AU DOCTEUR ARNAL
Ami, croyez-vous donc que le passé renaisse? Tout ce qui commença sur terre doit finir. On vit un jour à peine, ensuite la jeunesse S'enfuit, comme l'oiseau, pour ne plus revenir!
Elle s'enfuit, hélas ! emportant sous son aile La foi, l'illusion, l'amour, le long espoir ! Et, quand elle a passé, que nous reste- t-il d'elle? Le souvenir, nid vide au haut de l'arbre noir!
Si vous vous retournez pour regarder encore Les astres qui brillaient dans le ciel des vingt ans, Plus rien dans cet azur, désormais sans aurore Et tristement couvert par la brume du temps!
Les divins souvenirs, les émotions fortes. Fleurs de notre printemps, quand l'arbre n'est plus vert. Emissent dans le cœur comme les feuilles mortes Qu'entraîne en gémissant la bise de l'hiver.
[Mes Primevères.)
ERNEST PRAROND
Bibliographie. — Vers (1841); — Fables (1847); — Fables politiques (1849); — Notices sur les rues d'Abbeville (1849 — 1850); — Les voyages d'Arlequin (1850); — Portraits critiques de quelques écrivains nouveaux (1852): — Études sur Shakespeare ; — Impressions et Pensées d' Albert (1854); — Les Contes en vers de la Calprenède (1854 — 1855); — Notices historiques sur l'arrondissement d'Abbeville (1854 — 1856); — Jean de la Chapelle et la Chronique de Saint- Ricquier (1856); — Les Hommes utiles d'Abbeville, panthéon local (1858); — Les chasses de la Somme {^i2>z^2>);
— Paroles sans musique; — Campagnes et victoires du Roi Be'bé; — Quatre années de la Révolution \17go — 1793'\ ; — Airs de Flûtes stir des motifs graves ; — Une Révolution dans l'Abbaye de Saint Ricquier, la Picardie de 1857, Notice sur Rambures ( 1 85 9) ; — Saint- Vul/ran d' Abbeville ( 1 860) ; — Les Châteaux de l'arrondissement d^ Abbeville (1860); — Jacques Malbrancq (186 1) ; — Histoire de cinq villes et de trois cents villages (i86r — 1868); — Les Annales modernes d' Abbeville (1862); — Histoire de Saint- Ricquier (1867); — Quelques
faits de l'Histoire d'Abbeville (1867); — De Montréal à Jérusalem (1869); — La Ligue à Abbeville; — Topographie historique et archéologique d' Abbeville; — Journal d'un Provincial pendant la guerre de i8yo — iSyi ; — Abbeville à Table; — Édition du poème latin de Valerand de la Varanne sur Jeanne d' Arc ; — Ronsard et d' Aubigné [i^'j^;
— A la Chute du Jour, vers anciens et notiveaux [184^ — i8y6~\ (1876); — L^s Pyrénées, paysages et im-pressions {18 6y — i8y6'}^ (1877)/ — Dti Louvre au Panthéon, poèmes (1881) ; — Le Théâtre sous le Chêne (1883); — Le Jardin des Racines noires (1886); — La Voie Sacrée (1887); — Z^ Monde aimé (1892); — Ldylles de Chambre (1894); — Falstaff, comédie en cinq actes, d'après The Merry Wives et King
ERNEST PRAROND
Henri IV (1895); — Le Théâtre so7is VOrme (1898). Les œuvres poétiques d'Ernest Prarond se trouvent chez Alphonse Lemerre.
Ernest Prarond a collaboré à divers journaux et revues. Il a été directeur de la Picardie.
Ernest Prarond, né le 14 mai 1821 à Abbeville (Somme), mort le 11 novembre 1909, fit ses études au collège de sa ville natale, qu'il quitta pour aller faire son droit à Paris. Conseiller général de la Somme de 1854 à 1880, maire d'Abbeville pendant un semestre (1883 — 1884), il fit de 1863 à 1873 ^^ nombreux voyages au cours desquels il visita successivement les États-Unis, le Canada (1863), l'Angleterre, l'Italie (1865), l'Orient, la Grèce, l'Algérie, la Suisse, la Belgique, la Hollande, les États Scandinaves et l'Allemagne.
