux, qui n'est qu'une partie de la religion, c'est la religion elle-même.
La religion catholique ne peut donc être appelée libre en un pays, que si tout ce qui la constitue, ce qui est nécessaire à son existence, à sa conservation, à sa transmission, y jouit, sous la protection des lois, d'une vraie liberté.
Or, où en êtes-vous. Monsieur, en Suisse, sous ce rapport? Serait-il facile, je vous prie, de trouver au monde un pays où toutes les libertés nécessaires à l'Eglise aient été, depuis quarante ans, et continuent d'être plus ouvertement violées qu'en Suisse ; et principalement dans le Tessin, dans l'Argovie, la Thurgovie, le canton de Berne, à Genève, à Xeufchàtel , et dans presque tous les cantons ressortissants du diocèse de Bàle ? Quand je cherche l'analogue de tout ce que le radicalisme protestant fait contre la liberté des catholiques en Suisse , je suis obligé de le demander à la Russie ; et un de mes étonnements les plus profonds, je l'avoue , en un siècle pourtant si fécond en étonnants
excès , c'est de voir comment sont traités les catholiques dans un pays qui se glorifie d'être le berceau de la liberté en Europe , comme si les catholiques ne formaient pas chez vous presque la moitié de la population totale, comme s'ils n'avaient pas les mêmes titres après tout, et le même droit que les autres citoyens à la protection des lois et à la liberté religieuse.
Pour reconnaître cette douloureuse situation , Monsieur, je n'ai eu qu'à me rappeler les faits dont nous ont entretenus vos feuilles publiques, depuis 1830 jusqu^à ce jour : c'est par centaines qu'on y compte les violations flagrantes de la liberté des catholiques et les empiétements les plus exorbitants du pouvoir laïque. Il serait superflu de vous en faire le récit, puisque nul homme en Suisse , tant soit peu au courant des choses, ne l'ignore. Mais comment se défendre ici des plus pénibles réflexions , quand on étudie toute la suite de cette triste histoire ?
Qu'est devenue , Monsieur , et que devient tous les jours, pour vous, Catholiques, la propriété, la légitime possession de vos églises? Tout ce qui vous avait été légué par vos ancêtres , pour des œuvres de piété et de charité, a été enlevé à vos paroisses, à vos écoles, à vos pauvres, à vos institutions religieuses, par les plus iniques spoliations, ou par des habiletés administratives dont l'hypocrisie ne fait que rendre l'injustice plus révoltante.
De plus , non-seulement les bulles et brefs du Pape , et les mandements des évoques, ainsi que leurs jugements canoniques sur la foi et les mœurs des clercs ,
mais encore les catéchismes , les livres les pins simples destinés à Tinstruction religieuse des enfants , les ordonnances liturgiques , et jusqu'aux règlements de sacristie, tout, chez vous, est soumis auplacet laïque, et cela sous peine d'amende suivie parfois de la prison ! Tel évêque est averti d'avoir à soumettre à ce placet un nouveau rituel qu'il donne à son diocèse pour l'administration des sacrements ; tel autre est réduit à voir son catéchisme rejeté , et déclaré inadmissible sous le rapport dogmatique et pédagogique , par une commission civile de sept députés , tous laïques , et dont trois protestants ! Se vit-il jamais plus déloyale ingérence dans les choses spirituelles, et cela, dans un pays de presse libre ! Car ce qui fait ressortir plus particulièrement le caractère haineux de tout cela , c'est l'état général de la presse. Les journaux les plus subversifs de l'ordre social n'ont à craindre , eux, que la répression, et on ne les réprime jamais. Mais pour les mandements, catéchismes et rituels des évêques, c'est la censure préventive ! Et à ce point préventive, qu'on les somme d'y soumettre toutes leurs lettres pastorales quinze jours avant de les publier. En France, en Angleterre, aux États-Unis, de pareilles prétentions d'une autorité laïque quelconque révolteraient la conscience publique. ^Ainsi, ce placet préventif, qui est abandonné aujourd'hui presque partout , on le conserve et on l'exerce dans la Suisse républicaine avec plus de rigueur et d'extension qu'il n'en eut jamais nulle part !
