JU VÉNAL
Du pain! des jeux! César est très grand et très juste, Il tient le monde entier dans ses puissantes mains ; Dans le Cirque, debout, le fils des vieux Germains, Captif, ferme les yeux devant sa face auguste.
Il revoit ses forêts, les fleuves, les chemins. Près des autels sanglants le chef au bras robuste, Aigles, casques brisés, et puis, sous chaque arbuste, Blanchissants, par milliers, des ossements romains.
Un sourire d'orgueil a frémi sur sa bouche : Mais il sort de son rêve et son regard farouche Monte vers l'Empereur et lui jette l'adieu.
La belle Impératrice, en sa blancheur de cygne Le reconnaît, sourit, se penche et fait un signe Au beau Gladiateur, jeune et fort comme un Dieu.
{Après la Moisson.)
FRÉDÉRIC LE GUYADER
Bibliographie. — Le Roi s'ennuie^ drame historique en trois actes en vers, représenté sur la scène du Théâtre de Rennes le 28 novembre 1867; — Le Masque de la Mort rouge, drame romantique en trois actes, représenté sur la scène du Théâtre de Rennes en avril 1868; — La Reine Anne, poème (Sauvaître, Paris, 1888 ; Caillière, Rennes, 1896) ; — La Bataille de Carnac, poème (Imprimerie A. Chevalier, Morlaix, 1894); — Duguesclin, poème (Caillière, Rennes, 1896); — L'Ère Bretonne, ouvrage couronné par l'Académie française (Alph. Lemerre, Paris, 1892 — 1896); — La Chanson du Cidre (Caillière, Rennes, 1901); — La Bible [d'Adam à Jésus], 1ère partie (Bibliothèque du Clocher Breton, Lorient, 1903); — La Come'die française à Quimper, comédie en deux actes, en vers (Fr. Simon, Rennes, 1908).
A PARAÎTRE : Une trilogie dramatique.
M. Le Guyader a collaboré à la Jeunesse, à V Hermine, à la De'pêche de Brest, au Clocher Breton, au Nouvelliste du Morbihan, aux Argonatites, etc.
Fonctionnaire dans l'Administration des Contributions indirectes jusqu'en 1902, M. Frédéric-Jean- Marie Le Guyader (Frédéric Fontenelle), né à Brasparts (Finistère) le 14 mars 1847, est actuellement conservateur de la bibliothèque de Quimper. Etudiant à Rennes, il fit représenter, avec succès, en 1867, au théâtre de cette ville, un drame historique en vers: Le Roi s'ennuie, puis en 1868, un drame romantique, inspiré des Histoires extraordinaires d'Edgar Poe : Le Masque de la Mort rouge, œuvres de jeunesse que l'auteur renie aujourd'hui et qu'il compte „faire oublier" en publiant prochainement quelques drames inédits qui dorment dans ses cartons, et parmi lesquels nous citerons une Trilogie dramatique, consacrée à Corneille, à Racine et à Molière. Ces trois pièces, en vers, ont pour titres : La Fiance'e de Corneille, La Champmesle', Complot contre Molière.
M. Frédéric Le Guyader a publié successivement : La Reine Anne, poème (i88i), La Bataille de Carnac, poème (1894), Diiguesclin, poème (1896), L'Ère Bretonne, poèmes (1896), La Chanson du Cidre, poèmes (1901), La Bible [d'Adam, à Je'siisJ, poèmes (1903), La Comédie française à Quimper, comédie en deux actes en vers (1908). Ses vers lui furent inspirés par l'amour de son pays qu'il possède à un très haut degré. C'est bien sûrement à lui qu'a songé Luzel en écrivant ces lignes : „Les vieux bardes ont prédit à notre langue l'éternité des roches de nos landes et de nos rivages, et des mains pieuses et dévouées sont toujours occtipées à entretenir le feu sacré des traditions nationales et à les transmettre, à travers les âges, à nos derniers descendants. . ." Ajoutons que M. Le Guyader connaît la Bretagne pour autant qu'on peut la connaître. Car on ne la connaît jamais tout entière, tant il y a de différence entre Fouesnant et Plédran, Guissény, ou Ploumanac'h, entre „ l'insouciance du peuple cornouaillais, ce peuple aux costumes bariolés qui circule, aux jours de fête, dans les vieilles rues de Quimper, et la sévérité d'attitude et de costumes du noble peuple de Saint-Yves-en-Tréguier ..." N'est pas breton qui veut. Ouvrier consciencieux, sachant que, pour „connaître" un district breton, il faut „trois fois sept" ans, M. Le Guyader ne parle dans ses livres que d'une partie de la Bretagne, et s'abstient de généraliser : „La Bretagne manque d'unité. Costumes, coutumes, idiomes, usages, mœurs, le contraste est saisissant à quelques lieues de distance . . . Pas de synthèse possible . . . Nous qui sommes nés en Bretagne, nous qui avons été élevés au vrai foyer breton, nous, qui, durant l'enfance, ne savions guère d'autre langue que la langue bretonne, nous qui avons vécu, souffert, aimé sur cette vieille terre si jeune encore par la candeur relative de ses mœurs, et la ferveur de ses enthousiasmes, quand l'audace nous prend de consulter la conscience, l'âme de ce grand peuple, nous sommes pris d'inquiétude, et la plume nous tombe des mains ..."
