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CN

ADOLPHE VARD

Ma Mie, O Gué

RENGAINE TRANSPOSÉE DE LA VIELLE DES CARREFOURS SUR LA FLÛTE AUX SEPT-ROSEAUX

Je n'ai besoin d'avoir fortune ni souci : Mon âme n'est émue et mon cœur obscurci,

Mon œil ne s'éclaire où se voile, Que si l'œil de Marie est limpide ou troublé ; Elle seule est mon aube, et mon ciel constellé

Luit des feux d'une seule étoile.

Propice aux vœux d'un autre et rebelle à mes vœux, Autre que je la rêve, autre que je la veux,

Froide même et même infidèle, Si j'étais mage ou roi, comme j'échangerais Autel d'où Dieu descend, trône où je monterais,

Et tout . . . pour un rien venu d'elle.

Tout, jusqu'à l'espérance et jusqu'au souvenir, La paix, la foi, la joie, et ma gloire à venir :

Chimère d'un rêve nounie ; Ma raison, mon génie et l'écho de mes chants. Pour un baiser furtif ou quelques mots touchants

Tombés des lèvres de Marie.

{Lieds et sonnets à l'Aube.

Recueil inédit.

Muguette (fragment.)

Tous deux sentaient leurs cœurs qui battaient en silence, A l'unisson ; tous deux émus, embarrassés. N'osaient souffler , . . Enfin, tout à coup, je ne sais

Comment la chose eut lieu : l'aile des brises folles

Berçait si mollement les timides corolles,

L'air tiède était si doux, si pur, tant embaumé,

La forêt, revêtant sa parure de Mai,

Avait tant de concerts, de bruits de voix et d'ailes ;

Le jour mourant jetait tant d'ambre et d'étincelles ;

Un je ne sais quoi vague, enivrant et divin.

Que voulaient retenir et repoussaient en vain

L'instinct comme l'esprit, les âmes et les roses,

S'exhalait si puissant des êtres et des choses . . .

Qu'en deux cris, en dépit d'eux-mêmes, le secret

— Cent fois trahi, — que Jeanne, ainsi qu'André voudrait

Cacher à tous, non moins qu'à leurs propres pensées,

De leurs lèvres jaillit, et que, mains enlacées,

P>onts penchés, et mêlant leur souffle et leur regard,

Jean les aurait surpris, débuchant d'un hangar,

Si Misère accouru n'eût tiré de leur rêve.

Nos songeurs éveillés, pour qui l'heure était brève.

{Muguette, Chap. XXXL)

Un printemps rayonna dans ces deux cœurs épris.

La forêt leur offrait ses gîtes, ses abris.

Muguette avait grandi, seule en ces solitudes.

Ayant les champs pour livre, et, pour maîtres d'études

Les grands arbres, les fleurs, son cœur, la vie, et Dieu.

Elle était la Dryade enchaînée à ce lieu.

Allant partout où vont le soleil et la brise,

Avec son chien Misère, et sa vache, la Grise;

Tricotant et chantant, ne sachant que ses bois.

En revanche, les bruits qui s'y changent en voix,

Le sentier, où, dans l'ombre, éclot la fleur qui brille.

L'herbe où luit la rosée, où l'insecte sautille

L'eau qui dort sous les joncs ou gazouille en coulant,

Les buissons embaumés sous la brise oscillant.

Les nids bruyants cachés sous la branche flottante,

Les beaux lézards furtifs, la couleuvre éclatante,

Jeanne comprenait tout et tout l'intéressait

Dans ce monde, le seul que l'enfant connaissait.

{Muguette, Chap. XXXII.)

MICHEL ABADIE

Bibliographie. — Pécats de Youc'nésso, poèmes bigourdins (hors commerce) ; — Le Mendieur d'azur, poésies (Raymond, Parthenay, 1888) ; — Sanglots d'Extase, poésies (Vanier, Paris, 1891); — Le Pain qu'on pleure, poésies (Bibliothèque de l'Association, Paris, 1894); — Anthologie des Instituteurs Poètes, avec Martial Besson (Bibliothèque de l'Association, Paris, 1897); — Les Voix de la Montagne^ poésies (Bibliothèque de la Phcme, Paris, 1897); — L'Angélus des Sentes, poésies (Bibliothèque de l'Association, Paris, 1 90 1 ).

A PARAÎTRE : L'Aurore du Pauvre^ pages sociales ; Les Odes d'atirore ; L'Hymen de la forêt, poésies.

M. Michel Abadie a collaboré à la Pluîne à V Ermitage, à la France Scolaire, à la Revue Naturiste, à la Vie Libre, à l'Aurore, etc.

M. Michel Abadie est né à Ayzac-Ost (Hautes-Pyrénées), le 10 septembre 1866. Instituteur dans le Berry, il est de ceux qui savent mener de pair deux existences, celle d'une fonction publique, et la vie du rêve. Il débuta par des „Péchés de jeunesse" en langage de Gascogne, et par une édition privée : Le Mendieur d'azur, où s'annonçaient ses dons de fraîche poésie, de sentiments déHcats.