Mais cela n'est rien encore. Que penser d'un pays où les gouvernements se permettent les excès que je vais dire :
Ils nomment des curés, sous l'étrange prétexte que rÉtat ayant détruit et spolié les monastères, il a succédé par cela même aux droits de patronage qui leur appartenaient ; ainsi, c'est la spoliation qui justifie l'usurpation ; — ils installent dans les paroisses des prêtres même interdits , et avec le secours des gendarmes ; — ils imposent arbitrairement le placet pour toutes les nominations ecclésiastiques , de curés , aumôniers , vicaires, etc. ; — ils pourvoient de professeurs les chaires de théologie contre la volonté de Tévêque, et y placent des hommes dont les doctrines ont été condamnées ; — ils interdisent à des prêtres respectables toutes fonctions ecclésiastiques , sous prétexte d'abus , dont ils se font juges, dans la chaire et au confessionnal : et c'est hier même que je lisais dans une feuille publique cet arrêté récent du gouvernement bernois contre un curé catholique : Cl Nous l'avons suspendu en même temps de ses )) fonctions ecclésiastiques. . . » ; — ils défendent aux prêtres catholiques étrangers, et même suisses, quoique approuvés par l'Ordinaire, d'exercer aucun ministère sans leur approbation à eux ; — ils imposent à des chapitres', lorsqu'ils s'assemblent pour élire leur doyen , un délégué civil ; et même déclarent qu'un doyen, élu à l'unanimité, ne le sera pas ; — ils interdisent à tel grand chapitre cathédral de nommer des chanoines et des chapelains, et même des sacristains; — ils attribuent aux conseils communaux l'administration des biens des paroisses , sans qu'il y ait rien à en dire à l'autorité ecclésiastique ; — ils fixent la durée des sermons dans certaines églises, et déterminent le nombre d'heures
qu'il sera permis d'employer chaque semaine pour préparer les enfants à la première communion ; — ils fixent l'âge avant lequel les enfants ne pourront ni se confesser ni communier ; — ils défendent aux curés de s'absenter plus de huit jours de leurs paroisses, sans la permission du gouvernement ; — ils se font livrer, même en forçant les portes , les églises catholiques , pour tout usage réclamé par l'autorité civile ; — ils soumettent à un examen, en présence de protestants, et même de ministres, tout prêtre qui doit être nommé curé, etc., etc.; — ils s'ingèrent dans les dévotions elles-mêmes, et les proscrivent de par la loi ! C'est ainsi qu'une famille catholique , ayant voulu faire le mois de Marie dans sa maison , avec les enfants et les serviteurs, a été mise à l'amende et menacée de la prison, si elle continuait.
Tout cela s'est vu, se voit, et bien d'autres choses encore, dans beaucoup de cantons de la libre Helvétie ! Et ce sont des commissions laïques, composées presque entièrement de protestants radicaux , qui trouvent cela tout simple , l'ordonnent , le pratiquent , et se prétendent libéraux en le faisant.
Si quelque chose égale l'odieux d'une persécution poussée si loin , et qui poursuit l'Eglise dans tous les détails de son existence , n'est-ce pas le ridicule ? Ne dirait-on pas que ces petits radicaux , ces petits autocrates, n'ayant point de grandes affaires d'Etat à traiter, s'en dédommagent par toutes ces usurpations tracassières, à la façon de ces petites villes de province où , les grands sujets de conversation faisant défaut , on se
jette clans les violentes petitesses du commérage? Certes , nul plus que moi ne traite avec respect les choses humaines, même dans la plus humhle des communes : à la condition toutefois que les hommes qui les gouvernent se traiteront eux-mêmes avec respect. Alais quand je vois, dans les cantons protestants suisses, petits ou grands, de ces singuliers hommes d'État qui, sortant de leur compétence, n'emploient qu'à des vexations religieuses une activité, disons le mot, une agitation turbulente et passionnée, qu'occuperaient mieux d'autres intérêts qui les réclament , j'ai le droit de prendre en pitié cet usage misérable de la plus précieuse des libertés d'ici -bas, l'autonomie, le self government.
Voilà le Tessin , où toute relation est interdite entre les fidèles et leur évêque. C'est à ce point qu'aucun acte de juridiction ecclésiastique ni aucune visite pastorale ne peuvent être faits par cet évêque sur le territoire tessinois. Il ne peut pas même donner la confirmation aux enfants de son diocèse, elles fidèles comme les prêtres qui essayent de le visiter dans sa maison peuvent être mis en prison, quand ils en sortent.
