‹ Nouvelles pages anthologiquesChapitre 33 sur 72 · À MADEMOISELLE LOUISE READ · texte numérisé non relu

À MADEMOISELLE LOUISE READ

Le poète n'est pas le pesant ouvrier Qui scande sur ses doijjts, ou longuement calcule Comme un joueur d'échecs penché sur son damier, Et pour qui chaque strophe est un travail d'hercule.

Le poète n'est pas cet artiste chinois Qui burine à la loupe une miniature, Mettant tout son génie à creuser une noix, En usant lentement la coque épaisse et dure.

Ce n'est pas le joaillier, l'acharné ciseleur

Qui fouille, qui polit, qui lime et qui repasse,

jonglant avec les mots, comme le bateleur

Qui fait tourner dans l'air ses boules sur la place.

Et ce n'est pas non plus le rimeur de hasard Qu'une inspiration intermittente effleure, Et qui s'éprend de vers, ainsi que le lézard Qui va sous le soleil se réchauffer une heure.

Le poète s'enlève aux cieux d'un large vol; A grands coups d'ébauchoir il traite sa pensée, Bloc de marbre arraché des profondeurs du sol. Lave de pourpre ardente et d'un seul jet lancée.

Le poète fait grand, et son cœur est altier. Il ne chicane pas la syllabe et la phrase; Il est le dur sculpteur et non le bijoutier; Sa main taille l'Athos et non la chrysoprase.

Son allure est aisée, et jamais au carcan

Des rythmes torturés sa voix ne s'emprisonne.

n ne ressemble pas au paresseux volcan

Dont le rugissement tous les cent ans résonne.

EMILE CHEVÉ

Embrassant le Cosmos d'un œil olympien,

Il procède par masse et par grands effets d'ombre,

Et les émaux léchés de l'art parnassien

D'un éclair de pitié font luire son œil sombre.

Il chante comme il parle, et sans s'inquiéter Si sa lèvre n'a point quelqu'accent un peu fauve, Dont l'âpre et rude écho pourrait bien révolter La pudeur des pédants ou des chanteurs d'alcôve.

Il a de l'Infini la prodigalité.

Son œuvre intempérante est une forêt vierge, Un fouillis lumineux sous un ciel enchanté Dont une vie intense et formidable émerge.

Dans ce chaos farouche aux énormes splendeurs, Où volent des oiseaux au collier d'émeraude. Où montent des gazons d'enivrantes odeurs, Où l'insecte doré sur les troncs géants rôde,

Où flotte mollement sur la nacre des soirs. Comme un voile soyeux, l'étendard des lianes Frissonnant à la brise, ainsi que des peignoirs De Péris se moulant sur des chairs diaphanes,

Dans ce panorama de rêve ou de roman.

Qu'importe qu'on entende, auprès de quelque source. Claquer dans les roseaux les dents du caïman, Ou le tigre briser des bambous dans sa covu'se !

Le poète est fécond! car tout dans l'univers Allume en lui des soifs que rien ne rassasie. Haine, tristesse, amour, gaîté, bonheur, revers, Tout ici-bas pour lui se tourne en poésie.

Car elle est tout pour lui, la lyre aux fiers accords ! Il en vit! il en meurt! il a mis tout en elle! Elle brûle son âme, elle dompte son corps, L'énervant, l'exaltant de sa flamme étemelle!

Elle est tout à la fois son miel et son poison, Son ciel et son enfer, son bouclier, son glaive. Son orgueil, son remords, son aile et sa prison, Le souffle qui l'abat, le bras qui le relève,

La poésie! — Elle est la blessure à son flanc L'aureôle à son front, à ses deux pieds l'entrave, Le regard de ses yeux, la chaleur de son sang, Tout ce qui le grandit, l'épure ou le déprave!

Et c'est pourquoi l'on est poète et rien de plus ! Et c'est pourquoi tous ceux que ta main, vierge sainte, A maïqués de ton sceau, tes amants, tes élus, Dès qu'ils veulent sortir de ta divine enceinte,

Chats-huants effarés que sous les grands bois sourds Quelque brusque fanal au crépuscule éclaire. Trébuchent, maladroits, gauches, veules et gourds, Pareils à l'albatros qu'a dépeint Baudelaire.

Ainsi qu'im somnambule errant au carrefour, Ils marchent et leur front se cogne à la muraille. Éblouis d'idéal, ils voient tout à faux jour, Et le passant vulgaire avec raison les raille.

Car du monde réel le poète est banni Il ne doit point descendre aux besognes banales. Et c'est de haut qu'il doit, planant sur l'Infini, Contempler du forum les rouges saturnales.

Donc, ne me parlez pas du versificateur

Qui coule à froid des mots et des rimes coquettes,

Ni du ténor poussif, avare producteur!

Artistes, si l'on veut, certes — mais pas poètes!

[Les Océans.)

A certains Critiques

O pédants venimeux! — Pions aux airs vainqueurs. Qui comptez sur vos doigts les lettres de la rime! — Puristes renfrognés qui notez comme un crime L'élan désordonné des esprits et des cœurs ! —

EMILE CHEVÉ

Nécrophores de l'Art! — Myopes disséqueurs ! — Quand la pensée au ciel monte en son vol sublime, A ses ailes de feu vous appliquez la lime, Des vers émus et francs inflexibles traqueurs.

Vous épluchez, hargneux, l'étoile et le nuage ; Vous refusez de voir au-delà de l'image; L'essaim bruyant des mots vous cache l'horizon.

Vous tamisez la phrase en dédaignant l'idée; Vous criez la-â Forme, ainsi que Bridoison, Et l'âme est à vos yeux une dévergondée!

i^Chaos.)

Si tu n'as pas rêvé . . .