M. Le Guyader nous a fait connaître surtout une Bretagne „lumineuse et gaie". On a souvent reproché aux poètes bretons d'être tristes. Ici encore on a trop généralisé. Et dans sa Chanson du Cidre, M. Le Guyader s'est employé de son mieux à „ détruire cette légende".
La bataille de Carnac
Les Bretons d'Outre-Mer et ceux de Breiz-Izel Se sont rencontrés, là, dans un terrible duel, Dans un égorgement qui dura trois journées.
La Bataille remonte à quatre mille années.
Ceux d'Outre-Mer, vautours voraces et pillards, Arrivaient du Pays des frigides brouillards, Innombrables, sur leurs innombrables pirogues. A l'avant des esquifs, aboyaient d'affreux dogues Qui semblaient échappés d'abîmes infernaux.
Toute la Mer était noire de leurs canots.
Des troncs d'arbres géants, creusés par des colosses.
Là-dedans entassés, pirates et molosses
Montraient les crocs, tendaient les poings, criaient, hurlaient.
Sur la côte, où les flots roulaient et déferlaient, Cinq cent mille Bretons occupaient le rivage. Eux aussi, maintenant, poussaient leur cri sauvage : Et, courant dans le flot, montant sur les récifs. Se ruaient, furieux, vers ces dix mille esquifs.
Comment dire, comment concevoir, même en rêve. Ce choc d'un million d'hommes, sur cette grève; Ce ciel morne, ce sol lugubre, ces clameurs Parmi le vent, parmi la mer et ses rumeurs ? Ce fut une mêlée, un corps-à-corps de fauves. De Bretons chevelus et d'Angles têtes chauves.
Ces brutes se battaient, des silex à la main. Avec d'horribles cris qui n'avaient rien d'humain, Se défonçant le crâne à coups de casse-têtes.
Et sous ce lourd piétinement d'hommes, de bêtes, Sous ce monceau de morts, dont le sang ruisselait, Le sol d'Armor, ce sol au cœur si dur, tremblait.
FRÉDÉRIC LE GUYADER
Le long des côtes, par les landes, sur la grève, Durant trois jours, le duel continua, sans trêve.
Or, le troisième jour, au coucher du soleil. Quand l'Astre, épouvanté d'un massacre pareil. Disparut dans son antre, et fit place aux ténèbres. Cent mille morts couvraient ces rivages funèbres.
Pêle-mêle, les survivants, jusqu'au dernier, S'étaient enfuis, chassés par l'odeur du charnier.
Les morts restèrent seuls, les yeux béants, dans l'ombre.
Mais, déjà, sous la nuit plus propice et plus sombre, De partout, de très-loin, des monts et des forêts. Des montagnes de Laz, des montagnes d'Ares, Dardant leurs yeux de braise, et la langue pendante, Les loups au ventre creux accouraient, meute ardente. Et, carnassiers de l'air, dès le lever du jour. Les sinistres corbeaux s'abattaient à leur tour. Et les crabes, vomis par l'Océan tout proche. Les crabes, monstrueux, sortis des trous de roche. Traînant leurs pieds velus sur ces chairs en lambeaux, Fouillaient les morts, parmi les loups et les corbeaux.
