À MAURICE BOUCHOR
H eut peur, quand il fut sur le sinistre bois! Et défaillant, au Père il allait dire: „ Arrête!" Mais, sous l'éclair d'un rêve illuminant sa tête. Il vit d'un seul regard tous les temps à la fois.
H vit tout le vieux monde, accourant sous la croix. Boire au sang rédempteur qui découlait du faîte. Et devant le martyr qui prouvait le prophète, La raison se courber en s'écriant: „Je crois 1"
Il vit ces inconnus qu'enfantait son supplice. Les fous du dévouement et les fous du cilice. Tous, avec cette flamme au sein : la chance !
Et le héros, alors raffermi par son rêve.
Et songeant, dans la mort, à sa postérité
Inclina son doux front, et dit au Père: „ Achève!"
{La Vie Silencietcse.)
ALBERT GIRAUD
Bibliographie. — Le Scribe, prose (Hochsteyn, Bruxelles, 1883); — Pierrot lunaire (Alphonse Lemerre, Paris, 1884); Pierrot Narcisse (Monnom, Bruxelles, 1887); — Hors du Siècle (Vanier, Paris, 1887); — Les Dernières Fêtes (Lacomblez, Bruxelles, 1891); — Hors du Siècle^ 2© volume (Lacomblez, Bruxelles, 1894); — Pierrot Narcisse^ nouvelle édition (Monnom, Bruxelles, 1894); — Héros et Pierrots [Dernières Fêtes, Pierrot lunaire. Pierrot Narcisse] (1898); — Le Mur de Marbre, en collaboration avec Sylvain Bonmariage (Théâtre du Parc, Bruxelles, 1909).
M. Albert Giraud a collaboré à divers journaux et revues. Il a fondé, avec Max Waller et M. Iwan Gilkin, La Jeune Belgique. Il est rédacteur à VÉtoile Belge.
M. Albert Giraud, de son vrai nom A. Keyenberg, né à Louvain le 23 juin 1860, fit ses études à l'Université de cette ville. Il y fonda avec le regretté Max Waller et M. Iwan Gilkin, la revue La Jeune Belgique. Il est actuellement rédacteur politique à VÉtoile Belge, où il signe Mascarille.
^Peu de carrières artistiques offrent l'exemple d'une rectitude aussi absolue que celle de M. Albert Giraud. C'est un des rares poètes qui aient pris pour guide la ligne droite. La poésie s'est présentée devant lui comme ces chemins d'or que font, entre la terre et le ciel, les rayons du soleil couchant. Le pampre et le lierre qui s'enroulent autour de son thyrse ne sont pas des éléments parasitaires, mais des ornements qui sortent de la tige même du javelot. Ses livres n'existent pas l'un à côté de l'autre, mais ils s'engendrent mutuellement et se soutiennent par une même idée. Sa pensée ne s'est pas éparpillée. L'âme qui bat dans Le Scribe, c'est celle qui bat dans Hors du Siècle. Un même souffle et une même énergie animent ces deux œuvres. Un même coup d'aile les enlève.
ALBERT GIRAUD
Mais la première, — œuvre de départ, — est engluée de terre . . .
„ Comme beaucoup de penseurs de notre époque indécise, M. Giraud souffre de l'obsession de l'absolu. Comme rien De le lui offrait autour de lui, ni le monde matériel, ni les philosophies, ni les religions, il a tenté l'entreprise gigantesque de se le forger lui-même. Croyant que l'art possédait une venu intrinsèque qui consolait de tout, il semble tout d'abord ivoir fait de l'art pour oublier, mais bientôt repris par son ié'non, — qui était sa vie et sa flamme, — il en a poursuivi l'essence même . . . Après avoir manié pendant quelque temps le martelet du joaillier et fabriqué de fins rondels, il 1 pris le lourd marteau de Vulcain et, dans une auréole d'étin- :elles et de flammes, il s'est mis à façonner son rêve à l'image de son âme." (Hubert Krains.)
L'influence de Baudelaire se reconnaît dans toute l'œuvre Je M. Albert Giraud, qui voua tout jeune à l'auteur des Fleurs du Mal une admiration enthousiaste. Comme lui, il déteste les cris de la „foule abjecte" et s'est construit, à l'écart, un monument d'orgueil. Son cœur n'attend rien des hommes d'aujourd'hui. Pas un cri de ce temps ne franchira le seuil de la demeure austère où il travaillera seul désormais, dans un profond recueillement, pour la gloire d'avoir fait de la Beauté, d'avoir ressuscité les splendeurs des grands siècles passés :
Je travaillerai seul, en un silence austère Nourrissant mon esprit des vieilles vérités. Et je m'endormirai, bouche pleine de terre, Dans la pourpre des jours que j'ai ressuscites . . .
{Jlors du Siècle.)
ALBERT GIRAUD
Départ de Pierrot
Un rayon de Lune est la rame, Un blanc nénuphar, la chaloupe; Il regagne, la brise en poupe, Sur un fleuve pâle, Bergame.
Le flot chante une humide gamme Sous la nacelle qui le coupe.
Un rayon de Lune est la rame Un blanc nénuphar, la chaloupe.
Le neigeux roi du mimodrame Redresse fièrement sa houppe:
Comme du punch dans une coupe, Le vague horizon vert s'enflamme.
Un rayon de Lime est la rame.
Violon de Lune
L'âme du violon tremblant, Plein de silence et d'harmonie.
Rêve dans sa boîte vernie Un rêve languide et troublant.
Qui donc fera, d'un bras dolent.
Vibrer en la nuit infinie L'âme du violon tremblant.
Plein de silence et d'harmonie?
La Lune, d'un rais mince et lent, Avec des douceurs d'agonie, Caresse de son ironie.
Comme un lumineux archet blanc, L'âme du violon tremblant.
La voix chère
Comme un bourdonnement d'invisibles abeilles Ivres des vins du soir et du parfum des fleurs, Ta douce voix murmure en songe à mes oreilles, Ta grave et douce voix apaise mes douleurs. Comme un bourdonnement d'invisibles abeilles Ivres des vins du soir et du parfum des fleurs.
La fraîcheur des ruisseaux, la jeune chair des roses, La mousse des forêts et l'haleine du thym Chantent dans la lumière enire tes lèvres roses. Tu verses dans mon cœur, comme un écho lontain, La fraîcheur des ruisseaux, la jeune chair des roses, La mousse des forêts et l'haleine du thym . . .
Mais sous l'orgueil du sang, des mots fiers et splendides
Se cabrent dans ta voix comme des étalons!
Un rêve mviolé fleurit tes yeux candides;
Ton rire a la langueur des anciens violons ;
Mais sous l'orgueil du sang, des mots fiers et splendides
Se cabrent dans ta voix comme des étalons!
Roulant la moire et l'ambre en ses ondes sonores, Ta voix m'évoque un fleuve éclatant et vermeil Où cinglent, imbibés de couchants et d'aurores. Des vaisseaux somptueux tout noirs sur le soleil. Roulant la moire et l'ambre en ses ondes sonores, Ta voix m'évoque un fleuve éclatant et vermeil.
Et les profonds secrets qui dorment dans son ombre Ont l'étrange lueur de très vieux ostensoirs Qui s'illumineraient sous l'éclair nche et sombre Des grands autels pensifs dans la pourpre des soirs. Et les profonds secrets qui dorment dans son ombre Ont l'étrange lueur de très vieux ostensoirs.