Si tu ne rêves rien au delà de ce globe Qu'une force inconnue emporte dans les cieux ; — Si, de voir le revers du couchant et de l'aube, Tu n'as jamais senti le désir furieux; —

Si, lorsque le soleil à l'horizon s'incline En brodant de rubis les écueils ruisselants. Tu n'as jamais suivi du haut de la colline, D'un regard envieux, l'aile des goélands; —

Devant la nébuleuse et devant la comète, Si tu n'as pas rêvé d'Univers monstrueux, Et d'horribles splendeurs, telles que la tempête Des tropiques, heurtant aux atolls sinueux

Son chaos rugissant d'écumes et de trombes,

De maëlstrôms, de grains, de brouillards et d'éclairs.

Semblerait à côté le soupir de colombes

Se mirant au matin dans la source aux flots clairs; -

Si tu n'as jamais eu devant la tyrannie Des plèbes ou des rois le rire du dégoût, Et pour leurs vils débats le regard d'ironie D'un aigle qui d'en haut voit crépiter l'égout; —

Si tu ne t'es pas dit: quel que soit dans ma vie L'acier qui fouira dans mon cœur déchiré, A quelque dur destin qu'elle soit asservie, J'aurai dans l'Idéal un refuge assuré; —

Homme vain, si ton âme avec l'âme des Choses

N'a pas communié dans un élan d'amour; —

Si tu n'as pas cherché ce que disent les roses

Aux bourdons sur leur sein abattant leur vol lourd ; •

Si tu n'a pas compris ce que cachent de haine Le poison dans la fleur, le fauve aux bois obscurs, La brise du marais à la putride haleine. Et la grêle d'été qui fauche les blés mûrs; —

Ce que cachent de triste et d'amer et de morne, Sur les gazons jaunis les feuillages séchés. L'océan, le désert, et le vide sans borne Où fument les glaciers par la foudre léchés; —

Si, par les nuits d'hiver, dans la tour en décombres Aucun spectre jamais ne t'a saisi la main ; — Si tu n'as pas senti, comme de pâles ombres, S'évaporer en toi tout sentiment humain

Devant la vision des mondes de lumière.

Des Types dont l'esprit peuple les horizons; —

Si tu n'as rien compris à la révolte altière

Des bourgeons en avril éventrant leurs prisons; —

Si tu n'as pas uni le Chimiste au Prophète; Dans un verbe de feu condensé l'Univers Et scellé l'Infini ... tu n'es pas un poète. Eusses-tu fait rimer des millions de vers !

{Chaos.)

EMILE CHËVÉ

Bourrasque

C'est d'abord un épars fugitif et rapide, Dans l'air muet et calme et sur l'horizon gris, Mais si blême et si faux que le plus intrépide Jette au ciel un regard inquiet et surpris.

Et pourtant pas un bruit, pas un souffle de brise; Nulle vapeur ne bouge au firmament voilé ; Pas un grain ne se lève, et pas un flot ne brise Dans le lointain brumeux comme un miroir troublé.

— Et l'on reprend son rêve, et, le regard atone, On bâille en supputant les minutes du quart;

Et le pied, machinal, du roulis monotone Prévient l'inclinaison, d'un instinctif écart.

Mais un second éclair zèbre la panne lourde, Et d'un sillon cuivreux fêle son mur d'étain ; Sur l'océan plombé roule une rumeur sourde ; L'air s'embrume et tout prend un contour incertain.

On comprend la menace, et, relevant la tête, En un moment, on a fait son plan de combat; Sans retard et sans trouble à la lutte on s'apprête; Le hunier sur le chouque à votre ordre s'abat.

Votre voix tout à coup prend ces tons énergiques Qui dans un même effort unissent cœurs et bras.

— Des calmes tropicaux les réveils sont tragiques. ■ Alerte, les gabiers ! et gare au branle-bas !

En haut ! carguez ! serrez ! rabantez bien la voile 1 Des Djinns captifs l'épars a brûlé les liens ! Leur souffle fait déjà frissonner corde et toile. En double ! l'ouragan démuselé ses chiens !

La meute va venir, implacable, acharnée, Epouvantant la nuit de ses stridents abois; Leur haleine, courbant la mâture inclinée, Va déchaîner sur nous mer et vent à la fois.

— Et bientôt le grément, d'une araignée immense Semble le fantastique et monstrueux filet,

Sur lequel un essaim de crabrons en démence S'éparpille, aux sons brefs et perçants du sifflet. —

Mais là-bas, rapprochant toujours leurs intervalles, Plus vifs et plus pourprés scintillent les éclairs, — Et, comme des troupeaux de sauvages cavales Secouant aux pampas leurs crins blancs dans les airs.

Les vagues font flotter leurs panaches d'écume Dont l'éclat métallique argenté les flots noirs. Et la poitrine chaude, en se dilatant, hume Leur parfum imprégné de la fraîcheur des soirs.

— Enfin un grondement bas, pesant et farouche, Et qui semble venir du fond de l'infini, Monte, grandit, éclate, et, comme d'une bouche. Tonnerre, pluie et vent croulent du ciel terni.

Et c'est une folie, une rage, un délire ! L'eau du ciel, l'eau des mers confondent leurs ruisseaux; La foudre, de ses feux enserrant le navire. Entrecroise sur lui ses flamboyants réseaux.

C'est une cataracte, et c'est un incendie ; C'est la nuit absolue et le jour aveuglant; Concert où rien n'arrive à l'oreille assourdie. Qu'un fracas d'Univers dans le chaos croulant.

Craquant et ruisselant, le vaisseau se redresse. Retombe et rebondit sur la vague en fureur . . . Oh! ce sont des moments d'inénarrable ivresse Que ceux où notre orgueil dévisage l'horreur! —

De rafale en rafale augmente la tempête;

En montagnes on voit les lames se gonfler. —

Mais le possible est fait. — Sous l'embrun qu'il écrête.