Vainement le Saint-Père est intervenu ici avec la justice la plus évidente et la plus grande modération. L'autorité du Siège apostolique a été méprisée, foulée aux pieds.
Dernièrement encore, le grand conseil d'Argovie, — composé en majorité de protestants, — par une violation brutale du concordat diocésain , et avec le plus éclatant mépris du Saint-Siège, a déclaré les cent mille
catholiques du canton séparés du diocèse de Bàle. Vèvèque a protesté ; j'ai sous les yeux cette protestation , calme, modérée, éclatante de bon sens et de justice : il n'en a été tenu aucun compte. Et voilà ce qu'on appelle la liberté religieuse des catholiques !
On fait bien mieux encore : on oblige des prêtres, des curés catholiques , sous les peines les plus sévères , à faire ce que leur conscience et les lois de FEglise leur défendent : — à lire en chaire des proclamations civiles renfermant des passages absolument contraires à la foi et aux principes catholiques, — à publier des bans de mariages mixtes , qui obligent la partie catholique de recourir à un ministre protestant, — à proclamer des mariages de divorcés , et même de juifs , — à célébrer des enterrements religieux dans les cas où l'Eglise catholique le défend, et en cas de refus, amendes , arrestations , destitutions! Tout cela se voit encore chez vous !
Voilà Bâle , un grand diocèse , où il semble que des petitesses, ailleurs même intolérables, ne devraient pas, en vérité, trouver place ; mais tout au contraire, on n'y sera en arrière de rien pour les vexations les plus oppressives et les plus mesquines. Ce qui , entre autres choses , trouble ces grands libéraux , ce que leur largeur d'esprit ne peut tolérer, c'est le recrutement et la formation du clergé catholique : grande iniquité en effet que l'Église catholique puisse librement recruter son clergé ! Vos libéraux s'ingénient donc de toutes façons, et imaginent mille entraves pour empêcher les enfants catholiques qui songeraient au sacerdoce, de
faire leurs études. Dans presque tous les cantons ressortissant du diocèse de Bàle , les vocations se trouvent entourées de difficultés telles que , si cela durait , tout recrutement du clergé finirait par devenir impossible. Ainsi, peu ou point d'écoles préparatoires; — puis, quand les premières études ont pu être faites, examens dits de maturité^ sans lesquels on n'est pas admis aux études spéciales ; — après ces études, viennent encore d'autres examens , àiis proj^edeutiques^ ou préliminaires, dans lesquels ces messieurs décident de l'aptitude des sujets à l'état ecclésiastique : il faut leur permission pour se présenter aux saints Ordres!
Est-ce tout ? Pas encore : — Les gouvernements se sont emparés de toutes les subventions religieuses pour les études théologiques , et ils ne les allouent qu'en forçant chaque clerc à aller étudier dans l'école où il leur plaît de l'envoyer ; ils les refusent , si ce clerc fréquente le séminaire désigné par son évêque ; — il y a exclusion de l'état ecclésiastique ipso Jricto pour tout sujet qui a fait ses études classiques dans un collège de Jésuites ; — il y a ordre de quitter immédiatement tel séminaire d'Allemagne , quoique non dirigé par les Jésuites, mais réputé catholique. Pas de séminaires diocésains possibles, par suite des exigences de l'autorité séculière : « Vous voulez un séminaire ; eh bien ! c'est « nous qui allons l'administrer, le diriger, l'inspecter ; » vous subirez nos règlements. )) Certes, Monsieur, pour peu que de pareilles vexations continuent , ce serait merveille si dans trente ans vous aviez encore des prêtres pour les catholiques , dans les neuf cantons de iJàle-
ville, Bàle-campagne, Berne, Zoug, Soleure, Argovie, Lucerne, Thurgovie et Schaffhouse !
Que reste-t-il encore, je le demande, de liberté aune Église , lorsqu'on viole le plus essentiel droit des premiers pasteurs, celui de recruter et d'élever le clergé ! Mais à quoi servira donc un jour à vos fils et à vos neveux la liberté d'entendre la messe , s'ils n'ont plus de prêtres pour la dire !
