AMÉDÉE POMMIER
Mon Utopie
J'ai rêvé maintes fois de faire une élégie
Digne de trouver place en quelque anthologie,
Un de ces morceaux fins, longuement travaillés,
Polis, damasquinés, incrustés, émaillés ;
Non point un monument ambitieux et vaste.
Pyramide, ou colonne, ou palais plein de faste,
Mais un rien, un atome, ime création
Sublime seulement par sa perfection.
Œuvre de patience, œuvre humble, œuvre petite,
Formée avec lenteur comme la stalactite.
Valant un gros poème en sa ténuité.
Et faite pour durer toute une éternité.
Oh! montrer ce que peut la constance ou l'étude!
Créer avec amour, avec sollicitude !
Laisser un médaillon, réplique dont le prix
Dans deux ou trois mille ans puisse être encor compris
Vieux lapidaires grecs, dont la main délicate
Installait des Vénus, des Hébés sur l'agate.
Sculpteurs minutieux, artistes qui joutiez
A qui de vous seraient les plus fins bijoutiers!
Que n'ai-je aussi l'outil et la main qui burine
Quelque divin profil ou quelque figurine !
J'eusse fait un cachet richement ouvragé,
Grand comme l'ongle, fruit d'un labeur enragé.
Sur une pierre dure, ou sur un peu d'ivoire,
J'eusse mis tout mon art et mes chances de gloire,
Léguant aux temps futurs un immortel joyau.
Quand je n'aurais sculpté qu'un pépin, qu'un noyau.
Nous mourons par l'excès et par la redondance.
En flacon d'élixir heureux qui se condense !
J'aimerais recueillir cette perle, ce pleur
Filtrant d'un cœur souffrant qu'a fêlé la douleur;
Puis, comme un moucheron dont chaque frêle membre,
Saisi, momifié dans une goutte d'ambre,
— Sépulcre transparent — se peut voir au travers.
J'embaumerais ce pleur dans l'ambre de mon vers.
Mais on n'a pas toujours de ces bonnes fortunes,
Comme 'Horace et Pétrarque en ont eu quelques-unes.
Le parfait, l'absolu, même en petit, n'est pas
Chose facilement accessible ici-bas.
Ce modèle idéal, qui dans notre esprit flotte,
De l'art qu'il décourage intangible asymptote,
On veut en vain l'atteindre et le réaliser.
Quand même notre cœur viendrait à se briser,
Nous ne pleurons pas tous de ces larmes divines
Que le temps cristallise et change en perles fines !
Bonheur simple
Elle n'enviait point le luxe des voyages.
Un coucher de soleil, la forme des nuages,
Ces étoiles sans nombre et dont le regard luit,
Semant de points de feu le voile de la nuit,
La lune, orbe ou croissant, baignant de lueurs douces
Les murs, les toits voisins, les lierres et les mousses,
Deux ou trois jardinets qu'elle avait sous les yeux,
Spectacle monotone et peu dispendieux.
Suffisaient à ce cœur épris de la Nature.
Elle en connaissait tout, chaque pan de verdure.
Chaque arbre, chaque fleur, chaque brin de gazon,
Bornant son univers à cet humble horizon.
Le dessin, la musique, un ouvrage d'aiguille.
Les nouvelles du jour, la lecture en famille.
C'était tout.
N'est-il pas touchant de voir qu'on peut Se composer sur terre un bonheur de si peu?
{Quelques vers pour Elle.)
MARY-LAFON
Bibliographie. — Poésie: Sylvio ou le Boi^doir [iSi^); — Fleurs du Midi: Mes Primevères, édition remaniée et augmentée de Sylvio ou le Botidoir (Librairie Internationale, Paris, 1869). — Roman : Les Romans du Midi: La Jolie Royaliste (1836); — La Bajide Myste'rieuse ; — Dans les Pyre'ne'es, La Guerre aie couteau; — La Boîte d'or ; — La Peste de Marseille, Madeleine Angely ; — Un Village sous la Terreur ; — Les dernières armes de Richelieu. — Théâtre: Z<? Mare'chal de Monluc, drame en trois actes et en vers, représenté sur la scène du Théâtre de l'Odéon (1842); — Le Chevalier de Pomponne, drame en vers, représenté sur la scène du Théâtre de l'Odéon (1845); — L'Oncle de Normandie, comédie en trois actes et en vers, représentée sur la scène du Théâtre de l'Odéon (1846); — La Course au mariage, pièce représentée sur la scène du Théâtre Beaumarchais; — La Belle-Sœur, pièce représentée sur la scène du Théâtre Beaumarchais ; — Le Roman d'un viéridional, pièce représentée sur la scène du Théâtre Beaumarchais (1878 — 1879); — en outre: plusieurs comédies et trois drames en vers inédits. — Philologie et histoire : Le Chevalier Jaufre et la belle Brunis seride ; — Fierabras ; — La Dame de Bourbon; — La Vie de Saint Honorât; — La Croisade contre les Albigeois, poème en vers monorimes; — Tableau de la langue provençale (1841); — Bertrand de Born (1838); — Histoire politique, religieuse et littéraire du Midi de la France, 4 volumes (1841 — 1844); — Rome ancienne; — Ro?ne moderne; — Pasquin et Marforio; — Mille ans de guerre entre Rome et les Papes; — La France ancienne et moderne; — Histoire d'Espagne, 2 volumes ; — Histoire d'une ville protestante. — Mémoires, Pensées, etc. : Cinquante ans de vie littéraire (Calmann- Lévy, Paris, 1882); — La Journée de la Vie.
