ARES
Vers le ciel en feu la guerre a lancé son cri de démence, Le hérissement des piques a lui sur la plaine immense ; Aux appels pressés des clairons stridents le combat commence.
Tourbillonnement d'hommes, de chevaux, roulement des chars. Défis des guerriers, chocs des éléphants, escadrons hagards Font trembler le sol que jonchent les morts aux yeux sans regards.
Qui sera vainqueur ? De quel côté va ta faveur divine, Ares, et pour qui chevauches-tu l'air sans qu'on te devine, Tandis que la lutte empourpre de sang la verte ravine ?
Des voix d'agonie hurlent sous les coups des glaives fumants ; Tout un peuple meurt ! Le sort a marqué ses derniers moments, Et de lui demain il ne restera que des ossements !
[Les Idoles.)
PAUL REDONNEL
Bibliographie. — La Mort du Vieillard, poème (Brasseur jeune, Paris, 1889); — Liminaires^ vers d'ironie (Lacomblez, Bruxelles, 1891); — Les Chansons Éternelles (Bibliothèque de la Plume, Paris, 1894); — ^^ Chansons Éternelles, nouvelle édition illustrée de plus de 400 dessins, eaux-fortes, aquarelles, pointes sèches par Grasset, Mucha, Rassenfosse, Paul Redonnel, etc. (Bibliothèque Artistique et Littéraire, Paris, 1898); — Les Cahiers Occitans, en collaboration avec Maurice Barrés, Charles-Brun et Han Ryner (Bibliothèque de la Plume, Paris, 1 899) ; — Les Sciences Maudites, en collaboration avec JoUivet-Castelot (La Maison d'Art, Paris, 1900); — Catalogue raisonne' des livres de Science Occulte, notes critiques (Chacornac, Paris, 1903 et 1906).
En Préparation : Pêcheur d'hommes, philosophie et science ; — Poèmes de lumière^ vers.
M. Paul Redonnel a collaboré à \ Ermitage, au Gil Blas Illustré, aux Écrits pour l'Art, aux Poèmes, à V Hexagramme, à la Cigale, dont il fut pendant quelque temps le secrétaire de rédaction. M. Paul Redonnel a fondé le 15 août 1889, avec Léon Deschamps et Maillard, la revue littéraire La Plume. Il a fondé en outre, la Chimère et les Partisans. Il est secrétaire de rédaction de V Action Régionaliste,
M. Paul Redonnel, né à Coumon-Terral le 21 janvier 1860, est le dernier représentant d'une noble famille du Haut- Languedoc qui donna plusieurs capitouls à la ville de Toulouse. C'est au XVIe siècle que l'un des ancêtres du poète vint s'établir dans le Bas-Languedoc. — Paul Redonnel, qui avait quarante-cinq jours lorsqu'il perdit son père, fut un enfant rêveur et silencieux. Fidèle à la langue d'oc, qui est sa langue maternelle, il ne consentit à parler la langue française qu'à quatorze ans. Il fit ses études secondaires de lettres et de
PAUL REDONNEL
sciences au lycée de Montpellier, ses études supérieures scientifiques à la faculté de Montpellier, ses études supérieures de lettres à l'Université de Paris. Sa culture multiple et profonde a fait de lui non seulement un admirable poète, mais aussi un mathématicien remarquable et un extraordinaire érudit. Il appartint quelque temps à l'enseignement et donna sa démission de professeur du Collège RoUin pour devenir en 1890 secrétaire de Jules Simon.
Sa vie littéraire avait déjà commencé. II avait publié en 1889 son premier poème: La Mort du Vieillard, et le 15 août de la même année il avait fondé, avec Léon Deschamps et Maillard, sous le titre La Plume, une revue qui devait fournir une brillante carrière. Il dirigeait ce périodique comme secrétaire de rédaction lorsque ses yeux malades le forcèrent à quitter Paris. Il se retira à Montpellier, pour quelques mois, croyait-il. Il y resta cinq années. Pendant cette période, il fonda et dirigea La Chimère^ „revue d'insolence littéraire" où il donna asile à tous les jeunes. En septembre 1894, il fonde aussi, avec Maffre de Baugé, La France d'Oc. Il était, en outre, secrétaire de rédaction d'une publication languedocienne, La Cigalo d'or, où il publia Les Sornettes, qui attirèrent l'attention de tous les curieux du folk-lore et de la tradition. Une interview qu'il prit à Camille Chabaneau sur les origines de la langue française et à laquelle répondit Gaston Paris dans Remania souleva d'interminables polémiques parmi les savants et parmi les félibres.