Ce n'est pas tout, et l'intolérance radicale poursuit la liberté. et la foi des catholiques plus loin encore, jusque dans les écoles où s'élèvent leurs enfants. Ce qu'on veut, c'est qu'il n'y ait plus d'écoles catholiques ; c'est que partout, aux écoles confessionnelles soient substituées des écoles mixtes, et des instituteurs protestants aux instituteurs catholiques. Et quand je dis des écoles mixtes, ce serait bien plutôt des écoles antichrétiennes qu'il faudrait dire; les nouvelles écoles sont plutôt déistes ou athées que protestantes, dans les lieux surtout où les radicaux dominent , et où , par conséquent, la direction des écoles , le choix des maîtres et des livres leur appartiennent. Ne va-t-on pas jusqu'à décréter la publication d'un catéchisme commun à l'Eglise catholique et à toutes les sectes séparées ? Et ce qu'il y a de plus inique ici , c'est que ces écoles où les enfants des catholiques courent l'évident péril de perdre leur foi , c'est en grande partie avec des fonds enlevés aux catholiques qu'elles ont été créées et qu'elles sont entretenues !
La conservation. Monsieur, ou le rétablissement des écoles confessionnelles , pour les catholiques suisses, à
DÉFEXSE DE LA RELIGION. 4f,5
mes yeux , tout est là ; c'est une question de vie ou de mort : céder ou mollir en chose si essentielle serait un crime. Vous avez ici un droit inviolable , et ce droit est si évident, que, même parmi les protestants, nul homme loyal ne saurait le méconnaître.
Ne serait-il pas temps que les protestants eux-mêmes, les plus intelligents et les plus honnêtes, comprissent enfin l'indignité de toutes ces tyrannies, prissent en main, au nom de l'éternelle équité, la cause de la liberté des catholiques, pour la défendre avec vous contre les faux libéraux et les faux protestants, ligués avec les radicaux ?
Quel spectacle, en vérité, viennent de présenter les Genevois! Quoi! les Sœurs de charité, les Petites Sœurs des pauvres leur font peur ! 11 faut aujourd'hui que Genève, emportée parla plus aveugle passion, blesse, à la face de l'Europe, par le plus illibéral des votes, et nonobstant de généreuses résistances, ce principe de la liberté religieuse dont elle se vantait d'être l'asile ! La loi qu'elle vient de voter contre les associations religieuses n'est-elle pas le chef-d'œuvre de la haine, de la peur et de l'intolérance? Ce qu'on ne fait pas à Constantinople contre nous, on le fait à Genève. Les Catholiques n'ont même pas à Genève la liberté comme en Turquie.
Neufchàtel imite Genève, et déclare indigne d'enseigner la jeunesse tout instituteur, toute institutrice catholique, qui aura voué sa vie à Dieu dans une association religieuse quelconque.
Ce qui révolte le plus dans ces tyrannies, ce n'est
pas tant la tyrannie elle-même que, je dirai le mot, son hypocrisie. De quel autre nom, en effet, appeler certains votes récents ? On commence par une déclaration pompeuse de liberté : « Article 47. — La liberté
V de croyances et de conscience est garantie. » Eh bien ! sur la foi de cette garantie, je me voue à servir Dieu dans un Ordre religieux de mon choix. Mais alors on me déclare, article 64, que je ne peux « être reçu dans
V aucune partie de la Suisse, et que toute activité m'e ;, 15 interdite dans TEglise ou dans Técole. 55 En vérité, on m'a garanti là une belle liberté ! Je ne connais pas, quant à moi, pires tyrans que ceux qui tyrannisent au nom même et sous le masque de la liberté.
Il est vrai que le Conseil des Etats n'a pas imité cette intolérance ni édicté ces proscriptions. Mais c'est pour cela que les radicaux s'acharnent à demander l'abolition de ce Conseil.
Tout cela , je le répète , déshonore un siècle et un pays, et il serait temps enfin de faire disparaître ce reste des guerres de religion dont la Suisse a été trop longtemps le théâtre. Quand donc les hommes sincères de tous les partis le comprendront-ils ?
Après tout, ce spectacle d'une république intolérante et persécutrice, si triste qu'il soit, a pour nous son enseignement. Il ne manque pas de gens en France qui pensent que la désorganisation ecclésiastique , qu'on appelle la séparation de l'Eglise et de l'Etat, donnerait plus de liberté à l'Eglise. Ce qui se passe chez vous démontre la profondeur de cette illusion. La liberté de rÉglise résulte des idées de justice et d'honnêteté qui
prévalent dans le milieu social où elle vit. Mais là où , comme dans la Suisse radicale , les idées de justice n'existent pas, on aura beau séparer Tlilglise de FÉtat, elle n'en sera que plus opprimée.
