AU PEINTRE LUC-OLIVIER MKRSON
Accroupi sur un socle envahi par le sable, Le col haut, le front haut, et les yeux grands ouverts, Certain de tout connaître, et d'être impérissable. Le grand Sphinx se dressait au-dessus des déserts.
Il avait vu tomber à l'oubli tant d'empires, Tant de siècles couler comme l'eau du torrent, Que le retour prévu des jours bons, des jours pires, Sur son immense ennui glissait, indifférent.
Monolithe géant taillé par les Ancêtres, Il témoignait pour eux ; et sur ses flancs polis Le cartouche royal, épelé par les prêtres. Parlait aux temps nouveaux des âges abolis.
Les deux pattes du monstre, en avant de son ventre, Formaient, en s'évidant, un retrait équarri: Et contre le Simoun, à défaut de leur antre, Les lions en maraude y trouvaient un abri.
— Or, voici qu'une femme assise sur un âne Apparut tout là-bas; avec des soins pieux Un homme, à pied, guidait la douce caravane : Cette femme était jeune, et cet homme était vieux.
Et lui, le Sphinx, gardien des saintes Pyramides, Lui, qui savait l'arcane en leurs blocs contenu, Devant ces voyageurs si las et si timides Tressaillit du frisson sacré de l'Inconnu!
Le jour, déjà, baissait. — En leur marche attardée, Ils allaient droit au Sphinx pour la halte de nuit; C'étaient des gens de peu, qui venaient de Judée, Humbles, comme ceux-là qu'un mauvais sort poursiiit.
La femme, cependant, sous les plis de sa mante Semblait avec amour porter quelque trésor: Car, lorsqu'elle y penchait sa figure charmante, On y voyait briller, subit, un reflet d'or . . .
RAYMOND DE BORRELLI
Bien moins pour le repas que pour chasser les bêtes, L'homme alluma du feu: dans le calme du soir, Lente, vers le zénith où pointaient les planètes, La fumée en monta comme d'un encensoir.
Et quand ils eurent pris leur pauvre nourriture. Quand leur âne. au hasard, se fut mis à brouter, Dans la pénombre astrale où baignait la Nature, Ils cherchèrent des yeux un gîte où s'abriter.
Et la femme, voyant la plaine toute rase. Et les deux bras du Sphinx ouverts comme à dessein. S'assit, les pieds pendants, au rebord de la base, Et s'assoupit, avec son trésor sur son sein.
— Et le manteau s'étant écarté, l'alvéole Qui, noire, se creusait sous le poitrail du dieu. Resplendit tout à coup, pleine d'une auréole Ayant un nouveau-né rayonnant au milieu;
Et le granit s'émut, vibra, devint sonore Aux étranges lueurs qui le faisaient vermeil. Et le chant en sortit, qu'on ne l'avait encore Entendu moduler qu'aux levers du Soleil!
— Et tandis que, rêvant de paix et de chaumière. Le vieillard sommeillait près d'un reste de feu; Que la Mère et l'Enfant dormaient dans la lumière. Que l'âne, en liberté, broutait un chardon bleu;
Le grand Sphinx accroupi, dont les yeux sans prunelles
Avaient tant vu passer de choses ici-bas.
Cherchait éperdument aux voûtes éternelles
Le mot de cette énigme, — et ne le trouvait pas.
La Vie Contemporaine^ ler juin 1893.
{Rimes d'Argent.)
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ADOLPHE HARDY
Bibliographie. — Quelques plaquettes de vers tirées à un petit nombre d'exemplaires pour les amis de l'auteur et dont la plupart sont aujourd'hui épuisées (1885 et années suivantes); — La Route Enchantée (Collection des Poètes Français de l'Étranger, Fischbacher, Paris, 1904).
En puéparation : Une nouvelle édition de La Route Enchantée ; une volume de vers.
