‹ Nouvelles pages anthologiquesChapitre 50 sur 72 · À JOSÉ-MARIA DE HEREDIA · texte numérisé non relu

À JOSÉ-MARIA DE HEREDIA

Sur les gradins rangés en courbes parallèles,

Les toilettes d'été font chanter leurs couleurs.

Et, — tels des papillons géants parmi des fleurs, —

Quatre mille éventails joyeux battent de l'aile.

La poussière jaillit du sol comme un embrun. Du côté du soleil, sur les pierres brûlantes. Des hommes débraillés, aux faces violentes. Accolent à pleins bras des outres de cuir brun.

Des manolas debout écorcent des oranges, Le cou nu, des œillets sanglants dans les cheveux; Et des crépons, flottant sur leurs torses nerveux, Y versent à flots l'or rutilant de leurs franges.

Et, tout autour de ce grouillant panorama, Où les yeux cruels ont des éclairs de phosphore. Des marchands de boisson promènent une amphore, D'où suinte en pleurs glacés l'eau du Guadarrama.

Des senteurs de tabac flottent, et, de l'arène, Monte le relent acre et fauve des taureaux, Qui rêvent là, tout près, entre de lourds barreaux. — Soudain une clameur tonne : Vive la reine 1 . . .

ARSÈNE VERMENOUZE

Dans un palco tendu de velours ancien, Parmi les drapeaux or et rouge qui frissonnent, Tandis que les clairons et les trompettes sonnent, Sourit son pâle et long visage autrichien.

Aucun pli sur ce front poli comme une agate, Car, pour ne pas déplaire à son peuple indompté, Elle, la reine douce et pleine de bonté. Raidit stoïquement son âme délicate.

Maintenant, dans la poudre et dans l'air étouffant. Se déchaîne le cuivre éclatant des orchestres. Et, tout de noir vêtus, des aljiuazils équestres Font lentement le tour de l'arène en piaifant.

Puis, dans la soie et l'or moulant leurs formes pures, Surgissent les héros au teint de bronze ardent. Les tueurs à la face impassible, dardant, Comme un stylet, l'éclair de leurs primelles dures.

Puis viennent les massifs picadors à cheval,

Et les chiilos et les poseurs de banderilles.

Ceints de leur drapeau rouge et chaussés d'espadrilles,

Et tous éblouissants sous ce ciel estival.

Mais trois rauques sanglots sonnent, longs et funèbres : Et voici que, d'un bond, agile et colossal, Un taureau que jamais l'homme n'eut pour vassal, Jaillii, farouche, l'œil encor plein de ténèbres.

Il s'arrête, — tout noir avec des reflets bleus, — De son sabot fourchu fouille l'arène, gronde. Et dresse en regardant fièrement à la ronde, Sa nuque aux bourrelets velus et musculeux.

En jambières de fer et grand feutre, — athlétique, Sous ses houppes de soie et ses torsades d'or. Sa lance débordant l'aisselle, un picador Pousse vers le taureau sa haridelle étique.

Et le fauve, rué sur le cheval tremblant,

Lui plonge au flanc sa corne entière, comme un sabre,

Et, découvrant ses dents en un rictus macabre,

Le cheval poignardé s'écroule, pantelant.

Cependant l'écuyer, s'arcboutant sur la rêne, Le redresse ; et, sous le ciel bleu, sous le soleil, On voit ce pauvre corps, d'où fuse un jet vermeil, Tituber, laissant choir un long boyau qui traîne.

Mais le taureau revient à l'assaut, mugissant. Soulève homme et cheval sans que sa lêie plie, Et, s'avance sous celte énorme panoplie. Dans un ruissellement d'entrailles et de sang.

C'est alors qu'un remous se creuse dans la foule, Où l'on voit se dresser des faces de bourreau, Et ce cri prolongé: bravo! bravo, taureau! Fait le bruit de la mer un jour de grande houle.

Huit chevaux éventrés gisent dans la rougeur Immonde d'une flaque où leur croupe surnage; L'indomptable Andalou, tout fumant de carnage, Pousse un bramement triste et s'arrête, songevu-.

Et, peut-être devant sa sanglante prunelle Passe, — poignant et fuijitif comme un éclair, Le souvenir d'un coin herbeux, d'im fleuve clair Dans la douce vega lointaine et maternelle.

Mais, assailli par trois chulos en même temps, Il volte, cependant que le clairon sanglote. Il est las, et bientôt sur son épaule flotte Tout un faisceau de dards légers et cliquetants.

Alors, se décoiffant, d'un geste fier et brusque. Vers le fauve inondé de sang et de sueur, S'avance lentement l'implacable tueur, Qui tient un drapeau rouge où son glaive s'embusque.

Le taureau, dédaigneux, l'attend, le mufle bas:

C'est presque un corps à corps ; l'homme, froidement brave,

Et la bête, terrible, éclaboussant de bave

La soie et l'or de son costume de combats.

Beuglant, langue pendante et prunelle hagarde. Le taureau va bondir, mais un éclair à lui ; L'homme, l'épée au poing, foudroyant, fond sur lui, Et l'abat d'un seul coup d'estoc jusqu'à la garde.