Ce fut un long Festin, sous les cieux taciturnes.
Les crabes lents, les corbeaux lourds, les loups nocturnes. Les pucerons de mer, prodigieux mangeurs, Les moucherons, ailés d'azur, les rats rongeurs. Les vers grouillants, les vers, gonflés de pourriture, Tous les pillards, tous les monstres de la nature. Tous les pillards de l'air, de la terre et des eaux, Dépouillèrent ces corps jusqu'aux moelles des os.
Or, quand le charnier fut en pleine purulence,
Le vent de mer souffla sur cette pestilence ;
Et, sur l'aile des vents fétides, le Fléau
Frappa de mort l'Humanité, comme un troupeau.
Foudroyant, il franchit, d'un vol, les deux Bretagnes.
Puis, il passa les mers, les fleuves, les montagnes;
Les fleuves qui seront le Danube et le Rhin;
Le Nil sacré, l'Euphrate et l'Indus souverain.
Il promena la mort jusqu'aux lointaines plages
Où grandissaient, déjà, les aïeux des Pélasges; Plus loin, jusqu'au berceau des cent Peuples promis Au joug d'or de Ninus et de Sémiramis ; Plus loin encor, jusqu'aux Barrières du vieux Monde, Jusqu'aux bords que le Gange arrose de son onde.
Cent ans après, le Champ de bataille d'Armor, Immense, avec ses os blanchis, semblait encor Plus lugubre, en ce coin de la terre bretonne, Oix l'Océan, mélancolique et monotone, Rythme éternellement le Psaume de la Mort.
Alors, les Chefs du peuple, et les Prêtres d'Armor
S'assemblèrent, un jour, dans ce Champ solitaire.
Et, recueillant les os, jonchant au loin la terre,
Le Peuple satisfit la volonté des Dieux,
En creusant une tombe aux mânes des Aïeux.
Mais, aux grands Ouvriers, il faut de grandes Œuvres:
Ces remueurs de rocs, audacieux manœuvres,
Travaillèrent, d'instinct, pour la postérité.
Et firent comme un pacte avec l'éternité.
Ils voulaient, ces Géants, que l'œuvre fût de taille
A célébrer la prodigieuse Bataille:
Et là, ces Primitifs dressèrent, de leurs mains.
Le plus stupéfiant des monuments humains.
[VÈre Bretonne.)
Scientifique Dissertation
SUR l'ivrognerie bretonne
Je vois des ventre-creux qui vivent d'une croûte,
Je vois même de gros empiffreurs de choucroute,
Je vois des gens d'esprit, des malins, des penseurs,
Des vieux portant besicle, austères et censeurs,
Je vois des aigrefins, faisant les difficiles.
Des cuistres, des goujats, des sots, des imbéciles,
Des goinfres, des lourdauds, des bâfreurs, des Normands,
Qui nous accusent d'être ivrognes et gourmands.
FRÉDÉRIC LE GUYADER
Oui, je sais qu'on en rit. Et je sais qu'on en cause, Eh bien, que voulez-vous, c'est le climat la cause. Allez, vous dis-je, allez : courez tous les pays L'Arabe se remplit le ventre de maïs.
Le superbe Espagnol, dont l'haleine est étrange, Vit d'une gousse d'ail, et d'un quartier d'orange. Les pouilleux de Florence, et les lazzaroni Vivent de l'air du temps et de macaroni. Au pays de Mireille, à l'ombre du platane. On déjeune d'un bon melon de Barbentane. A-t-on le gosier sec, après le sirocco ? On se contentera d'un verre de coco.
Mais nous, nous qui vivons sous d'autres latitudes. Nous avons d'autres goûts, et d'autres habitudes. Nous vivons dans la brume, et dans l'humidité Étonnez-vous qu'on mange avec avidité !
Ah ! ce n'est point d'oignons, de pastèques, d'amandes, Que nous meublons le creux de nos panses gourmandes. Il nous faut d'autres mets que des gâteaux de riz. C'est de bœuf et de lard que nous sommes nourris.
Les soupes, que l'on trempe aux marmites béantes.
Et qu'on bâtre dedans des écuelles géantes ;
Les bouillis monstrueux, les boudins succulents.
Le lard rose, qu'on sert en quartiers opulents.
