À TOUS
La ribambelle des bambins Tourne, tourne comme on s'envole, Et, sur un air simple et frivole Us s'entraînent, les chérubins. "*
Les menottes dans les menottes, Croisant leurs petits doigts rosés.
Par le grand soleil arrosés, Us chantent à pleines quenottes.
Leur rire, adorable et dispos, Met une fossette à leur joue, Et l'ombre des arbres se joue Dans les plumes de leurs chapeaux.
Us chantent en changeant les gammes :
Ils chantent le Pont-d'Avignon.
Avec un salut très mignon.
Les messieurs font la cour aux dames.
Us chantent de tous ces airs-là Que nous chantions dans notre enfance.
Ils chantent: Entrez dans la danse!
Et puis : Girofle, girofla.
Les garçons, pareils aux fillettes, Ont comme elles des cheveux blonds Tout aussi bouclés, aussi longs, Des mines aussi joliettes,
Des costumes aussi coquets.
Les robes, pleines de dentelles.
De rubans et de bagatelles.
Sont fraîches comme des bouquets.
Tout cela saute, tourne, danse Avec des éclats triomphants ; Sur les épaules des enfants Les cheveux battent la cadence.
Or, cette couronne d'amours Ayant charmé mes yeux moroses, J'ai voulu voir les bébés roses S'enivrer dans leurs mille tours.
Et dans ce gai papillotage De cols blancs et de mollets nus, Mes ans, qui se sont souvenus, Accompagnent leur caquetage.
Quand, soudain ! . . . comme ils bondissaient. J'ai vu leurs lèvres si carminés Bleuir ... et gamins et gamines Qui pâlissaient et grandissaient ! . . .
Quel rêve absurde m'hallucine!
La ronde tourne cependant?
Et j'entends son gosier ardent Chanter: Dansons la capucine!
Dansons 1 Impitoyablement, Le cauchemar change visages, Robes, chapeaux, mignons corsages, Doucement, insensiblement.
Doucement, doucement, que dis-je?
Non! c'est vertigineusement Que leur âge et leur vêtement Subit l'étreinte du prodige.
Sur les belles, des tabliers Effacent les jupes de soie.
Une main, sans que je la voie.
Met aux garçons de gros souliers.
Sur le dos ils portent un livre Énorme, triste, lourd, puis deux.
Puis trois ... Ils cherchent autour d'eux Quelque chose qui les délivre.
GEORGES LORIN
Les bouquins vont voler dans l'air, Car à leurs yeux, disant leurs âmes, Les yeux des filles, presque femmes, Ont répondu par un éclair.
Alors, par leurs bras forts et souples Faits pour n'être jamais lassés, Les beaux corps blancs sont enlacés.
Et la ronde tourne par couples.
Mais, bientôt, la plainte du vent Apporte un cri lointain de haine.
La ronde chante à perdre haleine :
Fanfan la Tulipe, en avant!
Un bruit sourd de canon résonne.
Blafarde, la ronde aux abois Chante: Nous n'irons plus au bois...
Dans l'air un glas funèbre sonne.
Les voilà perclus et tremblants.
On chante : Il était une vieille . . .
Adieu rire et bouche vermeille!
Les bébés ont des cheveux blancs.
Mais la ronde, quoique hagarde, Le dos courbé, les membres las.
S'acharne ... et parmi les hélas !
On chevrote: La tour prends garde!
Leurs fronts semblent vouloir dormir Dans le bercement du manège, Le ciel gris fait tomber la neige Et je crois entendre gémir.
Leur paupière n'est point rouverte, Et leur rigidité fait peur !
La terre, pleine de stupeur, D'un linceul de mort s'est couverte !
Leurs habits tombent, et leurs chairs Ont laissé leurs poitrines vides!
Plus rien de leurs lèvres livides !
Plus rien de mes bébés si chers!
Plus rien! Oh! si! mon épouvante!
Les deux grands trous noirs de leurs yeux
Et le rire silencieux
De leur face presque vivante.
