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IO

JEAN-MARIE GUYAU

Comme vous, la Nature aux horizons voilés Dans les plis tournoyants de ses flots nous enlace. Pendant ce temps notre œil s'amuse à sa surface : Nous comptons ses couleurs changeantes aux regards; Nous jouons à ces jeux que nous nommons nos arts, Nos sciences, — croyant la Nature soumise, Lorsqu'en nos doigts demeure un peu d'écume prise A l'abîme étemel qui gronde dans la nuit! Toute la profondeur de l'univers nous fuit. Et sans rien pénétrer nos yeux tremblants effleurent. Tout glisse à nos regards, comme ces flots qui meurent Et rentrent tour à tour dans le gouffre mouvant. La pensée, en ce monde, est un hochet d'enfant; Dans l'aveugle univers elle naît par surprise. Brille, et surnage un peu sur le flot qui se brise. — Fleur de clarté, légère écume des flots sourds, Vain jouet, malgré tout nous t'aimerons toujours, Et moi-même, oubliant l'Océan qui se lève. J'irai voir frissonner ta blancheur sur la grève . . .

[Vers d'un Philosophe.)

Genitrix hominumque deumque

Lorsque j'étais enfant, je crus entendre en rêve Ma mère me parler: du moins c'étaient ses yeux, Sa démarche, sa voix; mais cette voix, plus brève, Plus froide, avait perdu l'accent affectueux Qui m'allait jusqu'à l'âme: était-ce bien ma mère?. J'écoutais me parler cette voix étrangère, Connue à mon oreille et nouvelle à mon cœur, Et je me sentais pris d'une sorte d'horreur. J'étais prêt à pleurer lorsque parut l'aurore: Je m'éveillai; ma mère était près de mon lit."^ Mon œil chercha le sien, mais je doutais encore. Et j'attendais qu'un mot de sa bouche sortît. Enfin elle parla: son âme tout entière Avec sa voix chantait. Je courus l'embrasser.

Dis-moi, Nature, ô toi notre éternelle mère, Qui tour à tour nourris, sans jamais te lasser.

Les générations avides de sucer

Ton sein toujours fécond, toi dont on croit entendre

Sur les monts, sur les mers, dans les près ou les bois,

Douce ou rude à nos cœurs parler la grande voix.

Dis, n'as-tu rien pour nous d'affectueux, de tendre?

Tu semblés une mère et n'en as point l'accent;

Quand tu ris, on ne sait si c'est une caresse;

On hésite, à te voir, et pour toi l'ont ressent

Un respect ètonnè mélangé de tristesse.

Nul cœur ne bat-il donc dans ton immensité?

N'est-ce point de l'amour que ta fécondité?

Lorsque tes chœurs d'oiseaux chantent sous tes feuillages,

Lorsque la jeune aurore apparaît dans ton ciel.

Quand renaît plus riant le printemps immortel,

Quand l'océan dompté vient lécher ses rivages.

Rien ne vibre-t-il donc en toi de maternel?

Et les grands bruits confus, la symphonie austère.

Le long soufffe qui sort de tes flancs frémissants,

Ne nous disent-ils rien et n'ont-ils point de sens?

Nous vois -tu seulement? sais-tu que sur la terre

Il est un être étrange auquel vivre et jouir

Ne suffiront jamais, qui veut aussi comprendre.

Dont l'âme a tressailli d'un immense désir,

Dont le cœur veut aimer, et qui cherche à te tendre

Ses deux bras, tout surpris de ne te point trouver?

Cependant, ô Nature impassible et muette,

En se tournant vers toi le rêveur, le poète

Crut quelquefois sentir jusqu'à lui s'élever

Un accent de tendresse, une voix d'espérance.

Et l'homme confiant à l'homme a répété :

„Au fond de la nature est une providence;

Espérons." Depuis lors toute l'humanité

Passe ici-bas tranquille, oubliant sa misère,

Se couche vers le soir et s'endort au tombeau.

Comme un enfant auquel on a dit que sa mère

Reste la nuit penchée auprès de son berceau.

Si, secouant son rêve, un jour l'homme s'éveille,

Vers ses pas hésitants quelle main se tendra.

Et de l'immensité montant à son oreille.

Dans le tombeau profond quelle voix parlera?

Te reconnaîtrons-nous, nature souriante

Des beaux jours de printemps, des parfums et des fleurs,

Ou bien es-tu vraiment la grande indifférente.

