À FRANCIS JAMMES
Sur champ de sinople.
Blanche aux tresses de lierre, emmi des tombes, elle s'élève telle une gardeuse d'oies gaillarde
... le tout roidi par le temps.
Que j'en ai rencontré de ces vastes gardeuses — aux oreilles de confessionnal, à la poitrine comble de rosaires et de cantiques et de roucoulements d'harmonium — sous le hennequin de dentelle où nichent des campanes !
Celle-ci n'a que sur sa jupe de laine ferme une humble cornette, et que, pour bijoux, en dedans l'argentin liseron de l'enfant de chœur, en dehors le coq: vif épi du bonheur.
Combien, quoique roide, elle participe aux gestes d'alentour et les surveille et les console!
. . . Sous forme de cercueils et de béquilles, souventefois la pénétrèrent catastrophes et douleurs.
Que ne suis-je assez pur afin d'entrer, comme on entre dans une âme de promise!
Cependant tâchons de voir par son œil de rosace . . .
O ce grandiose petit cœur qui bat au mitan, colombe d'espérance !
Mais voici la gardeuse en joie . . .
... tellement que son porche affecte un air de pan de jupe retroussé.
Soudain la joie craque d'un si fol rire que toutes ses quenottes volent s'épivarder sur la place, en jet de semence.
Et puérilement je ramasse les dragées du baptême.
(^Les Reposoirs de la Procession:
La Rose et les Épines du Chemin^
Fouesnant, octobre 1890.
MARIE DE VALANDRE
Bibliographie. — Au Bord de la Vie (Lemerre, Paris, 1886); — Le Livre de la Fiance'e (Lemerre, Paris, 1890); — Le Livre de l'Épousée (Lemerre, Paris, 1896).
En préparation: Une légende historique et un autre ouvrage en prose.
Mme Marie de Valandré a donné des nouvelles et des articles à divers journaux et revues.
Mme Marie de Valandré (Mathilde Claret de la Touche, Mine Clavier) est née à Saint-Germain-en-Laye le 8 septembre 1861. „Ses trois recueils de poésies, a dit un biographe, dévoilent et racontent, comme une sorte de trilogie admirable, l'âme de la Jeune fille, de la Fiancée et de l'Epousée. C'est un cantique idéal d'où la pudeur délicate n'exclut ni la flamme ni la chaleur, et dont l'expression est avant tout sincère, humaine et vécue."
Ajoutons que les grandes idées humanitaires de paix et de bonheur universel, la Foi religieuse ont inspiré à M^e Marie de Valandré des strophes dont l'harmonie et l'ampleur rappellent souvent le poète des Méditations et de la Mort de Socrate,
Passionnément éprise de l'art sous toutes ses formes, cette femme charmante semble prouver par son exemple que l'existence retirée de la province, toujours favorable à la concentration poétique, est parfois merveilleusement propice à l'éclosion des fleurs les plus exquises de l'esprit et du cœur.
Massenet, Thomé, et plusieurs autres compositeurs ont trouvé des inspirations dans les poèmes de Mme Marie de Valandré.
MARIE DE VALANDRÉ
Le Cheveux de ma Mère
Le soîr, quand pour dormir elle a défait ses tresses Et me laisse à genoux baiser ses cheveux longs, J'aime en les renattant à couvrir de caresses Les premiers fils d'argent écios dans ces fils blonds.
J'y lis tout un passé de soucis et de crainte,
J'y vois mes maux d'enfant qui l'ont fait tant souffrir ;
Et chaque nuit veillée a laissé son empreinte
Sur ce front adoré que le temps va flétrir . . .
Des efforts qu'elle a faits pour me rendre meilleure. Plus vaillante, plus sage et plus digne d'amour. Pour soulager qui souffre et consoler qui pleure. Chacun de ces fils blancs me représente un jour ;
Aussi tous les joj^aux et tout l'éclat d'un trône La rendraient bien moins belle à mes yeux attendris, Bien moins chère à mon cœur, que la double couronne De sa bonté pensive et de ses cheveux gris !
C'est pourquoi, quand le soir elle a défait les tresses Qui baignent son front pur de leur reflet changeant, J'aime à compter tout bas par autant de caresses Entre ces fils dorés les premiers fils d'argent.
{Au Bord de la Vz'a.)
Un Baiser sur la Page
Si je meurs avant toi, rouvre parfois ce livre A cette page émue où je mets un baiser : Tu verras dans ces vers mon amour me survivre Et mon âme sur toi reviendra se poser.
Enlacé d'autres bras, grisé d'autres ivresses, Tourne vers le passé tes regards francs et clairs, Et souviens-toi de l'heure où, pleines de caresses. Nos prunelles dans l'ombre ont croisé leurs éclairs.
Ne livre pas au vent les fleurs que j'ai cueillies, Ni ces feuillets épars qu'en tremblant je t'ai lus ; Mais prends-les quelquefois dans tes mains recueillies Et que ton œil se plaise où mes yeux se sont plus.
Et si l'oubli te vient, rouvre en passant ce livre A cette page émue où je mets un baiser : Tu verras dans ces vers mon amour me survivre Et mon âme sur toi reviendra se poser.
(^Le Livre de la Fiancée?^
A la Bretagne
Mère des cœurs virils où vit la Foi robuste, Bretagne âpre et mystique aux rochers de granit. Qui dans le pur miroir de l'Océan auguste D'un œil méditatif contemples l'Infini,
Je n'ai jamais foulé tes landes ni ta grève,
Ni respiré ta brise à l'arôme puissant ;
Mais je suis ton enfant par l'amour et le rêve :
Tu m'as donné ton âme en me donnant ton sang.
{Le Livre de la Fiancée?)
MARIE DE VALANDRE
Rayonnement
Si je ne croyais plus aux promesses divines, Si le doute m'ouvrait son abîme béant, Si mon œil abusé, devant tant de ruines, Me montrait dans la mort la porte du néant ;
Je n'accepterais pas ce suprême désastre, Où sombrerait la foi de mon cœur révolté. Et, lasse de marcher dans une nuit sans astre, J'irais dans la raison chercher la vérité . . .
Je me dirais : ^Pourquoi la faucheuse éternelle. Qui s'en va moissonnant sans pitié parmi nous. Chez les prédestinés qu'elle effleure de l'aile Met-elle tant de grâce et des attraits si doux ?
^Pourquoi donc, même avant que leur force décline, Ou qu'eux-mêmes déjà se soient sentis souffrir, Pourquoi subissons-nous un pouvoir qui fascine Auprès de ces charmeurs qui vont bientôt mourir ?
„ Pourquoi croyons-nous voir la divine étincelle Dans le lucide éclair de leur regard béni ? Pourquoi dans leur baiser où tant d'amour ruisselle Voulons-nous sur leur lèvre aspirer l'Infini ?
„Pourquoi donc aimons-nous les pâleurs diaphanes De leurs traits lumineux qu'un linceul va couvrir ? Pourquoi retenons-nous entre nos mains profanes Leurs mains, leurs blanches mains que la mort va meurtrir ?
^Ah ! s'ils devaient livrer leurs corps à la poussière, Sans qu'il en restât rien pour l'immortalité, Pourquoi porteraient-ils, sur l'argile grossière. Comme le sceau de Dieu, pareille majesté ? . . .
„Oui, je les crois touchés par des doigts invisibles ; Je crois que le secret de leur grave beauté Est que nous les voyons, confiants et paisibles, Se pencher sans effroi sur une Eternité.
{Le Livre de la Fiancée?)