‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. DupanloupChapitre 47 sur 49 · A M. GAMBETTA · texte numérisé non relu

A M. GAMBETTA

Monsieur ,

Après avoir lu le discours que vous venez de prononcer à Saint-Quentin, j'ai attendu quelques jours pour voir si quelqu'un se lèverait et ferait justice de vos paroles. Puisqu'on les laisse passer sans protestation , malgré le peu de goût que j'y trouve , je parlerai.

Votre discours touche à la fois à la politique et à la religion , et vous traitez ces deux grandes choses comme si, demain, vous deviez en être le maître. Je m'occuperai peu de votre politique, bien qu'elle ajoute aux inquiétudes déjà si graves de notre pauvre pays une menace de plus ; mais j'ai le droit de vous demander compte , comme évéquc , de la guerre que vous déclarez à l'Eglise et à la Religion.

Car c'est la guerre; et avec des accusations et des outrages tels, que, si vos paroles étaient vraies, ce n'est pas seulement de l'école qu'il faudrait nous chasser, comme vous le demandez, mais de l'Eglise elle-même.

J'avoue que j'ai d'abord été surpris par la modéra-

tion apparente de vos paroles. Sensible aux conversions , quand elles sont sincères, je me demandais, en vous lisant , en vous voyant si calme , si insinuant et si avisé, quoique peu modeste, je me demandais si l'Assemblée nationale allait présenter le spectacle d'une réconciliation des partis devant Fimage d'une République idéale ! Que de miel sur vos lèvres ! Parfois même que de tolérance dans vos maximes ! Voici , en effet , dans l'exposé , le programme, le message, le manifeste, de quelque nom qu'il convienne de l'appeler, que vous avez adressé à vos convives de Saint-Quentin; voici comment vous procédez :

Vous voulez « un gouvernement fort et durable , pro- 55 tecteur vigilant des intérêts de tous et capable de 55 régénéi'er les mœurs de la famille française. » — Ici, Monsieur, nous sommes certainement tous d'accord. — Ce gouvernement, dites-vous, pacifiera les âmes, rapprochera les classes, et rendra à la France son rang en Europe. — A merveille encore ! Mais poursuivons.

Pour cela, vous faites appel même aux votants désabusés du plébiscite, même aux légitimistes, qui seront, par leur fortune et leur éducation , \di parure de VEtat, même aux conservateurs, qui seront le frein d'une politique dont vos amis seront l'aiguillon.

Et quelle sera cette politique? La politique du travail, bien différente de la politique de conquête , le triomphe de Vidée de justice dans l'accomplissement des devoirs sociaux. — Je ne puis m'empêcher de remarquer ici que ces mots : politique du travail, idée de justice , sont ceux qu'emploie tous les jours Y Inter-

nationale j, el dans un sens qui n'est pas fait pr.cisêment pour rassurer la société. Mais passons.

Cette forme de gouvernement, cette politique, comment arriver à l'établir? Far le suffrage universel, droit des droits, juge unique et souverain, armée pacifique. Et comment persuader et entraîner le suffrage universel? En donnant à l'opinion publique, par les fréquentations démocratiques ^ les preuves de la w?or«lité^ de \di valeur politique j àeV aptitude aux affaires, du parti républicain ; en établissant que le pouvoir républicain est le plus libéral des p)OUVoir s •, etc., etc.

Vraiment, Monsieur, tout cela a dû paraître admirable à votre auditoire, et si telle est votre République, beaucoup de nos plus bonnêtes conservateurs vous diront : Toucbons-nous la main ; c'est celle-là même que l'Assemblée nationale essaye de réaliser, au prix de tant d'abnégation, de désintéressement et de loyauté, avec et par M. Thiers. Mais soyons francs. Cette République, vous n'avez pas le droit de dire que c'est la vôtre. Votre douceur est purement oratoire et platonique, car deux pbrases de votre discours vous trahissent, et montrent qui vous êtes.