JEAN-MARIE GUYAD

Étrangère à la joie, ignorante des pleurs,

Qui de la même main, nourrice mercenaire,

Nous berce tous, vivants ou morts, sur ses genoux ?

Lorsque nous sortirons du long sommeil de pierre, Nous l'apprendrons enfin. — Mais en sortirons-nous?

(Vers d'un Philosoplie.)

Le Luxe

Il rentra vers le soir; il tenait la parure Qu'elle avait le matin demandée : à son bras Il mit le bracelet, et dans sa chevelure L'aigrette de saphir pâle, aux reflets lilas.

L'œil de la jeune femme, agrandi par la joie, Riait, saphir plus chaud dans Pombre étincelant; Elle-même entr'ouvrant son corsage de soie, Attacha le collier de perles de Ceylan.

Elle se regardait dans la glace embelHe, Changeait de pose, — et puis c'étaient de petits cris... Elle touchait du doigt l'écrin. ..Quelle folie!" Dit-elle, et son œil fier en demandait le prix.

Car, dans ces choses-là, c'est au pris qu'on mesure La beauté. Lui, distrait, se taisait. Du chemin, Par la fenêtre ouverte, arrivait le murmure De la ville en travail et de l'essaim humain.

Des hommes, haletants, dans la nuit d'une forge S'agitaient; des maçons, oscillant dans les airs. Gravissaient une échelle. — Et toujours, à sa gorge. Les perles miroitaient comme le flot des mers.

Lui, de la main, montra, courbé sous une pierre, . Un homme qui montait en ployant les genoux : — •« Vois ! il travaillera pendant sa vie entière. Chaque jour, sans gagner le prix de tes bijoux."

Elle rougit d'orgueil. Elle en était plus belle, Souriant sous l'aigrette aux tremblantes lueurs; Et vraiment pouvait-on, pour ce sourire d'elle. Semer à pleines mains trop d'or et de sueurs?

Un caprice d'enfant la prit dans la soirée: Elle ne voulait plus quitter ces bracelets Ni son collier: dans l'ombre, encor toute parée, Elle s'endormit, rose, à leurs mourants reflets.

— Lors elle fut bercée en un étrange rêve: Tous ces joyaux de feu vivaient, et sur son sein Les perles s'agitaient comme aux flots de la grève, Et le bracelet d'or se tordait à sa main.

Puis, soudain, vers leur sombre et lointaine patrie,

Elle se vit d'un vol emportée avec eux.

Ce fut d'abord, au loin, la blanche Sibérie:

Sous le knout travaillaient, saignants, des malheureux.

Leurs doigts meurtris avaient déterré quelque chose, Et c'était le saphir dans ses cheveux riant . . . Puis, tout changea : la mer, sous un ciel clair et rose, Roulait ses flots tout pleins du soleil d'Orient.

Un homme se pencha sur les eaux purpurines: La mer tremblait, profonde ; il y plongea d'un bond. Quand on le relira, le sang de ses narines Jaillissait; dans l'air pur il râlait moribond:

Alors elle aperçut, en ses deux mains pendantes, Les perles du collier qui sur son cou flottaient . . . Puis tout se confondit, les flots aux voix grondantes Et les râles humains qui vers le ciel montaient.

Elle n'entendit plus qu'un seul et grand miuroure. Le cri d'un peuple entier, pauvre et manquant de pain Qui, pour rassasier des désirs sans mesure. Dans un labeur aveugle usait sa vie en vain.

„Si du moins nous pouvions ensemencer la terre. Produire en travaillant, voir nos sueurs germer ! Mais notre eff"ort stérile agrandit la misère, Car, au lieu de nourrir, il ne peut qu'affamer.

JEAN-MARIE GUYAU

„ Maudit soit ce travail qui, semblable à la flamme, Dévore notre vie et la disperse au vent; Maudit ce luxe vain, ces caprices de femme Toujours prêts à payer sa vie à qui la vend!"

Cette clameur sortait de poitrines sans nombre. Elle s'éveilla, pâle, et de ses doigts lassés Dégrafant son collier, le regarda dans l'ombre Et crut y voir briller des pleurs cristallisés.

(Vers d'un Philosophe.)

L'analyse spectrale

Quand il a fui la terre en un essor suprême. Notre œil retrouve encor d'autres terres là-haut. Partout à nos regards la nature est la même: L'infini ne contient pour nous rien de nouveau.

