‹ Nouvelles pages anthologiquesChapitre 56 sur 72 · SUTTER-LAUMANN · texte numérisé non relu

SUTTER-LAUMANN

Au bord de la mer

(fragment.)

Sur le sable où la mer roule de lourds galets, Sur les rocs tapissés d'algues rousses et vertes, Le soleil fait glisser de curieux reflets. La chalevu" a rendu toutes choses inertes.

Piqué dans la falaise, un jonc marin en fleur Berce ses grappes d'or à chaque coup de brise. L'aile d'une mouette étale sa pâleur Sur la mer qu'un rayon soudainement irise.

Verts, bleus ou violets, parfois roses, les flots. Qui portent à leur crête une frange d'écume. Se brisent avec bruit sur de maigres îlots Où tout oiseau de mer a perdu de sa plume.

Et tous les flots du large en mourant ont laissé De minces flaques d'eau sur la plage dorée, Où s'endort au soleil le crabe cuirassé Auprès d'un coquillage à la conque nacrée.

L'Océan bat son plein sous l'éclatant azur. Comme \in baiser d'amour la brise vous caresse. On ne saurait jamais rêver bonheur plus pur: Il semble que dans l'air passe un chant d'allégresse

LOUIS LE LASSEUR DE RANZAY

Bibliographie. — Les Mouettes^ poésies (A. Lemerre, Paris, 1886); — Sonnets à la Lune, poèmes (A. Lemerre, Paris, 1897); — L'Habit du Maître^ un acte en vers, représenté sur la scène du Théâtre de l'Athénée; — En exil, un acte en vers, représenté sur la scène du Théâtre de l'Athénée ; — La Police tolère, pièce en trois actes et en vers, représentée sur la scène du Nouveau Théâtre (Stock, Paris, 1902); — Beauverger-la- Vertu, un acte en prose, représenté sur la scène du théâtre de l'Alcazar [Bruxelles] (Stock, Paris, 1902); — Dernière Campagne, un acte en vers ; — Le Coup de Flèche, un acte en vers, représenté sur la scène du Théâtre des Mathurins (Librairie Molière, Paris, 1904); — Les Larmes de Corneille^ un acte en vers, représenté sur la scène du Théâtre-Français (Fasquelle, Paris, 1906); — Délateur, pièce en quatre actes, en prose, représentée sur la scène du théâtre de l'Alcazar [Bruxelles].

M. Louis Le Lasseur de Ranzay a collaboré à divers quotidiens et périodiques.

M. Louis Le Lasseur de Ranzay, né à Nantes le 9 novembre 1856, débuta en 1886 par un recueil de poésies : Z^^ J/(?m^/^^j, suivi en 1897 de Sonnets à la Lune. Il a donné au théâtre plusieurs pièces en prose et en vers qui ont obtenu un succès mérité.

Disciple de Théophile Gautier et de José-Maria de Heredia, M. Louis Le Lasseur de Ranzay se distingue par d'heureuses qualités. Une émotion discrète se traduit chez lui par des images exquises. Sa langue est harmonieuse et colorée. On admire la belle facture de son vers.

Sc^Uine. cryn^ôz^.^ lu/ymj.^ / ^ fcul ^zU- ^^j^^e^.

Dordogne

Chaque rive surplombe en profondes escarpes;

Pas une voile au fil de l'eau, pas un rameur,

Et dans le courant clair, d'où monte un bruit charmeur,

Luit l'écaillé d'argent des brochets et des carpes.

L'orchestre du printemps, hautbois, flûtes et harpes, Chante parmi les prés qu'Avril met en rumeur; Le vent voluptueux berce le flot dormeur D'un soufiîe plus léger qu'un frôlement d'écharpes.

Les pâtres bruns, couchés au pied des saules frais,

Sifflent un air patois sous leurs amples bérets.

Tandis qu'aux bords le gai troupeau de chèvres grimpe.

Toute la berge exhale un parfum d'églantiers,

Et les femmes qu'on croise au détour des sentiers

Ont le rire à la bouche et des fleurs à leur guimpe.

En Avril

En avril, lorsque le printemps, En train de faire sa toilette.

Farde les bourgeons éclatants De poudre rose et violette,

Avez-vous vu, sous le couvert, Pendre, avec un air d'agonie.