Plus rien! si! la ronde en fureur Qui tourne, tourne, et se disloque Lâchant ses os, loque par loque, Et sans pitié pour ma terreur!
Jusqu'à ce qu'un rond de poussière Remplace le rond des amours.
Et puis s'envole pour toujours Dans le vent qui tournoie . . . Arrière !
Quel démon fait tourner mes pas?
Qui grince ainsi dans mon oreille?
Dans une autre ronde pareille On m'entraîne? — Je ne veux pas!!!
Mais . . . quelle est donc l'étrange histoire Où vous m'avez laissé partir?
Va-t-il falloir m'en repentir?
Votre inquiétude est notoire ...
Vous ne souriez pas souvent?
Qu'ai-je dit? Ah oui! Chansonnettes, Enfants, hommes, vieillards, squelettes:
De la poussière et puis du vent.
Oh! Messieurs, dans quelle folie Laissez- vous s'égarer ma voix ?
J'ai menti ! Car ce que je vois :
C'est, toujours fraîche et plus jolie,
La ribambelle des bambins Qui tourne, comme l'on s'envole . . .
Et sur un air simple et frivole Ils s'entraînent, les chérubins!
[Paris Rose.)
GEORGES LORIN
L'Hydre
L'hydre de la beauté dresse cent mille têtes Et sur un corps pareil des yeux toujours nouveaux ! Las du bonheur des chairs et de leurs blanches fêtes En vain évoques-tu de tranquilles pavots,
En vain, sur l'oreiller d'une seule tendresse. Voudrais-tu reposer ta fatigue d'aimer, Des teints clairs, des cils noirs et de la blonde tresse Le complot recommence, hélas ! à se former.
Sur un amour qui meurt, un amour vient éclore, Sur un rêve qui tombe un rêve vient surgir; En vain saccages-tu l'éblouissante flore: Le rut de l'inconnu te guette et vient rugir.
Profane l'X du rêve ardent qui se dérobe Sous l'élégant costume et le corsage fin, Au passage prochain de la première robe Ta longue avidité renaîtra de sa faim.
Frappe l'un après l'un chaque sphinx ironique Avec l'argent, le viol et le charme des vers, Tu ne tueras jamais le monstre tyrannique: Le frisson de savoir qui ronge l'univers.
Frappe, éventre l'énigme et fais sauter les voiles, Frappe, frappe toujours, furieux et ravi, Tu mourras de fatigue et leurs regards d'étoiles Domineront encor le monde inassouvi.
Et tente de mourir en oubliant la terre Toute fraîche après toi d'inexplorés secrets. Si tu ne veux partir dans le dernier mystère Les poings serrés au fond d'un linceul de regrets.
{L'A?ne Folle.)
JULES TELLIER
Bibliographie. — Nos Poètes (1888); — Extraits de Saint' Simotiy en collaboration avec M. Charles Le Goffic (1890); — Reliques de Jules Te Hier (1892}.
Jules Tellier a collaboré aux Chroniques^ au Parti National, à la Revue Bleue, au Gaulois, etc.
Jules Tellier, né au Havre le 13 février 1863, mort le 29 mai 1889, fit ses humanités au lycée de sa ville natale, où il eut pour professeur M. Jules Lemaître. Il prépara sa licence es lettres à Caen, fut reçu le premier de sa session et alla enseigner la rhétorique au collège de Cherbourg, puis au collège de Langres, et, un peu plus tard, la quatrième au lycée de Constantine. Il donna sa démission en 1884 et vint à Paris, Son bagage littéraire se composait alors d'un volume de vers, Les Brumes, et d'une autobiographie en prose. Les Notes de Tristan Noël. C'est à ce moment qu'il fit la connaissance de M. Charles Le Goffic, avec lequel il se lia d'amitié.
Après quelques efforts infructueux pour entrer dans le journalisme, Tellier se vit forcé d'accepter, en 1887, une place de professeur de rhétorique à Moissac, d'où il collabora assidûment aux Chroniques, petite revue littéraire que venaient de fonder M.M. Maurice Barrés et Charles Le Goffic. Il y fit paraître en cette seule année 1887: Le Pacte de l'écolier Juan, Le Discours de la Biin-Aime'e, Celle-ci et Celui-là, Le Rêve d'Achille, Sonnets pour Toi, Un Parisien en province. Le Nocturne, Trois Décadents, Les Notes de Tristan Noël, Les Deux Paradis d' Abd-er-Rhaman.