Mary-Lafon a collaboré à la France Littéraire^ ^m Journal de l'Institut historique^ etc.
Jean-Bernard Mary-Lafon, poète, historien, romancier et auteur dramatique, né en i8io à La Française (Tarn-et-Garonne), fut élevé au collège de Montauban. Il vint dans la capitale au moment de la révolution de 1830, pour se livrer à la vie littéraire, dans laquelle il a su combiner heureusement les produits de l'imagination avec ceux de l'érudition.
Les fruits de son activité dans le domaine artistique sont un volume de poésies: Sylvio ou le Boudoir \ une série de romans parus sous le titre collectif de Romans du Midi: La jolie Royaliste^ La Bande mystérieuse. Dans les Pyrénées, La guerre au couteau, La Boîte d'or, L.a Peste de Marseille, Madeleine Angely, Un Village sous la Terreur, Les dernières arm,es de Richelieu, de très nombreuses nouvelles historiques ou purement littéraires, et des articles de critique dans les journaux et revues de l'époque.
Comme auteur dramatique, Mary-Lafon a fait jouer avec succès à l'Odéon: Le Maréchal de Monluc, drame en trois actes et en vers (1842), Le Chevalier de Pomponne, drame en vers (1843), L'Oncle de Normandie, comédie en vers (1846); puis, au Théâtre Beaumarchais: La Course au mariage, La Belle- Sœur, Le Roman d'un m-éridional (1878 — 1879).
En outre, il a laissé en manuscrit trois drames en vers et plusieurs comédies.
En même temps, Mary-Lafon s'occupait fructueusement de philologie, préparant ainsi les refontes qu'il a faites de plusieurs romans du Moyen- Age, Le Chevalier Jaufre et la belle Brunissende, Fierahras, La Dame de Bourbon, La vie de Saint Honorât, ainsi que La Croisade contre les Albigeois, poème en vers monorimes. Il publiait en 1841 son Tableau de la langue provençale, intéressante étude de linguistique comparée, qui précédait V Histoire de la poésie provençale, de Fauriel, appelant ainsi l'attention sur une matière alors inconnue ou du moins concentrée dans le savant enseignement de Fauriel à la Faculté des Lettres. C'est encore de Provence que s'occupait Mary-Lafon dans son Bertrand de Born (1838), et dans V Histoire politique, religieuse et littéraire du Midi de Ix France (1841 — 1844). N'oublions pas, en effet, que la brillante période dans laquelle est entrée la poésie provençale, avec Roumanille et Mistral, fut préparée par une période toute philologique, qui commence à Raynouard, entiché d'idées trop absolues pourtant sur l'influence de la civilisation du
MARY-LAFON
Midi, et s'épanouit pleinement avec Fauriel, Ampère, Bruce, White, Emile de Laveleye, Mary-Lafon, Villemain et quelques autres qui s'occupèrent moins de la valeur littéraire des poésies des troubadours que de la langue provençale, si précieuse, avec ses mille dialectes, pour l'histoire de l'ancien français.
Dans le domaine de l'histoire, après son grand ouvrage : L' Histoire politique^ religieuse et litte'raire du Midi de la France, Mary-Lafon a publié successivement: ^ow<? awczVww^, Rome moderne, Pasquin et Marforio, Mille ans de guerre entre Ro?fie et les Papes, La France ancienne et moderne, L' Histoire d'Espagne, L' Histoire d'tine Ville protestante, etc.
En 1882, Mary-Lafon fit paraître chez Calmann-Lévy un volume de Mémoires intitulé : Cijiqiiante ans de vie litte'raire.
Mary-Lafon fut un des premiers membres de la Société des gens de Lettres et de la Société des Auteurs dramatiques ; il était chevalier de la Légion d'honneur. Ses travaux furent plusieurs fois couronnés par l'Académie française.
Il est mort le 24 juin 1884, dans sa propriécé d'Aussonne, près de Montauban (Tarn-et-Garonne).
Issu d'une très ancienne famille dont la noblesse remontait au Xlle Siècle, Mary-Lafon avait laissé de côté, par esprit de libéralisme, ses titres nobiliaires pour ne garder que le nom qu'il s'était fait en littérature.
„Ferais-je de même, aujourd'hui?" dit-il à la fin de ses Mémoires. Et dans son volume de pensées : La Journée de la Vie il répond par cet aphorisme si souvent reproduit: „ L'expérience vient comme la glace, dans la saison où on n'en a plus besoin."
MARY-LAFON
Pensée d'automne