A MASSENET
Sur les cordes des mandolines La chanson frémissait au vent, Et dans l'or du soleil levant Émergeaient les vertes collines.
De frêles gouttes cristallines.
Perles à l'éclat décevant, Brillaient aux fleurs, écrin vivant Capitonné de mousselines.
L'aubade montait jusqu'aux cieux.
Elle entr'ouvrit ses larges yeux A la lueur mystérieuse.
Et s'étirant dans son grand lit :
„ L'Amour ? On dit que c'est joli.
Mais je ne suis pas curieuse!"
[Messe Bleue.)
NOËL BAZAN
Portrait d'enfant
Hautaine dans sa grâce exquise, C'est une petite marquise Dont les saluts sont ravissants, Son nez est fin, sa bouche étroite, Elle se tient toujours très droite.
Elle a six ans.
Son pied s'affirme un pied de race.
Elle garde fort bien sa place, Ses yeux noirs sont fiers et changeants. Et quoiqu'elle ne soit pas grande, Elle discute, elle commande.
Elle a six ans.
Sa chevelure, dont la tresse Est lourde et brune, lui caresse L'épaule de ses flots brillants.
Son intelligence est profonde, Elle ne craint personne au monde, Elle a six ans.
L'éclat de son esprit rayonne Sur son front comme une couronne, Ses désirs sont fort exigeants.
En un mot l'on compte avec elle.
C'est une grande demoiselle.
Elle a six ans !
[Messe Bleue.)
AMÉDÉE BONNET
Bibliographie. — Théophile Serretête: L'Ame d'un Philosophe (Vanier, Paris, 1889; e'puisê)', — Le Chant de la prochaine guerre (OUendorfF, Paris, 1897; épuisé).
M. Amédée Bonnet est né à Lyon, le 15 novembre 1854. Arrêté par une faiblesse des yeux qui pendant de longues années lui a presque interdit tout travail, il n'a rien publié avant 1889. A cette date, il fit paraître, sous un pseudonyme, une plaquette un peu disparate, L' Ame d'un Philosophe, qui, entre autres poèmes, contenait, sous le nom de Frissons métaphysiques une série de pièces philosophiques dont la lecture impressionna vivement quelques bons juges : „Ces poésies, écrivait Sully Prudhomme, ces poésies sont très remarquables, marquées au coin d'une puissante originalité. J'estime que quelques-unes d'entre elles sont de première force." — Et Charles Renouvier, dans un article longuement développé de sa Critique Philosophique, ne craignait pas, en annonçant le nouveau poète dont, la veille encore, il ignorait le nom, de le présenter comme capable de prendre rang, un jour, parmi les métaphysiciens. *)
*) Voici le commencement de cet article :
„Le regretté philosophe J.-M. Guyau était déjà connu par deux beaux mémoires d'histoire de la philosophie : La Morale d' Épicure et La Morale anglaise contemporaine , quand il se révéla comme poète par la publication des Vers d'un Philosophe. Nous ne serions pas étonnés que, suivant une marche inverse, l'auteur de U Ame d'un Philosophe se révélât quelque jour comme métaphysicien après avoir débuté en poète. Il eût fallu beaucoup de perspicacité pour découvrir, dans les analyses psychologiques de M. Guyau, les dons poétiques qui, suivant l'ordre, avaient dû cependant se développer chez lui avant ceux qui concernent la conduite logique de l'esprit; il n'en faut pas la moindre pour deviner la passion de la métaphysique chez M. Théophile Serretête, et pour être bien certain que le titre sous lequel il publie ses vers
AMÉDÉE BONNET
C'est qu'en dépit de quelques inexpériences, un véritable tempérament de poète et de penseur venait de se révéler dans ces vers, avec le double souci de la raison et de la rime, de l'idée et de la figure, avec tout ce que la passion peut ajouter de plasticité et de charme à la vérité elle-même. Persuadé autant que peut l'être le plus ferme ennemi du ^.didactique" et de ^l'oratoire" que la poésie ne doit traduire que des émotions et s'exprimer que par des symboles, l'auteur n'en cherche pas moins à faire aussi large que possible la part de la pensée dans les vers, ne voyant pas pourquoi les idées seraient exclues du privilège d'être émouvantes. Si bien que tout en se faisant de la poésie une idée spéciale et jalouse, il cherche à y faire une place aux éléments en apparence les plus étrangers, rendant, pour ainsi dire, le lit où elle coule plus concentré et plus étroit à mesure que les sources qui l'alimentent deviennent plus nombreuses et jaillissent de plus loin. Cette conception poétique, l'auteur l'a réalisée surtout dans une série de poèmes encore inédits, sorte de Légende des Siècles de la Pensée, où, par des allusions aux doctrines ou à leurs inventeurs, il évoque les grandes époques de Thistoire de la philosophie. Nous donnons un de ces poèmes.