M. Adolphe Hardy a contribué à la fondation des revues suivantes : Durendal, le Journal des Gens de Lettres Belges^ la Semaine Littéraire, le Drapeau^ le Samedi, la Revue Littéraire, le Farfadet, le Semeur, la Jeune Wallonie. Il a collaboré à divers quotidiens et périodiques, notamment à V Indépendance Belge, au Patriote, au National, au XX' Siècle, à la Dépêche (de Liège), au Journal de Bruxelles, au Petit Belge, à la Métropole (d'Anvers), à Floréal, à la Nervie, à V Art Libre, à V Illustration Européenne, au Globe Illustré, à V Illustration Belge, au Florilège, à la France Libre, etc. Il est secrétaire de la Rédaction du Journal de Bruxelles.
De race wallonne, „quoique corsée d'une pointe d'exotisme morave qu'il tient de son aïeule paternelle," M. Adolphe Hardy, „le chantre attitré des Ardennes," est né à Dison (Belgique) le 23 mai 1868. Il fit ses humanités au Collège Marie-Thérèse à Hervé, son droit à l'Université de Louvain, — où il suivit également, en amateur, des cours de sciences naturelles, — et contribua, tout jeune, à la fondation de la plupart des journaux et revues qui, depuis vingt ans, se sont attachés à la rénovation littéraire en Belgique, et parmi lesquels il convient de citer: Durendal, le Journal des Gens de Lettres Belges, ia Semaine Littéraire, le Drapeau, le Samedi, la Revue Littéraire, le Farfadet, le Semeur, la Jeune Wallonie. Il publia, en 1885 et les années suivantes, un certain nombre de plaquettes de vers à tirages restreints, destinées à ses seuls amis, et devenues aujourd'hui introuvables.
ADOLPHE HARDY
C'est en 1904 que parut son délicieux volume: La Route Enchantée^ dont le joli titre rappelle son pays d'Ardenne, où ce „rural authentique" retourne régulièrement tous les dimanches, où les décors et les moeurs sont demeurés si savoureusement primitifs, et qui semble hérisser les picots irrités de ses houx et les arrêtes résistantes de ses grandes pierres contre toute tentative de défloration. „J'ai une prédilection toute particulière pour Adolphe Hardy, le dernier-né de la collection Barrai '), écrivait dès 1905 M. Augustin Filon; c^lui-là n'est pas dégoûté de la vie: il la savoure en maître et la rend appétissante à ses lecteurs. J'avoue que je soupçonne souvent les poètes d'être des citadins déguisés en bergers qui feignent de n'être heureux qu'au fond des bois et au bord des sources, mais qui rôdent, onze mois sur douze, dans le passage Choiseul, aux environs de la boutique de Lemerre. Ils croient que cela ne se voit pas, mais cela ce voit parfaitement. Vous ne sentirez rien de pareil si vous suivez avec Adolphe Hardy la Route Enchante'e. Celui-là est un rural authentique et un artiste exquis. Donnezlui un coin de basse-cour, un vieux petit jardin de village, une masure, un porche moussu, une salle de cabaret, et, avec ces humbles choses, il vous donnera une jouissance, vme émotion. Pourquoi? Parce qu'il sera précis et vrai, parce qu'il vous fera voir et sentir ce qu'il voit et sent lui-même tous les jours . . .* (Journal des De'bats, 25 janvier 1905).
Ajoutons que M. Adolphe Hardy, qui a vécu dans l'intimité spirituelle de Coppée et des grands Parnassiens, se montre rigoureusement fidèle à la prosodie traditionnelle. Sa technique est savante et sûre et dénote, à elle seule, un respect absolu de l'Art des vers. „La prosodie impeccable de M. Adolphe Hardy, remarque avec autant de justesse que de sagacité M. Charles Tardieu, a certainement un contact avec la peinture d'observation, mais elle nous donne plutôt l'idée d'un graveur qui, dédaignant le servilisme des reproductions, transposerait en taiile-douce des instantanés photographiques préalablement interprétés par de synthétiques dessins ... Il nous semble le voir, armé de son burin, confiant à la planche d'acier, qui ne souffre pas de retouche, le résultat définitif de ses synthèses aussi ramassées que documentées ..."