ALBERT GIRAUD
La Mort d'Hunald
Sur le lit vierge et blanc, jonché de lys nocturnes, De lys mystérieux, de grands lys taciiurnes, Sous les rideaux pensifs où fleure un cher secret, Ses yeux frêles blessés par tes yeux, sans regret Des heures, sans regret des lèvres, sans envie De tromper le destin ni d'accepter la vie, Sans espoir d'un espoir, sans désir d'un désir, Déjà mort dans son âme, il se laisse mourir; Et tandis que du soir tintent les cloches vaines. De ses fins ciseaux d'or l'enfant s'ouvre les veines, Calme et grave, très las, à soi-même étranger, Vaguement caressé par le rêve léger Qui lui baise le front de ses ailes neigeuses, Et ses regards obscurs, violettes songeuses. Contemplent la splendeur de son corps trop aimé Pleurer de lonys rubis sur le lit parfumé, Et joyeux d'une joie étrange, la chair veuve. Il regarde jaillir le sang fier, comme un fleuve, Puis, sans même souff'rir le tourment du pardon, Ayant tout oublié de toi, jusqu'à ton nom. Dans le luxe des flots et leur lente harmonie, Il écoute, en mourant, chanter son agonie.
Le Portrait du Reître
Sur le rêve effacé d'un antique décor, Dans un de ces fauteuils étoiles de clous d'or Dont la rude splendeur ne sied plus à nos tailles, Le front lourd de pensée et balafré d'entailles, Repose, avec l'allure et la morgue d'un roi, En im vaste silence où l'on sent de l'effroi. L'aventurier flamand qui commandait aux princes Et qui jouait aux dés l'empire et les provinces. Celui dont la mémoire emplit les grands chemins. Celui dont l'avenir verra les larges mains S'appuyer à jamais en songe sur l'Épée.
Dans ses regards de cuivre on lit une épopée: ■
Des fuites en plein veni d'enfants et de soudards, ■
De grands soleils couchants hérissés d'étendards,
Et des flaques de sang, de femmes et d'entrailles,
Et l'essor de la gloire au dessus des murailles,
Et les chevaux fumants cabrés vers les cieux fous!
Oh ! quel poids de mépris tu fais tomber sur nous,
Rêveurs silencieux prisonniers de nos rêves;
Toi dont le cœur baitait sous les baisers des glaives,
Et volait à la mort sous les drapeaux claquants!
Les hasards de la guerre et les rumeurs des camps,
Les grelots des mulets, les cahots des guimbardes.
Les danses de lumière au bout des hallebardes.
Les doublons de la solde et les appels du cor,
Toute une éblouissante aventure est encor
Chantante autour de toi dans les ombres fleuries
Que verse sur ton front l'orgueil des draperies.
Monceaux de diamants, de vases florentins.
Lacs de brocart et d'or à l'en tour des festins,
Vastes étoilements de seins nus, de chairs roses.
Amours ivres vautrés dans du sang et des roses.
Longs soirs vus à travers les vins orientaux.
Tous ces grands souvenirs traînent dans tes manteaux.
Et telle est ta magie aux feux du crépuscule
Que notre esprit pensif superbement recule
Vers les temps abolis et les hommes éteints.
Et qu'éveillant en nous des ancêtres lontains.
Tu fais, au plus profond de nos âmes paisibles,
Sonner étrangement des clairons invisibles.
Le Glaive et la Rose
Je vois, dans un pays de légende et de gloire, Sur l'escalier d'honneur d'un palais singulier. Se dresser, pâle et beau sous son armure noire, La visière levée, un jeune chevalier.
Devant lui, sans éclairs, chu de sa main trompée, Gît sur le sol sanglant le glaive souple et fort; Et l'enfant, piétinant ce cadavre d'épée, Semble un archange en deuil qui foule un serpent mort.
ALBERT GIRAUD
Immobile, captif de sa noble attitude,
II respire à longs traits, comme un riche poison,
Les parfums du silence et de la solitude,
Et ses yeux aquilins conjurent l'horizon.
Qu'espère-t-il de ce sinistre paysage, De ces monts embrasés sous un ciel ombrageux, Et de ce froid soleil dont l'augurai visage Prophétise la fin d'un bonheur orageux?
Je l'ignore; et pourtant cet éphèbe farouche, En la fierté duquel se mire ma fierté, Porte sur son front dur et sur sa dure bouche Le signe de ma force et de ma volonté.
Et je le reconnais, c'est l'enfant de naguère. Mon bel enfant d'orgueil au nom prédestiné, C'est le fils radieux de mon âme de guerre. Mon drapeau d'allégresse et mon rêve incarné.
O mon fils d'autrefois, ma pensée et mon geste 1 Pourquoi, foulant aux pieds ton glaive trépassé, Implores- tu des yeux cet horizon funeste? Qu'attends-tu de ce soir inutile et glacé?
Sans abaisser sur moi ses prunelles hautaines, Comme en songe, à regret, le jeune et beau vainqueur Profère lentement ces paroles lointaines Dont l'écho sépulcral retentit dans mon cœur:
„J'ai servi ton vouloir et j'ai vécu ton rêve. Pour veiller sur le Temple et garder le Trésor, L'étoile de justice à la pointe du glaive. Debout sur mon cheval d'aurore aux ailes d'or,
„Le rire du soleil dans les crins de mon casque. Ivre de ta pensée, ô mon âpre songeur! J'ai plongé dans le cœur des fils de la Tarasque L'épée éblouissante et le Verbe vengeur !
„Mais hélas! il a lui, le jour expiatoire! Pour la première fois j'ai douté de mes dieux. Et j'ai senti, vaincu par ma propre victoire, Se poser sur ma tempe un doigt mystérieux,
^C'était quelqu'un de l'ombre et de la solitude Qui me touchait le front et me parlait tout bas... Il m'a ravi la force avec la certitude; Et c'est depuis ce jour que j'ai fui les combats!
„J'ai perdu mon orgueil, ma joie et mon génie; Je n'ai plus sur les yeux le bandeau de la foi; Père qui m'as trompé, ton enfant te renie ! Je me connais trop bien pour croire encor en moi !
„C'est pourquoi, conjurant cet horizon funeste, J'attends venir vers moi quelque envoyé du sort. Et pourquoi, désormais sans parole et sans geste, Guéri de l'action, je foule un glaive mort!"
Il se tait. Mais là-bas, dans la vapeur de songe Qui flotte en brume d'or sur les monts violets, Un sanglot de cristal éclate et se prolonge. Quelqu'un pleure, qui vient vers l'étrange palais.
Quelqu'un pleure, et la voix plaintive se rapproche, Et tout à coup voici qu'un être singulier Surgit, vêtu de rouge, au sommet d'une roche, Et descend lentement vers le noir chevalier.
C'est un adolescent aux paupières meurtries.
Triste comme un démon, jeune et beau comme un dieu,
Qui tient entre ses doigts cerclés de pierreries
La rouge flamme en fleur d'une rose de feu.
Un long vol langoureux de colombes blessées Autour du bel enfant palpite en gémissant, Et sur son front royal lourd d'obscures pensées Fait pleuvoir de la neige et des gouttes de sang.
Miracle ! Réveillez le palais taciturne ! Miracle! Pavoisez la bretèque et la tour! Et pillez les dressoirs pour le festin nocturne ! J'ai reconnu le fils de mon âme d'amour!
Mais sans tourner vers moi ses paupières baissées. Comme en songe, à regret, l'enfant mystérieux Profère lentement ces paroles lassées :
„Père ! Ne trouble pas le sommeil des aïeux !
ALBERT GIRAUD
,Je reviens du pays où les cœurs en folie Cherchent un sombre ciel dans les puits de l'enfer, Morne, et sentant monter à ma bouche avilie L'horreur d'avoir vécu le rêve de la chair !
„ J'étais le fier chasseur, le bel enfant de joie; J'empourprais les cerveaux comme un vin écumeux; Et je faisais chanter sous mes lèvres de proie Des rires éclatants et des baisers fameux,
^Je triomphais de voir, au milieu des tortures, Heureuses de souffrir pour un maître vanté, Les plus belles d'entre les belles créatures D'un reflet de leur grâce embellir ma beauté.