Il faut, dites-vous , « ne donner jamais son opinion y> que comme un moyen d' accroissement du bien-être w général^ et se faire pour soi-même une sorte de fi mémento dans lequel on inscrit, pour les réclamer, î) les institutions que le peuple est en droit d'attendre » de la république démocratique, n

Si un prêtre avait dit ces mots, qui semblent d'un Italien plutôt que d 'un Français, on l'accuserait d'bypo-

crisie et de restriction mentale. On dirait qu'il fait le câlin et le bon apôtre, qu'il cache son jeu, n'aiouant pas le fond de sa pensée. Mais tout est défendu à un clérical, tout est permis à un radical. Cela est connu. Je me borne à citer cette première phrase sans la qualifier davantage, et je passe à une seconde qui me donne le droit, non pas seulement de vous suspecter , comme celle-ci , mais de vous attaquer en face ; cette phrase , la voici :

ce Ce que f ai fait dans le passé est le vrai gage de 55 ce que je ferai dans Ifavenir pour l'établissement w définitif de la République, »

C'est là, Monsieur, que je vous arrête. Et d'abord, j'admire comment, chargé devant le pays d'une responsabilité si grave, et de fautes dont on aurait pu vous demander un compte plus sérieux, vous pouvez être si prompt à accuser les autres et à vous glorifier vous-même, au point d'oser dire : « Ce que •n fai fait dans le j^dssé est le vrai gage de ce que je V ferai dans l'avenir. «

Qu'avez-vous donc fait dans le passé?

Jeune avocat, improvisé tout à coup homme politique, à la suite d'un procès tumultueux, l'audace de vos opinions révolutionnaires a fait de vous un candidat au Corps lègisklif, puis un député, avec vos amis MM. Blanqui, Raspail, Rochefort. Au 4 septembre, vous avez pris le pouvoir sans consulter le pays, et, dans le pouvoir, vous x^ous êtes adjugé le ministère de Fintérieur sans consulter vos collègues. Une fois à ce ministère , avez-vous tendu à tous les bons citoyens ces

bras que vous senihloz ouvrir maintenant si larges? Non. Vous avez uiis à rHôtel de ville les Ktienne Arago, les Ferry et les Rocliefort; aux mairies, Delescluze, Mottu , Bonvalet, Clemenceau; aux préfectures, Duportal, Engelhard, et tous les Jacobins, vos amis, rien que vos amis, et les plus exaltés. Puis, lorsque vos collègues ont eu, pour se débarrasser, Tinsigne faiblesse de vous jeter sur la France, lorsque le hasard des événements vous a subitement confié ce rôle magnifique et qui eût été sans égal pour un cœur de héros et de vrai patriote, qu'avez-vous fait? Vous avez bien plutôt cherché à imposer la République, votre Répu])lique, qu'à sauver la France. Que nous parlez-vous de suffrage universel ? Vous l'avez compté pour rien. Par un premier décret, vous avez cassé les conseils généraux sans les remplacer. Par un second décret, vous avez ajourné les élections. Par un troisième décret, vous avez mutilé les droits d'éligibilité. Seul maître, partout obéi, d'un peuple qui vous a prodigué son argent, ses enfants, son sang, qu'en avez-vous fait? \'est-ce pas un républicain lui-même qui a appelé votre funeste pouvoir la dictature de V incapacité ?

Après trois mois , vous pesiez sur nous presque plus que l'Empire , et lorsque vous soutenez que FAssemblée nationale a achevé sa tâche qui était de finir la guerre, vous oubliez que cette Assemblée avait reçu de la France trois mandats et non pas un seul. Elle était, elle est encore chargée de délivrer la patrie, des Prussiens, de la démagogie, et de vous.

Après les eflioyables catastrophes dans lesquelles

s'abîma FEmpire, savez-voiis , Monsieur, quel fut le grand malheur de la France ? Ce fut qu'alors, dans une crise aussi terrible, le maître absolu de la France, c'était vous. Je ne parle pas des deux vieillards qui se trouvaient à Tours avec vous. C'était de vous, de l'avocat, que nos généraux recevaient des ordres; c'était vous qui dictiez des plans de campagne ; xous qui éparpilliez nos forces, et lanciez à l'aveugle, à droite et à gauche , nos armées , multipliant vos bulletins menteurs en même temps que nos revers... Mais je détourne ma pensée de ces désastres , ainsi que de ces pauvres soldats, sans vêtements, sans souliers, sans vivres, sans munitions! Quel organisateur vous avez été. Monsieur! Et que vous avez eu la main heureuse avec vos fournisseurs !