Au bout d'un jeune rameau vert Une vieille feuille jaunie?

Relique d'une autre saison, Qu'au départ oublia l'automne, Parmi la vive floraison Sa pâleur mourante détonne.

LOUIS LE LASSEUR DE RANZAY

L'arbre qu'elle orna l'an passé S'épanouit, oublieux d'elle; Mais du vieux printemps effacé Elle survit, témoin fidèle.

Lorsque de nouvelles amours Succèdent aux amours qui mevu-ent.

Quelques restes flétris, toujours Dans le fond de l'âme en demeurent.

Tout sourire contient des pleurs, Si toute souffrance a des charmes; Près du jeune amour tout en fleurs Meurt le vieil amour tout en larmes.

Fleur dans un livre

Dans le livre qui m'est sacré, J'enfermerai la fleur que j'aime; A mon chapitre préféré Je veux la confier moi-même.

Je veux qu'elle aille sommeiller Sur la page que j'eusse écrite; Qu'elle ait en guise d'oreiller Ma belle stance favorite.

Si la rose un jour s'effeuillait, Qu'il me reste au moins son arôme; La fleur ne touche qu'un feuillet, Le livre tout entier s'embaume.

Ainsi, le jour où l'on entend L'aveu qui jamais ne s'oublie.

Ce n'est qu'une heure, qu'un instant, La vie entière en est emplie.

PAUL NAGOUR

Bibliographie. — Le Collier de l'Esclave (1881); — Les Contes Macabres, en collaboration avec M. R. Le Cholleux (1886); — Les Caprices de Laura, opéra-comique, musique de Bénistant (Paris, 1886); — Les Rayons du Midi, vers (Bibliothèque du Nord de la France, 1893); — Zinorah, drame lyrique, musique de M. Ribault (Poitiers, 1 890) ; — Nuit Suprême, drame psychologique en un acte, en vers, représenté pour la première fois sur la scène du Théâtre Indépendant le 6 novembre 1894; — A la Gloire d'Isis, poème (1900); — Images et Silhouettes, vers (Ch. Tallandier, Paris-Lille, 1901); U Occultisme et l'Amour, en collaboration avec le docteur Laurent (1902); — Les Deux Magies, poème (1902); — Deux Satires, vers (L'Émancipatrice, Paris, 1902); — Sept Poèmes Étranges (Collection de La Picardie, Cayeux-sur-Mer, 1905)5 — ^^^ Contes Sportif s^ prose (Bibliothèque de l'Association, Paris, 1906).

M. Paul Nagour a collaboré à la République Illustrée, à Rouge et Noir, à V Avenir National, à V Avant-Garde, au Radical de l'Ouest, au Petit Journal ///z^^/r/, etc. Il a fondé en 1908 Le Moncrif.

M. Paul Nagorski, dit Nagour, est né en 186 1 à St. Quentin, où son père, émigré polonais de 1830, s'était établi peintre décorateur. Il fit ses études au lycée de Nice et à l'école polonaise de Paris, mais, après la mort de son père, il dut renoncer aux carrières libérales pour entrer dans la vie pratique et il travailla pendant trois ans chez un banquier. A vingt ans, il débuta dans les lettres par des chroniques et des contes fantastiques publiés dans divers journaux et par une pièce de théâtre : Le Collier de l'Esclave, représentée dans sa ville natale.

En 1882, ime amicale collaboration s'établit entre le jeune poète et M. R. Le Cholleux, le futur rénovateur des Rosati.

PAUL NAGOUR

Ils écrivirent ensemble les Contes Macabres (1886) et une amusante fantaisie enfantine : Les Aventures abracadabrantes du brigadier Fleur de Verveine.

M. Paul Nagour donna ensuite à la République Illustre'e des chroniques de tête et un roman: Noblesse d'argent; à Rouge et Noir, une série de poèmes : La Légende du Crime, et un feuilleton émouvant : Le Drame de Goodwood ; à V Avenir National, une série de chroniques et d'articles de vulgarisation. En province, il combattit vaillamment pour la décentralisation artistique dans V Avant-Garde et le Radical de l'Ouest. Lors de la reconstitution des Rosati, il apporta son concours le plus dévoué à cette œuvre éminemment artistique et littéraire. De cette époque date son essor poétique. Il donna successivement: Rayons du Matin (1893), A la Gloire d'Jsis (1900), Images et Silhouettes {\<^o\\ Les Deux Magies (1902), Deux Satires (1902), Sept Poèmes Étranges (1905), œuvres d'une inspiration franche et sincère et dont plusieurs ont un délicieux accent de tendresse mélancolique.