„Et rivés pour jamais à mes yeux despotiques, D'innombrables re^rds, splendides et songeurs. Me suivaient longuement de leurs feux extatiques, Comme un ciel éploré plein d'astres voyageurs!
„Mais quelqu'un m'a parlé, le soir, dans les ténèbres, Tout bas: c'était quelqu'un du mystère et du sort... Et c'est depuis ce soir que mes lèvres célèbres Ont le goût de la terre et l'odeur de la mort!
„C'est pourquoi, délivré des antiques chimères. Tu me vois attester le néant de mon dieu, Et fouler sous le jour de mes pieds éphémères Les pétales sanglants de la rose de feu!"
Il se tait. Le soleil décline. Rien ne bouge. Mon cœur tumultueux bondit à se briser. Quand le chevalier noir marche vers l'enfant rouge. Et l'heure de ma mort sonne sous leur baiser.
ALBERT JOUNET
Bibliographie. — L'Étoile Sainte^ poésies (Jouaust, Paris, 1884); — Le Royaume de Dieu, prose (Carré, Paris, 1887); — Les Lys Noirs, poésies (Carré, Paris, 1888): — Le Livre du Jugement, Hymne l^r; La Création; et 2^: La Chute, poèmes (Edition de la Revue L'Étoile, St. Raphaël, 1889); — L'Étoile Sainte, Les Lys Noirs, réédition (Comptoir d'édition, Bailly, Paris, i8qo); — Ce qu'ils auraient dû dire [Entrevue du Tzar et de l'empereur d' Allemagne] , dialogue en vers (Bailly, Paris, 1899); — L'Ame de la Foi, prose (Bailly, Paris, 1891); — Le Livre du Jugement, Hymne 3e : La Re'demption (Bailly, Paris, 1892); — Ésote'risme et Socialisme, pros^ (Bailly, Paris, 1 893) ; — Le Jury International^ prose (Chailan, St. Raphaël, 1897); — Preuve ontomystique de Dieu, prose (Chailan, St. Raphaël, 1898) ; — Les Sacrements spirituels, prose (Chailan, St. Raphaël, 1898); — La Question Sociale, les Harmonistes, prose (Chailan, St. Raphaël, 1898); — Principes ge'ne'raux de Science psychique, prose (Tirage à part de L'Écho du Merveilleux, Paris, 1898); — Dieu de Beauté, prose (Édition de La Lutte, Bruxelles, 1898); — La Doctrine catholique et le corps psychique, prose (Darville, Paris, 1899); — La Conception de Dieu et de l' Homme dans le Christianisme comparé aux autres grandes religions, prose (Chailan, St. Raphaël, 1900); — La Tour de Sédar, prose (Chailan, St Raphaël, 1900); — Jésus-Christ d'après l'Évangile, prose (Chailan, St. Raphaël, 1900); — Éléments de l' Harmonie Messianique, prose (Chailan, St. Raphaël, 1901); — La Rédemption Sociale, prose (Chailan, St. Raphaël, 1901); — Question du Gouvernement, prose (Chailan, St. Raphaël, 1 90 1 ) ; — But et Programme idéals du Congrès de V Humanité, prose (Tirage à part de la Revue L' Humanité, Paris, 1901); — Dieu vainqueur de V Enfer, prose (Chailan, St Raphaël, 1902) ; — La Triade, le Ternaire et la Trinité, prose (Chailan, St. Raphaël, 1902); — L/ Union des Églises d'Orient et
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d'Occident^ prose (Chailan, St. Raphaël, iqo2); — Vcrnx et Motions [présentés au Congrès de l' Humanité], prose (Chailan, St. Raphaël, 1902); — De'centra Usât ion litte'raire : Les Correspondants de V Acadc'mie Française^ prose (Chailan, St. Raphaël. 1902); — Les Camps de Concentration, poème (Chailan. St. Raphaël, 1902) ; — Jde'es Politiques, prose (Chailan, St. Raphaël, 1903).
M. Albert Jounet a collaboré à divers journaux et revues.
M. Albert Jounet, né a Marseille en janvier 1863, fit ses études au lycée de Mar.«;eille, hors une année au Collège Rollin de Paris Attiré fort jeune par la religion, l'ésotérisme, les sciences psychiques, il n'a jamais abandonné cette préoccupation qui domine son œuvre, où la littérature est toujours soumise, soit à une affirmation soit à une recherche doctrinales. Il a pas»^é, en 1895. d'un Ésotérisme Chrétien à un Catholicisme ultra-libéral et très imprégné encore d'Ésotérisme. Son œuvre poétique, parallèle à l'œuvre des symbolistes, s'en distingue par la prédominance du souci philosophique et religieux, la subordination du symbole à une doctrine systématisée. Par là, elle entrerait dans le sillage de Sully Prudhomme avec la différence entre le fier, douloureux stoïcien de la Justice et du Bonheur et un croyant, à tendances mystiques, occultistes et orientales.
.„Ce qui manque aux adroits rhétoriciens du vers, dit M. Victor- Emile Michelet, c'est-à dire l'âme poétique, M. Jounet le possèd*» ... Sa généalogie d'artiste est facile à dresser, et pourtant il apparaît comme armé d'une originalité solitaire. De ce mélancolique et somptueux bouquet de Lys Noirs émane une impression de nouvelle beauté... Certaines pièces des Lys A'oirs réalisent, avec un art d'une large profondeur, des paysages psychiques comme en ont montré quelques grands peintres. . . Parmi les poètes français du siècle, je ne connais guère que Hugo et Baudelaire qui synthétisent un monde de sensations indéfinies en une brève formule avec un bonheur égal à celui de ce tercet :
Tes angoisses, je sais qu'elles aiment les miennes Et, quand tu m'as tendu ton cœur mystéri» ux. Ton cœur morne était plein de mes douleurs anciennes.
„Cet éclatant et triste sonnet {La Mort des Élus) ne diraiton pas d'un de pes groupes d'où Rodin, le tout-puissant
NOUVELLES PAGF.S ANTHOLOOIQUKS
dompteur de la pierre, fait rayonner un ensemble d'aspirations vertigineuses, de nostalgies farouches et de douloureuse beauté?"
„En lisant les vers de L'Étoile Sainte, des Lys Noirs, a écrit d'autre part M. Anatole France, on est pénétré d'une douceur mystique. M. Jounet, biblique et baudelairien, rappelle Lamartine par la fluidité et Verlaine par certaines délicatesses d'inflexion . . ."
M. Ad. Franck réclame pour Le Livre du Jugement l'attention que méritent les œuvres philosophiques de Pythagore et de Parménide. „Tout cela, écrit-il, est très beau, très original et très profond. C'est de la Kabbala, de l'Apocalypse et autre chose encore qui n'appartient qu'à ce poète."
NOUVELLES PAGES ANTHOLOGlt "UES
Le Châtiment
Lorsque vous insultez les hymnes d'un poète,
Rien dans vos cœurs de morts ne pressent la beauté,
Et, dédaigneusement, vous secouez la tête.
Pourtant ces chants d'amour, d'espoir, de vérité. Ont un plus grand pouvoir que ne pense la terre : Leur profonde harmonie émeut l'éternité.
Par la plus haute loi de ce vivant mystère
Dont l'homme ne connaît que l'écorce et la chair,
La parole sublime enfante la lumière.
Vous qui serez plus tard les hôtes de l'Enfer, Vous sentirez l'ardeur de ce verbe de flamme Qui meut l'esprit des cieux et féconde la mer.
Pour votre cœur maudit chaque juste est un blâme,
Chaque forme sacrée un cruel jugement.