Cependant, toujours généreuse, la nation aurait pu tenir quelque compte de votre activité personnelle et de vos efforts, même malheureux; elle vous avait su gré de vous être effacé momentanément, mais vous avez reparu trop tôt, peu de temps avant le jour où la Commune de Paris remettait en lumière vos amis, vos lieutenants, vos maîtres ou vos disciples, Delescluze et Minière, Rigault et Ranc, Cavalier etMottu^ tous ces hommes couverts à la fois d'ignominie et de ridicule, dont quelques-uns vous entourent encore, tout ce parti que , pas même par un mot, vous ne désavouez, et dont vous engagez aussi les membres à donner une preuve de leur moralité , de leur valeur politique et de leur aptitude aux affaires! Cette preuve est donnée, Monsieur , et vraiment vous comptez trop sur la légè-

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reté , la sottise ou la crédulité du public. Vous lui prêchez en paroles une débonnaire Képubli(|ue, mais il n'a pas oublié la République à la fois grotesque , ruineuse et sanglante qui , pendant six mois, a été infligée à la France.

Votre République démocratique ^ vous avez évité avec un soin prudent de la nommer sociale ; et pourquoi donc? Le bonheur d'avoir encore une heure rapide de dictature ne vaut-il pas la peine qu'on risque les catastrophes? Pauvre pays, destiné à être ainsi perpétuellement la dupe ou la victime des plus coupables ambitions !

Non, quoi que vous disiez ou dissimuliez, nos souvenirs tuent vos promesses, et il faudrait pour nous persuader autre chose que des paroles sonores. Vous sortez , il est vrai , sur un point seul , du vague de votre programme. Vous voulez, dites -vous, fonder avant tout l'avenir démocratique sur une réforme, celle de l'enseignement; et dans cette pensée, vous vous proclamez, vous et vos amis, seuls capables, seuls dignes d'élever la jeunesse. Vous voulez que l'on ftisse des hommes justes , libres ei forts. Cela est à merveille. Mais comment? Par une éducation nationale donnée d'une mamère vcritablemefït moderne ^ véritablement démocratic[ue.

Et ici vous osez affirmer que TEglise et les gouvernements n'ont rien fait pour renseignement, qu'à leurs yeux tout lecteur est un ennemi , et vous prétendez réformer le monde par vos écoles.

Laissez-moi vous répondre que vous profltez ici de

l'ignorance, au lieu delà combattre. Car il faut étrangement compter sur Tignorance d'un auditoire, pour lui faire accepter à la fois dans une même phrase une calomnie et une niaiserie.

Les gouvernements français, depuis soixante ans, ont établi plus de cinquante mille écoles et triplé le budget de renseignement primaire.

Quant à TEglise, elle est fondée sur deux choses : un livre, l'Evangile, et un commandement divin, qui est : Ite et docete , allez et instruisez. Cette phrase, devenue banale : L'ignorance est la source de tous les maux y c'est un Pape qui Ta prononcée, et il ajoutait : surtout farmi les ouvriers. Benoît XIV disait cela plus de cent ans avant votre naissance.

La calomnie est donc lourde , la niaiserie l'est encore plus. Ainsi, vous aussi, Monsieur Gambetta, vous avez la prétention de frapper les générations à votre effigie, comme on frappe une monnaie, par le moyen des écoles. Mais les gens du métier savent bien, et l'expérience prouve que cette prétention est absurde, et peut devenir une affreuse tyrannie. L'instruction, en soi, primaire ou secondaire, même avec tout ce que vous pourrez y ajouter de hautes sciences, d'algèbre, de chimie, etc., ne donne pas des mœurs; et, en particulier, les partis qui flattent les instituteurs attendent au fond bien plus de leur influence sur les électeurs que de leur action sur les écoliers.

Savez-vous ce qui surtout influe sur la famille et sur la société ? C'est l'éducation, morale ou immorale, religieuse ou athée. Et savez-vous pourquoi je me défie

de votre réforme? C'est qu'elle ne sera ni morale ni religieuse.

Dans le vrai, qu'est-ce qu'une instruction vraiment moderne j, vraiment démocratique? Est-ce qu'il y a une géométrie moderne? une grammaire démocratique? une jeune morale rt une géographie inédite? Tous ces grands mots sont de gros nuages oratoires, vides, obscurs, et sans aucun sens pour l'esprit, dès qu'on veut les décomposer.