Entre temps et par une brusque saute d'inspiration, M. Amédée Bonnet a pubHé, sous le nom de Chant de la prochaine guerre, un poème patriotique et guerrier. La seconde partie surtout est curieuse. C'est, dans un mouvement extraordinaire que les difficultés techniques d'un rythme saccadé et fiévreux n'arrêtent pas un instant, un défilé des armes fran-
n'est nullement pris au hasard, et ne se doit pas expliquer par quelque acception vague ou littéraire de ces mots: „Anie d'un Philosophe", mais par une 'préoccupation réelle et profonde des souveraines questions de la philosophie. Jamais recueil de poésies n'offrit peut-être un aussi grand nombre de pièces renfermant des allusions formelles à des doctrines déterminées, soit à leurs auteurs, soit aux idées mêmes, ou telles qu'elles s'adaptent au sentiment du poète ; mais surtout il y en a peu où l'on trouvât tant d'exactitude et de pénétration à saisir le point principal cù doit s'attacher la pensée dans ces doctrines. Ce n'est pas que le ton de M. Théophile Serretête soit habituellement didactique ; loin de là, c'est souvent par l'ironie qu'il aborde les idées philosophiques, celles-là mêmes qu'il paraît bien faire siennes ; mais on sait ce que cela veut dire; il n'y a souvent rien de plus sérieux que l'ironie, et elle convient assez à un bon pessimiste. Car M. Théophile Serretête est pessimiste, avons-nous besoin de le dire, et qui ne l'est pas aujourd'hui.' Il l'est autant qu'on peut l'être . . ."
{La Critique Philosophique, 31 mars 1889: Un Poète bouddhiste [Théophile Serretête, L' Ame d'un Philosophe].)
çaises, où les rimes rares étincellent au milieu des casques, où les traits véhéments piquent au vif comme les épées. Il y a là, dans le domaine prosodique, une série de victoires.
Cette notice ne serait pas complète si nous n'ajoutions que, parallèlement à son oeuvre poétique, M. Amédée Bonnet poursuit un travail de philosophie.
M. Amédée Bonnet est le fils de Bonnet de Lyon, le grand chirurgien créateur de la pathologie médico-chirurgicale des maladies des articulations, à qui la ville de Lyon a élevé une statue.
René Vallery Radot.
Séparés !
Ainsi nous aurons fait toute la vie ensemble, Côte à côte marchant, sans que nos deux esprits, L'un vers l'autre attirés, se soient jamais compris Et sans qu'un réciproque abandon nous rassemble.
Et malgré que mon cœur au tien si fort ressemble, Qu'ils soient tendres tous deux et tous les deux meurtris, Pas une fois l'un d'eux ne se sera surpris Sur l'autre qui frissonne appuyé, lui qui tremble.
En vain tout ici-bas veut que nous nous aimions :
Divisés d'idéal et d'aspirations.
Chacun de nous se tait, se renferme et s'observe ;
Un mur de préjugés nous aura retenus
Près d'épancher notre âme en l'ouvrant sans réserve,
Et nous allons mourir sans nous être connus.