Fleuve de lait roulant des mondes sur nos têtes, Et vous, bleu Sirius, Cygne blanc, Orion, Nous pouvons maintenant dire ce que vous êtes! Nous avons dans la nuit saisi votre rayon.

Ce radieux frisson qui dans l'éther immense Ondulait, et depuis mille ans tremblait aux cieux, En arrivant à l'homme est devenu science. Et par lui l'infini s'est ouvert pour nos yeux.

Hélas! du fer, du zinc, du nickel et du cuivre. Tout ce que nous foulons des pieds sur notre sol, Voilà ce qu'on découvre en ce ciel où l'œil ivre Croyait suivre des dieux lumineux dans leur vol!

Astres purs et légers dont la lueur bénie Comme un regard divin descendait du ciel bleu. Vous ne vivez donc point! l'éternelle harmonie N'est qu'un crépitement de grands brasiers en feu.

Nous aurions beau sonder la profondeur muette, Nous envoler au loin dans son obscurité, Qu'y découvririons-nous ? L'univers se répète . . . Qu'il est pauvre et stérile en son immensité!

Œil d'Isis, c'est donc toi, mystérieuse étoile Où l'Egypte plaçait l'âme des bienheureux, Sirius! — La déesse a relevé son voile: Une forge géante apparaît dans les cieux.

Et pourquoi ce labeur? pourquoi brûlent ces sphères. Pourquoi d'autres, plus bas, corps engourdis et froids. Dorment-elles, ouvrant toujours leurs noirs cratères. D'où la lave et le feu jaillissaient autrefois?

Dans quel but prodiguer. Nature, en ton ciel triste Ces astres renaissant pour mourir? — Sans repos Dans le béant azur, ô naïve alchimiste. Tu jettes à grands blocs les mêmes lourds métaux ;

Du creuset de tes cieux que veux-tu donc qui sorte? Pourquoi recommencer, — tous sur le même plan, — Tes mondes, dont chacun l'un après l'autre avorte, Se brise, et, noir débris, va dans la nuit roulant?

Depuis l'éternité, quel but peux-tu poursuivre? S'il est un but, comment ne pas l'avoir atteint? Qu'attend ton idéal, ô nature, pour vivre? Ou, comme tes soleils, s'est-il lui-même éteint ?

L'éternité n'a donc abouti qu'à ce monde ! La vaut-il? valons-nous, hommes, un tel effort? Est-ce en nous que l'espoir de l'univers se fonde ? . . . Je pense, mais je souffre: en suis-je donc plus fort?

La pensée est douleur autant qu'elle est lumière; Elle brûle: souvent, la nuit, avec effroi. Je regarde briller dans l'azur chaque sphère Que je ne sais quel feu dévore comme moi.

Si dans mon œil ouvert tout astre vient se peindre. Et si jusqu'en mes pleurs se reflète le ciel. D'une larme, comment, hélas! pourrais-je éteindre Là-bas, dans l'infini, l'incendie éternel ?

JEAN-MARIE GUYAU

Vers quel point te tourner, indécise espérance, Dans ces cieux noirs, semés d'hydrogène et de fer, Où la matière en feu s'allonge ou se condense Comme un serpent énorme enroulé dans l'éther?

Puisque tout se ressemble et se tient dans l'espace, Tout se copie aussi, j'en ai peur, dans le temps; Ce qui passe revient, et ce qui revient passe : C'est un cercle sans fin que la chaîne des ans.

Est-il rien de nouveau dans l'avenir qui s'ouvre? Peut-être, — qu'on se tourne en arrière, en avant, — Tout demeure le même : au loin on ne découvre Que les plis et replis du grand serpent mouvant.

Oh ! si notre pensée était assez féconde.

Elle qui voit le Mieux, pour le réaliser;

Si ses rêves germaient ! oh ! si dans ce lourd monde

Son aile au vol léger pouvait un peu peser !

La sentant vivre en moi, j'espérerais par elle Voir un jour l'avenir changer à mon regard.. . — Mais, ma pensée, es-tu toi-même bien nouvelle? N'es-tu point déjà née et morte quelque part?