C'est à vous, Catholiques, à reconquérir, j)ar des luttes pacifiques mais invincibles, ce jirrniicr bien et ce premier droit de vos consciences, la liberté.
Telle est donc, Monsieur, la situation religieuse des catholiques en Suisse. Ai-je eu raison de l'appeler intolérable ?
Mais le péril de votre liberté n'est pas là seulement , il est encore dans les attaques que votre antique constitution fédérale subit en ce moment ; il est dans ces tentatives d'unitarisme qui vous menacent.
Qu'étes-vous en Europe ? Une nation aux mœurs simples, mais noble et fière, qui a conquis autrefois sa liberté dans des luttes à jamais mémorables ; une Confédération de vingt-deux cantons indépendants , foyers d'activité et de vie ; un peuple laborieux et brave , qui a un caractère propre, une forte et originale physionomie, qu'il serait infiniment regrettable de voir s'eilacer : voilà ce que les fondateurs de l'Helvétie vous ont faits ; voilà le régime sous lequel la Suisse a vécu libre, prospère, respectée. Garantie dans sa sécurité par le droit public européen qui lui assure une neutralité honorable, ce n'est pas au rôle de puissance militaire que la Suisse doit aspirer, ni à l'absorption de toutes ses
forces dans la centralisation d'un grand Etat. Sa vie cantonale, si favorable au développement des individualités, des industries et de la richesse nationale, ses franchises locales, son existence traditionnelle, voilà ce qu'elle doit conserver et défendre avec un soin jaloux.
Mais que serait Tunitarisme ? L'unitarisme , qui ne le voit ? ce serait la ruine de toutes vos libertés ; ce serait Tanéantissement, au profit de Zurich ou de Berne, de vos charmantes petites capitales , dont la plupart ne resteraient plus que de gros villages ou des bourgs insignifiants ; ce serait l'accumulation exagérée sur un seul point de toute la vie du pays, et ailleurs la langueur et la mort ; ce serait la bureaucratie , l'administration à distance, avec tout ce qu'elle apporte, dans l'expédition des affaires, d'entraves, de lenteurs, d'ignorances ; ce serait les affaires de chaque canton à la merci d'un pouvoir étranger au canton lui-même ; ce serait enfin la disparition du vieil esprit suisse , de vos mœurs, de vos habitudes , de vos usages , une rupture violente avec votre passé et avec toute votre histoire. Bref, ce serait une autre Suisse !
Je demande si un peu plus ou un peu moins de facilité à mobiliser votre armée vaut la peine que vous couriez de tels risques , et fassiez à l'esprit d'innovation et de perturbation de tels sacrifices.
Le radicalisme y consent parfaitement, lui dont Tesprit et les tendances ont été toujours de tout absorber dans l'État ; à ses yeux , la collectivité, comme ils disent, est tout, l'individu rien ; la famille , le père , la
mère, Fenfant , la conscience , les âmes, TEglise , ne sont rien ; l'État est tout, absorbe tout. Ce que veut le radicalisme , ce n'est pas l'égalité naturelle et cbrétienne, ce n'est pas le triompbe des droits de la conscience bumaine, c'est le despotisme de quelques-uns et leur domination sur tout et sur tous. Vos radicaux veulent une Suisse où quelques bommes, placés au sommet de la biérarcbie unitaire, s'empareront de tout, mèneront tout. En fin de compte, à la souveraineté cantonale, à la liberté commune, ils auront substitué une oligarchie oppressive, la dictature. Voilà où l'on veut vous conduire.
Cbose étrange ! c'est quand partout, môme dans les vieilles monarcbies , on sent le besoin de décentraliser le pouvoir, d'élargir les libertés locales, c'est alors précisément qu'on verrait chez vous, dans la Suisse républicaine, instituer une centralisation qu'on n'y connut jamais, et dont votre situation géographique ne vous fait en rien sentir le besoin ! Quedis-je? votre situation internationale créerait plutôt à l'encontre une objection grave, puisque les traités qui ont, dans le remaniement de l'Europe, garanti à la Suisse sa neutralité et accru son territoire, supposent tous un ensemble de républiques, fédérées, mais autonomes et indépendantes.