Il fut vm des premiers collaborateurs de la P/z^w^, en 1889, et marqua sa place dans ce moment littéraire si varié, si remuant, avec Le Pain qu'on pleure : „le rythme gracieux et souple des vers nous dit l'influence dominatrice des bois, la bonne fraîcheur des prairies, les brises parfumées des campagnes, les feuiUages alanguis, et les inquiétudes, les douleurs aussi de la route ; tout le poème tendre et délicat du sentiment." (F. Clerget, Préface.)

Ses vers l'apparentent à la poétique nouvelle, mais ils restent vivants. „Ils sont d'un amoureux débordant, heureux de jeter

aux pieds de l'aimée toutes les fleurs et tout son cœur. Puis autour de ces effusions passionnées se dessinent de délicieux paysages. Il sent la nature." (Adolphe Retté.)

M. Michel Abadie devait tout naturellement représenter la poésie dans cet essai de retour à la vie que fut le Naturisme. ^) „Avec ses grâces d'égloguéen, sa ferveur à la fois bucolique et sacrée, il est un des poètes les plus suaves et les plus délicieux de la nouvelle génération poétique. Je n'en sais pas pour moi de plus aimable au sens strict du mot. Du groupe d'écrivains qui abandonna le vers libre pour revenir à l'alexandrin, il est peutêtre le plus expert dans la science prosodique, le plus artiste, et de nous tous celui qui fait exprimer au vers régulier les sensations les plus recherchées et les plus exquises." (Maurice LE Blond.)

Son œuvre, variée dans le détail, offre une belle unité de pensée et d'inspiration. Elle est „d'un poète dont on sent la montée lente et sûre vers un but. J'aime presque tout en lui : la cadence parfois heurtée du vers toujours ample, ses visions nostalgiques et volontairement diffuses, ses élans larges où la phrase splendidement s'éploie." (Armand Silvestre.)

M. Michel Abadie est un poète de fond naturel. Ses efforts pour contribuer aux savantes recherches de cette poésie qui va des Parnassiens aux courants verlainien et symboliste, ne l'ont pu détacher de la bonne et vive sève des forêts, ni des émotions sincères de l'âme. F. C.

•) Voir: Anthologie des Poètes Français Contemporains, TomellI, Pg- 359-

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La Voix de l'Etemelle

(fragment.)

L'Éternelle dont la voix d'aube fait l'aumône D'hymnes d'or aux Enfants divins qu'elle baisa, S'avance, au chant des fleurs, le front ceint des couronnes Que leur amour de siècle en siècle lui tressa.

Sa beauté voile au ciel la grotte d'Hippocrène, Et sous ses pieds mouillés le gazon resplendit,

— Un vol bleu de ramiers se jouait sur un frêne — Puis m'indiquant les bords sacrés. Elle m'a dit :

— „Ma voix antique est douce ainsi que la prière Dont on grisa tes beaux réveils d'enfant bercé,

Et mes yeux de légende incantent ta Chaumière. Le long de ton verger, blanc de fleurs, j'ai passé.

Je suis celle qui porte un printemps de féerie Dans ses habits aubes d'éternelles douceurs : Ton luth saura ma joie, et, pour que tu souries, Mes lèvres frémiront vers toi, comme des sœurs.

Entends hennir au loin mes palefrois d'aurore. Les fleurs, dans la forêt chuchotante de nids. Brûlent aux lueurs d'or que mes pas font éclore, Sous mes pas ont tonné les réveils infinis.

Vers moi, seule, dans une aurore de mésanges, Tes yeux, comme des lys qui s'ouvrent incertains. S'éveillent, éblouis, de leur doux sommeil d'anges. Et mes sourires clairs saluent tes blancs matins.

Ma beauté te conduit, par des sentiers de rêve. Dans le soir infini des palmes et des fleurs ; Ton cœur, comme un soleil resplendissant se lève Et tu n'as pas connu les antiques douleurs!

MICHEL ABADIE

Par le monde ébloui tu traînes ta besace, Mendiant les sanglots que tu n'as pas soufferts. Mais ma couronne ardente auréole ta grâce Quand ton songe s'amuse aux plis des temples verts.

Tes yeux sont parfumés d'une enfance de roses, Et sous tes pas heureux surgissent de doux chants, Car tu vas, le front pur, dans la clarté des choses, Saluant de ta foi le doute des méchants.

Sous les rameaux penchants ta beauté se déploie, Les lys de mes baisers murmureurs ont laissé Sur ta bouche le miel des enchantantes joies. Et dans l'Azur mes bras de vierge t'ont bercé.

Enfant qui ne sais pas que les heures sont folles. Vois 1 mes nymphes au seuil de tes édens errants Agitent pour ta lyre un éveil d'auréoles : Enivre-toi de vie et bois à mes torrents !