(Vers d'un Philosophe.^

LÉON DUPLESSIS

Bibliographie: — Érostrate, poème (1882); — Novella d'Andréa^ comédie héroïque en quatre actes, représentée pour la première fois à Kœnigsberg [Prusse] sur la scène du Théâtre delà Ville, le 24 mars 1884, et reprise à Helsingfors [Finlande] sur le théâtre suédois, le 23 mars 1896 (1898); — Le Duc de Tyrone, drame social en quatre actes, représenté pour la première fois à Nuremberg, le 21 janvier 1889 (1889); — L'Enquête de Monbijoti, roman humoristique (1894); — Moderne Me'de'e, drame en trois actes ( £ 90 1 ) ; — Coups d'Archet, poésies ( 1 908 ). — En outre : La Question consulaire, brochure lithographiée (1883),

Les œuvres de M. Léon Duplessis ont été éditées par la Maison Paul OllendorfF (Société d'éditions littéraires et artistiques).

M. Léon Duplessis a publié, de 1902 à 1907, une série de sonnets dans la revue L' Athéne'e, etc.

M. Léon Duplessis est né le 2 avril 1853, à Casse! en Hesse (Allemagne), d'un général français et d'une mère allemande. Élevé d'abord chez les Dominicains à OuUins, puis chez les Jésuites à Vaugirard, 0 fit son droit à Paris et passa ensuite encore plusieurs semestres à l'université allemande de Giessen. En 1875, M- Duplessis entra au Ministère des AflFaires Etrangères et partit aussitôt comme attaché d'ambassade pour Lima, d'où il fut envoyé à Berlin. Il resta dans cette dernière capitale jusqu'à la fin de 1878. A cette époque, il quitta la diplomatie proprement dite et embrassa la carrière consulaire, où il occupa successivement les postes de Barranquilla en Colombie, de Kœnigsberg et de Dantzig en Prusse, de Nuremberg en Bavière, de Helsingfors en Finlande, et, en dernier lieu, de Mannheim dans le Grand-Duché de Bade. En 1906, il prit sa retraite

LÉON DUPLESSIS

comme consul général, après trente et un ans de service. De nombreuses études commerciales de lui ont été insérées dans l'ancien Bulletin Consulaire Français et dans le Moniteur Officiel du Comfnerce. Quelques-unes de ces études ont fait sensation et ont été traduites en plusieurs langues.

M. Léon Duplessis a consacré ses loisirs à la poésie, au théâtre et au roman.

Son Érostrate, paru en 1882, est une vaste composition de pièces de vers détachées, mais ayant un lien commun. C'est un poème mystique en même temps que réaliste. L'incendiaire du temple d'Epbèse y est pris comme type de tous ceux qui, ne pouvant réaliser de grands désirs ambitieux, tombent dans le désespoir et le crime. C'est, en somme, le drame de l'Orgueil. L'auteur y développe sa théorie des désirs créateurs. Pareils aux idées créatrices de Hegel, les grands désirs restés stériles ici-bas deviennent féconds après la mort et s'accomplissent dans d'autres mondes. UÉrostrate de M. Duplessis présente un intérêt particulier au point de vue de l'histoire de la littérature. Avec ses leit-motifs, ses abstractions, ses échos répercutés de vers en vers, sa conception toute musicale et symbolique, on y voit poindre des théories qui, développées plus tard, indépendamment de ce poème, et appliquées plus strictement par de hardis novateurs, auront leur heure de triomphe. A remarquer aussi ces vers (écrits, qu'on veuille bien se le rappeler, en 1882):

Le sens des vers n'a pas, en effet, l'importance Qu'on lui donne sans cesse au beau pays de France; Un vers limpide et clair n'est rien qu'un vers humain. Tandis qu'un vers obscur peut être un vers divin.

{Érostrate, pg. 260.)

Dans Novella d' Andréa (1884), comédie héroïque, M. Duplessis traite la question de l'émancipation de la femme que, bien avant nous, la Renaissance avait agitée et qu'en remontant le cours de plusieurs siècles, Caton l'Ancien avait déjà portée devant le forum. C'est un drame dans la note de Musset.

Le Duc de Tyrone (1889), la seconde pièce de M. Duplessis, est le premier drame social moderne par rang de date. Il a été joué, en effet, bien avant Les Tisserands de G. Hauptmann, bien avant le Repas du Lion de François de Curel et bien avant Folie ou Sainteté d'Etchégaray, drames auxquels on l'a parfois comparé.

On doit, en outre, à M. Léon Duplessis L'Enquête de Mon-

hijon (1894), où l'auteur fait, fort spirituellement, la critique de l'idée du progrès, Moderne Afe'dee {i()Oi), drame poignant, tout grouillant de vie, dont les péripéties se trouvent intimement liées à la question franco-allemande, et un volume de vers: Coups d* Archet (1908), où se trouvent réunis divers poèmes disséminés dans les revues.