{L'Ame d'un Philosophe?)
Aux Confins des deux Mondes
Lorsque l'âme attentive à ces muets accords
Que pour l'initié rend sa grave musique.
Éperdu, je m'enfonce au ciel métaphysique,
Sans plus voir dans Maya qu'un vain jeu de décors;
Et puis que, tout-à-coup, cloches, clairons ou cors, Eclate à mon oreille un appel énergique. En sursaut réveillé de l'extase magique. J'éprouve comme si je tombais d^ns mon Corps.
AMÉDÉE BONNET
Oh ! quel étrange saut fait celui-là qui passe
Du monde de l'idée en celui de l'espace,
Et dans tout son esprit quel bouleversement !
Voit-il trouble à présent ? Rêvait-il tout à l'heure ? Est-ce que la nature est un Charme qui ment Ou si c'est la raison qui ne serait qu'un leurre?
[L'Ame d'îin Philosophe.^
La vie, c'est la mort
„La vie, c'est la mort".
Claude Bernard.
O terreur ! O spectacle étrange et repoussant ! Je porte en moi la mort, je suis son véhicule ; Elle est là dans mon cœur, mes veines, qui circule ; C'est elle ma matière, elle mon propre sang.
Je la bois dans mon verre et ma gorge la sent Passer. A chaque goutte, à chaque molécule. Son germe inévitable en mon corps s'inocule. Dans mes tissus s'intègre, en mon tréfonds descend.
Car plus la vie est forte et sa chaleur intense. Plus la combustion lui ronge sa substance ; Autant la flamme brille, autant fond le flambeau.
Vivre c'est donc mourir ; les deux n'ont qu'un principe ;
Chacun implique l'autre et de lui participe ;
Et tout l'Etre n'est rien que son propre tombeau.
[L'Ame d'un Philosophe.)
Néant
Je suis tout caverneux dedans ma chair vivante
Et sur tout son pourtour, effroyablement nu ;
Et le grand frisson noir court mes flancs, continu.
Glaçant mon corps de froid et mon cœur d'épouvante,
Cependant que l'Abîme universel où chante Le chant fascinateur d'un appel inconnu, Dissolvant mon moi frêle et son abri ténu, M'évapore, irréel, en sa cuve béante.
Ombre, fantôme vain, je suis aliéné
De ma propre substance et mon être rainé
Surplombe, anticipant l'effondrement suprême.
En moi, dessus, dessous, partout le vide affreux.
L'inanité sans borne approfondit son creux :
Le néant, je le vois, je le sens, c'est moi-même.
{L'Ame d'un Philosophe^
Le Bois de Rosenthal *)
Argument: Doué d'un génie essentiellement compréhensif et conciliant, Leibniz le manifesta surtout par la position qu'il prit entre la philosophie d'Aristote (ou du Lycée), plus ou moins travestie par la Scolastique, et celle de Descartes. La première, par sa théorie des „formes substantielles", supposait de la iînalité dans la Nature; c'était un dynamisme métaphysique. La seconde
*) A propos de ce poème, Sully Prudhomme écrivait à l'auteur (lettre du 28 novembre 1898) :
„Ce poème est tout-à-fait original, d'une facture extrêmement habile, rappelant les morceaux philosophiques encadrés dans quelques fables (trop rares) de La Fontaine. Le ton familier convient à la trame anecdotique des pensées, mais prend une force et une précision singulières quand vous les exprimez. C'était un labeur dont je ne connais que trop les difficultés... Vous avez déniché des rimes très nouvelles et amusantes (badernes et modernes, entre autres, Euterpe et serpe. Babil et habit, malgré la consonne d'appui me laisseraient perplexe...). Je suis très content de votre interprétation des matières philosophiques ; il y a là tout un art fort difficile auquel on renonce aujourd'hui par impuissance."