La beauté vous tourmente et fait souffrir votre âme.
Aussi le vrai poète accroît votre tourment : Car son cri fait jaillir la splendeur de la vie Et d'Anges et de Saints peuple le firmament.
Car sa soif de l'atnour ne peut être assouvie,
Il prodigue son sang, déchaîne son désir,
Et son verbe est l'amant de la force infinie . . .
Vous serez entourés, quand il faudra mourir, Des splendides rayons dont il emplit l'abîme. Et vous ne pourrez plus en rire ni les fuir.
Ils viendront éclairer la laideur et le crime:
L'implacable Beauté triomphe dans le feu.
Et vous serez damnés par son regard sublime,
Vous qui haïssez l'âme et qui riez de Dieu.
{^L'Étoile Sainte.')
ALBERT JOUNET
Extase
O mon Dieu, seul amour de l'âme frémissante Qui voit, comme un éclair, ta pureté, ton âme Jaillir dans le ciel noir, d'une nuée en flamme, Ton épouse est muette et pleine d'épouvante . . .
Oh! si j'osais t'aimer, Dieu des cieux extatiques, Moi qui vois ta beauté vivre dans l'air splendide, Et qui me sens le cœur si mortel et si vide Quand je n'adore pas tes voiles magnifiques . . .
O mon Dieu, mon Époux, viens déchirer mon être, Epouvante mon cœur, dévore ma pensée . . . Mais qu'au Dieu de l'amour ma douleur enlacée Etreigne ta chair même et meure pour renaître!
Ton amour est plus beau que le ciel de l'automne, Ton cœur est plus vivant qu'une rose de flamme, Et ton désir, mon Roi, s'élance dans mon âme Comme un rouge soleil dans la mer qui frissonne . . .
{L'Étoile Sainte.)
A mes Amis
Quand nous marchions ensemble en respirant l'odeur D'une forêt sauvage ou d'un parc solitaire, Nous avons eu souvent l'ivresse de nous taire Pour mieux boire l'air frais qui parfume le cœur.
Loin des hommes vêtus de honte et de laideur, Nous sentions frissonner nos âmes en prière , . . Le pâle ciel, voilé de brume et de lumière. Éclairait les rochers et la bruyère en fleur.
NOUVELLES P\ciES ANÏHOLOGIQUES
Avant d'aller combattre et d'affronter la vie, Longtemps encor, laissons notre âme recueillie Exhaler vers le ciel d'ineffables pensers.
Mes bien-aimés, fuyons le monde amer et rude. Oh! vivez près de moi, chastes esprits blessés, Parfums de mon silence et de ma solitude.
(^Les Lys Noirs.)
Symbole
Deux grands Taureaux, couleur de pourpre, aux ailes d'or. Plus riches qu'Orion, plus vastes que Pégase, Dans le ciel de la nuit que leur splendeur embrase, Majestueusement traînent le char d'Hathor.
Et, dans le char, un Prince adolescent qui dort Aux bras de la Déesse amoureuse en extase, Sur sa robe aux reflets de perle et de topaze Laisse la lune errer, pâlir et luire encor.
Le Prince, tout-puissant malgré le sommeil, dompte L'armée étincelante et terrible qui monte En trombes de soleils autour de sa beauté.
Tel, avec indolence, à travers son Empire,
S'en va le jeune Roi du monde illimité.
Qui crée ou fait mourir les astres d'un sourire.
(Z« Lys Noirs.)
ALBERT JOUNET
A un Démon
Tes lourds cheveux bouclés couleur de saphir sombre Encadrent le contour de ton frêle visage Et versent tristement leurs reflets et leur ombre Sur la clarté de ton charmant regard sauvage.
Comme un soleil de pourpre au fond du crépuscule S'en va, riche et voilé d'une lumière tendre, Au fond de tes grands yeux ton rêve ardent recule Devant les yeux humains qui voudraient le comprendre.
Un songe redoutable, eflfréné te dévore . . .
Tu n'as que du dédain pour l'homme et pour ses vices,
Tu refuses d'aimer la femme qui t'miplore.
Toi qui sais des tourments plus doux que les délices.
Quelle noire splendeur inonde ta pensée Et brûle jusqu'aux os ta force solitaire? Quel plaisir inconnu tente ta chair lassée, O toi qui hais le Ciel et méprises la terre?
La domination muette et la science
Régnent aux ombres de ton pâle front sans rides,
Et, par ta volonté souple en sa patience,
Tout s'est réaUsé de tes désirs avides.
Pensif et gracieux dans ta robe de femme, En tes péchés, du monde ignoré, tu reposes. Ton orgueil se recueille au temple de ton âme Où tes calmes remords s'ouvrent comme des roses.
Mais tu veux chaque jour de plus âpres ivresses. Par des crimes nouveaux ranimant ton génie. Et sans comprendre encor où mènent tes tristesses, Tu cherches dans le mal une extase infinie.
A-h! le mal est fini, le néant le limite, Tu te fatigueras de tes mornes victimes. Les songes monstrueux que le plaisir irrite Imaginent en vain d'insondables abîmes:
La matière s'épuise et la haine se lasse. Rêver même devient une amère torture Pour le pâle désir que le dégoût enlace. La chair ne trouble plus l'âme stérile et dure.
L'indifférence éteint le désir, l'orgueil même. L'avenir devient nul qui paraissait immense . . . Le démon n'est plus rien que son ennui suprême. Puis, la faim du néant ronge l'indifférence . . .
{Les Lys Noirs.)
Le Christ et le Bouddha
(fragments.)
Le Bouddha
„Pour le sage, le Mal, c'est l'existence entière, C'est le désir, la chair, l'action, la matière.
Certe il faut être pur pour glacer le désir; La sainteté prélude à nous anéantir.
Mais la vertu n'est qu'un chemin, et l'Illusoire D'ombres opprime encor cette route de gloire.
Le véritable but, c'est le parfait néant, La goutte d'eau brisée en proie à l'Océan, L'inconscience dans l'Inconscient suprême.
En cette heure, ô Jésus, oiî je parle à toi-même, Ne crois pas cependant que mon esprit troublé Sorte pour toi de son repos immaculé.
Les mots, les pensers vains, la musique pareille Aux doux bambous plaintifs qui frappent ton oreille. Moi, dès longtemps guéri du mirage insensé. Je ne me donne pas la peine d'y penser.
AI. H ART TOITNKT
Mais ta présence atteint le reflet de ma vie. Sans que j'en sache rien, ma langueur assouvie Fait répondre pour moi ces échos onduleux, Et, tout ce que j'éprouve en mes déaces bleus,
Pendant que, loin de moi, se croisent nos paroles, Inutiles toujours, sages d'ailleurs ou folles. Ce sont des mouvements morts et silencieux Comme l'or de l'été dans le désert des cieux.
Tu t'étonnes de voir ainsi ce que j'ignore S'expliquer par ma bouche en haleine sonore. Mais sache que mon Être, inaperçu d'en bas. Dirige sa pensée et ne la connaît pas.
Je rayonne au dessus des mots que l'ombre écoute. Comme l'Indifférence est au dessus du doute:
Tel un Rajah qui, dans Golconde ou Visapour, Paye pour le louer un poète de cour.
Mais reste inattentif aux çlokas de l'éloge. — C'est mon Illusion que ton rêve interroge.
Comment comprendrais-tu? Mon mystère est pareil
A ces moments où l'homme entre dans le sommeil.
Il sent d'abord qu'il va perdre toute pensée:
C'est la première joie, et je l'ai dépassée.
Puis ce plaisir s'efface et l'esprit se dissout.
Tout n'est plus rien dans l'impalpable, et rien, c'est tout.
Tel est le Nirvana sublime, le Silence."