M. Léon Duplessis est chevalier de la Légion d'honneur.

Invisibilia (fragment.)

Près du monde palpable est ce monde invisible

Dont a parlé saint Jean, l'aigle à l'essor terrible ;

Près des choses qu'on voit sont ces choses qu'on sent,

Et qui vivent dans l'air mystérieusement,

A ce monde moral toute humaine pensée

Est transmise aussitôt afin d'être pesée.

Notre esprit, à toute heure, est en communion

Avec cet inconnu de la création.

Aucun acte, aucun fait, ne se produit sur terre

Qu'après avoir passé d'abord par l'atmosphère

De cet infini bleu, cosmos spirituel.

L'âme ainsi, sans savoir, confine à l'étemel.

Comme partout le corps plonge dans la matière;

Tous deux inconscients, mais libres, ô mystère !

Cet univers mystique hors des temps et des lieux

Voit se développer l'Histoire sous ses yeux.

C'est là, qu'avant de naître un jour, les faits en foule

Et les hommes futurs sont coulés dans leur moule;

C'est là, qu'encor latent et prêt à se mouvoir,

L'avenir apparaît comme au fond d'un miroir . .. .

[Érostrate.)

Le Rêve

La forêt de bouleaux à Técorce argentée Se dresse dans la nuit d'un demi-jour blafard; La lune me sourit comme un Pierrot cafard; Tout frissonnant, je sens que mon âme est hantée.

LÉON DUPLESSIS

Sur sa licorne blanche une femme montée Paraît de lin vêtue et, de son œil hagard, Cherchant au firmament un soleil au hasard Le fixe éperdument, pupille dilatée.

La licorne, elle aussi, lève son col busqué Vers cet astre qui rêve un rêve inexpliqué Ainsi qu'un livre clos scellé par la sibylle.

Et je songe à mon tour, je songe. Et plein d'ennui, Bélisaire nouveau plus aveugle que lui, J'arrête les passants et leur tends ma sébile.

{Coups d'Archet.)

L'Héritage

Il ne se commet point dans l'univers de crime Sans qu'aussitôt j'entende en mon cœur plein d'émoi Un juge me crier: „Le coupable, c'est toi. Tremble, tu vas pleurer dans l'éternel abîme."

Pareille au sang versé de son roi légitime Qu'en vain lady Macbeth lave dans son effroi, La tare originelle ainsi persiste en moi Malgré les flots sacrés d'un baptême sublime.

De l'huile sainte oignez mes pieds, mes mains, mes yeux; Oignez mon corps entier; tout n'est que pourriture, Orgueil, paresse, envie, avarice et luxure.

Voilà le legs maudit reçu de mes aïeux; Quelque énorme péché, souille et perd la nature; L'homme est tombé si bas qu'il ne voit plus les cieux.

[Coups d'Archet.)

MADAME MARIE KRYSINSKA

Bibliographie. — Les Rythmes Pittoresques^ poésies, avec une préface de J.-H. Rosny (Alphonse Lemerre, Paris, 1890) ; — L'A^nour chemine, contes et nouvelles en prose (Alphonse Lemerre, Paris, 1892); — Joies Errantes, poésies (Alphonse Lemerre, Paris, 1894); — Intermèdes, poésies (Vanier-Messein, Paris, 1904); — La Force du Désir, roman (Société du Mercure de France, Paris, 1905); — Folle de son corps, roman (E. Bernard, Paris, 1907).

Mme Marie Krysinska a collaboré à la Revue, à la Nouvelle Revue, à la Revue Bleue, à la Revue Universelle, au Gil Blas, au Supplément du Figaro, au Chat Noir, à la Vie Moderne, à la Chronique Parisienne, à la Fronde, au Journal, au Capitan, à la Plume, à VAlceste, à V Europe- Artiste, etc.