Chacun croise les bras, laissant le vent souffler.

Si le vaisseau tient bon, qu'importe la tourmente? Un peu de bois cassé, parbleu! ce sera tout! En parler au retour sera chose charmante. — S'il faut périr, eh bien! l'on sombrera debout!

[Les Gouffres?)

EMILE CHEVÉ

Passion

O Mer, ô Mer sauvage, ô turbulente plaine.

De sanglots, de frissons et de colères pleine,

Qui donc aura jamais pu t'aimer plus que moi? —

Devant les chaioîments de ta nappe infinie

Par le couchant brûlée ou par l'aube jaunie,

Qui donc aura senti plus dévorant émoi? —

Qui donc aura, devant ta symphonie immense, Tes soupirs de langueur ou tes cris de démence, La chanson de ta joie ou le grondement sourd De tes calmes pesants précurseurs des orages. Qui donc aura, devant tes douceurs ou tes rages. Plus pleuré de tendresse ou plus rugi d'amour? —

Qui donc axira couvé d'une ardente prunelle,

Plus que moi, tes splendeurs ou ta grâce étemelle,

Et plus jalousement étudié, suivi

Jusqu'aux moindres reflets des chromes et des flammes

Dont, sous les flots changeants, se diapraient tes lames.

Quand leurs ressacs mutins m'assiégeaient à l'envi? —

Soit que de mon vaisseau la course vagabonde M'entraînât aux pays où la lumière abonde; — Soit qu'elle me portât sous les firmaments froids Où le glacier surgit blanc dans la brume grise ; — Et soit que je sentisse. Océan, dans ta brise, Passer des râles, des baisers ou des effrois; —

Soit que dans les jours noirs ou dans les nuits spectrales. Tes tourbillons stridents m'aient pris dans leurs spirales; Soit que ton hymne grave accompagnât le chœur Des matelots de quart qui chantaient sous les voiles, Pendant que, le regard perdu sous les étoiles, De quelque rêve d'or j'éblouissais mon cœur;

Soit que je vienne ici, l'âme d'ennui rongée. Pencher sur ton miroir ma face ravagée, Me demandant lequel contient plus de néant, De ton travail sans fin au sable de la rive. Ou de celui de l'homme, atome qui n'arrive Qu'à se reperdre encor dans le tombeau béant;

Reine, c'est toujours toi dont la voix m'ensorcelle,

Et quand il me revient encore une étincelle

De courage ou d'espoir, c'est toi qui me la rends ! —

Je voudrais que l'éclair de tes couchants de braise

Sur l'écume d'argent qui grimpe à la falaise

Fût le dernier qui vînt à mes regards mourants ! —

Je te dois bien des pleurs, bien des douleurs amères,

Bien des départs poignants, bien des folles chimères,

Dont le retour au port faisait presque toujours

Des désillusions; je te dois des servages,

Et des rébellions, et des haines sauvages,

Et trente ans à râler sous des griffes d'autours !

Je te dois mon mépris pour cette espèce humaine Qui, pour des buts mesquins, aux cités se démène.

— Tu m'as bien fait souffrir! — Mais je t'ai pardonné, Comme on pardonne tout, hélas! à la maîtresse

A laquelle on a dû quelque effroyable ivresse, Quelque fauve plaisir de tigre ou de damné!

Je te dois cet orgueil sombre qui me cuirasse; — Je te dois d'être un loup parmi ceux de ma race. — Je te dois mon printemps dès l'aurore effané ; Je te dois des spleens fous et d'acres solitudes. Des souvenirs sanglants et d'horribles études; Et pourtant, Océan, je t'ai tout pardonné! —

Que dis-je, pardonné? — Plus dans ma vie errante, De ton immensité, pour mon âme souffrante, Tu ramenais fréquents les spectres de l'exil ; — Plus tu me relançais dans tes horizons vides, Sous tes soleils de feu, dans tes brumes livides; — Plus à l'isolement tu vouais mon avril ; —

Oui, plus tu m'arrachais aux bonheurs de la terre ; — Oui, plus tu me cloîtrais dans l'ombre solitaire ; Dans un cercle d'airain, oui, plus tu m'enfermais; Plus tu me flagellais de grains et de tourmentes ; — Plus tu brûlais mon sang dans les chaleurs dormantes De tes calmes sournois, Mer, et plus je t'aimais! —

— Qu'ai-je dit, pardonné? — Mais, Reine, je t'adore, Que ton miroir s'enflamme ou se plombe ou se dore, Dans ta majesté sombre et ta hurlante horreur !

EMILE CHEVÉ

— Je t'aime pour les cris, pour les douleurs souffertes, Pour les combats, les pleurs versés dans tes eaux vertes, Plus que pour tes bienfaits! — Je t'aime avec fureur! —

Ah! c'est que je te dois ma volonté, ma force, Ma foi dans le Néant, et ma haine de Corse Pour tout ce qui ressemble à la communauté! C'est toi qui m'as appris à me passer des hommes, A ne croire qu'en moi sur le globe où nous sommes, A n'aimer que mon Rêve et que ma liberté!

[Les Gouffres.)

JEAN-MARIE GUYAU

Bibliographie. — La Morale d'Epictire et ses rapports avec les doctrines contemporaines (Félix Alcan, Paris, 1878; 4e édition) ; — La Morale anglaise contemporaine (Félix Alcan, 1879; 6e édition); — Vers d'un Philosophe (Félix Alcan, Paris, 1881; 5e édition, IQ06); — Les Problèmes de l'esthétique contemporaine (Félix Alcan, Paris, 1884; 4e édition) : — Esqiiisse d'une 7norale sans obligation ni sanction (Félix Alcan, Paris, 1885 ; 5^ édition); — L'Irréligion de l'avenir (Félix Alcan, Paris, 1887; 7e édition); — L'Art au point de vue sociologique (Félix Alcan, Paris, publication posthume; 7e édition); — Hére'dité et Édtication (Félix Alcan, Paris, publication posthume; 4e édition); — La Genèse de l'idée de temps (Félix Alcan, Paris, publication posthume; 2^ édition). — En outre: divers ouvrages classiques ').