Le Christ
„Crois-tu Dieu fatigué comme ton indolence, Et l'Amour découragé de l'Éternité?
Ce n'est pas dans l'oubli, c'est dans la charité Pensante, créatrice, indomptable, héroïque Qu'est le repos sans borne et le bonheur unique. L'action est repos dans la paix de l'amour.
Pourquoi donc l'Éternel, las dès le second jour,
N'aurait- il pas cessé l'oeuvre fastidieuse,
S'il n'était d'autre Ciel que l'extase oublieuse ?
Car l'Absolu ne dort jamais : C'est le Feu clair, Le regard radieux dans l'œil toujours ouvert. Et telle sera l'Ame à l'Invincible unie. Le Juste fort travaille au salut de la vie, Pour d'autres préparant, avec joie et vigueur. Ce terrestre combat où s'est trempé son cœur.
Au seul repos voué. Dieu ne serait plus libre Et par ton Nirvana tu brises l'équilibre.
Sors d'un faux infini qui rend ton cœur étroit,
Comprends que, de toujours à toujours, dans la foi,
Le doute, le remords, le désespoir, au centre
De tout, demeure entier Celui par qui tout rentre
Dans l'abîme de son étreinte où tout renaît!
La souffrance poignante envahit le Parfait,
Seul refuge de la douleur universelle,
Puis sur les douloureux le Dieu profond ruisselle.
Frappe le cœur de l'homme et le cœur du soleil. Leur palpitation secouera ton sommeil, Et l'éternité vraie ira pétrir tes moelles. Comme la main de Dieu, pétrissant les étoiles, Plonge en ces mondes d'or un ange intérieur Et fait tressailler l'Ame où dormait la splendeur."
Mais le Bouddha semblait comme un lotus du fleuve Qui, dès le crépuscule, a caché sous les eaux
Ses bleus pétales clos.
Il a pensé trop loin pour que le vrai l'émeuve.
Alors Jésus, quittant les mots.
Évoqua par l'esprit ceux que jadis, sur terre.
Avait consolés le Bouddha, Non les profonds Amis de son extase austère. Mais les simples, la Tchandala Qu'il avait accueillie en frère, Ceux qui, sans le comprendre, émus de sa pitié, Lui tendaient leur misère Et leur cœur bégayé,
ioo
ALBERT JOUNET
Ignorant que l'amour n'eût soif que d'oublier. Et le Bouddha rouvrit sombrement ses paupières. Mais l'âpreté de ses délices meurtrières Avait absolument détruit ses lents yeux doux Et sa face en frisson ne montrait que deux trous.
Et le Bouddha gémit d'une voix différente,
Humaine, pénétrante :
„Oui, l'on peut tout aimer comme on aime un seul cœur, Garder le souvenir délicat, la chaleur, La vie, et cette grâce aux éternelles cimes Donne des majestés de sève plus sublimes. Si les monts de sagesse ont des glaciers au front Qu'ils les versent en cataractes magnanimes Vers les forêts qui grandiront !
Des recueillements du silence Créons des Cieux nouveaux à prodiguer aux cieux...
Mais à quoi bon parler : l'inconscience A dans mon âme éteint les aubes de vaillance,
Sur ma face rongé mes yeux !"
Et des pleurs douloureux en lacs pleins et funèbres S'amassaient lourdement dans les trous de ténèbres.
Mais, le Christ les couvant d'un regard radieux, Les pleurs voyaient Jésus et devenaient des yeux.
[Le Livre du Jugement : la Rédemption.)
DANIEL LESUEUR
Bibliographie. — Fleurs d'Avril, poésies (1884); — Marcelle (1885); — Un Mystérieux Amour (1886); — Amour d' Aujourd'hui (1888); — Rêves et Visions, poésies (1889); — Névrosée (1890); — Une Vie Tragique (1890); — Passion Slave (1892); — Justice de Femme (1893); — Haine d^ Amour (1894); — ^ force d'aimer (1895); — Poésies [Visions Divines, Visions Antiques, Sonnets Philosophiques, Sursum Corda fj (1896); — Invincible Charme (1897); — Lèvres Closes (1898); — Comédienne (1898); — Au delà de l'Amour (1899); — L'Honneur d'une F'emme {1900); — L'Évolution Féminine (1900); — Lointaine Revanche : L'Or sanglant (1900); — Lointaine Revanche: La Fleur de Joie (1900); — Fiancée d'outre-mer {i()Oi); — Mortel Secret: Lys Royal (iqo2); — Mortel Secret: Le Meurtre d'une Ame (1902); — Le Cœur chemine (1903); — Le Masque d'Amour: Le Marquis de Valcor (1904); — Le Masque d'Amour: Madame de Ferneuse (1904); — La Force du Passé (1905); — Calvaire de Femme: Fils de P Amant (1907); — Calvaire de Femme: Madame l'Ambassadrice ( 1 907). — Nietzschéenne, roman ( 1 907) ; — Le Droit à la Force, roman {1909) — Traduction: Lord Byron : Tome 1er: Heures d' Oisiveté, Childe Harold {1901); — Tome II: Le Giaour, La Fiancée d'Abydos, Le Corsaire, Lara, etc. (1901); — Tome III: Le Siège de Corinthe, Parisina, Manfred, Le Prisonnier de Chillon, Mazeppa, etc. (1901). — Théâtre: Fiancée, pièce en quatre actes, représentée sur la scène du Théâtre de Odéon (1894); — Hors du Mariage, pièce en trois actes, représentée sur la scène du Théâtre Féministe (1897); — Le Masque d'Amour, pièce en cinq actes, représentée sur la scène du Théâtre Sarah Bernhardt (1905).
Les œuvres de Mme Daniel Lesueur ont été pubh'ées par Alphonse Lemerre.
DANIEL LESUEUR
Née à Paris en 1862, Mme Daniel Ltsueur apparaît comme un des écrivains les mieux doués de ce temps : poète, romancier, auteur dramatique, sociologue, elle n'est restée étrangère à aucun des mouvements de la pensée. Comme poète, elle a toujours affirmé, tout en constatant leur „inanité évidente", les irréductibles aspirations de l'idéalisme, avec une éloquence d'autant plus pénétrante qu'aucune convention spiritualiste n'altère la sincérité de son indépendance. Son point de départ est „la philosophie scientifique qui règne aujourd'hui presque absolument". A lire, par exemple, les poèmes graves et sonores des Sonnets Philosophiques, on pourrait croire le poète rallié sans réserve aux théorits darwiniennes. Il proclame en vers grandioses l'empire éternel des forces élémentaires: il constate le néant de la vie, qui n'est qu'„une mort incessamment active"; il reconnaît que „pour exister longtemps il faut périr toujours", à chaque minute de cette existence que le temps détruit et renouvelle. Ce moi, dont nous sommes si fiers, n'est, après tout „qu'un vain souvenir dans une fiêle image"; au sein du tourbillon illusoire des phénomènes, notre personnalité, elle aussi, est un rêve. La trace d'hérédités anciennes se mêle à la fugace empreinte du présent pour former cette mouvante ébauche que nous sommes, nous qui cependant nous rêvons immortels. Ainsi le pessimisme ou plutôt le nihilisme scientifique, après avoir ruiné toute foi dans l'âme humaine, la dépouille enfin elle-même de sa propre vie.