Un des traits piquants du caractère de M. Paul Nagour est son amour des chats. Il en a élevé de véritables dynasties et vient de fonder Le Moncrif (1908), revue féline qui est une fort curieuse anthologie catophile.

Ajoutons que M. Paul Nagour a été pendant trois ans vice- président de la Société française contre la Vivisection.

f(ù<j(nxtcturi/i^

Qmam cv\yiyW CAJUUt ^om^ TitA/i- ^ um^ vio&tô ^ KCL ViUt Jhtdtu M^ du. VOjtt fruru. (yc'oM^

PAUL NAGOUR

Le Vieux Chat

Avec son ventre creux et ses poils en broussailles, Il erre, le vieux chat sans gîte, — trébuchant, Tout meurtri, fuyant l'homme imbécile et méchant, Ayant dans ses yeux verts l'éclair des représailles.

Il est sale, il est laid, — en son barbare orgueil Le boutiquier cruel l'injurie et le chasse. Lorsque, mourant de faim, il vient, de guerre lasse. Piteux et résigné, s'accroupir à son seuiL

On lance contre le maudit les chiens serviles. Lorsqu'il boit, anxieux, l'eau noire des ruisseaux... Pourtant il a connu jadis les bons morceaux, Le confort, à l'abri des méchancetés viles.

Des mains fines, des mains charmantes autrefois L'ont caressé tandis que le vague des rêves Emplissait ses grands yeux, couleur d'algue des grèves, Ses yeux profonds et purs, parlants comme des voix.

Alors c'était un chat superbe, aimé des maîtres, Ayant, l'hiver, pour lit un édredon soyeux. Un chat qu'on aimait voir, dans les rires joyeux, Voler le fil, grimper aux rideaux des fenêtres,

Cabrioler ainsi qu'un clown sur les tapis. Et, dans ses jeux bruyants et fous de cache-cache. S'effacer, ne montrant qu'un soupçon de moustache. Comme les grands félins dans les jungles tapis.

Hélas ! le maître est mort, puis la chère maîtresse, Et, bien que des amis dévoués et pieux Aient voulu l'emmener ailleurs, il aima mieux Près de l'ancien logis le deuil et la détresse.

Et lorsque nul passant ne marche plus dehors. Qu'il peut dormir au seuil de son ancienne porte. Dans le songe très doux que le sommeil apporte, Le vieux chat désolé rêve des maîtres morts !

{^Images et Silhouettes^

SAINT-POL-ROUX

Bibliographie. — Lazare, poème (Paris, 1886); — Le Bouc émissaire, poème (Paris, 1889); — L'Ame noire du Prieur blanc, légende (Société du Merctcre de France, Paris, 1893); — Épilogues des Saisons humaines, drame en trois parties (Société du Mercure de France, Paris, 1893); — Les Reposoirs de la Procession, I (Société du Mercure de France, Paris, 1893); — La Dame à la Faulx, tragédie (Société du Mercure de France, Paris, 1899) ; — Les Reposoirs de la Procession, I [La Rose et les Epines du Chemin, 1885 — igooj (Société du Mercure de France, Paris, 1901); — Anciennetés, poèmes (Société du Mercure de France, Paris, 1903); — Les Reposoirs de la Procession II [De la Colombe au Corbeau par le Paon, 188$ — 1904J (Société du Mercure de France, Paris, 1904); — Les Reposoirs de la Procession, m [Les Féeries intérieures, 1883 — igo6J (Société du Mercure de France, Paris, 1907).

En Préparation : Le Tragique dans l'homme, recueil d'ouvrages dramatiques ; Les Reposoirs de la Procession, IV et V; La Dam.e en Or; Les Pêcheurs de Sardines.