Et qui laisse au menton deux longs sillons de graisse,
L'andouille, dont l'odeur vous met en allégresse ;
Les tripes, les rognons, les divins aloyaux.
Voilà nos mets, à nous, Gastronomes royaux !
Or, quand le Ventre agit, quand l'estomac travaille. Nous leur aidons, avec d'abondante buvaille. Pour faire, au fond du sac, descendre les morceaux, Du cidre à plein gosier, du cidre par ruisseaux !
Donc, il faut boire. Donc nous buvons. C'est affaire De zone, de climat, de degré sur la sphère.
O Bretons, bas-bretons, paillards et ripailleurs, J'y pense et j'en frémis : nous pouvions naître ailleurs ! Oh ! Dieu ! s'il nous fallait vivre loin de la France, Parmi les Esquimaux, ces mangeurs d'huile rance. Ces malheureux, qui n'ont, en guise de boisson,
Que l'amer déplaisir de sucer un glaçon.
S'il nous fallait, en plein désert, traire aux chamelles
Le lait dur et moisi de leurs vieilles mamelles,
Et nomades, avec les pasteurs de troupeaux,
Humer l'eau qui croupit dans des outres de peaux !
Nous pouvions naître encor sur les bords de la Seine :
Là, des gens patentés font le commerce obscène
De vendre au pauvre diable un vin sur et malsain,
Où l'on fourre de tout, excepté du raisin.
Non. Dieu, plein de bonté pour la gent buvassière.
Fit pour nous une bonne et grasse Nourricière :
Il donna donc, un jour, la Bretagne aux Bretons.
Bénissons-le. Buvons à sa gloire. Et chantons I
(La Chanson du Cidre.)
La Traversée de la Mer Morte
Or, une nuit, Elim-Hélec, et Noémi Abandonnant la ville, et son peuple ennemi. Fous de terreur, avec leurs fils, ont pris la fuite. La terre des faux dieux, la terre moabite, Levir a promis du pain. C'est leur suprême espoir.
D'un pas furtif, ils se hâtent, sous le ciel noir. O nuit tragique, ils vont traverser la mer Morte.
Là, tout est prêt. Déjà, la barque qui les porte, Glisse, funèbrement, sur la nappe de plomb.
Le linceul de la nuit pèse sur le vallon,
Un ciel opaque, et lourd, sans lune, sans étoiles.
Nul frisson sur le Lac. Nul souffle dans les voiles.
Le pénible aviron, silencieusement.
S'enfonce dans la poix liquide, et, lentement.
L'esquif des Fugitifs, comme un oiseau nocturne,
Bat de l'aile, à travers le grand Lac taciturne.
Et c'est en vain que les Exilés, anxieux. Penchés vers l'Orient, interrogent, des yeux,
FRÉDÉRIC LE GUYADER
L'invisible horizon, perdu dans la nuit noire. Ce qu'ils cherchent, c'est le farouche promontoire, Le cap d'Isdun, dont la roche, couleur de feu, A vu Loth, effaré, fuir, épargne par Dieu, Isdun, seul, pourrait dire où Sodome, Gomorrhe, Séboïm, Adama, Ségor dorment encore...
Mais l'angoisse redouble, au cœur des Fugitifs.
Courbés sur l'aviron, les rameurs, attentifs,
Sentent que, dans la nuit, le promontoire est proche.
Tout à coup, au moment où l'on toucha la roche,
Un pan du ciel, vers le couchant, se déchira.
Brusquement, l'horizon sinistre s'éclaira.
Et, dans un mouvement d'ascension très lente.
L'orbe hideux de la lune sanguinolente
Se détacha des monts Iduméens, glissant
Sur le miroir du Lac, comme un globe de sang.
Le désert de Juda, le lac, les monts funèbres.
Dans toute leur horreur, surgirent des ténèbres . . .
Et, voyant l'horizon subitement rougir.
Les lions, inquiets, se mirent à rugir,
Dressés debout, levant vers l'astre leurs fronts chauves;
Et les hyènes, et les chacals, et tous les fauves,
S'unirent dans un rauque et furieux concert.
Et, sur l'immensité du Lac et du Désert,
Montait, toujours, dans son ascension très lente,
L'orbe terrifiant de la Lune sanglante . . .
{La Bible.)