Ayant obtenu un congé pour raisons de santé, il revint bientôt à Paris avec son jeune ami Raymond de La Tailhède, travailla avec M. Charles Le Goffic à différentes besognes littéraires, articles d'encyclopédie, comptes-rendus de thèses, etc.,
JULES TELLIER
et prépara, avec ce dernier, une édition d'Extraits de Saint- Simon, dont la préface lui appartient en propre- Une lettre d'introduction que M. Jules Lemaître lui avait donnée pour M. Jules Brisson, le fit entrer au Parti National. „Alors, dit M. Charles Le Goffic, commença la période un peu active de sa vie. Je n'ai pas besoin de rappeler sa collaboration à la Reviie Bleue, aux Annales, au Gaulois, tant de beaux articles d'une érudition si sûre et d'une langue si savante, son volume sur Nos Poètes (1888), plein de pages exquises, et comme les héritiers de Victor Hugo le choisirent pour étudier les manuscrits du Maître et en publier les variantes, et avec quelle perfection il s'acquitta de cette tâche sur les deux manuscrits de Toute la Lyre et de La fin de Satan, les seuls qu'il ait eu le temps d'approfondir. Il avait la tête bourrée de projets. Il méditait un livre sur la poésie lyrique au moyen âge, un autre sur l'érudition des romantiques, un autre sur la versification française au XIXe siècle, un autre sur le Titnon de Libanius et la sophistique grecque. Tout cela est perdu, hélas!"
Après la mort de Tellier, ses amis ont publié, en un volume intitulé: Reliques de Jules Tellier (1892), ses vers, ses chroniques, ses contes philosophiques et ses poèmes en prose. „Jules Tellier, a écrit M. Anatole France, sera accueilli parmi les petits poètes qui ont des qualités que les grands n'ont point. Si les minores de l'antiquité étaient perdus, la couronne de la Muse hellénique serait dépouillée de ses fleurs les plus fines. Les grands poètes sont pour tout le monde, les petits poètes jouissent d'un sort bien enviable encore : ils sont destinés au plaisir des délicats."
JULES TELLIER
Dangers du Rêve
Doux enfants, dont le cœur muet, quoique orageux.
Est plein d'un grand mépris de la course et des jeux,
Qui n'êtes plus compris tout entiers de vos mères,
Vous qui plongez, fixant vos yeux sur des chimères,
En des rêves sans fin voire esprit éperdu,
Ecoutez-bien : le don du rêve m'a perdu.
Dans ces extases-là mon âme fiit ravie;
Je me regardais vivre et j'inventais la vie
Et, troublant comme vous mon cœur de songes vains,
J'enlaçais dans mes bras des fantômes divins.
Mais ce labeur usait mon âme palpitante,
Hélas! — Après des ans de recherche et d'attente,
Quand chacun des objets du rêve fut trouvé,
Je n'en jouissais plus pour l'avoir trop rêvé.
Alors, lassé de tout, j'ai jeté sur le monde
Un regard trouble, et plein d'une torpeur profonde.
Et j'ai dit: „Beau matin pourpré, soir pâlissant.
Fût-ce au delà des mers où le soleil descend,
Fût-ce aux lieux tant vantés d'où l'aurore se lève.
Est-il quelque plaisir épargné par mon rêve?"
Et, n'en voyant aucun, j'ai compris clairement
Que cet immense ennui d'où vient tout mon tourment
N'avait plus désormais de remède sur tprre,
Et qu'à l'âge où l'enfant fiévreux et solitaire,
Consumé de désirs toujours inapaisés.
Sans être mûr pour eux convoite les baisers.
Celui qui ne sait pas étouffer son envie
Et qui se donne au Rêve, — est perdu pour la vie.
Abandon