ARSÈNE VERMENOUZE

Le soleil se couchait, triste. — J'allai m'asseoir Sur un banc du Prado, près d'une large vasque, Où des monstres marins à tête de tarasque Semblaient vomir du sang dans la pourpre du soir.

Et je songeai qu'après vingt siècles d'Evangile, Et de philosophie, et de rêves de paix, Vivait encore en nous l'hôte des bois épais, L'homme dont un silex armait le bras agile.

Je venais d'ouïr son barbare hurlement ; Et, durant le spectacle, au tréfonds de mon être, Moi-même, je l'avais senti, le fauve ancêtre, Se révéler dans un obscur tressaillement.

Hors du cirque à présent une marée humaine Déferlait vers les carrefours qu'elle inondait, Et j'évoquai, tandis que sa rumeur grondait, L'antique Colysée et la plèbe romaine.

La nuit vint. La cité s'emplissait de lueurs: C'était l'heure où, dans leur rudesse paysanne, Entourés et fêlés comme des courtisanes. S'attablaient bruyamment les héros, — les tueurs.

Des girandoles aux clartés aériennes S'allumaient au-dessus de la Huerta del Sol, El dans ce soir d'été, sous ce ciel espagnol, Je crus voir flamboyer des croix néroniennes.

{Mon Auvergne.)

ERNEST BUSSY

Bibliographie. — A mi-voix (Payot, Lausanne, 1886); — A mi-voix, 2^ édition (Payot, Lausanne, 1887).

Ernest Bussy a collaboré à la Revue des Belles-Lettres^ à la Suisse Rom.ande, etc.

Ernest Bussy est né à Lausanne, le 28 août 1864, et a fait ses études dans cette ville, au Gymnase, où il eut comme professeur Eugène Rambert; reçu bachelier es lettres en 1884, il allait commencer sa théologie, où l'appelait une véritable vocation, lorsqu'il fut frappé par la maladie, qui pendant plusieurs années se joua barbarement de lui, ne lui laissant quelques jours d'espoir que pour le replonger dans de cruelles souffrances héroïquement supportées. Deux séjours à Cannes et à Nice, en 1885 et 1886, ne suffirent pas à conjurer le mal, et rentré à Lausanne, où venait de paraître son premier volume et où l'entouraient de chaudes sympathies, il y expirait le 27 novembre, quelques heures après son maître Rambert, qui n'avait cessé de lui être un guide et un ami, récompensé par Bussy d'une affection filiale.

Ernest Bussy a collaboré à diverses publications, entre autres à la Revue des Belles-Lettres et à la Suisse Romande, fondée en 1884 par Adolphe Ribaux et qui groupa pendant une année tout ce que ce coin de pays renfermait de jeunes talents. A mi-voix obtint un vif succès dès son apparition. Il y a dans ce volume d'abord une grâce, une fraîcheur toutes printanières : certaines pièces embaument comme un bouquet de muguet ou d'aubépine. Puis la douleur fît vibrer les cordes graves, et nul ne saurait lire sans être ému jusqu'aux larmes certaines pages poignantes, où le pressentiment de la mort qui s'avance s'exprime en accents d'une détresse infinie,

ERNEST BUSSY

ï laquelle succèdent la résipnation et la sérénité du croyant. L'art de Bussy est très fin, très moderne; il y a dans quelquesanes de ses Aqtiarelles de précieux dons de coloriste. Bussy sentait la nature, adorait la musique. Une forme très personnelle, et déjà remarquablement achevée, s'allie dans ses i^ers à la valeur de la pensée et du sentiment. Ceux qui ont ;u le bonheur d'être de ses amis savent quelle riche et Driginale imagination, quel cœur exquis c'était. Il mérite et gardera une place à part dans ce qu'on peut appeler le reliquaire ie la poésie suisse romande.

Une seconde édition de A mi-voix a paru en 188", augmentée de poésies inédites.

Adolphe Ribaux.

O^wu-i loi /t,tt tl La Dôutu^wT

ERNEST BUSSY

La Chanson du Merle

Le merle chante. Le bouleau , Frissonne à la brise qui vole.

Isolé du monde frivole.

Un passant rêve au bord de l'eau.

La nuit en princesse est vêtue.

Ses rubis, ses diamants clairs Dans l'azur jettent mille éclairs . . . L'oiseau frémissant s'évertue.

Le merle chante. Dans les airs Sa chanson vibrante s'égrène.

Le tremble la murmure au frêne; Elle s'envole aux cieux déserts.

Qui vient ? — Personne. — O solitude ! Pauvre âme qui voudrait s'ouvrir Et doit rester seule à souffrir, Pleurant sa jeune inquiétude!

Le merle chante. Musicien Que son propre cantique enivre, Il dit la tristesse de vivre Sous un autre toit que le sien.

Il dit les âmes dévouées

A de silencieux combats;

Les appels que l'on n'entend pas

Et les douleurs inavouées.