M. Saint-Pol-Roux a collaboré à la Pléiade, aux Entretiens Politiques et Littéraires, à V Ermitage, à VÉcho de France, au Mercure de France, au Coq Rouge, à VArt Littéraire, à la Société Nouvelle, à la Revue d'Art Dramatique, à VEn Dehors, au Supplément de l'Écho de Paris, à Vers et Prose, à la Phalange, etc.

Né le 15 janvier 1861 à Saint-Henry, dans la banlieue de Marseille, M. Paul Roux, — en littérature Saint-Pol-Roux, — vint tout jeune à Paris, où il fonda en 1886, avec le regretté Éphraïm Mikbaël et M. Pierre Quillard, la petite revue La Pléiade, qui eut une existence éphémère. Ce fut lui qui apporta à la jeune revue la première œuvre de M. Maurice Maeterlinck :

SAINT-POL-ROUX

Le Massacre des Innocents. Vers la même époque, il publia son poème Lazare, suivi à quelques années de distance du Bouc émissaire (1889) [reproduits plus tard, l'un et l'autre, dans Anciennetés (1903)].

Nous le voyons dès lors batailler au premier rang des poètes symbolistes. Aux représentations du Théâtre d'Art de M. Paul Fort, il avait la fougue de Théophile Gautier à la première représentation à' Hernani. Il était alors, nous dit un contemporain, une sorte d'„Hamlet basque". Il portait ses cheveux sur son front, comme ses amis Georges Rochegrosse et Paul Adam: à la Capoul corrigée par des Byzantins. Il avait dit: „La poésie sera magnifique ou elle ne sera pas." Et c'est ainsi qu'il devint Saint-Pol-Roux-le-Magnifique.

Après avoir publié successivement, en 1893, L'Ame noire élu Prieur blanc, les Épilogues des Saisons humaines, et la première partie des Reposoirs de la Procession, il quitta, en 1895, Paris pour aller passer deux ans dans la forêt des Ardennes, où il écrivit La Dame à la Faulx, tragédie qu'il fit paraître en 1899. Puis un jour, brusquement, il se retira en Bretagne. Il s'installa à Roscanvel, dans une chaumière, et il y vécut sept ans de la vie des pêcheurs. Il y écrivit deux nouveaux drames: La Dame en Or et I^s Péchezirs de Sardines, et plusieurs des poèmes en prose qui composent ses Reposoirs de la Procession, Enfin, cédant aux instances de M. Charles Cottet, il vint se fixer à Camaret (Finistère), auprès de M. Antoine, dans un manoir breton ouvert à tous et baptisé „la maison du bon Dieu*.

Rentré pour quelques semaines à Paris, en janvier 1909, M. Saint-Pol-Roux fut l'objet, de la part de ses amis, d'une manifestation spontanée et touchante. Quatre générations littéraires tinrent à honneur d'assister, sous la présidence de M. Léon Dierx, à vm banquet qui lui fut offert le 6 février par un comité qui avait réuni le concours de M™e Rachilde, M.M. Paul Adam, Edouard Ducoté, André Fontainas, Paul Fort, Gustave Kahn, Camille Mauclair, Stuart Merrill, Albert Mockel, Jean Moréas, Charles Morice, Edmond Pilon, Henri de Régnier, Jules Romains, Jean Royère, André Salmon, Alfred Vallette, Emile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, Tancrède de Visan, etc. M. Léon Dierx avait auprès de lui le regretté Catulle Mendès qu'un accident tragique devait enlever le lendemain. Le vieux maître avait tenu à s'associer à l'éclatant hommage rendu à l'œuvre de Saint-Pol-Roux et à l'artiste qui, après une longue absence, venait reprendre contact avec ses confrères.

M. Saint-Pol-Roux s'est fait une place à part dans la

littérature contemporaine. Magicien de l'image, „étonnant inventeur de métaphores", il est, malgré les inégalités de son œuvre, un prodigieux créateur de beauté, un puissant évocateur. Emmanuel Signoret saluait en lui „ toutes les fougues et tout le ruissellement de sang et d'or des hommes de génie", ... un de ces poètes dont la parole „s'épanche — tonnante et éblouie — comme un torrent qui tombe de haut". Tels de ses poèmes en prose sont de purs chefs-d'œuvre. Sa Dame à la Faulx est d'une belle et noble inspiration. „M. Saint-Pol-Roux, a dit M. Edmond Pilon, a écrit la tragédie de la Mort d'une autre façon que M. Maeterlinck. L'auteur de L'Intruse n'avait fait qu'allusion, celui de La Dame à la Faulx, au contraire, insiste sur la présence effective de la Camarde ; il en fait le personnage réel, palpable, principal de son livre. Ainsi Holbein, peignant, d'un pinceau profond, les bas-reliefs de sa Danse Macabre, ainsi le maître de la Mort de Marie et les naïfs poètes du moyen âge. Un souffle de désespérance, d'épouvante et de deuil passe sur cette œuvre comme un grand envol d'oiseaux de nuit ..."