Puis, quand tes livres auront bu les pleurs sublimes, Mes mains d'aube et d'éternité, mes belles mains, Pour qu'un sillage lumineux te guide aux cimes. D'impérissables fleurs fleuriront le Chemin.

Vers mon antique ciel, sans règles et sans poses Tourne ta jeune Lyre et soumets à ta voix Toute d'amour, la voix des hommes et des choses, Puis vêts de tes rayons les mondes que tu vois.

Mais afin que ta joie aux seuls pauvres décèle Le pain de rêve pur que tes mains m'ont ravi. Prends encor les clartés de mes yeux. Je suis celle En qui toute splendeur orgueilleuse revit !

Déjà des mannes d'amour ennimbent ton âme, Et les flambois ont lui de mon beau Thyrse d'or A tes bras surchargés de myrtes et de flammes : Mes yeux t'ouvrent l'allégresse des Labrador !"

J'ai répondu: — „Mes sœurs s'effrayaient de l'Attente, Le bois éparpillait ses colombes de lait Sur l'enfance d'azur des sources sanglotantes. Mais tes mains de soleil, aux faîtes, m'appelaient.

Loin du clocher natal et des ombrages calmes, J'allais, comme un enfant qu'émerveillait l'espoir De sentir sur son front la caresse des palmes ; Ta foi saignait, vivifiante, dans le Soir !

Tes yeux riaient qui depuis toujours me désignent Par les torrents d'iris une caverne où dort La vierge que tu vêts d'une gloire de cygne. A ton front scintillait un diadème d'or.

J'ai suivi le sentier grave, celui qui mène Au mont clair des lauriers que ta voix m'a promis, Et devant les flamboîments de ma Lyre humaine S'inclinaient les fronts fiers des chênes insoumis.

Mes yeux, emplis de ciel, chantaient dans la lumière, Mais les gaves jaloux revêtaient leur beauté, Les roses comme pour me faire une prière. Rougissantes, haussaient leurs trembleuses clartés.

Les abîmes ployaient vers moi leur grâce sombre

— Vaste éploiement de pins grondants et de genêts ! Plus haut, sur mes haillons splendides chassant l'ombre, Des aiglons arrêtaient de grands yeux étonnés.

Puis, celle dont frémit au vent la verte mante, Et dont l'âme est pour nous un enchantement sûr. M'a dit, avec un joyeux chuchotis d'amante :

— Prends pour ta lyre d'or un peu de mon azur !

Jaillissantes des rocs — à me sentir près d'elles — Les sources scintillaient avec de doux frissons. Sur les hêtres l'aveu tremblait des tourterelles : Il nous enchante de sa voix quand nous passons !

Les feuillages mouvants m'ouvraient de blanches sentes, Les nids jasaient au vent de mes poèmes clairs. Mais par les buis menus des roches bleuissantes Des pâtres me suivaient éclaboussés d'éclairs.

Je marchais aux rayons de tes appels de flamme. Parfois pour apaiser la plainte des ravins Mon âme, en qui tu mis un reflet de ton âme. Laissait mourir sur eux ses murmures divins.

MICHEL ABADIE

Le soir j'ai rencontré la Vierge au front céleste Qui me tendait sa lèvre aux pieds des rochers saints. Des fleurs neigeaient dans les flamboîments de son geste, Et les cygnes luisaient aux rives des bassins.

Et voici que, plus purs, mes chants, rafraîchis d'aube. Célèbrent la Beauté selon tes chastes vœux. J'ai dérobé ce myrte aux plis bleus de sa robe Pour que l'éclat s'en mêle à l'or de mes cheveux.

Quand mon Luth, dont je pris les doux fredons en Grèce, Epandra ton amour pour bannir leur douleur. Les peuples rajeunis sauront mon allégresse. Et me suivront épris de rythmes et de fleurs !

[Les Voix de la Montagne.')

Paroles matutinales

(fragment.)

Les délicieuses soûleurs Dont s'emmousseline ton Rêve Ont apothéose de fleurs L'aurore rouge qui se lève.

Vois ! comme il pleut des pleurs de sang Sur ta vaporeuse chaumière :

C'est le réveil éblouissant De ton âme dans la lumière.

Entends l'aubade des buccins Où se mêle le chant des rires :

Il passe comme un rouge essaim De lèvres folles et de lyres.

Dans cette fête de splendeur Où voltent de blondes ivresses, Des séraphins pleins de candeur Distribuent le pain des caresses.

Et, parsemeuse de douceurs, La vaste allégresse des choses Claironne, avec des sons berceurs, Un hymne incendié de roses.

Amour laisse par les chemins, Riches de ses haillons de soie, Pour tous tes triomphants demains, Un amoncellement de joie.

C'est le Réveil éblouissant.

Dans le parterre de ton Rêve Vois éclore des fleurs de sang :

L'Aurore du Pauvre se lève !

{L' Aurore du Pauvre.^

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