Au point de vue religieux, qu'arriverait-il si l'évolution politique que poursuit avec une si ardente persévérance le parti radical , pour substituer à la fédération actuelle des cantons l'unilarisme, venait enfin à s'accomplir? Le catholicisme perdrait immédiatement le
reste d'appui que, dans les cantons catholiques, et même plusieurs cantons mixtes, lui donne l'autonomie cantonale. Dès lors, en effet, les intérêts des catholiques, la décision de toutes les affaires concernant leur Eglise, se trouveraient, comme toutes choses, à la discrétion d'un gouvernement central, où l'élément antichrétien pourrait dominer souverainement. Ce serait alors pour les catholiques , pris au piège inextricahle d'une légalité oppressive, le dernier excès des maux, et bientôt peut-être la ruine du Catholicisme en Suisse.
Aujourd'hui , commeîft les choses se passent-elles ? La puissance des assemblées fédérales, telles qu'elles sont constituées , trouve elle-même des barrières dans l'autonomie des cantons. Mais quand cette autonomie sera détruite , quand les cantons seront sous le joug d'une constitution unitaire et les affaires aux mains d'un radicalisme oppresseur, quelle défense vous restera-t-il ? Dans chaque affaire religieuse, la supériorité du droit sera vaincue par la supériorité du nombre. Tout cela est si manifeste, je le répète, que les protestants sincères ne le peuvent contester.
Au reste , ce que pourrait faire en Suisse , et ce que ferait certainement contre l'Eglise catholique l'unitarisme gouvernemental , on l'a vu déjà ; c'est de l'histoire. Le système du gouvernement unitaire a remplacé pendant quelques années, de 1798 à 1803 , l'ancienne Confédération ; et, pendant ce temps, qu'a-t-on vu en Suisse? C'est alors que toutes les garanties conservées aux catholiques par l'ancien droit public helvétique , même depuis le protestantisme, furent anéanties. C'est
alors que l'Etat unitaire se fit omnipotent dans les choses de la religion , aussi bien que dans les affaires civiles, sans souci aucun de la distinction essentielle entre le spirituel et le temporel. Ainsi fut ouverte la voie à tous ces empiétements, à toutes ces violences, qui ont fait en Suisse tant de blessures à la liberté religieuse. Et ce ne fut que vers 1803 , en redevenant, par Tacte de médiation, une confédération d'Etats indépendants, que la Suisse vit se lever Taurore de jours meilleurs.
Mais depuis 1830, les luttes ont recommencé; aujourd'hui, de nouveau, se rencontrent en Suisse de ces hommes, livrés aux préjugés et aux rancunes haineuses d'un passé qui n'est plus, de ces hommes qui , selon l'énergique expression du grand archevêque de Cantorbéry, voudraient faire de l'Eglise une servante, ancillam ! Oui, de cette Epouse immortelle du Fils de Dieu, de cette Mère auguste et vénérée des enfants de l'Evangile , ils voudraient faire une servante dans la maison de l'Etat ! Qu'elle parle et se taise comme une servante, quand les maîtres de la maison le lui prescrivent ; qu'elle agisse en tout à leur gré , ou n'agisse jamais ; qu'elle mette ses prières à leur service, son catéchisme à leurs ordres ; puis, qu'on la paye ou qu'on la chasse comme une servante : voilà l'idéal qu'ils se font de l'Eglise et de la liberté.
Mais quelle arme nouvelle et redoutable l'uni tarisme mettrait aux mains des ennemis de l'Eglise pour consommer cette oppression ! C'est ce qu'il importe profondément aux Catholiques de comprendre. Ici comme
toujours, leur cause et celle de la liberté se confondent et ne font qu'un.
Mais il faut s'élever à d'autres considérations encore. Ce n'est pas seulement la liberté, ce n'est pas seulement l'Église, c'est la société elle-même qui est menacée par ces entreprises d'un radicalisme impie. En lain on essayerait de le dissimuler, les faits sont là ; le socialisme travaille la Suisse , plus peut-être qu'elle ne x-eut se l'avouer à elle-même ; l'Internationale y a trouvé son plus sûr asile, son plus ardent foyer d'action ; c'est en Suisse qu'elle a fait ses recrues les plus nombreuses, qu'elle a fondé le plus de sections , qu'elle répand le plus de journaux ; c'est là que se sont tenus ses congrès : et, de l'explosion qui se prépare , la première victime pourrait bien être la Suisse elle-même.