Alouettes

Les coups de ciseaux gravissent l'air.

Déjà le crêpe de mystère que jetèrent les fantômes du vêpre sur la chair fraîche de la vie, déjà le crêpe de ténèbre est entamé sur la campagne et sur la ville.

Les coups de ciseaux gravissent l'air.

Ouïs-tu pas la cloche tendre du bon Dieu courtiser de son tisonnier de bruit les yeux, ces belles-de-jour, les yeux blottis dessous les cendres de la nuit.''

Les coups de ciseaux gravissent l'air.

Surgis donc du somme où comme morts nous sommes, ô Mienne, et pavoise ta fenêtre avec les lis, la pêche et les framboises de ton être.

Les coups de ciseaux gravissent l'air.

Viens-t'en sur la colline où les moulins nolisent leurs ailes de lin, viens-t'en sur la colline de laquelle on voit jailUr des houilles éternelles le diamant divin de la vaste alliance du ciel.

Les coups de ciseaux gravissent l'air.

Du faîte emparfumé de thym, lavande, romarin, nous assisterons, moi la caresse, toi la fleur, à la claire et sombre fête des heures sur l'horloge où loge le destin, et nous regarderons là-bas passer le sourire du monde avec son ombre longue de douleur.

Les coups de ciseaux gravissent l'air.

{^Les Reposoirs de la Procession:

La Rose et les Épines du Chemin.]

SAINT-POL-ROUX

Les vieilles du Hameau

A ma fille Divine:

L'une après l'autre elles s'en vont les bonnes vieilles au fuseau, l'une après l'autre elles s'en vont toutes les vieilles du hameau.

Tu ne reverras plus tante Marie ni tante Lise, ô ma Divine, ni tant d'autres en coiffe blanche du dimanche ou bien en penn-du de laine de la semaine, tu ne reverras plus ces mères-grand au long châle de deuil qui souriaient à ta chair de féerie sur le seuil après avoir, grêles marraines au dos de cerceau, souri sur les gazouillements premiers de ton berceau d'osier, tu ne reverras plus ces candides anciennes que derrière la pesante croix d'argent viennent d'emporter au cimetière entre des planches quatre braves gens. Elles avaient une âme douce de brebis ces aïeulettes du pays qui t'apportaient du lait, du miel, des œufs, le fars des fêtes, le gâteau de la grand'messe, le bouquet de la Saint-Pierre et le bouquet de la Saint-Jean, et t'élevaient parmi leurs bras de vieille vigne pour à l'aurore de tes joues baiser de l'espérance et cueillir de la vie. Tu ne les reverras plus, mignonne, mais elles hanteront à l'infini le pré béni de ta mémoire, tirant par l'attache la vache qui fut leur fortime avec le champ de pommes et le champ de blé noir dont on fait le gros pain rond à pâte bnine. A la longue malingres comme des jouets, elles s'en sont allées, mères de gas éparpillés sur les mers jaune, blanche, rouge, noire, bleue, elles s'en sont allées dans un hoquet, tuées par quelque bise et lestées d'une hostie, elles s'en sont allées sans le baiser de leurs petits, dans un linceul de toile bise, elles s'en sont allées vers le bon Dieu qui leur a mis des ailes aux épaules et puis des robes d'or et puis des doigts tout roses pour jouer de la lyre en dansant sur la lande aux étoiles, fleurs d'ajonc des cieux.

L'une après l'autre elles s'en vont les bonnes vieilles au fuseau, l'une après l'autre elles s'en vont toutes les vieilles du hameau.

(Pendant l'enterrement de tante Lise :

hameau de Lanvernazal en Roscanvel, 23 mai T900.)

Chapelle de Hameau

Page 1