En 1899, M. Paul Redonnel revient à Paris et reprend le secrétariat de rédaction de La Plume, qu'il garde jusqu'à la mort de Léon Deschamps, en décembre 1899. Il devient alors rédacteur en chef, mais bientôt donne sa démission pour fonder La Maison d'Art (avril 1900). Entre autres travaux intéressants, il avait mené, à La Plume, une passionnante campagne sur toutes les questions de décentralisation sous le pseudonyme très remarqué de lan Mougoï.
A la Maison d'Art, tout en publiant de belles éditions, il fonde Les Partisans, dont il fait, avec la collaboration de M.M. Léon Bloy, Laurent Tailhade et Han Ryner, le plus beau des magazines de lettres et d'art.
Il est impossible de suivre dans le détail les manifestations de la souple et diverse activité de M. Paul Redonnel. Signalons cependant qu'il est secrétaire de rédaction de Y Action Régionaliste et qu'il a présidé pendant quelque temps un des plus intéressants groupes d'occultisme, l'Hexagramme.
Comme poète, son œuvTC mdtresse est jusqu'ici L^s Chansons
Éternelles^ „beau livre", écrit M. Edmond Pilon, „qui donne l'idée d'un enfant chéri qu'on aurait passé des années à orner de toutes les grâces et à instruire de toutes les tristesses." Le même critique qualifie encore cette œuvre „hymnaire de souffrance et d'orgueil . . . une sorte de Vita nnova lointaine . . ." „Impossible, dit M. Han Ryner, en parlant du même livre, impossible de faire même entrevoir la multiplicité des incidents, la diversité des points de vue et comment la route se peuple de rencontres, de sourires et de cauchemars. Impossible aussi de dire les rencontres verbales, syntaxiques, rythmiques du poète ... Le lyrisme, le calme épique, la tendresse de l'idylle, le drame et ses violences, la brutalité satirique, réveillent à chaque pas l'attention, nous étonnent à la fois par l'inattendu et par l'à-propos. Comme la science de la vie est universelle, le poète se manifeste observateur, mathématicien, théologien, mage. Et sa langue s'enrichit des apports de toutes les sciences, et de la naïveté bleue des archaïsmes, et de la rouge noblesse des latinismes et de la lumière blanche des occitanismes. Et saphirs, rubis ou diamants s'enchâssent dans l'or d'un français solide, encore qu'aux imprévues ciselures."
ae< A cat'tt^ Ou /e cnetuyce. 7^?^ ^e^^ri n^ù'^ lot, ^'^ c efCu /g/ -mona^n'^uéé
Epiphanie
Les sommets grandis d'ombre atteignent le soleil Et du troupeau qui dort se taisent les sonnailles; Las d'avoir tout le jour surveillé les ouailles, Les chiens sont au repos, les bergers ont sommeil.
Depuis quelques instants leurs paupières sont closes:
Une cité s'élève où gisait le bétail,
Des palais somptueux remplacent le bercail.
Ce rêve singulier transfigure les choses.
Il n'est point de demeure où ne brûle le nard; On pare les maisons comme des basiliques ; L'air est plein de parfums, de joie et de cantiques. Et dans leiir rêve, les pastours y prennent part.
Et ceci se produit à jamais mémorable : Grevant d'or et d'encens et de myrrhe leurs mains. Trois mages sont partis par monts et par chemins, Agenouiller leur Majesté dans ime étable.
La nuit couvre les monts, l'ombre gagne les murs: Les mages pèlerms n'ont pas pris de lumière; Or, l'étable est lointaine et les chemins sont durs, Et la pourpre des rois s'essuie à la poussière.
Les pastours, poursuivant ce rêve qui leur plaît. Sans les avoir appris chantent des chants de gloire; Des mots qu'ils ignoraient viennent en leur mémoire, Et dans le firmament une étoile paraît.
Ce spectacle imprévu les surprend; ils s'éveillent: Maisons, palais, cités, chants, parfums rien n'est plus. Seule brille toujours l'étoile nonpareille Dont l'éclat vif emplit leurs regards éperdus.
PAUL REDONNEL
Et tout autour les monts et les plaines s'éclairent. Qui, plus que les pastours, savent lire les cieux? Or, il est vrai que cette étoile, devant eux. Chemine dans le ciel pour ces rois de la terre.
C'est, disent les bergers, qu'ils vont voir cet enfant
A la crèche duquel, dirigés par les anges,
Nous avons apporté trois agnelets tout blancs,
De la laine et des fruits, nos cœurs et nos louanges.
Béni soit Dieu qui de ce rêve sibyllin Pour des humbles pastours a déchiré le voile! Prions ! les mages rois trouveront leur chemin Puisque pour les guider Dieu leur prête une étoile.