‹ Nouvelles pages anthologiquesChapitre 42 sur 72 · GABRIEL MOUREY · texte numérisé non relu

GABRIEL MOUREY

Et le petit autel pour les mois de Marie, Et des vases d'albâtre et des lampions, Et les cerceaux, velours et or, du jeu de grâces... Ramas de souvenirs flétris, Poussière de traditions, Je sais comme cela s'éparpille et s'entasse Sur les journaux jaunis qui couvrent les rayons.

Non plus, ô vieux jardin, je ne foulerai pas Le sable négligé de tes allées:

Toutes tes fleurs sont envolées ! . . . Et puis, ie te connais aussi; j'ai vu là-bas. Au b' ut du verger, sous un saule en pleurs, Le kiosque octogonal aux vitraux de couleurs Mirant son toit chinois dans la rivière; Je vois sur les gazons brûlés de tes parterres L'ombre longue et froide des conifères Se déployer comme un linceul . . .

Où sont ceux qui jouaient jadis sous les tilleuls?

Cris d'enfants, petits pieds traversant en éclairs L'ombre tremblante des charmilles, Souples gestes, robes claires et rires clairs Des jeunes filles Cueillant les fleurs des plates-bandes Ou mordant de leurs dents gourmandes La chair acide des fruits verts. Et le bourdonnement brûlant de l'air Sur les ruches, la torpeur de jour de fête Où s'endorment les champs sitôt les moissons faites. Et selon les saisons, La parure et les agréments Du jardin et le la maison.

Les départs, les retours, le mouvement Charmant et imprévu des choses familières. C'est tout cela qui fit De toi. durant des ans, ô vieux logis. Pour tant d'êtres humains dispersés aujourd'hui Par les hasards et les caprices de la vie. Une oasis De repos, de douceur, d'intimité.

Un petit univers de joie et de santé Au cœur du silence et de la lumière.

[Le Miroir.)

EMILE TROLLIET

Bibliographie. — Discours en vers sur le Massacre de la Mission Flatters (1883); — Morte d'amour [L'amour qui tuejt roman (1879; Nîmes, 1886); — L'Holocauste [La Religieuse] (1879 ; Nîmes, 1886) ; — Discours en vers sur la langue française ; — Éloge de Beaumarchais, couronné par l'Académie française ; — Les Tendresses et les Cultes, poésies (Ghio, Paris, 1886); — La Vie Silencieuse, poésies (Perrin, Paris, 1891); — L'Ame d'un Résigné, roman (Perrin, Paris, 1894); — La Route Fraternelle, poésies (Alphonse Lemerre, Paris, 1900) ; — Médaillons de Poètes, essai de critique (1900); — Un Idéaliste, Emile Trolliet [1856 — 1903J, œuvres choisies (Éditions de la Revue Idéa' liste, Paris, 1905).

Emile Trolliet a collaboré au Téléphone, à la Revue Idéaliste, dont il fut le fondateur et qu'il dirigea jusqu'à sa mort (1893 — «903), au Moniteur, z. l'Union pour l'Action Morale, au Sillon, au Foyer du Soldat, à la Paix par le Droit, à la Coopération des Idées, à la Revue des Poètes, à l' Écho de la Semaine, à la Correspondance Universitaire, à l'Éducation Moderne, à la Revue Suisse, etc.

Émile-Maurice-Hippolyte Trolliet naquit le 10 juillet 1856 à Saint- Victor de Morestel (Isère), près de Lyon. Ses parents le destinèrent au sacerdoce et le firent entrer, à douze ans, au Petit Séminaire du Rondeau où sa vocation ecclésiastique s'évanouit, mais qu'il ne quitta guère qu'en 1874 et dont il a toujours gardé un souvenir attendri Après avoir passé son baccalauréat es lettres devant la Faculté de Grenoble, Trolliet entra comme vétéran de rhétorique au lycée de cette ville, puis, en 1875, vint à Paris suivre les cours du Lycée Charlemagne. 11 se présenta une ou deux fois à l'École Normale, mais échoua. Ce fut pour lui l'occasion d'une crise dangereuse.