Cependant, après avoir jeté ces phrases à vos auditeurs, vous continuez et vous prononcez les mots du parti , les mots d'ordre du moment. Il n'y manque que les dîmes et les corvées. Vous dites : L'enseignement sera girituit. — C'est trente millions de plus au budget; mais qu'importe? vous en avez fait dépenser bien d'autres. Les pauvres payeront pour les riches; mais le peuple s'imaginera ne rien payer, et vous en devoir le bienfait. — Obligatoire ^ soit, si vous pouvez inventer une sanction sérieuse pour votre loi , une sérieuse garantie pour la liberté des familles, et surtout des maîtres dont vous soyez assez sûrs pour pouvoir, sans la pins abominable des tyrannies, forcer les pères à leur confier ce qu'ils ont de plus cher au monde, leurs enfants. Mais ces menus détails ne vous arrêtent pas. Enfin, l'enseignement sera laïque : voilà le gros mot lâché.

Il est facile d'attaquer, de calomnier des prêtres absents ! des Religieux qui ne se défendent pas. Ce n'est pas très-délicat , mais il y a une grosse popularité à gagner dans votre parti de ce côté, et les duretés sur

l'Église feront passer les douceurs envers d'autres. Frappons donc fort ici. On séparera désormais FEglise de rÉtat. Cela n'est pas assez; on séparera l'Église de l'école , et l'école de toute religion.

Vous avez dit , Monsieur , que votre République serait libérale. Si vous commencez par exclure toute une catégorie de citoyens et de femmes du droit commun d'enseigner, uniquement parce que leurs croyances religieuses ne sont pas les vôtres, ne vous dites plus, je vous prie, libéral, et n'accusez pas l'Église d'intolérance. Ou bien soyez logique, et séparez l'Etat de l'école. Car l'État, c'est le budget, c'est notre argent à tous. Vous ne pouvez pas sans tyrannie forcer les familles d'envoyer leurs enfants à l'école de l'État. Sortez d'ailleurs des pbrases sonores et appelez les choses par leur nom. L'Église, c'est nous; l'État, c'est vous. Oter l'argent à nous et à nos doctrines, prendre l'argent pour vous et vos doctrines, cela s'appelle séparer l'Église de l'État.

Mais je me tranquillise à peu près sur le choix des familles, quand j'apprends de vous quel sera le programme de cet enseignement.

Ce programme, le voici : c'est « un programme étendu et varié, de telle sorte qu'au lieu d'une science tronquée, on dispense à l'homme toute la vérité j et que rien de ce qui peut entrer dans l'esprit humain ne lui soit caché. 5)

De omni re scihili! C'est admirable. Vous aurez la puissance apparemment de créer des esprits capables de cette encyclopédie ! Vous pouvez tant de choses î

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Ainsi, c'est renseignement gratuit, o])ligatoire, laïque, et de plus intégral pour tons, et complet jusqu'à l'impossible ; mais alors, c'est la formule du socialisme ; et c'est aussi la formule de l'absurde.

ce A l'école, dites-vous, on enseignera aux enfants les y» vérités de la science dans leur rigueur et leur sim- ->•) plicité majestueuse »/ et ainsi , « vous aurez préparé » des citoyens dont les 2^^'incipes tiennent à des hases » sur lesquelles repose notre société tout entière. «

Qu'entendez -vous par ces grands mots? Qu'est-ce que ces principes F qu'est-ce que ces hases? Soit que ces jjrincipes tiennent à ces hases ^ ou que ces bases tiennent à ces principes, qu'en apprendrez-vous à des enfants de sept à onze ans? Je vous somme encore de me donner nettement le texte dm programme de science que nos braves instituteurs de village, pour inspirer à des enfants de sept à onze ans le devoir et le sacrifice, devront substituer aux dix commandements de Dieu, et au saint, sublime et populaire Evangile de IVotre- Seigneur Jésus-Cbrist.

Qui donc vous rend, Monsieur, si ingrat envers les électeurs de Paris ou de Lyon, qui ont presque tous été élevés par les Frères, si dur envers les prêtres, qui n'ont peut-être pas été inutiles cà votre première éducation, et si injuste envers l'Kglise?

Mon devoir est d'insister, sur ce point et de protester contre vos calomnies.

Quoi ! c'est après que le clergé de France s'est dévoué , comme il l'a fait, au service de nos soldat et de nos prisonniers; c'est quatre mois après que nos aumô-

niers et nos Frères des écoles chrétiennes ont été vus et sont morts sur les champs de bataille; c'est après que toutes nos Religieuses se sont dévouées à vos ambulances, c'est alors que vous avez le cœur de dire que nous ne sommes plus Français! Et c'est au lendemain du massacre des otages, que vous reprenez ces calomnies, que vous nous représentez comme constituant pour la société moderne « le plus grand des périls ') , — c'est votre mot, — nous dénonçant ainsi de nouveau aux fureurs aveugles !