^) On sait que M. Barrai est le fondateur-directeur de cette précieuse Collection des Poètes Français de V Etranger , destinée à faire connaître à Paris, en France, partout, „les écrivains qui chez eux cultivent et honorent la langue française, en composant des ouvrages de grande allure, de longue haleine, de belle inspiration," et qui débuta si heureusement le 15 octobre 1897 par la publication de La Nuit de M. Iwan Gilkin. W.
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ADOLPHE HARDY
L'Asile
Ce serait, à mi-côte et non loin du chemin, Une maison rustique au fond d'un grand jardin, Blanche sous sa glycine encadrant les persiennes Et basse à la façon des demeures anciennes. Ni château, ni chaumière : où je puisse, à mon gré, Lire, tailler ma vigne et, sous le ciel doré. Respirer près de toi, le soir, l'odeur des roses. Un chez-soi confortable et gai, sans trop de choses, Mais qui, toutes, feraient renaître un souvenir . . . On aurait, pour aimer la vie et la bénir, D'abord, la bonne chambre intime, en boiseries. Avec ses hauts dressoirs aux faïences fleuries. Son bahut plein d'objets futiles et charmants N'ayant de prix qu'aux yeux fascinés des amants. Son vieux coucou scandant l'essor des heures brèves. Et ses divans profonds, doux complices des rêves, Sous leurs coussins brodés de motifs amoureux; Puis la chère vitrine aux livres savoureux, Et, çà et là, parmi les potiches légères. Maints portraits familiers ornant les étagères. Derrière, la terrasse ouvrirait ses arceaux Où, les nids se louant pour rien, d'heureux oiseaux Viendraient tenir ménage et, bohèmes fantasques. De l'aurore à la nuit nous ramager leurs frasques. Au fond du corridor, l'escalier monterait, Sous des fleurs, à l'étage unique où l'on verrait D'un joli salon clair, aux tentures de perse. Les couples rechercher les chemins de traverse. C'est là qu'on se tiendrait d'ordinaire, l'été. Et que les bons amis viendraient prendre le thé Sur le balcon rustique au tomber de la brune. Lors, ce serait charmant de regarder la lune Pousser sa corne jaune entie deux toits au loin. Tandis qu'à l'épinette antique dans un coin. Tes frêles doigts d'enfant, lents et mélancoliques. Nous feraient chevroter de vieillottes musiques.
Et nous nous laisserions vivre ainsi simplement,
Loin du monde et du bruit, sans haine ni tourment,
En songeant que la fleur du bonheur tant rêvée
Nos deux cœurs, sans beaucoup chercher, l'auraient trouvée.
Et que, tant que l'amour est là pour nous charmer,
Il n'est rien de meilleur, ici-bas, que d'aimer.
[La Route Enchantée.)
Chaumière
La bicoque, chaume et torchis, rit sous la roche,
Entre la route en pente et la rivière proche.
Une soue est derrière ; un courtil est devant.
Sur des cordes, du linge usé clapote au vent.
Au toit, quelques pigeons dorment, roulés en boules.
Par les trous de la haie entrent, sortent des poules.
Au vieux tuyau de fer de la source, un fil d'eau
Coule entre rouille et mousse et déborde d'un seau,
Tandis qu'assise à l'ombre, une fille superbe.
En coiffe à bavolet, plume un canard dans l'herbe.
{La Route Enchantée.')
A la sanguine
Octobre s'est ouvert les veines dans les bois Et son sang, goutte à goutte, éclabousse d'or rouge L'eau glauque de la mare où plus un jonc ne bouge, Et l'ombre des sentiers qui pleurent d'autrefois.
Les vieux arbres qu'avril revêtait d'émeraude Laissent choir, par lambeaux, leurs haillons cramoisis: Sorbes, faînes et glands, au pied des troncs moisis, Jonchent l'ornière humide où l'écureuil maraude.
ADOLPHE HARDY
Un léger brouillard mauve ouate au loin les airs Où le soleil orange entre les pins détonne Et fait s'harmoniser à ce pastel d'automne Le ciel gemmé d'un fin semis de rubis clairs . . .
[La Route Enchantée.)
La mort de l'Aube
L'Aube effiloche au ciel son écharpe de brume Et descend, virginale et nue, à pas légers, La pente du coteau que la sauge parfume Et qu'anime déjà la corne des bergers.