Madame Marie-Anne Krysinska de Leliva, dite Marie Krysinska, née en 1864, à Varsovie, est fille d'un avocat distingué du barreau de cette ville. Après avoir fait ses premières études, elle vint à Paris à l'âge de quatorze ans pour étudier la musique au Conservatoire, et se trouva lancée toute jeune dans les milieux littéraires, où elle se fit remarquer par la grâce et le sentiment de ses poésies. Fondatrice, avec Emile Goudeau, du Club des Hydropathes, et surtout du Chat Noir (188 1), ce fameux cabaret qui devait occuper une place à part dans l'histoire artistique et littéraire de la fin du XIXe siècle, elle peut également revendiquer l'honneur d'avoir inventé, ou, du moins, d'avoir pratiqué la première en France le „ verslibre" ^), car, dès 1882, elle commença à donner à divers périodiques {La Vie Moderne, Le Chat Noir, La Chronique Parisienne^ des poésies conçues selon la nouvelle formule. En 1890, elle publia son premier volume devers. Les Rythmes Pittoresques, précédé d'une élégante préface de J.-H. Rosny où

') Voir : Anthologie des Poètes Français Contemporains , Tome II, Gustave Kahn, pg. 436 ss.

MADAME MARIE KRYSTNSKA

il était dit: „Vous vous êtes trouvée à l'origine de ce mouvement liitéraire en révolte contre la perfection routinière et qui ébranla l'idole du vers français classico-romantique. Sans manifester aucun orgueil révolutionnaire, vous fîtes œuvre de réforme, œuvre d'autant plus utile que vous n'avez pas uniquement détruit, que vous écartez l'obscurité et le mensonge. Il est indubitable que votre effort fut prosodique, je veux dire qu'il tendit à la constitution d'un nouveau mode musical de la parole non chantée: Votre prose rythmée possède une harmonie délicate; l'euphonie des mots, le système des assonances, la modulation de la période et, d'auire part, la grâce, l'inattendu, la concentration, la saveur des images ne laissent pas un instant de doute sur le caractère nettement et bellement poétique de votre travail. Ce travail vint à son heure : pour le juger, il faut qu'on se replace en 1882 — 1883, époque où il innovait..." Les Rythmes Pittoresques reçurent, dès leur apparition, les encouragements unanimes de la critique.

Dans l'Avantpropos de Joies Errantes (1894), Mnie Marie Krysinska définit comme suit les tendances de son art: ^Notre proposition d'art est celle-ci: atteindre au plus de Beauté expressive possible, par le moyen lyrique, subordonnant le cadre aux exigences imprévues de l'image, et rechercher assidûment la surprise de style comme dans la libre prose avec, de plus, le souci d'un rythme particulier qui doit déterminer le caractère poétique déjà établi par le ton ou pour mieux dire le diapason élevé du langage.

„Le sacrifice de la rime et de la coupe symétrique du vers n'est d'ailleurs qu'une apparence de sacrifice, pour les yeux accoutumés aux prosodies régulières; car le dispositif inattendu, asservi aux attitudes de l'idée et de l'image, est un moyen d'effet de plus.

„Telle pièce traduisant quelque capricieux coin de nature, ou quelque anxieux état de rêve, perdrait son intensité à être enfermée dans un cadre régulier — alors que d'autres sujets appellent à eux les rigides architectures du vers, que nous admirons dans les immortels chefs-d'œuvre des Maîtres.

^L'artifice de l'assonance et, plus tard, de la rime, fut à l'origine l'ingéniosité d'un seul: — le premier qui s'en fût avisé, — et non point la raison de vivre de la Poésie. Seul le caractère rythmique est significatif; mais qui dit rythme est bien éloigné de dire symétrie.

„A quelles lois dès lors obéira le poète déserteur des prosodies modernes?

„ Mon Dieu, tout comme le peintre, le sculpteur et le musicien :

aux lois subtiles de l'Équilibre et de l'Harmonie, dont seul le goût de l'artiste peut décider." ')

„Le poète, ajoute-t-elle dans l'Introduction aux Intermèdes (1904), le poète, comme tout autre créateur d'art, a le droit de se constituer arbitre de son œuvre, en ce qui concerne les moyens employés. Mais l'artiste véritable, alors même qu'il suit sa fantaisie, est impérieusement conseillé dans ses ordonnances par une tradition de beauté affirmée par l'exemple des Maîtres du Passé ..."

Outre ses volumes de vers, M™© Marie Krysinska a publié quelques romans et nouvelles dont nous citerons: L'Amour chemine (1892), La Force du Désir (1905), Folle de son corps (1907).

Musicienne subtile et délicate, elle a mis en musique quantité de poésies, parmi lesquelles les Lunaires de Jean Lorrain et des poèmes de Victor Hugo, Théophile Gautier, Georges Rodenbach, Clovis Hugues, Charles Frémine, de M. M. Maurice Donnay, Léon Durocher, etc.