Les ouvrages philosophiques de Guyau ont été traduits en anglais, en allemand, en espagnol et en polonais. Ses Œuvres complètes ont été publiées en russe.

Jean-Marie Guyau, philosophe et poète, naquit le 28 octobre 1854 à Laval, où il ne resta que trois années. Son premier guide dans ses études fut sa mère, auteur (sous le pseudonyme de G. Bruno) d'ouvrages d'éducation universellement répandus, notamment Franciftet, couronné par l'Académie française, Le Tour de la France par deux enfants et Les Enfants de Marcel. Jean-Marie Guyau fit ensuite ses études classiques sous ma direction. Je lui étais uni par des liens de parenté: sa mère était ma cousine germaine et devint plus tard ma femme. Je fus pour Guyau un second père.

') Citons encore : La Morale, V art et la religion d'' après Guyau par Alfred Fouillée (Félix Alcan, Paris, 6e édition, igo6) et Pages choisies de Guyau par Alfred Fouillée (Arman Colin, Paris, 2e édition,

JEAN-MARIE GUYAU

Dès son enfance, il montra une ardeur et une précocité extraordinaires. Il avait quinze ans lorsque je faillis perdre la vue après l'excès de travail occasionné par mes deux mémoires successifs sur Platon et sur Socrate ; je fus, pendant de longs mois, condamné à ne rien lire, à ne rien écrire. C'est alors que le jeune Guyau me prêta ses yeux, fit pour moi recherches et lectures, écrivit sous ma dictée, ajouta dans mon travail ses réflexions aux miennes, parfois ses phrases aux miennes. Il platonisait déjà avec une élévation d'esprit et une pénétration incroyables dans un adolescent. Aussi ai-je justement dédié à sa mémoire mon livre sur la philosophie de Platon.

Reçu dès l'âge de dix-sept ans licencié es lettres, il se mit aussitôt à traduire le Manuel d' Épictète et fit précéder sa traduction d'une étude éloquente sur la philosophie stoïcienne. A dis-neuf ans, il fut couronné par l'Académie des sciences morales et politiques dans un concours exceptionnellement brillant, pour un mémoire sur la morale utilitaire depuis Epicure jusqu'à l'École anglaise contemporaine. L'année suivante, il était chargé d'un cours de philosophie au Lycée Condorcet.

Sa santé ébranlée le força presque aussitôt de renoncer à l'enseignement. Il passa dès lors l'hiver dans le midi, la première année à Pau et à Biarritz, les autres années à Nice et à Menton. Mais sa santé s'affaiblissait insensiblement. En 1888, au moment du tremblement de terre qui désola la rivière méditerranéenne, Guyau fut obligé de coucher plusieurs nuits dans une maisonnette humide, qui nous servit alors d'abri. Il prit un refroidissement qui exerça sans doute une action fatale sur ses reins et ses poumons. Toujours est- il que le mal éclata bientôt avec violence, sous la forme d'une phtisie aiguë. Guyau s'éteignit à l'âge de trente-trois ans, le vendredi 31 mars 1888.

Outre la traduction du Manuel d' Épictète et diverses éditions d'ouvrages classiques, notamment les opuscules philosophiques de Pascal, Guyau a publié la Morale d Épicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines^ dont la première édition parut en 1878. C'était le commencement du grand mémoire couronné par l'Institut. La suite parut en 1879 sous le titre de Za Morale anglaise contemporaine. C'était une étude très approfondie des doctrines anglaises, par un esprit qui n'avait pas encore entièrement rompu avec la philosophie spiritualiste traditionnelle. Puis vinrent les Vers d'un Philosophe^ dont la première édition parut en 1881, et les Problèmes de V esthe'tique conte?nporaine (1884). En 1885 fut publiée l'œuvre hardie et originale qui devait marquer une date dans l'histoire des

idées contemporaines : L' Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction. Ce livre excita l'admiration de Nietzsche, qui l'annota tout entier de sa main. Nietzsche couvrit de même d'annotations marginales le second chef-d'œuvre de Guyau, L'Irréligion de l'avenir^ publié en 1887 ').

Trois autres ouvrages de Guyau étaient terminés quand il mourut ; je n'eus qu'à en diriger la publication. C'étaient : L'Art au point de vue sociologique (auquel Tolstoï semble avoir emprunté une partie de ses idées sur l'art, quoiqu'il renvoie seulement aux Problèînes de l'esthétique contetnporaine)^ puis Éducation et hérédité, enfin La Genèse de l'idée de temps.

Éducateur de premier ordre, Guyau a aussi publié pour les écoles des ouvrages devenus classiques : Première année de lecture courante, U Année préparatoire de lecture^ V Année enfantine de lecture, etc.

Comme poète, Guyau recherche uniquement la vérité de la pensée, la franchise de l'élocution, le naturel et la fidélité de l'expression. C'est dans les pièces inspirées par les problèmes de la destinée humaine et universelle qu'il montre le plus de force et d'élévation. La poésie philosophique, c'est ce grand arbre qu'il nous peint dominant l'horizon de son tronc austère et immobile, mais dont la cime est sans cesse émue par un souffle venu d'en haut que ne sentent point les basses régions. Un accent toujours personnel et une pensée toujours impersonnelle, voilà ce qui fait l'originalité de notre poète ... Sa sincérité d'émotion est telle qu'on sent bien qu'il pense avec son cœur autant qu'avec son cerveau.