EMILE TROLLIEÏ

Il quitta Charlemagne et vécut pendant quelque temps d'un préceptorat que des amis lui avaient procuré. „ D'une absolue insouciance, nous dit son pieux biographe M. Olivier Billaz, et ne s'inquiétant ni de son avenir, ni de ses besoins, il s'était laissé nommer par son proviseur de Charlemagne, le paternel M. de Broca, dès le '?7 novembre 1876, maître auxiliaire. Cela le dispensait du service militaire, qui eût été pour lui, étant donnée sa faiblesse physique, une condamnation à mort. Seulement le répétitorat ne lui convenait guère. Au 4 novembre 1878, il se fit mettre en congé. Son préceptorat l'occupait peu. Il faisait des vers, allait au théâtre, lisait, et rêvait . . ." Vers cette même époque, il eut la douleur de perdre son père et sa mère, et sa sœur aînée s'étant mariée, il s'attacha d'une affection plus tendre encore que par le passé à sa sœur cadette, à sa ^petite Josépha", dont il dirigea, de loin, l'éducation, et à laquelle il écrivait des lettres charmantes. Grâce à l'influence de M. S. Rocheblave, avec lequel il s'était lié étroitement, il fut nommé professeur de rhétorique à Châtellerault. Il se fit recevoir, bientôt après, en 1879, licencié es lettres, à Poitiers. Nommé, l'année d'après, professeur de rhétorique au Lycée de Laval, il prépara l'agrégation des lettres, à laquelle il fut reçu dans un bon rang, en 1883. „I1 aima Laval, il y fut aimé. Sans doute, il n'y trouva d'abord que le bonheur. Mais la vie sentimentale était trop prépondérante en lui, trop délicate aussi et trop candide pour qu'il pût échapper longtemps à la grande loi qui a fait de la douleur la compagne inséparable de la tendresse. Il ne m'appartient pomt de soulever le voile qui cache le secret de sa vie, d'abord si gaie et pleine d'espoir, dès lors mélancolique et comme blessée à mort. Lui-même, dans VAme d'un Résigné, a raconté l'aventure cruelle dont il souffrit. Ce que je puis dire, c'est que l'attitude amoureuse, mélancolique et dolente un peu qu'il s'était donnée d'abord, dans la prose ou les vers de sa toute première jeunesse, est devenue pour lui, après n'avoir été qu'une imitation d'un idéal romantique, la réalité même, la substance de son cœur." En 1885, Trolliet fut nommé professeur de rhétorique à Nîmes, où il acheva de préparer son premier volume de vers: Les Tendresses et les Cultes, qui parut en 1886. Successivement professeur de seconde (1888) et professeur de rhétorique (1894) ^^ Collège Stanislas, à Paris, il vécut quinze ans de la vie de cet établissement à la fois religieux et libre, universitaire et catholique. „Ses occupations professionnelles n'épuisèrent jamais toute son activité. Il la dépensa au contraire, jusqu'à sa dernière année, avec une