Eb bien ! en ruinant x^os libertés cantonales, vous abattriez une des plus fortes barrières que le socialisme trouve cbez vous ; vous lui aplaniriez les voies ; vous lui offririez , dans un système unitaire et autoritaire, un formidable instrument de domination. Voilà pourquoi tout ce qu'il y a de socialiste chez vous pousse en ce moment, avec tant d'ardeur , à ce bouleversement de votre constitution ; les honnêtes gens , que d'honorables illusions ont pu entraîner dans ce mouvement , ne s'apercevront-ils pas enfin qu'ils ne doivent être ici ni dupes ni complices ?
Et savez-vous pourquoi sous cette question politique il y a une question religieuse ? C'est que le plus grand obstacle aux plans subversifs des ennemis de l'ordre social, et le radicalisme ne s'y trompe pas, c'est la reli-
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gion, c'est l'Église ; et c'est parce que le systj'mie fédéral , plus favorable à la liberté , Test par cela même à l'Église, c'est pour cela qu'ils voudraient détruire le fédéralisme, espérant bientôt, avec l'instrument de tyrannie que l'unitarisme mettrait en leurs mains, venir à bout plus facilement du catbolicisme lui-même.
Mais ici , je le dirai aux protestants de bonne foi : prenez garde !
Na7n tua res agitui-, paries dum pi'oximits ardet.
Sans doute , le Catholicisme , et vous le reconnaissez vous-mêmes, est la plus grande force conservatrice que le monde ait vue. Mais n'y a-t-il aucun élément conservateur dans le protestantisme ? Est-ce le catholicisme seulement qui est attaqué aujourd'hui ? n'est-ce pas le Christianisme tout entier, toute foi au Christ , et même toute foi en Dieu? Ce caractère antichrétien de la lutte, si évident partout aujourd'hui , ne l'est-il pas aussi chez vous? Rappelez-vous seulement, à l'origine , dès 1839, l'installation à Zurich du professeur Strauss, chargé d'enseigner que Jésus-Christ n'était qu'un mythe ? Ce défi jeté à une population protestante, mais croyante , parut alors une injure insupportable , et le professeur a été chassé.
Si je me trompe, s'il n'y a pas une question sociale chez vous sous la question religieuse et politique, qu'on m'explique le contraste que je vais vous signaler. Pourquoi , à l'endroit des associations catholiques , ces ombrages , ces prodigieuses défiances , qui éclatent en ce moment même, et à Genève, et à \'eufchàtel , et dans
votre conseil national ? Pourquoi contre les communautés religieuses tous ces votes par lesquels la liberté et les droits de la conscience sont si outragés ; et pourquoi d'un autre côté ces faveurs, cette complète liberté d'action laissée à l'association la plus menaçante pour la paix sociale qui soit aujourd'hui en Europe? C'est de la Suisse qu'elle lance ses manifestes et ses menaces contre toute la société , et vos gouvernements , est-ce peur ou complicité ? ne voient là aucun péril , et se garderaient d'apporter aucune entrave à cette propagande ! Non, toutes leurs alarmes, toute leur vigilance, tout leur courage , sont contre d'inoffensives associations , vouées , dans une vie pauiTe et austère , aux travaux de l'étude et à tous les dévouements de la charité : voilà les ennemis qui empêchent vos vaillants radicaux de dormir ; voilà les guerres sans péril , qui leur semblent dignes de leur libéralisme et de leur grand cœur ! Cela seul doit suffire à ouvrir les yeux , même parmi les protestants , à tout homme loyal et clairvoyant , qui n'a pas deux poids ni deux mesures , et qui ne veut pas s'aveugler sur les menées de la révolution universelle.
Je me résume et je conclus.
J'ai démontré, en premier lieu, par des faits nombreux, irrécusables, que la liberté religieuse, si vantée chez vous, n'est qu'un mensonge , et que, dans la pratique, cette liberté est sans cesse opprimée.
J'ai signalé en second lieu tous les périls, politiques, religieux et sociaux, cachés pour vous dans les atteintes
que le radicalisme veut porter à votre constitution fédérale.
Cette situation vous crée deux grands devoirs, relatifs l'un à la liberté religieuse, l'autre à la défense de la constitution. Et au fond , ces deux devoirs , pour vous , n'en font qu'un :
Le premier, c'est la revendication , calme, légale, pacifique, mais invincible, de la liberté religieuse qui vous est due ;
Qui vous est due, non-seulement de droit naturel, mais de droit constitutionnel et fédéral.