En 1896, peu après son mariage avec le peintre français Georges Bellenger, M™© Krysinska fonda à la Bodinière et aux Capucines, avec le concours de M^e Segond-Wéber, des spectacles applaudis. Elle osa même aborder le Café-Concert avec Esther Lekain, Mévisto et Camille Stéphani comme interprètes de la mélodie claire et originale. L'Eldorado, La Scala, Le Concert Parisien, L'Horloge l'applaudirent. Depuis, elle s'est occupée activement de la fondation des Œuvres Brèves, ^tribune sonore et décorative", où les poètes seront chez eux et pourront affirmer leur talent avec le concours d'interprètes rigoureusement choisis parmi les meilleurs diseurs actuels. ')

') Ici Mme Krysinska ne fait que s'inspirer de "Victor Hugo {Lettre à Wilhelm lem'nt) : „Le vers brisé est un peu plus difficile que l'autre vers ; vous démontrez qu'il y a une foule de règles dans cette prétendue violation des règles. Ce sont les mystères de l'Art." Et même de Boileau {Art Poétique) :

Quelquefois dans sa course un Esprit vigoureux, Trop resserré par l'Art, sort des règles prescrites, Et de l'Art même apprend à franchir leurs limites... vers trop oubliés, peut-être, de nos jours.

') Depuis que ces lignes furent écrites, nous avons eu la douleur d'apprendre la mort de Mme Marie Krysinska, décédée à Paris en 1908.

Ames Sonores

Ainsi qu'autrefois à l'humaine aurore Amphion, aux accents de sa lyre première Faisait Thèbes surgir en commandant aux pierres, Qui se rangeaient à son ordre sonore;

Ainsi, ô fils d'Orphée et fils de David Roi — Qui de Saiil calmait la fureur et l'effroi — Ainsi, sans que le temps limite son essor, Vibre, toujours puissante, votre harpe d'or.

Apre dévotion du Moyen-Age, Orgues mugissantes des Cathédrales, Où. résonne, comme un terrible vent d'orage, La trompette annonciatrice des Jours accomplis, Hymnes sombres, D/es ïrce. Voix sépulcrale Des Morts: De Profundis.

Maîtres de chapelle, qui fîtes retentir Les voûtes des vieux cloîtres de célestes soupirs, Palestrina, et vous, grand Sébastien Bach, Harmonie apaisée comme les eaux d'un lac Sur qui grondent, soudain, les foudres lithurgiques, Bach, Michel Ange de la musique,

Lulli, Rameau, gracieux bergers Des rythmes enjoués Et légers Qu'ils conduisent sur les pelouses de Versailles En gavottes et passacailles.

Gluck — sublime visionnaire, Gluck — tendre amant d'Eurydice Qu'il ravit aux ténèbres souterraines Et rend à la lumière En des accords pleins de sanglots et de délices.

MADAME MARIE KRYSINSKA

Mozart — prestigieux Don Juan D'un siècle insouciant, Dont le dernier Menuet poudré De grâce, Et la dernière sérénade à l'espagnole Meurent piétines Par la Carmagnole Qui passe.

Beethoven — luxuriante Forêt d'enchantement

Où. module et gémit toute la flïite de Pan,

Aux clameurs tragiques — telle une tempête déch^née

Dont le grand souffle planant Couche les branches et les âmes prosternées; Roses de la douleur roulées par un torrent; Suavité des clairs de Lune sur la mer; Pudiques voiles sur la ferveur d'un cœur fier.

Schumann — cygne chanteur des amoureux vertiges, Tristesse et joie ensemble, mélodieux prodige; Irrésistible emprise sur nos sens transportés; Fraîcheur d'ombre sous bois et gouffres de clartés.

Chopin et Grieg — tziganes archets Cadences nerveuses aux lascives langueurs; Énergiques arômes des sapins dressés

Sur ta pâleur, O ciel de neige! ciel du Nord! ciel courroucé!

Berlioz — Ode superbe dont le vol s'éploie Sur des horizons où la Légende flamboie:

„I1 était un roi de Thulé . . ." Sonnez et ne/:, tambourins des Capulets! Coufse aux abîmes et triomphants Portiques Ouverts, sur des Paradis extatiques.

Richard Wagner — Maître de l'Épopée!

Clairon magique aux multiples accents ; Ire des éléments. Nature chavirée Par des cataclysm^^s, d'où s'élève pourtant Vers la douce étoile parue au firmament La Prière — ainsi qu'une grande fleur — jaillie Gerbe des humains Rêves, qu'exalte et magnifie Le Génie!