Vers la berge, où l'eau brode un clair feston d'écume, La voilà qui s'avance en longeant les vergers. A sa gorge un collier d'améthystes s'allume, Et son front est fleuri de myrtes bocagers.
Mais, tandis qu'elle arrive au bord de la rivière, Le Jour soudain se lève, éclatant et vermeil, Entre les monts où meurt l'étoile matinière ;
Et l'Aube, que surprend l'œil ardent du Soleil, Sur ses seins offensés glissant sa tresse blonde, S'évanouit, en un frisson rose, dans l'onde ...
[La Route Enchantée.)
Conseil
Ami, ne quitte pas, pour un autre horizon,
Ton village ardennais, ta petite maison
Et ce calme jardin d'enfance où tes abeilles
Suspendent leur murmure aux fleurs de tes corbeilles !
NOUVELLES PAGES ANTHOLOGfQUES
Reste au foyer où rêve en frissonnant l'aïeul,
De crainte qu'au retour tu ne t'y trouves seul!
Car sur les vieux parents inquiets que l'on quitte,
O mon ami, mon pauvre ami, les jours vont vite;
Et, quand ils ne sont plus, les vieux parents aimés.
Quand, résignés, leurs doux yeux las se sont fermés
Et qu'un prêtre les a mis dormir, côte à côte,
Sous le tertre d'argile où déjà l'herbe est haute,
L'on songe, en tisonnant les cendres de son cœur.
Qu'on les aima trop peu, qu'on troubla leur bonheur,
Et, triste, on donnerait le reste de sa vie,
Pour retrouver l'ivresse, hélas! si tôt ravie.
D'appuyer sur leur front ses lèvres doucement.
Ou pour pleurer sur leiu-s genoux, rien qu'un moment . . .
{^La Route Enchantée.)
ARSENE VERMENOUZE
Bibliographie. — Flour de Brousso {Fleurs de Bruyère)^ poèmes languf'dociens, avec traduction française (1885); — En Plein Vent^ sonnets (Stock, Paris, 1900); — Mon Auvergne, ouvrage couronné par l'Académie française (Éditions de la Revîie des Poètes, Paris, 190^).
En préparation: Jotis la clouchado [Sous le chaume); En Plein Vent, nouvelle édition augmentée d'un grand nombre de poèmes inédits.
M. Arsène Vermenouze a collaboré à la Reviie des Poètes, au Mots Littéraire, etc.
M. Arsène Vermenouze est né à Vielles d'Ytrac, près d'Aurillac (Cantal), en septembre 1850. Après avoir fait des études sommaires chez les Frères d'Aurillac, ce descendant des Arvernes, comme beaucoup de ses compatriotes, — et comme l'avaient fait avant lui son père et son grand-père maternel, — émigra en Espagne, tout jeune, entre quinze et seize ans. Revenu au pays en 1884 pour faire le commerce des spiritueux, il y resta, voulant réaliser son rêve de vi\Te et de vieillir sous le toit paternel. Il a chanté en vers délicieux:
la joie exquise, Quand la jeunesse a fui, d'aller s'ensevelir Sous le toit qu'ont bâti les aïeux, d'y vieillir Et d'y rêver, l'hiver, près du feu qu'on attise;
D'y vieillir, d'y rêver, mollement caressé Par la douce lueur de la flamme bleuâtre. D'y remuer ensemble et la cendre de l'âtre. Et, dans son cœur éteint, la cendre du passé . . .
Le rêve poétique, la lecture de ses auteurs préférés, l'exercice au grand air, la promenade, la chasse et la pêche, voilà
les plaisirs de ce robuste, qui adore son art et son pays, sa
rude Auvergne, dont il connaît les montagnes, les sentiers,
la végétation et dont les arbres à leur tour „semblent le reconnaître" :
J'aime cet âpre sol, pierreux et calciné, Qui se pare à la fois de neige et de verdure, Ce sol d'Auvergne, fait de lave noire et dure, Oîi l'homme semble plus qu'ailleurs enraciné.