AMÉDÉE BONNET
expliquait les choses par le seul emploi des causes efficientes et matérielles; c'était un mécanisme géométrique. Leibniz montra que l'étendue elle-même suppose la résistance ou la force et composa l'univers d'une multitude infinie de substances simples et actives, c'est-à-dire analogues à l'âme, seule force que nous connaissions. Toutes ces substances possèdent un même fonds d'être, qui s'y trouve avec telles et telles limitations, mais qui en lui-même doit en être exempt, infini par conséquent. Dès lors, comme il y a toujours pour la répétition des rapports identiques la même raison, tout est proportionné, analogue, harmonique, tout se tient, se continue suivant un enchaînement que rien n'interrompt: c'est la loi de continuité universelle.
„Je me souviens que je me promenai seul dans un bocage auprès de Leipzig, appelé le Rosenthal, à l'âge de quinze ans, pour délibérer si je garderais les formes substantielles des anciens et desscolastiques."
(Leibniz, Lettre à Rémond de Montmort.)
Les problèmes et les forêts, Avec leurs labyrinthes impénétrables Et leurs lits d'épine adorables, Offrent à qui sait lire en leurs rapports secrets La même horreur sublime et les mêmes attraits.
Leibniz, enfant né d'un miracle, En attendant le jour où, comme un autre oracle, Il ferait éclater la voix De l'intarissable Dodone Par tous ses chênes à la fois, Hantait tout jeune, à l'heure où le printemps bourdonne.
Un petit bois Oiî pour interroger les langues prophétiques
Formant ces corolles mystiques, II allait effeuillant je ne sais quel bouquet Fait d'ineffables marguerites Dont la réponse austère le piquait Plus que tous les aveux de ses fleurs favorites. Parfois, risquant tout seul ses pas aventureux. Le jeune ami d'Uranie et d'Euterpe, A la fortune de la serpe.
Faisait sa gerbe d'or au fond des chemins creux. Mais plus souvent, au détour de la route, H rencontrait, sans comprendre comment, La silhouette, un peu vague sans doute, D'un des maîtres fameux dont il était amant Jusqu'à voir en eux seuls sa joie et son tourment.
Deux surtout se trouvaient souvent sur son passage,
Lui faisant signe de la main Pour l'attirer chacun dans son propre chemin:
L'un, ce grand et merveilleux sage
Qui par ses mille galions
Chargés des trésors du Lycée, Jusqu'aux siècles d'hier a guidé la pensée. Et l'autre, ce Français à l'esprit de rayons Qui, debout, quand la flotte autrefois la première N'abrita plus sous sa haute bannière Que des produits vingt fois adultérés.
Coulant tout cet amas d'encombrantes badernes.
Lança sur les flots libérés Le vaisseau triomphant qui porte les Modernes.
Les admirant tous les deux à l'envi, L'enfant prodigieux allait de l'un à l'autre, Ecoutant le premier en disciple ravi.
Se donnant au second avec un cœur d'apôtre.
Mais lorsque, plein de leurs enseignements, Il voyait la doctrine ancienne et la nouvelle, Avec tous ces ergo hérissés d'arguments, Se ranger en bataille au fond de sa cervelle. Et que, déconcerté par ces bruits de combats,
Il allait criant au scandale, Chacun d'eux, d'un coup sec secouant sa sandale, Détournait le visage et ne répondait pas. „Maîtres, disait l'enfant, pourquoi toujours la guerre?
L'un ni l'autre n'y gagnez guère.
Et ne pourriez-vous pas, par un petit efifbrt,
Vous mettre tous les deux d'accord?
Pour expliquer le monde et les choses sensibles,
L'un de vous réclame un renfort De formes à nos sens, hélas ! inaccessibles :
Qui donc peut dire qu'il a tort?
L'autre, trouvant que c'est bien du bagage.
Nous affirme dans son langage Que tout est ici-bas matière et mouvement:
Qui pourrait prétendre qu'il ment?