Ernest Prarond s'est fait connaître par d'intéressants travaux historiques et archéologiques, mais il fut avant tout poète. On cite de lui: A la Chute du Jour [1847 — 1876], (1876), Les Pyre'nées (^iSj y). Du Louvre au Panthéon (iSSi), Le Théâtre sous le Chêne (1883), Le Jardin des Racines noires (1886), La Voie Sacrée [iSS'j'), Le Monde aimé {iSgz)^ Idylles de Chatnbre (1894), Falstaff (1895) ^^ ^^ Théâtre sous l'Orme (1899). „M. Prarond, dit M. Anatole France, a l'âme grande et l'esprit charmant. C'est un poète rare et un admirable humaniste." Ajoutons que la vaste érudition de ce délicat poète se manifeste aussi bien dans le choix de ses images que dans la richesse de son vocabulaire et l'heureuse variété de ses rythmes, dont il était allé demander le secret aux écrivains de la Pléiade.
Vivant par le cœur et par l'esprit, Ernest Prarond, qui était doué d'une sensibilité exquise, fut en même temps un philosophe. Il aimait à soulever les grands problèmes de l'existence et se plaisait à opposer un système à l'autre, sans proposer de solution définitive, estimant, comme Lessing, qu'il n'appartient pas à l'homme de connaître la vérité.
Dans son théâtre en vers, Prarond a manifesté d'heureuses qualités de poète dramatique.
Ernest Prarond fut officier de l'Instruction Publique et chevalier de la Légion d'honneur.
kc^ J ^.
ERNEST PRAROND
Matinée d'été
Moi, je suis depuis longtemps sorti dans la campagne, et j'ai déjà composé cette chanson, et, à haute voix, je l'ai chantée.
Uhland, Lied.
Tandis que dans les champs tout s'agite et travaille, Que les blés en faisceaux sont noués par leur paille, Que déjà la charrue a fendu le sillon. Et que du braconnier au rustique sayon Le fusil jette au loin des éclairs dans les plaines, Le château dort, visage aux yeux clos de persiennes. Et pourtant le soleil monte sur l'Orient ; Le ciel rit dans l'azur, et, comme lui riant, Le sol, tout parsemé de cailloux, étincelle ; L'araignée aux longs fils, qu'une embûche recèle, Fait jaillir au soleil sous son pied diligent L'eau de la nuit qui reste à ses toiles d'argent. Oh! les sots possesseurs de toutes ces merveilles Qui gaspillent le jour pour de prodigues veilles !
1847. {^A la Chute du Jour.)
Orgueil dompté
Non est in hominis potestatem prohibere spiritura, nec habet potestatem in die mortis. . . neque salvabit impietas impiura.
L'EccLÉsiASTE, chap. VIII, verset 8.
Naissance et mort est une mesme chose.
Ronsard, Les Poèmes, liv. 1er.
Silence, orgueil humain ! Comptons le temps, prodigues. Il semble à nos ardeurs que la sève est sans digues. Nous trouvant si dispos dans nos membres si forts.
Nous plaignons les chétifs et méprisons les morts;
Trompés par un instinct de puissance et de vie
Indéfectible en nous, prescient, qui dévie,
Nous croyons qu'on saisit la fortune à pleins crins
Et frappons du talon la terre en souverains.
Peu s'en faut qu'à ce point ne montent nos blasphèmes
Que, pareils à ce Grec des antiques poèmes.
Contre le ciel qui gronde et parle avec le feu,
Nous ne jetions ce cri: Je vivrai malgré Dieu!
— Non, vous ne vivrez pas; votre fierté brisée
D'autres vaines fiertés deviendra la risée.
Bientôt des jeunes gens qu'aveugle un sang fougueux.
Vieillard, vous serez plaint, vous qui plaignez les vieux.
Car il n'appartient point à l'homme misérable,
Lorsqu'à sonné pour lui l'instant inexorable,
De faire que du corps l'âme ne sorte pas;
Il ne peut commander à l'heure du trépas.