La doctrine qui a inspiré les Vers d'u?i Philosophe et qui, sans jamais être l'objet d'une exposition didactique, y prend corps et âme sous nos yeux, tient en deux mots essentiellement humains, qui résument eux-mêmes les deux tendances en lutte à notre époque : doute métaphysique, espérance morale. Selon Guyau, la métaphysique ne peut tirer ni des découvertes de la science, ni de ses propres raisonnements, rien qui puisse nous faire sortir de notre doute au sujet de la moralité du monde. Aussi le doute, expression sincère de notre état d'esprit spéculatif, devient-il pour lui „un devoir", au lieu de

') Sans nous en douter, Nietsche, Guyau et moi, nous passious alors l'hiver en même temps sur la côte de Nice. Le philosophe allemand connut les livres de Guyau et les miens; < -uyau et moi, nous n'eûmes aucune connaissance de Zarathoustra. Voir, dans notre livre sur Nietzsche et V intmoralisjne , les chapitres consacrés à la comparaison de Nietzsche et de Guyau. A. F.

JEAN-MARIE GUYAU

la loi érigée en devoir par les religions et même par certaines philosophies . . .

Guyau faisait avec goût des mathématiques, comme de la poésie ou de la philosophie. Son intelligence était d'une étonnante flexibilité Sa mémoire était excellente, pour les faits comme pour les idées, pour les formes et scènes de la vie extérieure comme pour celles de la vie intérieure. C'était un „visuel". Il avait d'ailleurs d'excellents yeux, très attentifs à toutes les beautés de la nature, avec un goût prononcé pour les voyages, pour toutes ces visions de la montagne et de la mer qui remplissent ses poésies. Il aimait et entendait tous les arts, y compris la musique, et montra de remarquables dispositions pour la composition musicale. De même que, dans ses Vers d'un Philosophe, il avait, sur plusieurs points, devancé les hardiesses de la versification contemporaine et réagi contre le vers trop plastique en faveur du vers musical, de même, dans les mélodies qu'il avait composées sur des poésies de Sully Prudhomme, de Musset, de Hugo, il avait pressenti la liberté et la fluidité des formes nouvelles. C'était une musique toute psychologique et poétique, au dessin indécis et changeant. En toutes choses, Guyau se montra initiateur, délivré des préjugés du passé, très curieux du présent, ayant le meilleur de son âme tourné vers l'avenir.

Alfred Fouillée.

Il peut paraître superflu d'analyser ici l'œuvre philosophique de Jean-Marie Guyau. Détachons, cependant, de l'Introduction à La Morale, l'art et la religion d'après Guyau les lignes suivantes :

„ L'école de l'évolution qui aperçoit partout changement et métamorphoses, est naturellement portée à calculer la marche de l'humanité future d'après la ligne que celle-ci a décrite dans le passé et d'après le mouvement qui l'entraîne dans le présent. En Angleterre, Spencer et ses nouveaux disciples, — Stephen Leslie, ClifFord, Barratt, Miss Simcox, — n'ont pas craint de se faire, au nom de la science, comme les prophètes de la société à venir. En Allemagne, parmi beaucoup d'autres, Wundt a écrit récemment une Éthique où les considérations sur le passé des sociétés et sur les lois de l'évolution conduisent naturellement à des inductions sur l'avenir. En France, la doctrine de l'évolution n'a guère trouvé, dans ces dernières années, qu'un interprète vraiment original et libre pour entreprendre de construire une morale sur des bases en partie

nouvelles et de deviner les transformations de ces deux grandes idées directrices: obligation, sanction. Psychologue et surtout moraliste, métaphysicien à ces heures, artiste toujours et poète, Guyau a essayé de compléter lui-même la morale évolutionniste des Darwin et des Spencer, dont il avait montré jadis les lacunes et les limites avec une rare pénétration. Grâce à lui, — et c'est la moindre justice à lui rendre, — la philosophie française n'aura pas été sans contribuer pour sa part à l'amendement d'une doctrine dont on ne saurait méconnaître ni l'influence actuelle ni l'importance future. La série de ses travaux sur la morale, l'art et la religion, trop tôt interrompus par la mort, est à peu près la seule où nous puissions saisir, comme en raccourci, l'effort de notre génération pour reconstruire sur un plan nouveau ce que la critique s'était hâtée d'ébranler ..."

Il convient de nous arrêter un peu plus longuement aux idées sur le rôle social de l'art développées par Guyau dans : L'Art au point de vue sociologique. Pour Guyau, la métaphysique n'est point aussi subjective, aussi individualiste qu'elle pourrait le sembler; c'est une expansion de la vie, et de la vie sociale-. „c'est la sociabilité s'étendant au cosmos, remontant aux lois suprêmes du monde, descendant à ses derniers éléments, allant des causes aux fins et des fins aux causes, du présent au passé, du passé à l'avenir, du temps et de l'espace à ce qui engendre le temps même et l'espace ; en un mot, c'est l'effort suprême de la vie individuelle pour saisir le secret de la vie universelle et pour s'identifier avec le tout par l'idée même du tout. La science ne saisit qu'un fragment du monde ; la métaphysique s'efforce de concevoir le monde même et elle ne peut le concevoir que comme une société d'êtres, car qui dit univers dit unité', union, lien ; or, le seul lien véritable est celui qui relie par le dedans, non par des rapports extrinsèques de temps et d'espace; c'est la vie universelle, principe du „monisme", et tout lien qui unit plusieurs vies en une seule est foncièrement social. Le caractère social de la morale est plus manifeste encore. Tandis que la métaphysique, tandis que la religion, cette forme figurée et Imaginative de la métaphysique, s'efforcent de réaliser dans la société humaine, par la communauté des idées directrices de l'intelligence, la liaison intellectuelle des hommes entre eux et avec le tout, la morale réalise l'union des volontés et, par cela même, la convergence des actions vers un même but. C'est ce qu'on peut appeler la synergie sociale . . . Mais l'union