Et ce n'est pas seulement nous que vous calomniez, c'est le Pape. Ah! j'en conviens, les horreurs, les trahisons, les lâchetés et les mensonges dont il a été environné pendant vingt-cinq ans, n'ont pas dû le rendre très-sensible aux charmes de cette prétendue liberté que vous nous promettez, et il lui est permis de ne pas admirer ce Garibaldi auquel vous avez peut-être sacrifié l'armée de l'Est. Mais, même dans l'Encyclique, que vos auditeurs n'ont pas lue, le Pape n*a jamais condamné les diverses formes de gouvernement inscrites dans les lois des divers peuples ; il n'a condamné que les libertés sans frein , les droits sans devoirs, et les sociétés sans Dieu. Quant à la famille et à la propriété, Monsieur, sied -il à vos amis de s'en dire les vertueux défenseurs ?

Mais ce qu'il y a ici de plus curieux , dans ce pêlemêle d'idées confuses et incohérentes, c'est le motif pour lequel vous voulez interdire aux prêtres français le droit commun à tous les Français d'enseigner : « Quand vous aurez fait appel à V énergie d'homme»

» élevés par de tels maîtres , quand vous voudrez exci- » ter en eux les idées de sacrifice ^ de dévouement et Si de patrie^ vous vous trouverez en présence d'une « espèce humaine amollie , débilitée... «

Et la raison que vous donnez de cet amollissement et de cette débilitation de Tespèce humaine élevée par nous, est encore plus extraordinaire : c'est que nous enseignons la Providence ^ et des maîtres qui croient à la Providence ne peuvent (\\i'amollir et débiliter r espèce humaine !

Ici, vous opposez, Monsieur, «la doctrine qui habitue « l'esprit à l'idée d'une Providence « , à « la Révolution, » qui enseigne l'autorité et la responsabilité des volontés « humaines, la liberté de l'action. » Mais il n'y a, Monsieur , nulle incompatibilité entre ces choses ; la doctrine chrétienne les enseigne toutes deux : et en les opposant ainsi, assurément vous ne vous entendez pas vousmême, ni les choses dont vous parlez.

Mais vous, qui ne croyez pas à la Providence et n'êtes par conséquent ni amolli ni débilité , connaissez-vous une autre croyance qui apprenne mieux à supporter la vie et à affronter la mort? Vous avez ordonné à beaucoup d'hommes cette année de se précipiter à la mort : auriez-vous osé recommander à nos soldats d'aller se faire tuer, en se moquant de Dieu, et trouvez-vous que la foi dans la Providence ait amolli les âmes des zouaves pontificaux et des francs-tireurs bretons?

Mais prenez-y garde, et il faut raisonner juste : ce ne sont pas seulement les prêtres qui croient à la Pro-

vidence, c^est quiconque professe la foi chrétienne : donc, s'il faut chasser les prêtres des écoles, parce qu'ils enseignent ce dogme amollissant, il en faut chasser aussi tous les chrétiens , et désormais il faudra que vous demandiez à tout instituteur et à tout professeur de ne plus croire à la Providence.

Avouez, Monsieur, qu'il est rare de mêler plus facilement ensemble les calomnies et les absurdités.

Vous trouvez cependant moyen d'aller plus loin encore, et vous vous appliquez à diviser ce que vous appelez \q haut clergé j, que vous dénigrez, et ce que vous nommez le has clergé , que vous flattez, en l'excitant à l'envie. Peine perdue. Monsieur. Je ne connais point d'ailleurs de bas clergé. Le rang de prêtre est le plus haut auquel nous puissions atteindre; nul évêque, le Pape lui-même, n'a un autre caractère sacerdotal que le plus humble prêtre. Toutes les dignités ecclésiastiques sont, en un sens, au-dessous de ce titre de Prêtre, et il mène à toutes les plus hautes charges dans rÉglise. De telle sorte qu'à ce point de vue, on peut dire que nulle institution n'est plus démocratique que l'Église. Presque tous enfants du peuple, élevés ensemble, nourris ensemble de la parole de Celui qui est mort pour le peuple, nous ne nous laisserons pas diviser ni tromper. Notre fraternité est la bonne, notre Dieu est le vrai Dieu, et le vôtre n'est rien. Soyez sincère. Monsieur, sortez des phrases, et dites-moi hautement et sans précaution oratoire si, oui ou non, la libre pensée , à laquelle vous êtes « acquis «^ et « la science humaine^ à l'égal de laquelle vous ne mettez

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new »^ reconnaissent l'existence d'un Dieu personnel et vivant? Votre franchise vous oblige à répondre. Osez déclarer à vos amis que vous croyez en Dieu , ou bien osez dire au pays que vous n*y croyez pas.