A mes yeux, sa rudesse elle-même a des charmes. Dans les ravins creusés par ses torrents fougueux, J'aime jusqu'aux rochers ruisselants et rugueux, Qui semblent y pencher des visages en larmes.
J'aime ses châtaigniers rongés de vétusté. Mais qui, drapant dans les haillons de leur écorce, Comme en un vieux manteau royal, leur vaste torse, Gardent tant de noblesse et tant de majesté !
J'aime à voir onduler, sous son ciel un peu pâle. Ses landes sans fin, où bruyère et serpolet. Entremêlant leurs fleurs d'un si doux violet, Ont des plis somptueux de robe épiscopale.
Volontiers je me perds dans ses sentiers étroits. Où la ronce se noue aux racines du hêtre. Où l'églantier parmi les sureaux s'enchevêtre. Et qui, de loin en loin, sont bénits par des croix.
Quelle joie, en été, d'y rêver et d'y lire
Dans le parfum des foins, au fond de quelque pré,
Où paissent des troupeaux au pelage pourpré
— Et dont les cornes sont faites comme une lyre!
— Guêtre, fusil au dos et carnassière au flanc. J'y chasse lièvre et rime, et quelquefois j'y cueille, Dans les gazons flétris d'octobre, sous la feuille. Le cep fauve et l'oronge aux reflets d'or sanglant.
J'y suis l'intime ami de l'arbre et de la roche, Et, malgré mon aspect farouche de chasseur, Tous les êtres y sont pour moi pleins de douceur: Tel gros chêne me fait un salut quand j'approche.
ARSÈNE VERMENOUZE
Sans doute — la Nature a d'étranges secrets — Il devine, ce vieil Arverne, ce grand chêne, Qu'une racine aussi très profonde m'enchaîne Au sol dur où lui-même et les siens sont ancrés.
Et peut-être sent-il vaguement, comme en rêve, Monter de cette terre, où dorment mes défunts. Quelque chose d'humain qui revit dans sa sève. Fleurit dans ses bourgeons et s'exhale en parfums
Le premier volume de M. Arsène Vermenouze, Flour de Brousso, écrit en dialecte languedocien, lui valut d'être nommé Majorai du Félibrige.
Depuis, il a publié un recueil de sonnets délicats : En Plein Vent (1900), qui contient des impressions de pays, des croquis de mœurs, des traits de légendes, des scènes de nature, des éludes d'animaux; et un troisième volume de vers encore: Mon Auvergne (1903), couronné par l'Académie française, où il peint, en habile et consciencieux artiste, avec un souci de vérité et une justesse de tons admirable les montagnes et les horizons de son pays, les Émigrants, l'Espagne dont le souvenir le hante constamment.
Comme le poète des Humbles^ qu'il reconnaît comme son maître, M. Arsène Vermenouze est un croyant. Dans la dernière partie de son livre. In Excelsïs, qui renferme des pièces comme Gloria in excelsis Deo, Mémento, Prière de Noël, Dans la Maison du Père, il célèbre, avec une piété profonde, la gloire du Créateur *).
*) Au dernier moment, nous apprenons la douloureuse nouvelle de la mort de M. Arsène Vermenouze, décédé le 8 janvier igio, à Vielles d' Ytrac, dans la maison paternelle, selon son vœu, trop tôt réalisé, hélas !
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ARSÈNE VERMENOUZE
Ma Mère
Vivant aux champs la vie active des fermières, Elle demeura jeune et robuste lonpjtemps; Et son teint conservait encore à cinquante ans L'éclatante fraîcheur qu'ont les roses trémières.
Les soirs d'hiver, au coin de l'âtre, où l'on entend Le grillon fredonner sa chanson coutumière, Sous la lampe à trois becs, — une lampe d'antan, — Elle filait, le front tout nimbé de lumière.
Et le père et l'aïeul et l'aïeule étaient là.
Et les enfants, et derrière eux, les domestiques
Assis dans l'ombre, sur des escabeaux rustiques
En vieux chêne. — Oh! combien est lointain tout cela:
Ce cercle de famille et ces douces veillées
Où ma mère filait de blanches quenouillées ! . . . .
[Mon Auvergne.)