A la façon dont il s'explique.
Le moindre philosophe est toujours sans réplique. Et pourtant, quoi qu'on dise et qu'on fasse, il faut bien Qu'on arrive à trouver un terme mitoyen.
La raison, s'il en est aucune,
La raison ne peut être qu'une.
AMÉDÉE BONNET
Et l'on ne conçoit pas la simple vérité
Ici blanche et noire à côté.
Faites donc au voisin un petit sacrifice, Et ce sera tout bénéfice !
Au lieu de vivre seul, à part, Retranché dans son moi comme dans un rempart. Vaut-il pas mieux chercher par où l'on se ressemble Et méditer le point qui pourrait nous unir? Vaut-il pas mieux marcher ensemble Dans les sentiers de l'avenir?" Et l'air câlin, touchant l'un à l'épaule: „Promets-moi, disait-il, qu'un jour tu l'aimeras."
Et, prenant l'autre par le bras :
„Si le vrai, par hasard, avait un double pôle?" Mais, sans broncher, les deux terribles demi-dieux
Se roidissaient, hautains, dans le silence. Et, s'ils se rencontraient en quelque coin, leurs yeux Se croisaient sourdement comme deux fers de lance. Mais quoi ! tous les vieillards n'ont-ils pas l'air grondeur 1 Aussi, sans se troubler ni se laisser abattre Pour un peu de mauvaise humeur, Notre petit ambassadeur A la gloire de Dieu travaillait comme quatre. Les amusant par son grave babil Et ses façons de gronderies.
Les houspillant, les tirant par l'habit. Les provoquant par ses ergoteries, Et, sans attendre d'avoir fait Le moindre effet.
Prodiguant les bravos, faisant une débauche De „ C'est parfait" et de „nous y voilà", Tantôt ici et tantôt là.
Naviguant de droite et de gauche.
Par ses appâts et ses pas il tâchait De prendre leurs deux cœurs au même trébuchet. Tant et si bien qu'un jour, sans débats, sans révoltes, Par le seul carillon de ses chapeaux chinois
Et les charmes de son minois.
Il leur fit opérer tant de tours et de voltes. Les étourdit si bien du geste et de la voix Qu'à la fin, d'un coup brusque. Il les rapprocha jusque A s'effleurer les doigts.
Rut affreux d'ouragans ! Choc ! Éclair ! Coup de foudre !
Les deux rivaux sont mis en poudre.
Le bocage est en feu. L'enfant Chancelle, Epouvanté de son coup triomphant. ,
Mais lorsqu'il releva la tête, elle était celle D'un homme qu'a touché la divine étincelle. Concentrant sur son front, agrandi par l'amour,
Tous les rayons de deux génies.
Son âme, ardent foyer de leurs fois réunies.
Flamboyait comme un vaste four.
Et son large idéal, aux rives débordées. Semblait le confluent énorme et sans contour Des torrents lumineux sortis de leurs idées. Devant lui s'étendait non plus comme autrefois
Un petit bois Où, dans l'ivraie infâme et la ronce enfoncées,
Germaient sans force et sans vigueur
Les racines sans profondeur Des timides soucis et des faibles pensées.
Mais, par-delà l'horizon limité, Se déroulait, fuyant d'une fuite infinie
Et comme à perte de génie.
Dans la sérénité de son éternité, Dans la grâce et l'éclat de ses métamorphoses,
La magique forêt des choses.
Et les êtres de tous les rangs,
Les moyens, les petits, les grands.
De tous les essors de leurs tiges
Escaladant leurs concurrents.
Tous, emportés soudain par un vent de vertiges, Se ruaient pêle-mêle autour de lui, hagards. Tournant de tout côté, prenant toutes les poses Pour s'éclairer aux feux mouvants de ses regards. Et les effets troublés en quête de leurs causes, Et les faits anxieux de connaître leurs lois.