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générosité qui ne dépassait que trop la limite de ses forces physiques. 11 continua, comme il le faisait depuis sa sortie du Rondeau, à composer presque tous les jours des vers. Avant de les écrire, il les portait lonjitemps dans sa mémoire, et surtout dans son cœur, qui s'épanchait ainsi, s'exaltant continuellement dans les aspirations vers l'Idéal, s'orientani de plus en plus vers l'Amour universel, vers l'Harmonie parfaite, vers la Paix... Il publia deux volumes de vers: en 1891, La Vie Silencieuse, en 1900, La Route Fraternelle ; deux volumes de prose, L'Ame d'un Résigné, qui parut en 1894, et Médaillons de Poètes, essai de critique (1900). Il écrivit d'innombrables articles dans le Téléphone, devenu en 1893 cette Revue Idéaliste à laquelle il donna lui-même ce nom, qui résume l'ensemble de ses conceptions philosophiques, morales et religieuses. Il fut le collaborateur ou l'ami d'un grand nombre d'autres publications, toutes orientées vers la beauté, la fraternité sociales. Il se dépensait en conférences, en ces lectures populaires, qui précédèrent la fondation des Universités populaires, mouvement auquel il prit une part active. Sa critique de la Revue Idéaliste lui permit de suivre attentivement l'évolution, si remarquable, du théâtre et de la poésie lyrique de ces dernières années: son talent y gagna en souplesse, s'imprégna d'une plus grande vérité humaine, s'émancipa des formules lamartiniennes et romantiques où trop longtemps il était demeuré emprisonné . . ." Quant à ses idées religieuses, on peut dire qu'Emile TroUiet a évolué, „du catholicisme orthodoxe vers le philosophisme religieux et libéral, de la croyance au surnaturel vers une manière de spiritualisme un peu vague qui suffisait à sa religiosité résignée. Il éprouvait le besoin d'échapper aux formules officielles, et de suivre les inspirations d'une sentimentalité généreuse, active, toute brûlante de la charité des apôtres ... Il était à cent lieues de penser, comme Malherbe, que les poètes sont aussi peu utiles à l'État que les joueurs de quilles. Il croyait que le poète a une mission. Il se regardait, le mot est de lui, comme „un fonctionnaire de l'Idéal" . . . Trolliet croyait de tout son cœur à Dieu, au Dieu Père Universel, Créateur du monde, se révélant aux hommes par la bonté et par la beauté. Cette communication de Dieu, ce rayonnement qui de lui vient à nous, c'est le divin. En Jésus, „fils de la Femme", plus qu'en tout autre homme, le divm s'est manifesté, et toute la doctrine de Jésus, absolument étrangère, selon lui, à tout ascétisme, à toute pénitence, à toute mortification du cœur et des affections humaines, se résume dans l'amour qui donne la paix. Au reste, jamais Trolliet

ÉMXLE TROLLIET

'a distingué l'amour que les Grecs nommaient Éros de celui ue les Chrétiens appellent Caritas. Quiconque aime se ipproche de Dieu. Le baiser est une communion avec le ►ivin, et, après la mort, l'amour universel nous réunira tous ans la maison du Père. Là se retrouveront les justes, les acifiques, ceux qui ont aimé. Et les autres? Il n'y en a pas. i la haine divise les hommes, c'est qu'ils ne se comprennent as. Ils ne pèchent que faute d'intelligence, et leur châtiment e ne pas comprendre, c'est précisément de ne pas aimer, .e devoir des justes est donc de répandre la clarté, d'éclairer ;s esprits pour rapprocher les coeurs : ainsi ils luttent contre ; mal. Dieu qui comprend tout, ne hait personne. Il est le ardon infini. Ceux qui haïssent souffrent dans cette vie ; car aïr, c'est souffrir. Mais la mort est purificatrice, et tous les ommes, qui sont fils de Dieu, se retrouveront en Lui. La cience et l'art, la vérité, la beauté et surtout la bonté nous onnent, dès ici-bas, un avant-goût des délices de la vie ternelle. Et la prière aussi, c'est-à-dire l'élévation de notre me vers le vrai, vers le bien, vers le beau, nous rapproche, ivants, de Dieu. Mais c'est l'amour, par dessus toutes choses, ui met en nous le divin.

„A soutenir, à pratiquer cette philosophie, héritée de i'énelon, de l'abbé de Saint-Pierre, de Lamartine, qui fut son rai maître depuis sa première adolescence, de Renan et de ?olstoï, Trolliet mettait une douceur obstinée et tenace..."

Emile Trolliet est mort à Paris le 25 janvier 1903.

(Fragmeut d'une lettre adressée à M. Joran.)

EMILE TKOLUET

L'Alouette Gauloise

À EDMOND THIAUDIÈRE.

Non, ce n'est pas le coq, égoïste et banal. Batailleur sans péril, chanteur sans harmonie, Qui peut symboliser ton lumineux génie Gaule, ardente patrie, éprise d'idéal !

Mais c'est la cantatrice au grand vol auroral, Dont l'âme avec l'azur chaque aube communie, Et dont jaillit la voix en sonate bénie. Musique des faucheurs aux matins de prairial.

Comme elle tu vas haut, et tu vois loin comme elle, Par dessus la frontière envoyant, fraternelle, A la famille humaine un long regard d'amour;

Et comme sa chanson ta langue est d'un poète . . . Et tu peux dédaigner un roi de basse-cour, O France, ô libre sœur de la libre alouette.

(Za Route Fraternelle^

Prélude

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