Et si votre prétendue science nie Dieu, Monsieur, je vous plains; mais convenez qu'il ne vous appartient pas de parler religion et d'essayer de séduire et de diviser les prêtres qui ont donné leur vie à Dieu. Vous dites que s'ils osaient faire des confidences, ils s'avoueraient démocrates. S'ils vous faisaient des confidences , savezvous ce qu'ils vous diraient, les desservants de nos villages? Ils vous diraient qu'il y a dans chaque hameau une poignée de petits rhéteurs, orateurs de tavernes, meneurs de conseils municipaux, qui chassent les Frères et les Sœurs, retirent au curé la petite indemnité sans laquelle il ne peut vivre, défendent aux instituteurs de mener les enfants à la messe, refusent de réparer les églises en ruine, recommandent les mariages et les enterrements solidaires, et ne connaissent pas d'autre manière de servir une république que la haine du prêtre, la basse et niaise impiété : et ces rhéteurs , dans chaque village, sont précisément vos amis.

C'est à leur aide que vous comptez établir cette éducation nationale^ véritablement moderne^, où vous devrez, — pour apprendre aux enfants leurs devoirs de citoyens ^ pour exciter en eux des idées de sacri- JicCj (k^ dévouement à la patrie^ pour faire d'eux une espèce humaine non amollie j, — vous devrez non-seulement ne pas leur parler de Dieu et de la Providence j mais combattre et extirper en eux l'idée de la Provi-

dçnce, et imposer enfin à la jeunesse française un enseignement sans religion^ une morale sans Dieu. Eh bien! une telle éducation, voulez-vous que je vous dise, moi, ce qu*elle nous donnera? Au lieu de nous faire des hommes , elle nous donnera des monstres , une barbarie savante, armée de tous les moyens de destruction, la barbarie du cœur et des mœurs, en un mot ce que nous avons vu pendant le règne de la Commune : des jeunes gens et des filles de dix-huit à vingtcinq ans, dominant et incendiant Paris.

Et c'est après de telles horreurs et de telles leçons , que vous avez bien osé débiter tout ce qu'on lit dans ce discours! et l'auditoire applaudissait ! Pour moi, il y a là un signe du profond désarroi dans lequel nous sommes encore à l'heure qu'il est. Non, la France n'est pas au bout de ses malheurs !

Mais c'est assez. Monsieur. J'ai voulu, pour toute réponse à vos harangues , placer , en face des paroles , des faits. J'ai voulu, en vous répondant, défendre l'Église; et je crois avoir aussi défendu la paix publique. En théorie, contre telle ou telle forme de gouvernement , ni ma foi , ni ma raison , ni mon patriotisme n'auraient de graves objections, si je n'avais pas vu votre parti à l'œuvre, si mes yeux n'étaient pas encore tout remplis par la sombre image et les souvenirs de vos actes. Vous avez beau vous envelopper d'habiletés, d'insinuations doucereuses. Le prédicateur me gâte le sermon. Et l'ancien Dictateur me met çn garde contre l'onction du candidat qui aspire. . . à fonder la liberté? Non, à tuer la religion et à prendre le pou-

voir. Vous n'êtes pas un apôtre, vous êtes un prétendant. La Rcjnihlique., c'est moi! Voilà votre programme et tout Tobjet de votre discours. Eh bien! croyez-moi, la France a déjà une République : le besoin d'une seconde, même avec l'avantage de votre présidence, ne se fait pas du tout sentir.

Veuillez agréer. Monsieur, avec le regret que j'ai de vous combattre, l'expression de tous les sentiments qu'un collègue a l'honneur de vous offrir.

t FÉLIX, Évêqued' Orléans j

Député du Loiret à l'Assemblée nationale.

LETTRE

DE

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