Le merle chante. Comme un flot Son chant grave ondule à la brise. — Fou d'angoisse, le cœur sç brise En un désespéré sanglot:

„Mon Dieu, mon Dieu! Quel est mon crime? Pourquoi tant de sévérité?

Dieu de paix, Dieu de vérité, Quel est le démon qui m'opprime?

„ Grande nuit au charme puissant, Qui verses ta fraîche rosée A la terre qu'ont arrosée Et nos larmes et notre sang.

„Un peu de ton meilleur dictame!

Du plus rapide et du plus sûr !

O nuit d'étoiles et d'azur, La paix et l'oubli pour mon âme !

„Esprits du soir, vous qui passez Me frôlant de votre aile noire.

Emportez la vaine mémoire De mes maux présents et passés !

„0h ! ces deux mains, vers qui les tendre? . . .

Blanches étoiles dont les yeux

Éclairent l'infini des cieux.

De si haut, peut-on nous entendre?"

Le merle chante. Le bouleau Frissonne à la brise qui vole.

Isolé du monde frivole.

Un passant rêve au bord de l'eau.

Wiesbaden, mai 1885.

Anniversaire

Voici tout juste un an que nous étions ensemble. Vous étiez, ce jour-là, pâle et triste. Il me semble Qu'il soit passé dès lors un siècle tout entier. La forêt se taisait: votre voix était douce; Nos pas silencieux s'égaraient dans la mousse. Et je cueillais pour vous des fleurs sur le sentier.

ERNEST BUSSY

Les beaux jours sont pareils aux oiseaux de passage Qu'on voit fuir dans l'azur. Vous aviez au corsage Un peu de sauge bleue et quelques brins de thym. Le vent du soir levait, parfois, votre voilette ; L'horizon se teignait de pourpre violette, Et c'était l'heure calme où le soleil s'éteint.

O silence des bois ! O fraîcheur des fontaines ! Sources qui murmurez des hymnes incertaines Dans la verte épaisseur de la forêt qui dort! Fugitives senteurs des derniers jours d'automne, Feuilles mortes, troupeau de couleur monotone, Où le soleil couchant mêle ses reflets d'or!

O moment trop rapide où l'âme qui s'ignore S'épanouit enfin comme un lys à l'aurore. Comme les blancs muguets dans les halliers touffus ! O premier chant du cœur, le plus doux, le plus tendre. Et si vibrant en nous qu'on croit encor l'entendre Quand le printemps se perd» dans le passé confus !

Elles chantent encore en moi, les mélodies

De ce beau soir d'automne aux teintes attiédies,

Avec son tendre azur nuancé de vermeil.

Et ces bois frissonnants et ce cher paysage.

Encadrant doucement votre pâle visage,

Ne seront oubliés qu'à mon dernier sommeil.

Adieu

MUSIQUE DE L'adieu de schubert

Adieu. Mon cœur se brise.

Mets ta main dans ma main.

Que la plus douce brise Parfume ton chemin !

Va m.aintenant, — je pleure . . .

Et ces pleurs, ô mon Dieu !

Ne reculent pas l'heure.

Adieu ! . . . Adieu ! . . . Adieu ! . . .

Adieu. La destinée Nous sépare à jamais.

Mais mon âme obstinée Te suivra désormais.

Je suis à toi ; tu m'aimes.

Oh! N'est-ce pas, mon Dieu, Nous resterons les mêmes?

Adieu ! . . . Adieu ! . . . Adieu !

Adieu ! Que notre vie Soit rapide ici-bas!

L'espérance ravie, A quoi bon les combats?

— Les amours éternelles Vivent auprès de Dieu :

Fixons là nos prunelles . . .

Adieu ! . . . Adieu ! . . . Adieu !

Nice, mai 1886.

Ave, Stella maris . . .

J'écoute, et de la mer monte un chant incertain,

Dans la lumière fraîche et rose du matin

Où pâlit lentement la plus ardente étoile.

Déjà la mer s'éveille à demi sous son voile,

Belle comme une vierge attendue à l'hymen.

— La voix chante, mêlant aux cloches des matines

Des airs italiens et des hymnes latines:

yyAve^ Stella marïs, piscatorutn lumen P*

Compagne des pêcheurs, étoile de la mer Dont le regard ami luit sur l'espace amer, Plus d'un couple amoureux, égaré sous les palmes, T'a saluée, ô fleur des nuits tièdes et calmes Où flottent des parfums d'ambre et de cyclamen. Je te salue aussi de mes hymnes, ô reine, Bénissant ta clarté pâlissante et sereine: ^^Ave, Stella maris ^ piscatorum lumen/"

ERNEST BUSST

L'orient est en feu. L'étoile du matin

Tremble comme un flambeau qui vacille et s'éteint.

La voix se fait plus tendre ... et plus douce ... et plus vague

Et se tait. Au murmure indécis de la vague

Il semble que la mer dise tout bas : Amen !

Le poète retourne où le jour le réclame.

Attentif à l'écho qui chante encor dans l'âme:

„Ave, Stella maris, piscatorum lumen !"

Lausanne, 3 juin 1886.

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