Ni pitié, ni retard pour l'orgueil qu'il expie;
Et son impiété ne sauve point l'impie . . .
12 janvier 1850. {A la Chiite du Jour?)
Conclusion
Si je pouvais plier mon esprit à la force
Et mon cœur au devoir, ma grande ambition
Ne serait pas d'aller dans l'admiration
Des hommes, — comme Homère ou le soldat de Corse ;
Elle serait plus haute encore; elle serait De marcher devant Dieu, muet, modeste et sage, Sans qu'un œil seulement remarquât mon passage, Hors celui d'un pauvre homme à qui Dieu m'enverrait;
Elle serait encor d'adorer dans mon âme,
Du cœur et de la voix, comme un saint des vieux temps,
La sagesse éternelle et les soins éclatants
Qu'elle prend de verser sur nous un pur dictame.
ERNEST PRAROND
Ainsi je passerais dans un sentiment doux Des œuvres et de Dieu, des hommes et des choses, Admirant tout d'en bas sans recherche des causes, Et goûtant le ciel même en vivant comme tous.
1854. {A la Chîcte du Jour.)
Panthéisme ?
Gloire, encore et encore, à l'être auquel tout retourne et dont tout procède, qui est tout et en qui sont toutes choses.
Hymne à Vichnou.
Homo vitae commodatus, non donatus est. PuBLius Syrus.
Sache que le monde visible et le inonde invisible c'est Lui-même. Il n'y a que Lui, et ce qui est c'est Lui.
Farid Uddin Attar, Invocation du poème : Le Langage des oiseaux.
Jouis donc, imbécile, heureux être! Qu'importe Ta vie à l'univers? Sur ta paupière morte Le soleil sera-t-il moins éclatant? Le jour Verra-t-il fourmiller moins de joie et d'amour? Chaque minute en toi sonnant claire et ravie N'a-t-elle pas payé ce que te doit la vie? Dieu s'est-il engagé par un pacte envers toi? Quel serait le marché? Sur quoi fondé? Pourquoi? Sais- tu si l'Être en qui se voilent tant d'arcanes N'a pas fait de toi, ver, un de ses mille organes, Et n'as-tu pas assez de cet immense honneur Et de ce grand bienfait, ô chétif raisonneur, Que Dieu, pour admirer sa splendeur éternelle, Ait un instant daigné se choisir ta prunelle?
{A la Chute du Jour.)
Un Sacrifice au vent
Devolae flavi verticis exuviae.
Catulle, La Chevelure de Bérénice.
Sylvius du coffret où sa vie est scellée
Tira les bruns cheveux de la belle exilée,
Et, sortant, remonta le ruisseau jusqu'au bois
Où l'eau sourd de la craie et des tourbillons froids.
Là, suspendant sa marche, évoquant les années,
Le temps mort, il revit les heures couronnées
Du bleu ciel, et l'aspect souriant et les pas
De celle qui vint là, qui n'y reviendra pas.
Que lui dirent l'eau prompte et le bosquet tranquille ?
La source allait, tournant une basse presqu'île
De roseaux, et semblait heureuse de courir;
Le bois sentait déjà les bourgeons verts s'ouvrir.
Fuite ! murmurait l'eau ; retour ! disait le hêtre.
Sylvius prit les bruns cheveux ainsi qu'un prêtre.
Dans les rites anciens d'Aoude et d'Eleusis,
Touchait aux purs objets pour le culte choisis.
Et, séparant les uns des autres, lent office,
Il les jeta dans l'air et comme en sacrifice,
En sacrifice au bois, à l'onde, au ciel, à tout
Cet univers qu'avril prépare au riche août.
Septembre au blanc janvier, et qui, sur l'indigence
De nos courtes saisons, jette son indulgence.
Le vent prit en détail le don cher qu'en son vol
Arrêta le buisson, retint l'herbe du sol.