Walhala héroïque et pieux Saint Graal; Lance invincible et pure au poing de Parsifal.

Et vous, beaux rossignolets inconnus Des vieilles rondes populaires!

Où, sur des rythmes ingénus Passèrent Des générations en tournant et chantant „11 était trois petits enfants . . ."

Soyez donc toutes saluées,

Ames sonores Par qui notre âme consolée Vers l'Idéal s'essore !

{^Intermèdes.)

Ronde de Printemps

Dans le Parc, dans le Parc les glycines frissonnent, Étirant leurs frêles bras — Ainsi que de jeunes filles

Qui se réveillent d'un court sommeil

Après la nuit dansée au bal, Les boucles de leurs cheveux Tout en papillotes Pour de prochaines fêtes —

Dans le Parc.

Dans les Prés, dans les Prés les marguerites blariches S'endimanchent, et les coquelicots

Se pavanent dans leurs Jupes

Savamment fripées.

Mais les oiseaux, un peu outrés, Rient et se moquent des coquettes Dans les Prés.

Dans les Bois, dans les Bois les ramures s'enlacent:

Voûte de Cathédrale aux Silences

Où le pas des Visions se fait pieux et furtif.

MADAME MARIE KRYSINSKA

Parmi les poses adorantes des Hêtres Et les blancs surplis des Bouleaux —

Sous les vitraux d'émeraude qui font

Cette lumière extatique —

Dans les Bois.

Dans l'Eau, dans l'Eau près des joncs somnolents Tremblent les étoiles plues du soleil

Dans l'Eau, Et la Belle tout en pleurs Tombe parmi les joncs somnolents,

Et la Belle Meurt parmi la torpeur lumineuse des flots :

La Belle Espérance S'est noyée, et cela fait des ronds

Dans l'Eau.

[Rythmes Pittoresques^

Symphonie des Parfums

Je veux m'endormir dans le parfum des roses fanées, des sachets

vieillis, des encens lointains et oubliés. — Dans tous les chers et charmeurs parfums d'autrefois. — Mes souvenirs chanteront sur des rythmes doux, et me berceront

sans réveiller les regrets.

Tandis que le morne et spleenétique hiver pleure sur la terre

inconsolée, Et que le vent hurle comme un fou, Tordant brutalement les membres grêles des ormes et des

peupliers, Je veux m'endormir dans le parfum des roses fanées. Des sachets vieillis, des encens lointains et oubliés.

Et les rythmes et les parfums se confondront en une subtile

et unique symphonie; Les roses fanées se lèveront superbes et éclatantes. Chantant avec leurs lèvres rouges les vieilles chansons aimées

Elles s'enlaceront aux pâles jasmins et aux nénuphars couleur

de lune; Et je verrai passer leurs ombres miroitantes, comme en une

ronde des robes de jeunes filles.

Les clochettes des liserons chanteront avec leurs parfums

amers — les mortelles voluptés; La violette à la robe de veuve dira les tendresses mystiques

et les chères douleurs à jamais ignorées; L'héliotrope avec son parfum vieillot et sa couleur défraîchie,

fredonnera des gavottes, ressuscitant les belles dames

poudrées qui danseront avec des mouvements lents et

gracieux.

Musc minuscule et compliqué comme tme arabesque, Scabieuse, — reine des tristesses, Opoponax dépravé comme une phrase de Chopin, Muguet, — hymne à la gloire des séraphiques fraîcheurs,

La myrrhe solennelle, le mystérieux santal,

L'odeur du foin coupé, — sereine et splendide comme im

soleil couchant.

Iris où pleure l'âme des eaux dormantes, Lilas aux subtils opiums, L'amoureuse vanille et le chaud ambre gris

S'imiront en des accords grondants et berceurs — comme les

orgues et comme les violons Évoquant les visions cruelles et douces. Les extases évanouies, — les valses mortes, — les cassolettes

éteintes et les lunes disparues.

Tandis que le morne et spleenétique hiver pleure sur la terre

inconsolée ; Et que le vent hurle comme un fou, tordant brutalement les

membres grêles des ormes et des peupliers. Je veux m'endormir dans le parfum des roses fanées, des

sachets vieillis, des encens lointains et oubliés.

{Rythmes Pittoresques^ i88i.

MADAME MARIE KRYSINSKA

Le Hibou

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