Le Chat
Quelquefois mon Minet, espiègle et tracassier, Après avoir bourré Médor de coups de griffe, Boude, si par hasard ce dernier se rebiffe ; Et son œil d'un vert pâle a des reflets d'acier.
Mais, retrouvant bientôt son instinct carnassier, Il miaule, s'étire un instant, s'ébouriffe. Lèche complaisamment son poil soyeux, s'attife» Et se met à l'affût, assis sur son fessier.
Soudain, de son velours sa patte se dégante;
vSa silhouette grise apparaît zigzaguante ;
Ses crocs luisent, tout blancs comme des grains de riz.
Et l'on entend le clair cliquetis de ses ongles;
Puis, comme un tigre emporte un chevreuil dans les jungles.
Mon Minet, grommelant, emporte sa souris.
[Mon Auvergne^
Le Grillon
J'ai pour hôte un grillon à peau parcheminée Et flétrie, à la voix fêlée, — un grillon vieux. Qui, tout l'hiver, durant les longs soirs pluvieux, Tient en éveil l'écho de notre cheminée.
Ce vieillard, qui peut-être a connu nos aïeux, Est d'humeur casanière, et vit en cénobite. Laissant à peine, au fond du trou noir qu'il habite, Luire l'émail blafard et poli de ses yeux.
Il boitille en marchant, et n'a plus qu'une antenne. Une sorte de poil qui, sur son front chenu. Tremble ainsi qu'un plumet minuscule et ténu; — Quand il chante, sa voix paraît toujours lointaine,
Paraît toujours lointaine et venir du passé . . .
Et, dans ses chants voilés, tristes comme des plaintes,
H ne sait évoquer que des choses éteintes.
Des êtres qui depuis longtemps ont trépassé.
Il évoque, sous le rayonnement des lampes
De jadis, — qui ne se rallumeront jamais,
Le tranquille sommeil des aïeuls que j'aimais.
Et leurs beaux cheveux blancs flottant le long des tempes.
Il dit, le vieux grillon, de son timbre brisé, La mère qui m'aima du seul amour qui dure. Et dont la mort m'a fait une telle blessure Que mon cœur n'en sera jamais cicatrisé.
ARSÈNE VERMENOUZE
Et je revois le bon sourire de ses lèvres, Et je sonpe que les amantes et les sœurs N'ont pas les tendres bras caressants et berceurs, Dont elle enveloppait mes douleurs et mes fièvres.
C'est ainsi que, mélancolique évocateur.
Le grillon dit les chers disparus qu'il regrette, Tandis que son antenne unique, — son aigrette, Se dresse sur son front de toute sa hauteur.
Par instants, il se penche au bord de la lézarde Où son timbre enroué sonne, toujours lointain. Et, jusque sur le mur, que la fumée a teint De bistre fauve et d'or rougeâtre, se hasarde.
Il assiste au combat de la bûche et du feu : — Invisible d'abord dans la souche de hêtre, La flamme, hors du bois rugueux qu'elle pénètre, Jaillit soudain et darde un mince aiguillon bleu;
Puis l'aiguillon s'allonge en sanglante lanière, S'érige, menaçant, tel un aspic siffleur. Puis s'épanouit, rouge et somptueuse fleur. Puis se hérisse ainsi qu'une ardente crinière.
Et le tronc, qu'on dirait vivant craque, se tord. Râle sinistrement sur les landiers de fonte; Et la flamme s'attache à ses flancs, grandit, monte, Et l'étreint puissamment entre ses griffes d'or.
Et, tandis qu'il devient une masse grisâtre, Qui s'écroule et s'émiette en débris presque éteints. Et que, fouillant le tas de mes rêves lointains. Je le trouve pareil à ces cendres de l'âtre,
J'écoute ce grillon, chantre des longs hivers, Et qui, poète et vieux comme moi, me ressemble: Voilà plus de trente ans que nous vivons ensemble, Lui, chantant ses chansons, et moi, faisant des vers.
{^Mon Auvergne.)
Panorama d'Auvergne
Vers fin octobre, — époque où la bécasse émigré, — Nos sous-bois auvergnats sont tout soie et velours. Aux arbres des brocarts flottent, dorés et lourds; Le sol est moucheté comme une peau de tigre.