Contre l'envahissement de ces doctrines qui respirent, pour iinsi parler, l'ivresse du vide et de la mort, le poète appelle i'abord à son aide le souvenir, qui entretient en nous l'existence spirituelle, après que se sont effacées les illusions, ces ^reflets brillants mais éphémères de l'univers au fond d'un organisme humain". C'est lui qui rattache l'homme à la longue juite de ses aïeux. C'est pourquoi, à l'encontre de ceux qui enient, avec un sacrilège emportement, le passé religieux de 'humanité, Daniel Lesueur se plaît à en exalter la grandeur ians une suite de poèmes intitulés : Visions Divines. Il r> conlaît combien a été bienfaisante au genre humain l'^Œuvre 3es Dieux". Grâce à eux, l'homme a traversé presque joyeusement les tortures de la vie, affronté la mort avec calme, apercevant, au-dessus des besoins et des misères de chaque our, un idéal vers lequel il s'acheminait au milieu d'épreuves mystiques et purifiantes.
Ainsi, Daniel Lesueur ,.a su allier à une vision rigoureusement exacte de la ^réalité" scientifique, la plus juste compréhension du rôle humanitaire et de la philosophique beauté
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des religions anciennes" ; et je ne sais quelle piété se manifeste encore dans son incroyance même. „ L'exemple est peut-être unique d'une aussi lar^e et intellectuelle équité envers ces formes abolies de l'inquiète pensée humaine." Les fervents hommages du poète ne font défaut ni à Bouddha qui, le premier, enseigna la charité universelle, ni à la sage Athênè, en son Parthénon clair et radieux Son imagination émigré aux pays lumineux et tranquilles de l'Orient, où „fleurit. naïve encore, la jeunesse du monde." Ses poèmes légendaires au descriptifs: La Main de la Momies La Légende du Satni Khamois^ Les Loisirs de Sardanapale^ Le Colosse de Memnon^ se rattachent ainsi à ses poésies philosophiques, et en sont les pittoresques corollaires. C'^mme le remarquait M. Paul Bourget, à propos de l'œuvre de Leconte de Lisle, ces vers plastiques, malgré leur impersonnalité toute d'apparence, supposent chez l'artiste un fond d'idées, de sentiments et de prédilections qui lui constitue une philosophie.
Mais „de tous les rêves le plus bienfaisant et le plus sublime est encore l'amour". y,Par lui, l'homme peut communiquer à des êtres chers, à des êtres fragiles ainsi que lui, un bonheur absolu et divin, ne fût-ce que pendant un instant, et cet instant où ceux que nous aimons sont ainsi heureux par nous sans mesure, nous élève, avec eux, au-dessus de toutes choses". Aussi, Daniel Lesueur a-t-il célébré avec magnificence „le plus divin et le plus mystérieux de nos sentiments". Lui aus<5i. il a fait ce rêve des impérissables tendresses. Hélas! «l'espoir d'une affection éternelle est décevant" ; mais, seul, il donne une excuse à la passion ; cette ^illusion" de toutes es nobles âmes a pour complice l'idéalisme réfractaire aux cruels enseignements de la vie.
Une fois même, le poète demande à une hypothèse hardie le moyen d'espérer encore une réunion définitive des deux cœurs séparés par la mort, et qui peut-être confondront leurs substances dans quelque rencontre fortuite d'atomes {Rendezvous^. Voilà un exemple de cette pénétration singulière de l'élément philosophique dans la passion, et qui peut servir à caractériser le talent de Daniel Lesueur : l'idée et le rêve mêlent dans sa poésie leurs deux infinis. C'est pourquoi nul n'a mieux su traduire les magnanimes élans de l'amour vers l'absolu. Ses œuvres nous donnent le frisson tragique de l'amour et de la destinée. Aussi nous sont-elles à la fois douloureuses et chères.
Dans les romans de Mme Daniel Lesueur, on a loué sa forte psychologie, son merveilleux sentiment des métamorphoses
DANIEL LESUEUK
infinies de la passion. Elle nous a donné, en effet, des analyses de l'amour moderne dont la subtile vigueur serait difficilement dépassée, et elle est assurément un des écrivams les mieux renseignés sur la décevante nature féminine. Mais ce qu'il faut signaler chez elle avant tout, comme un don exceptionnel, c'est ce lyrisme que le roman avait désappris depuis René et Obermann. Comme les grands maîtres de l'époque romantique, elle nous fait éprouver le vertige de la pensée et l'ivresse amère de l'abîme.
Daniel Lesueur, en ces dernières années, a tenté une renaissance du roman de grande aventure. La tentative, qui était dangereuse, a pleinement réussi. Un critique, M. Jules Bois, écrivait dernièrement: ^Une romancière-poète descendit du Parnasse où P'rançois Coppée, Leconte de Lisle et Sully Prudhomme lui avaient fait une place non loin d eux, et elle vint au peuple avec son joli sourire, ses yeux spirituels, son âme intrépide débordante de pitié et de tendresse, sa connaissance des drames et des comédies vécus de notre temps. Elle avait traduit lord Byron à ravir Leconte de Lisle; elle avait déjà la renommée d'une enchanteresse avec son bagage de vingt romans, régal des femmes et des lettrés. Elle ne dédaigna pas la tâche énorme et difficile, elle se mit à l'ouvrage; et prouvant que les poètes peuvent tout, elle réalisa l'union déclarée impossible de la Psychologie avec l'Aventure. Elle sut concilier la secousse brutale qui jaillit des faits-divers, les angoisses du crime, les rages de la domination, les cruautés du caprice voluptueux, avec les plus tendres, les plus douloureuses, les plus délicates émotions qui fleurissent dans le jardin des cœurs aimants et sacrifiés . . .
„ .... La vie n'est pas un roman, mais le roman peut servir parfois à améliorer la vie. Les œuvres de Daniel Lesueur ne se contentent pas de nous séduire ; elles nous réveillent de nos apathies, elles nous entraînent vers un idéal, elles nous fortifient. Aussi les mânes de George Sand ont ils certainement frémi d'aise à l'avènement d'un tel successeur au fauteuil où elle fut désignée. La dame de Nohant, aux inspirations à la fois tendres et fières, n'a pu de son au-delà que sourire sororalement à celle qui écrit dans La Force du Passé cette maxime sage et généreuse: ^Respectons toute croyance et même le doute. Aucun dogme n'est au-dessus de la tolérance et de la bonté."
Daniel Lesueur, en effet, occupe au Comité des Gens de Lettres la place de George Sand, honneur qui n'avait pas encore été réservé aux femmes depuis iin demi-siècle. Depuis
George Sand, la porte entre-bâillée s'était refermée et même verrouillée. Il a fallu le persévérant effort des campagnes féministes et aussi le mérite éclatant et patient des poétesses et des romancières pour que, de nouveau, le seuil si bien défendu fût franchi par une nouvelle victorieuse.
Le choix de l'assemblée générale du 24 mars 1907 a été ratifié par l'opinion publique.
Ajoutons, pour compléter cette rapide esquisse, que Mine Daniel Lesueur a affronté le théâtre avec succès, et que cette poétesse, cette romancière est une essayiste et une économiste de talent. Ses travaux sur \ Évolution féminine en font foi. Elle sait trouver en sociologie les idées pratiques et immédiatement réalisables.
Depuis 1900, Mnie Daniel Lesueur est chevalier de la Légion d'honneur. Ses romans lui ont mérité le prix Vitet à l'Académie française.
DANIEL LESUEUR
L'Œuvre des Dieux
Je vous vénère, ô dieux ! vagues spectres sublimes, Que l'homme a tour à tour bénis et blasphémés. Mes chants s'élèveront vers vos lointaines cimes Pour tous les malheureux que vous avez charmés.
Vos bienfaisantes mains aux damnés de la vie, A ceux qu'abandonnaient la Fortune eC l'Amour, Ont versé largement tous les biens qu'on envie. Éternisant pour eux nos vains bonheurs d'un jour.
Ils ont vécu, le cœur bercé par leur chimère, Traversant nos douleurs avec un front joyeux, Et même ils ont souri lorsque la Mort amère De son geste muet leur a fermé les yeux.