JEAN-MARIE GUYAU

sociale, à laquelle tendent la métaphysique et la morale, n'est pas encore complète: elle n'est qu'une communauté d'idées et de volontés ; il reste à établir la communauté même des sensations et des sentiments ; il faut, pour assurer la synergie sociale, produire la syi)ipathie sociale : c'est le rôle de l'art. „ L'art est social à trois points de vue différents, par son origine, par son but, enfin par son essence même ou sa loi interne. Ces trois thèses sont développées dans VArt atc point de V7ce sociologique ; mais, comme on l'a très justement remarqué, c'est surtout la dernière qui est essentiellement propre à Guyau. L'art est social non pas seulement parce qu'il a son origine et son but dans la société réelle dont il subit l'action et sur laquelle il réagit, mais parce qu'il „porte en luimême", parce qu'il „crée une société idéale", où la vie atteint son maximum d'intensité et d'expansion. Il est ainsi une forme supérieure de la sociabilité même et de la sympathie universelle qu'elle enveloppe. ^L'art, dit Guyau, est une extension, par le sentiment, de la société à tous les êtres de la nature, et même aux êtres conçus comme dépassant la nature, t)u enfin aux êtres fictifs créés par l'imagination humaine. L'émotion artistique est donc essentiellement sociale. Elle a pour résultat d'agrandir la vie individuelle en la faisant se confondre avec une vie plus large et universelle." La loi interne de l'art, c'est de „produire une émotion esthétique d'un caractère social". Les sensations et les sentiments sont, au premier abord, ce qui divise le plus les hommes; si on ne ^discute" pas des goûts et des couleurs, c'est qu'on les regarde comme personnels, et cependant il y a un moyen de les socialiser en quelque sorte, de les rendre en grande partie identiques d'individu à individu : c'est l'art. Du fond incohérent et discordant des sensations et sentiments individuels, l'art dégage un ensemble de sensations et de sentiments qui peuvent retentir chez tous à la fois ou chez un grand nombre, qui peuvent ainsi donner lieu à une association de jouissances. Et le caractère de ces jouissances, c'est qu'elles ne s'excluent plus l'une l'autre, à la façon des plaisirs égoïstes, mais sont au contraire en essentielle „solidarité". Comme la métaphysique, comme la morale, l'art enlève donc l'individu à sa vie propre pour le faire vivre de la vie universelle, non plus seulement par la communion des idées et croyances, ou par la communion des volontés et actions, mais par la communion même des sensations et sentiments. Toute esthétique est véritablement, comme semblaient le croire les anciens, une musique, en ce sens qu'elle est une réalisation d'harmonies sensibles

entre les individus, un moyen de faire vibrer les cœurs sympathiquement comme vibrent des instruments ou des voix. Aussi tout art est -il un moyen de concorde sociale, et plus profond peut-être encore que les autres; car penser de la même manière, c'est beaucoup sans doute, mais ce n'est pas encore assez pour nous faire vouloir de la même manière: le grand secret, c'est de nous faire sentir tous de la même manière, et voilà le prodige que l'art accomplit.

„D'après ces principes, l'art est d'autant plus grand, selon Guyau, qu'il réalise mieux les deux conditions essentielles de cette société des sentiments. En premier heu, il faut que les sensations et sentiments dont l'art produit l'?'^?^^//^/ dans tout un groupe d'individus soient eux-mêmes de la nature la plus éleve'e ; en d'autres termes, il faut produire la sympathie des sensations et sentiments supérieurs. Mais en quoi consistera cette supériorité? Précisément en ce que les sensations et sentiments supérieurs auront un caractère à la fois plus intense et plus expansif, par conséquent plus social Les plaisirs qui n'ont rien d'impersonnel n'ont rien de durable ni de beau: „le plaisir qui aurait, au contraire, un caractère tout a fait universel, serait éternel; et étant l'amour, il serait la grâce. C'est dans la négation de l'égoïsme, négation compatible avec la vie même, que l'esthétique, comme la morale, doit chercher ce qui ne périra pas." En second lieu, l'identité des sensations et des sentiments supérieurs, c'est-à-dire la sympathie sociale que l'art produit, doit s'étendre au groupe d'hommes le plus vaste possible. Le grand art n'est point celui qui se confine dans un petit cercle d'initiés, de gens du métier ou d'amateurs; c'est celui qui exerce son action sur une société entière, qui renferme en soi assez de simplicité et de sincérité pour émouvoir tous les hommes intelligents, et aussi assez de profondeur pour fournir substance aux réflexions d'une élite. En un mot, le grand art se fait admirer à la fois de tout un peuple (même de plusieurs peuples), et du petit nombre d'hommes assez compétents pour y découvrir un sens plus intime. Le grand art est donc comme la grande nature : chacun y lit ce qu'il est capable d'y lire, chacun y trouve un sens plus ou moins profond, selon qu'il est capable de pénétrer plus ou moins avant..."

L'évolution de l'art. L'introduction des idées scientifiques et philosophiques dans l'art.