11 faut que vous ayez enfin la liberté de vos âmes et de vos consciences , et le droit de transmettre pure à vos enfants la foi que vous avez reçue de vos pères.
Il faut que les évêques puissent donner aux fidèles les enseignements nécessaires , et que les gouvernements renoncent décidément à leurs ingérences intolérables dans le domaine religieux.
Il faut que les affaires de l'Église catholique soient faites et gouvernées par elle-même , et par les catholiques, et cessent d'être livrées à des conseils composés en partie de protestants radicaux ou de catholiques renégats.
Il faut que le droit d'association soit respecté chez les catholiques comme chez les autres citoyens, et que les pénalités qui les frappent soient abolies.
Il faut enfin que les catholiques conservent leurs écoles confessionnelles, sans se voir réduits à livrer leurs enfants à des écoles pervertissantes.
Tant que vous n'aurez pas ces libertés, l'Eglise ca-
tholique n'est pas libre en Suisse ; elle est opprimée ; et TOUS ne devez cesser d'agir, de lutter, par toutes les armes de la parole, de la presse, des votes, soit dans les conseils cantonaux , soit dans les assemblées fédérales , soit dans les réunions populaires, toujours, partout, sans relâche.
En second lieu , tous les partisans de la liberté en Suisse et tous les conservateurs , catholiques et protestants, doivent lutter de toutes leurs forces pour Tautonomie et Findépendance des cantons , pour la conservation des vieilles franchises helvétiques , de vos libertés locales , et s'opposer de toute leur influence et de tout le poids de leurs votes , à l'établissement d'une constitution et d'un gouvernement unitaires.
Il ne faut pas que le libre arbitre des peuples soit confisqué par la force , que la supériorité du nombre soit érigée en dogme , que le mensonge serve d'arme et de parure à la violence, que les droits de Tâme et de la conscience soient étouffés par de prétendus libéraux qui ne sont, au fond, que des tyrans de la pire espèce, comme l'a proclamé un jour si éloquemment le comte de Montalemhert \
Les protestants suisses me permettront de le leur dire en finissant : pour eux , c'est se protéger euxmêmes que de défendre la liberté de leurs concitoyens catholiques contre les radicaux ; et ce sera aussi protéger l'ordre social tout entier, puisque la cause de vos radicaux n'est pas autre que celle de tous les perturba-
^ Discours sur la question suisse, 14 janvier 1848.
teurs de l'Europe ! Ce n'est pas trop , certes , de toutes les forces conservatrices pour défendre la société menacée jusque dans ses derniers fondements !
Que si , dans vos divers conseils législatifs , des lois violentes et persécutrices étaient votées, il y aurait encore la suprême ressource du bon sens populaire. Ce peuple suisse, à qui la ratification dernière des lois appartient, ce peuple énergique et fort, dont le sain et ferme esprit n'a pas encore été entamé , ce serait à lui à se défendre lui-même, à résister aux politiques ambitieux qui veulent l'exploiter, et à maintenir contre toute atteinte ces religieuses et libérales traditions qui ont fait si longtemps la force et l'honneur de l'Helvétie.
Je fais, Monsieur, les vœux les plus ardents pour que , les vrais principes triomphent dans votre pays , et que la liberté vous donne enfin la paix , la paix durable , la paix féconde. i\on , le bien , le bien réel de la Suisse , n'est pas dans ces querelles intestines , qui sont des espèces de guerres civiles. Si le droit public européen vous assure une précieuse neutralité dans les guerres que les grandes puissances se font entre elles , ne devez-vous profiter d'un tel avantage que pour tourner votre activité contre vous-mêmes , et vous déchirer en quelque sorte de vos propres mains? Ah ! plutôt, employez toutes les forces vives de votre pays à en développer la prospérité intérieure, à conserver pures votre foi et vos mœurs, à réaliser les vrais progrès, ne luttant entre vous que d'amour et de dévouement pour la pa-
trie commune : voilà la vraie et grande politique de la Suisse.
Veuillez agréer, Monsieur, avec mes vœux pour la liberté religieuse et le bonheur de votre belle patrie, l'expression de tous mes plus dévoués sentiments en Notre-Seigneur.
Versailles, le 18 février 1872.
-) FÉLIX, évéque d'Orléans.