Ce qu'ils ont entrevu dans leur obscure voie N'est pas le joug pesant d'un stérile labeur, La terreur de la faim, la jeunesse sans joie. Le trépas solitaire et sa morne stupeur.
Non : c'est un sûr chemin, plein d'épreuves mystiques, Qui prend l'homme au berceau pour le conduire aux cieux, Qu'on parcourt, enivré d'encens et de cantiques. Versant du repentir les pleurs délicieux.
Saints transports effaçant toute douleur charnelle, Inépuisable amour issu d'un cœur divin, Impérisable espoir d'une extase éternelle. Qui vous a possédés n'a pas souffert en vain.
Pour l'assouvissement des appétits sans trêve, Malgré ses moissons d'or, le monde est trop étroit; Mais aux déshérités s'ouvre le champ du rêve . . . L'homme est un créateur qui fonde ce qu'il croit.
Et puisque la Nature aux lois mystérieuses, Nous donnant la douleur, nous livra l'infini, Pourquoi briserions-nous les ailes radieuses Qui nous portent plus haut que notre ciel terni ?
Pour moi, je te salue, Illusion féconde. Qui seule à nos efforts viens prêter ta grandeur! Sur les antiques fronts de tous les dieux du monde C'est toi dont, à jamais, j'adore la splendeur.
[Vïswns Divines.)
Le Progrès et les Dieux
Aux temps anciens, le monde existait dans un rêve; Les cieux élargissaient le terrestre horizon; L'espoir d'un avenir plein d'extases sans trêve Consolait de la vie incertaine et trop brève, Et le désir vainqueur supplantait la raison.
Hélas! il est des cœurs que le Progrès consterne. Des lèvres qui toujours invoqueront les dieux. La Science à l'œil froid conduit l'esprit moderne, Pourtant p'us d'un genou dans l'ombre se prosterne. Plus d'un regard encor monte au ciel radieux.
C'est que, nous retirant l'espérance qui charme.
Dévastant à jamais nos lointains paradis,
La Science n'a pas effacé toute larme;
En nos mains, au contraire, elle aiguise chaque arme,
Et nous rend sans pitié pour les combats maudits.
L'antique Illusion, qui nous devient néfaste. Ne peut plus sans péril embellir le chemin. Notre champ de bataille est si sombre et si vaste Que jamais nulle haine ou de peuple ou de caste N'en ouvrit de pareil au désespoir humain.
Le sang n'y coule point; la lutte pour la vie N'offre point la grandeur des glorieux trépas; Les morts, nul ne les chante et nul ne les envie, Et l'effrayant clairon qui tous nous y convie. C'est le cri de la faim, qui ne pardonne pas.
DAMEL LESUEUR
Nos tournois acharnés ont l'univers pour lice.
Sous nos efforts géants tout rempart est tombé.
Le salaire est une arme, un mot d'ordre, un complice.
Ni repos, ni pilé ! Si son pied manque ou glisse,
Le lutteur le plus fort a bientôt succombé.
Car le travail, facile aux époques naïves. Est pour nous l'inc-ssant et terrible labeur. L'esclave d'autrefois, dans nos cités actives, Frémirait à l'aspect de nos races chéiives, Qu'asservissent le fer et l'or et la vapeur.
Il rirait de dédain quand leur foule pâlie.
Quittant le puits de mine ou l'obscur atelier.
Lui dirait: „Nous, au moins, sommes libres" Folie!
Vous, libres ? . . . Mais la loi qui vous dompte et vous lie
Plus qu'aucun joug humain vous contraint de plier.
Dans sa marche en avant le Progrès implacable, Comme l'âpre Nature, écrase aveuglément Le faible, l'impuissant, le rêveur, l'incapable. Pour qui veut éluder son ordre redoutable, Honte, misère et mort sont un sûr châtiment.
Pourtant l'homme jamais ne vivra sans chimère. Nous aussi, nous avons notre espoir insensé : Le rêve social, en son ardeur amère.
Prend des religions la puissance éphémère Et remplace à lui seul tous les dieux du passé.
Nous le verrons bientôt plus qu'eux impitoyable,
Car il met l'idéal ici-bas, près de nous.
Pour toucher à ce but, qui paraît saisissable.
Le combat grandira, tellement effroj-able
Que les maux d'aujourd'hui pourront nous sembler doux.
Puisque telle est la loi, courbons donc notre tête; Mais ne maudissons pas, dans notre vain orgueil. En face des douleurs que demain nous apprête. Les dieux, dont la raison proclame la défaite. Mais dont nos coeurs meurtris portent encor le deuil,
{Vtstons Divines.)
La Voix des Morts
Morts qui dormez, couchés dans nos blancs cimetières, Parfois, en relisant tous vos noms oubliés, Je songe que nos cœurs à vos froides poussières Par des fils infinis et puissants sont liés.
Muets, vous dirigez nos volontés altières; Par vos désirs éteints nos désirs sont plies ; Vos âmes dans nos seins revivent tout entières, En nous vos longs espoirs vibrent, multipliés.
Bien que nous franchissions une sphère plus haute, Vos antiques erreurs nous induisent en faute, Nous aveuglant encor malgré tous nos flambeaux.
Car le passé de l'homme en son présent subsiste. Et la profonde voix qui monte des tombeaux Dicte un ordre implacable, auquel nul ne résiste.
{^Sonnets Philosophiques^
Souvenirs
Souvenirs, souvenirs, c'est par vous que j'existe! Ma vie est tout entière en votre vague émoi. Dans la nuit du passé, votre écho tendre ou triste Sauve seul du néant cet être qui fut Moi.
Sans vous, qu'en serait-il de mes courtes années, S'eflaçant tour à tour dans le temps éternel, Et des illusions, si promptement fanées, |;
Dont l'éclat met une âme en mon corps tout charnel?
Car il n'est rien de vrai dans toutes les chimères Qui, de leur vol léger, flottent sur mon chemin: Elles sont les reflets, brillants mais éphémères. De l'univers au fond d'un organisme humain.
DANIEL LESUEUR
Aies seus, miroirs subtils de ces formes saus nombre, Eux-mêmes, je le sais, n'ont point de fixité, Mais changent leurs tableaux, rayonnants ou pleins d'ombre. Comme un fleuve mouvant par sa course emporté.
Dans mon cœur frémissant, dans ma chair douloureuse. Ce qui le mieux échappe à l'incessante mort, A l'évolution puissante et ténébreuse Qui partout en secret active son eflfort,
C'est ce qui n'est pas moi : l'ineffaçable trace Qu'a gravée en mon sein la foule des aïeux. Ma joie et mes douleurs sont celles de ma race, Et le feu de son âme éclate dans mes yeux.
Que devient donc ma vie en ces profonds mystères? Où retrouver ce Moi, qui périt chaque jour? O souvenirs ! c'est vous, aux heures solitaires, Qui du frêle fantôme esquissez le contour.
C'est vous qui me rendez quelquefois à moi-même, Ombres qui reflétez l'ombre éteinte à jamais. Car vous ressuscitez en un songe suprême Tout ce qui m'a fait vivre et tout ce que j'aimais.
Nés avec chaque larme, avec chaque pensée, Partout où j'ai souffert, partout où j'ai vaincu, Vous maintenez pour moi l'existence effacée, Par vous seuls je peux dire aujourd'hui: „J*ai vécu!"
Venez donc, souvenirs à l'aile étincelante. Spectres des jours heureux et des paisibles soirs. Venez, pour enivrer mon âme chancelante Des bonheurs disparus et des anciens espoirs.
Vous que le temps revêt d'un invincible charme, O mes meilleurs amis! ô mon plus sûr trésor! Vous paraissez plus beaux à travers une larme. Aussi d'un œil mouillé je poursuis votre essor Au hasard de mes vers, parmi les rythmes d'or.