„La part croissante des idées scientifiques dans les sociétés modernes produira, selon Guyau, une transformation de l'art dans le sens d'un réalisme bien entendu et conciliable avec

JEAN-MARIE GUYAU

le véritable idéalisme. Le réalisme digne de ce nom n'est encore que la sincérité dans l'art, qui doit aller croissant avec le progrès scientifique. Les sociétés modernes ont un esprit critique qui ne peut plus tolérer longtemps le mensonge: la fiction n'est acceptée que „lorsqu'elle est symbolique, c'est-àdire expressive d'une idée vraie". La puissance de l'idéalisme même, en littérature, est à cette condition qu'il ne s'appuie par sur un „idéal factice", mais sur ^quelque aspiration intense et durable de notre nature". Quant au réalisme, son mérite est, en recherchant „ l'intensité dans la réalité", de donner une expression de réalité plus grande, par cela même de vie et de sincérité: „La vie ne ment pas, et toute fiction, tout mensonge est une sorte de trouble passager apporté dans la vie, une mort partielle". L'art doit donc avoir „Ia véracité de la lumière". Mais, pour compenser ce qu'il y a d'insuffisant dans la représentation du réel, l'art est obligé, en une juste mesure, d'augmenter l'intensité de cette représentation ; c'est là, en somme, un moyen de la rendre vraisemblable. L'écueil est de confondre le moyen avec le but; or, le réalisme, trop souvent, donne pour but à l'art ce que Guyau appelle „un idéal quantitatif", l'énorme remplaçant le correct et la beauté ordonnée. C'est là rendre l'art malsain ^par un dérangement de l'équilibre naturel auquel il n'est déjà que trop porté de lui-même".

„On a dit que l'art, en devenant plus réaliste, devait se matérialiser ; Guyau montre ce qu'il y a d'inexact dans cette opinion. Selon lui, le réalisme bien entendu ne cherche pas à agir sur nous par une «sensation directe", mais par l'éveil de «sentiments sympathiques". Un tel art est sans doute moins abstrait et nous fait vibrer tout entiers, mais, par cela même, „on peut dire qu'il est moins sensuel et recherche moins pour elle-même la pure jouissance de la sensation". D'ailleurs, les symptômes de l'émotion peuvent s'emprunter aussi bien au domaine de la psychologie qu'à celui de la physiologie.

Si le réalisme bien compris doit laisser une certaine place aux dissonances mêmes et aux laideurs dans l'art, c'est qu'elles sont la forme extérieure des misères et limitations inhérentes à la vie. „Le parfait de tout point, l'impeccable ne saurait nous intéresser, parce qu'il aurait toujours ce défaut de n'être point vivant, en relation et en société avec nous. La vie telle que nous la connaissons, en solidarité avec toutes les autres vies, en rapport direct ou indirect avec des maux sans nombre, exclut absolument le parfait et l'absolu. L'art moderne doit être

fondé sur la notion de l'imparfait, comme la métaphysique moderne sur celle du relatif." Le progrès de l'art se mesure en partie, selon Guyau, à l'intérêt sympathique qu'il porte aux côtés misérables de la vie, à tous les êtres intimes, aux petitesses et aux difformités : „C'est une extension de la sociabilité esthétique". Sous ce rapport, l'art suit nécessairement le développement de la science, „pour laquelle il n'y a rien de petit, de négligeable, et qui étend sur toute la nature l'immense nivellement de ses lois". Les premiers poèmes et les premiers romans ont conté les aventures des dieux ou des rois; dans ce temps-là, le héros marquant de tout drame devait nécessairement avoir la tête de plus que les autres hommes. „Aujourd'hui, nous comprenons qu'il y a une autre manière d'être grand : c'est d'être profondément quelqu'un, n'importe qui, l'être le plus humble. C'est donc surtout par des raisons morales et sociales que doit s'expliquer, — et aussi se régler, — l'introduction du laid dans l'œuvre d'art réaliste."

„ L'art réaliste a pour conséquence d'étendre progressivement la sociabilité, en nous faisant sympathiser avec des hommes de toutes sortes, de tous rangs et de toute valeur; mais il y a un danger que Guyau met en évidence. Il se produit, en effet, une certaine antinomie entre l'élargissement trop rapide de la sociabilité et le maintien en leur pureté de tous les instincts sociaux. D'abord, „une société plus nombreuse est aussi moins choisie". De plus, „ l'accroissement de la sociabilité est parallèle à l'accroissement de l'activité; or, plus on agit et voit agir, et plus aussi on voit s'ouvrir des voies divergentes pour l'action, lesquelles sont loin d'être toujours des voies droites". C'est ainsi que, peu à peu, en élargissant sans cesse ses relations, „rart en est venu à nous mettre en société avec tels et tels héros de Zola". La cité aristocratique de l'art, au dix-huitième siècle, admettait à peine dans son sein les animaux; elle en excluait presque la nature, les montagnes, la mer. „ L'art, de nos jours, est devenu de plus en plus démocratique, et a fini même par préférer la société des vicieux à celle des honnêtes gens." Tout dépend donc, conclut Guyau, du type de société avec lequel l'artiste a choisi de nous faire sympathiser : „I1 n'est nullement indiffèrent que ce soit la société passée, ou la société présente, ou la société à venir, et, dans ces diverses sociétés, tel groupe social plutôt que tel autre". Il est même des littératures, — Guyau le montre dans un chapitre spécial, — qui prennent pour objectif „de nous faire sympathiser avec les insociables, avec

JEAN-MARIE GUYAU

les déséquilibrés, les névropathes, les fous, les délinquants" ; c'est ici que „ l'excès de sociabilité artistique aboutit à l'affaiblissement même du lien social et moral".

„Un dernier danger auquel l'art est exposé par son évolution vers le réalisme, c'est ce que Guyau appelle le trivialisme. Le réalisme bien entendu en est juste le contraire, car „il consiste à emprunter aux représentations, de la vie habituelle toute la force qui tient à la netteté de leurs contours, mais en les dépouillant des associations vulgaires, fatigantes et parfois repoussantes". Le vrai réalisme s'applique donc à dissocier le réel du trivial: c'est pour cela qu'il constitue un côté de l'art si difficile: „I1 ne s'agit de rien moins que de trouver la poésie des choses qui nous semblent parfois les moins poétiques, simplement parce que l'émotion esthétique est usée par l'habitude. Il y a de la poésie dans la rue par laquelle je passe tous les jours et dont j'ai, pour ainsi dire, compté chaque pavé, mais il est beaucoup plus difficile de me la faire sentir que celle d'une petite rue italienne ou espagnole, de quelque coin de pays exotique". Il s'agit de rendre de la fraîcheur à des sensations fanées, „de trouver du nouveau dans ce qui est vieux comme la vie de tous les jours, de faire sortir l'imprévu de l'habituel" ; et pour cela le seul vrai moyen est d'approfondir le réel, d'aller par delà les surfaces auxquelles s'arrêtent d'habitude nos regards, d'apercevoir quelque chose de nouveau là où tous avaient regardé auparavant. „La vie réelle et commune, c'est le rocher d'Aaron, rocher aride, qui fatigue le regard; il y a pourtant un point où l'on peut, en frappant, faire jaillir une source fraîche, douce à la vue et aux membres, espoir de tout un peuple: il faut frapper, à ce point, et non à côté; il faut sentir le frisson de l'eau vive à travers la pierre dure et ingrate."