Sylvius crut avoir, pour faire en son cœur vide
Couler l'oubli, livré l'offrande au monde avide ;
Mais, après son départ, les oiseaux, pour leurs nids,
Des trésors recherchés fîl à fil, réunis
Par la plus glorieuse et sainte des maraudes
Et roulés par leurs becs sous leurs poitrines chaudes.
Ont fait, eux que la loi des astres émouvait,
Des chaînes pour la mousse assouplie au duvet
Les odeurs de la tête encor chère envolées
Ont fêté doucement les naissances ailées.
Et sur tous les parfums des bois, sur ceux des champs.
Divines, ont aidé l'essor des jeunes chants.
(A la Chute du Jour.)
ERNEST PRAROND
Les quais savants
Ah ! la Seine est toujours la bonne institutrice.
Lutèce l'eut pour sœur, Paris l'a pour nourrice.
Elle apporte du fond des Gaules, des forêts,
Des champs, l'esprit du sol, des airs, les souffles frais,
La respiration fiévreuse des poitrines
Qu'agitent, généreux, le combat des doctrines
Et l'espoir invaincu de voir l'humanité,
La France au cœur, prendre âme et voix de la Cité.
Elle apporte le vin des vignes glorieuses;
Elle apporte le bois pour les nuits studieuses,
Pour les foyers amis. — Souvenirs évoqués !
Le vrai cœur de Paris bat non loin de ses quais,
A gauche de la grande artère aux eaux fécondes
Et sous le mont sacré, mamelle des deux mondes
Où vinrent s'abreuver les peuples, les esprits.
Les faibles et les forts, les grands, Dante compris,
Les insoumis, Villon, les délicats, Erasme,
Ceux qui faisaient brûler, ceux dont l'enthousiasme,
Outré de voir le juste ou le droit trébucher.
Avec colère et joie acceptait le bûcher.
La Seine aime le mont des combats et des veilles
Avant le Louvre, orgueil et gardien des merveilles ;
Ses quais même ont ce culte et l'affirment deux fois.
C'est du côté par l'ombre accaparé dix mois.
Mais salué par l'aube encore au temps des givres,
Que sur les parapets s'entassent les vieux livres,
Et c'est de ce côté qu'en toutes les saisons
Les fleurs tombent aussi de pleines cargaisons.
Le livre ouvre sa page et la fleur sa corolle.
Du livre et de la fleur le vent prend la parole.
Fond l'antique savoir dans l'odeur du matin,
Et, son hymne ainsi fait, le porte au mont latin.
(Du Louvre au Panthéon.)
Clochettes Matinales
Avant le jour. Deux sons, deux notes enfantines,
Grêles voix d'un couvent lointain, sonnant matines.
L'humble métal n'a rien de l'imposante voix
Du bourdon, ni du bronze au vénérable poids
Qui convoque, vibrant encor de moyen-âge,
Les forts cerveaux, honneur, heur de l'échevinage.
Il n'est grave ni lourd, guerrier ni triomphant.
Et je ne puis mieux dire, il a le timbre enfant.
Ce sont des cœurs soumis, des femmes, qu'il appelle.
Sous la voûte de bois d'une basse chapelle
Les saintes vont causer, doucement, simplement.
Avec le saint orné d'un nouveau vêtement.
Le paradis qui s'ouvre en leurs songes paisibles
Les entoure déjà dans les objets visibles
Qui font parler les murs, chanter l'autel ; leur main
Touche leurs vœux. Un charme idéal de l'humain
Transposé dans leur âme est le divin pour elles.
La Vierge au paradis a des robes plus belles,
Des joyaux plus brillants que l'œil ne compte pas,
Mais elle a le visage et le geste et le pas.
De celle qu'elles ont voilée avec du tulle.
Ce qu'en sa seule ardeur leur seul désir postule
C'est de s'asseoir au ciel aux tables que Jésus
Préside familier comme au soir d'Emmaiis.
Voilà pourquoi, l'hiver, ces femmes, jeunes, vieilles.
Délicates, s'en vont, lorsque tu les éveilles.
Clochette, prendre place au banc glacé du chœur.
L'heure est noire au dehors, elle est blanche en leur cœur.
{Le Monde aime'?)