{^Souvenirs. ^
Songe d'été
Sous les arbres verts, sous les arbres noirs, Dans l'éclat du jour ou l'ombre des soirs,
J'aime errer sans trêve.
Parmi les rameaux emplis de chansons Le vent passe et meurt en vagues frissons ;
Je poursuis mon rêve.
Sous les taillis clairs où midi s'endort Le soleil, jetant ses paillettes d'or,
Se brise en fusées; Et les moucherons dans ce flamboiement, Ivres de chaleur, font un tournoiement
D'ailes irisées.
Mille insectes fins se cachent, tapis Parmi les plis roux des anciens tapis
De frondaisons sèches; Car les étés morts, sous de bruns linceuls. Dorment à jamais, oubliés et seuls.
Dans les sentes fraîches.
Sur le pied rugueux des chênes touffus La mousse répand un reflet diffus
De pâle émeraude; Et sur quelques fleurs, par vols lents et lourds, L'incertain bourdon au corps de velours
Etincelle et rôde.
Dans les flots mouvants des sommets houleux Glissent par lambeaux les firmaments bleus,
Comme des prunelles; Et, lorsque tout bruit paraît s'endormir. Même en ce silence on entend gémir
Des voix solennelles.
Dans les bras tordus des ronciers fleuris La vive araignée au bout d'un fil gris
Voltige et circule; |i
Mon esprit, lassé par de longs combats. S'attendrit à suivre en ses vains ébats
L'être minuscule.
DANIEL LESUEUR
Alors, sans regret, sans peur, sans dessein. J'écoute frémir, paisible en mon sein,
L'éternelle vie; L'immense Nature, au fond des forêts, Laisse pénétrer en ses doux secrets
Mon âme ravie.
Atome pensif, j'entends l'Infini Murmurer en moi son hymne béni
Par la voix des choses.
Mon cœur n'a qu'un jour, mais dans son néant Vient se refléter l'univers géant.
Des soleils aux roses.
Sous les arbres verts, sous les arbres noirs, Dans l'éclat du jour ou l'ombre des soirs.
J'aime errer sans trêve.
Parmi les rameaux emplis de chansons Le vent passe et meurt en vagues frissons:
Je poursuis mon rêve.
(^Souvenirs.)
Une Aventure de l'Amour
Amour s'est égaré. L'enfant cruel et beau
Est entré dans un cimetière.
Ses pieds nus ont heurté la dalle d'un tombeau ;
II grelotte, assis sur la pierre.
Il a peur, il appelle ... Et le vent de la nuit Éteint sa voix tremblante et douce.
Dans l'ombre, tout est blanc et muet . . . Et, sans bruit, Des ombres glissent sur la mousse.
Devant lui, s'accoudant au bloc brisé d'un fût,
Dans des colonnes ruinées, Une d'elles s'arrête . . . une d'elles qui fut
Une vierge de seize années.
Elle n'a vu jamais cet enfant rose et uu,
Dont l'œil mutin de pleurs se mouille;
Jamais, non . . . même pas dans un rêve ingénu Que l'aurore joyeuse embrouille.
Elle ne connaît pas tous les savants baisers
Qu'ont inventés les lèvres souples; Elle ne frémit pas, alors qu'inapaisés
Sanglotent les spectres, par couples.
Donc elle ouvre tout grands ses yeux creux et pensifs
Devant ce petit être étrange.
Et s'étonne qu'il ait des airs aussi plaintifs
Puisque sans doute c'est un ange.
Lui, saisi de resprct pour ce fantôme pur,
Immaculé comme les marbres, N'ose lui demander un chemin court et sûr
Pour fuir parmi les mornes arbres.
Pourtant, dompté soudain par de poignants effrois.
Il prend sa main si pâle et frêle . . . Puis, tous deux, ils s'en vont sur les noirs gazons froids,
Où le grillon jette un cri grêle.
Or l'âme qu'habitaient les neigeuses candeurs
Et les ignorances sublimes.
Croit, en touchant l'enfant, glisser aux profondeurs
De très vertigineux abîmes.
Car elle a reconnu l'invincible pouvoir
Auquel fut soustraite sa vie; Tous les amers plaisirs qu'elle vient d'entrevoir.
Ce sont eux, eux seuls qu'elle envie.
Et voici que bientôt paraît à son esprit,
En souvenir impérissable.
Un jeune homme aux traits fiers, qui jadis lui sourît
Et traça son nom sur le sable.
Elle comprend alors qu'elle n'a point vécu.
Et son regard morne retombe Sur cet enfant, par qui l'univers est vaincu
Et qui règne encor dans la tombe.
DANIEL LESUEUR
Elle peut maintenant, en hâte, mais en vain. Le mener hors du cimetière.
Hélas! car c'en est fait de son repos divin Pour l'éternité tout entière.
Dans la Forêt
Tout tremble à la fois.
Les bois ont la voix
De l'onde.
Dans son lit amer Ainsi geint la mer
Profonde.
J'écoute ... Le vent Dans le pin mouvant
S'engouffre.
Tel se plaint le fîot.
C'est bien le sanglot
Du gouffre.
L'âpre souffle mord Le hêtre et le tord
Sans peine.
Puis s'en va, hurlant, Rendre tout tremblant
Le chêne.
Dans ces hauts abris, On dirait les cris,
Très aigres, Des mâts de vaisseaux, Qui sont sur les eaux
Si maigres.
Les sombres taillis Sont tous assaillis,
O lutte!
Par des vents diserts, Y jouant des airs
De flûte.
[Souvenirs.)
Doux, tendres, puissants, Les bruits incessants,
En foule.
Se mêlent sans chocs.
Ainsi pleure aux rocs
La houle.
O grand univers!
Tes échos divers.
Pour l'âme.
Ont la même voix:
Les gouffres, les bois,
La lame.
Que nous disent-ils
Dans leurs chœurs subtils ?
Qu'importe !
Ce n'est qu'un vain bruit, Et le vent qui fuit
L'emporte.
(^Souvenirs.)
GEORGES LORIN
Bibliographie. — Paris Rose (P. Ollendorff, Paris, 1884); — L'Ame Folle (P. OlIendorfiF, Paris, 1893); — Pierrot Voleur^ un acte en veis (P. Ollendorff, Paris, 1896.)
M. Georges Lorin, poète, peintre et sculpteur, — poète partout et toujours, — avoue être né à Auxerre, mais le vrai berceau de ce délicieux flâneur d'art, c'est Paris :
Pour mon tout petit moi, gigantesque berceau. Qui sait me dorloter dans sa houle mouvante!
Il est essentiellement Parisien, il ne saurait vivre hors de Paris :
Il me faut ton reflux à toute heure et sans trêve, Océan de chapeaux, de femmes et de bruit . . .
M. Georges Lorin a donné dans Paris i?oj^ (1884), œuvre humoristique, fine et spirituelle, une note inattendue, unique, inimitable, improlongeable. C'est une œuvre close. „Dans ces vers que l'on pourrait qualifier impressionnistes, il a dégagé des choses que les poètes n'envisageaient (ou ne dévisageaient) pas, une poésie pailletée, joyeuse, ét«)nnée, coloriste, et une philosophie soit mélancolique, soit ironique, souvent profonde. Ce fut une surprise dans mamts salons, avant l'apparition du volume, d'entendre l'auteur finement, avec une diction martelée et du „sans en avoir l'air", décrire les Affiches, les Ombrelles, les Gens! les Maisons, le Mât de Cocagne, les Dames, etc."
L'Ame Folle (1893) est un recueil passionné, presque tout d'amour violent. On y trouve des pièces remarquables, d'une grande puissance d'expression.
GEORGES LORIN
La Ronde