— „ A près avoir constaté l'introduction progressive des idées philosophiques et sociales dans le roman, Guyau nous la montre dans la poésie de notre époque, dont elle devient un trait caractéristique. Il estime que la conception moderne et scientifique du monde n'est pas moins esthétique que la conception fausse des anciens. L'idée philosophique de l'évolution universelle est voisine de cette autre idée qui fait le fond de la poésie : vie universelle. Si le mystère du monde ne peut être complètement éclairci, il nous est pourtant impossible de ne pas nous faire une représentation du fond des choses, de ne pas nous répondre à nous-mêmes dans le silence morne de la nature. Sous sa forme abstraite, cette représentation est la métaphysique ; sous sa forme Imaginative, cette représentation

est la poésie, qui, jointe à la métaphysique, remplacera de plus en plus la religion. Voilà pourquoi le sentiment d'une mission sociale et religieuse de l'art a caractérisé tous les grands poètes de notre siècle; s'il leur a parfois inspiré une sorte d'orgueil naïf, il n'en était pas moins juste en lui-même. „Le jour où les poètes ne se considéreront plus que comme des ciseleurs de petites coupes en or faux où on ne trouvera même pas à boire une seule pensée, la poésie n'aura plus d'elle-même que la forme et l'ombre, le corps sans l'âme: elle sera morte."

Dissolution de l'art. Décadences littéraires.

— „ Après l'évolution de l'art, Guyau en étudie la dissolution et recherche les vraies causes des décadences littéraires. Il rapproche les décadents des déséquilibrés et des névropathes, dont il étudie la littérature. L'émotion esthétique se ramenant en grande partie à la contagion nerveuse, on comprend que les puissants génies littéraires ou dramatiques préfèrent ordinairement représenter le vice, plutôt que la vertu. „Le vice est la domination de la passion chez un individu; or, la passion est éminemment contagieuse de sa nature, et elle l'est d'autant plus qu'elle est plus forte et même déréglée." Dans le domaine physique, la maladie est plus contagieuse que la santé; dans le domaine de l'art, la reproduction puissante de la vie avec toutes ses injustices, ses hontes mêmes, offre un certain danger moral et social qu'il ne faut pas méconnaître : „Tout ce qui est sympathique est contagieux dans une certaine mesure, car la sympathie même n'est qu'une forme raffinée de la contagion." La misère morale peut donc se communiquer à une société entière par la littérature même; les déséquilibrés sont, dans le domaine esthétique, des amis dangereux par la force de la sympathie qu'éveille en nous leur cri de souffrance. En tout cas, conclut Guyau, la littérature des déséquilibrés ne doit pas être pour nous un objet de prédilection exclusive, et une époque qui s'y complaît comme la nôtre ne peut, par cette préférence, qu'exagérer ses défauts. „Et parmi les plus graves défauts de notre littérature moderne, il faut compter celui de peupler chaque jour davantage ce cercle de l'enfer où se trouvent, selon Dante, ceux qui, pendant leur vie, pleurèrent quand ils pouvaient être joyeux." (Alfred Fouillée.)

C»>aO«. ^AcWîfc y/Uv^i

C^ Oy^

La Pensée et la Nature

Plage de Guétary

(Près Saint-Jean db Luz)

Vêtements retroussés, dans l'eau jusqu'aux chevilles, Ivres de liberté, d'air pur, garçons et filles Ont pris pour compagnon de leurs jeux l'Océan. Ils attendent le flot qui vient, et d'un élan. Avec des cris aigus de joie et d'épouvante. Se sauvent devant lui; mais la vague, vivante, S'élance en bondissant, bouillonne derrière eux, Les atteint, — et ce sont de grands rires heureux Quand la bande, un instant par l'eau folle cernée, La voit fuir en laissant une blanche traînée.

Tandis que ces enfants, avec leurs cris d'oiseaux,

Leurs gambades, faisaient un jouet de ses flots,

Le grand Océan gris, envahissant ses plages.

Montait. D'en haut sur lui s'abaissaient les nuages.

Et son infinité se perdait dans la nuit.

Mais de sa profondeur ignorée, à grand bruit,

Les flots sortaient toujours, émergeant de la brume;

Ils s'enflaient, puis soudain s'écroulaient en écume.

Couvrant de leurs débris la crête des îlots.

Sans cesse ils arrivaient, plus pressés et plus hauts

Attirés par la force invisible, éternelle,

Qui du fond des cieux clairs ou sombres les appelle

Et les fait se lever, ainsi qu'au firmament

Se lève vers le soir chaque soleil dormant.

Pendant ce temps, au bord, les enfants sur le sable

Jouaient, insoucieux du gouffre inépuisable,

Et, jetant un frais rire à son immensité,

Ne voyaient que le bout de son flot argenté.

Moi, je les regardais: — Frêles êtres que l'onde Poursuit, et sur qui vient tout l'Océan qui gronde, Enfants au court regard, que vous nous ressemblez!

Page 1