Des champignons gonflés de ferments vénéneux. Dans les mousses, aux tons fanés de chrysanthèmes,
— Aigues-marines, verts jaunis, roses vineux, — S'étalent, purulents comme des apostèmes.
Dégageant un relent de feuillage moisi.
Avec des plis moelleux de dentelles légères, Et l'éclat somptueux d'un satin cramoisi. Majestueusement se meurent les fougères.
Et, dans l'ombre des bois, trouant leur dais vermeil. Parfois, le long d'un tronc, au flanc de quelque roche,
— Javelot qu'une main invisible décoche, — Glisse, oblique et vibrant, un rayon de soleil.
Ainsi que d'un fourreau de velours une dague, D'une touffe de mousse une vipère sort; A travers les taillis un merle noir zigzague; Un renard passe, un geai criard prend son essor.
Une vache, d'un front hardi brisant les branches. Apparaît; sa clochette a des sons de cristal; Le bois s'éclaire: un pré verdoie; et le Cantal, Au fond de l'horizon, hausse ces cimes blanches.
Mur géant, où la neige a mis son badigeon, Il tait songer à quelque énorme forteresse; Et le Puy-de-Griou, qui fièrement s'y dresse. Conique et pointu, semble en être le donjon.
Au second plan ce sont des champs creusés d'ornières, Des buttes, des hameaux dans chaque pli du soi, Et des châteaux : Leybros, Cologne, Espinassol ; C'est Vielles, gris et rouge, au flanc de ses marnières;
ARSÈNE VERMENOUZE
C'est le Mons, haut perché comme un nid de busard. Dans des feuillages d'or, au creux d'une colline, Dont le penchant herbeux vers le Midi s'incline, Messac se chauffe en plein soleil, comme un lézard.
Le vallon s'élarj^it : sous le saule et le vergne,
Le ruisseau d'Authre, clair et frais, court mollement,
Et transforme en un gai paysage normand.
Très vert et plantureux, ce petit coin d'Auvergne.
Poussant des boeufs pourprés dans le brun des labours,
Et tranchant le genêt, déracinant la brande,
Les bouviers du pays partout chantent la Grande ')
A pleins poumons. — Ils ont, comme les guerriers boërs,
D'épais colliers de poil tout autour des mâchoires. Ils s'attachent aux reins un tablier de peau; Et, sur leurs crânes ronds de Celles, un chapeau Ouvre, énorme et velu, de larges ailes noires.
A leurs chants, que nota quelque vieux ménestrel, Ils mêlent par instants de sonores vocables; Et les bœufs entendant: Yé Bourro ! Yé Queirel! Font saillir des tendons aussi gros que des câbles.
Des pastoures au teint brun comme du pain bis, Et dont le soleil baise à même l'encolure. Filent, tout en gardant leurs troupeaux de brebis. Un lin flave et soyeux comme une chevelure.
Midi sonne : à travers landes, bois et palus, Les cloches de Saint- Paul, d'Yirac et de Crandelle Chantent toutes ensemble; et c'est à tire-d'aile Que monte vers le ciel un essaim d' Angélus.
Et pour mieux exalter Notre-Dame la Vierge, Ayant pris comme assise un très haut pic, Nieudan Darde, là-bas, en plein azur, vers l'Occident, Son clocher cylindrique et tout blanc comme un cierge.
Au loin, une buée aux contours sinueux Marque la gorge à pic, rocailleuse et bourrue, Par où, tel un galop de dragons monstrueux, La Cère, hennissante et baveuse, se rue.
') Mélopée montagnarde.
Plus loin, ce sont des bois au feuillage jauni, Puis d'âpres coteaux; puis, à plus de trente lieues, Noyés dans une mer de brumes toutes bleues, La Corrèze, le Lot, l'Aveyron, l'infini . . .
Et les rudes bouviers, contents, heureux de vivre, Songent obscurément, en face du Cantal, Devant ce décor d'ambre et de pourpre et de cuivre. Que nul pays ne vaut leur paradis natal.
{^Mon Auvergne.^
Rouge et Or