Tous les comments, tous les pourquois Agités par le vent furieux des systèmes. Toute la grande flore horrible des problèmes,
Tels qu'ils recouvrent l'univers De l'effrayant fouillis de leurs jets toujours verts.
Toujours sans fin, montaient leur faîte Pour arriver plus près du nimbe de sa tête. Et par leurs troubles bruits, leurs mouvements confus.
Ils lui murmuraient: „0 Prophète,
AMÉDÉE BONNET
Toi qui connais si bien nos royaumes touffus, Dis-nous, dis-nous de quoi notre nature est faite ! Que ta réponse, oh non! ne soit pas un refus!
Romps enfin ce sceau de mystère Qui, scellé dès toujours, nous contraint à nous taire ! Fais-nous parler! Fais-nous parler! Fais-nous parler! Pitié pour le Très-Bas qui t'aime et qui t'encense!"
Mais lui, n'étant pas Dieu, se voyait reculer.
Or tandis que, devant sa flagrante impuissance, Il sentait, sombre et soucieux.
Le dépit le piquer et la rage le mordre, Machinalement ses yeux Contemplaient dans un certain ordre
Fait d'un mouvement un, progressif, continu.
Le chœur désordonné de ce peuple inconnu. Et cet ordre, symbole et gage
De la Raison divine et du Verbe éternel, Était à lui seul un langage.
Il disait, et l'écho répéta dans le ciel :
L'univers est un palais d'âmes, Diverses comme sont les notes de nos gammes.
Mais semblables par leur métal.
Chacune, au degré près, traduit l'Être total. De la glèbe des champs à la feuille du chêne
Et de l'hysope aux purs esprits Tous les vivants ne forment qu'une chaîne Dans laquelle, ô splendeur ! Dieu lui-même est compris. Pas d'arrêt, pas de saut dans l'immense harmonie. Tout symbolise et tout se correspond ;
Et toute âme, à ses sœurs unie, A chaque appel mystique en vibrant lui répond. Le repos, vain fantôme, est un mouvement moindre. L'infiniment petit qui sait tout aplanir Est le ciment sacré qui les fait se rejoindre. Lourd du passé, l'instant est gros de l'avenir ;
Et dans tout possible on voit poindre Le germe d'un progrès qui ne doit pas finir !
Quand, s'arrachant à cette fête, Le Voyant referma son œil miraculeux,
Comme un pont gigantesque allant aux pays bleus, L'Iris planait, éperdu, sur sa tête, Vivante image et symbole éternel
De l'intime union de la terre et du ciel.
Elle et Lui
Argument : Toutes les sciences physiques et naturelles débutent par l'observation.
Celle-ci étudie les choses soit une fois faites et achevées, soit, mieux encore, dans leur évolution ou, comme dit Bacon ,, quand elles se font". „Et c'est pourquoi, ajoute ce philosophe, il faut instituer autour de la Nature une sorte de veillée, attendu qu'elle se laisse plutôt voir de nuit que de jour".
Mais la Nature n'a pas fait les choses précisément dans le dessein de faciliter nos études. De là pour l'investigateur la nécessité d'expérimenter, c'est-à-dire de modifier les conditions des phénomènes pour reconnaître comment ils se passent. Tantôt c'est par artifice qu'il amène la Nature à livrer elle-même ses secrets, tantôt c'est comme par violence qu'il les lui arrache.
Ils sont là, s'observant comme deux ennemis. Elle froide et farouche et tremblant qu'il ne voie Ses attraits sans défense et toujours insoumis,
Et lui, navré d'orgueil et frémissant de joie
De penser qu'il approche et que, dans un instant,'
En sa main refermée il va tenir sa proie.
Au grand jour du plein être et du type éclatant, Quand elle est dans sa gloire et sa forme accomplie, Pour la voir bien en face en silence il l'attend.
Mais c'est quand dans son germe elle est comme endormie, Ébauche encore obscure et rudiment confus. Qu'il montre son audace et son effronterie.
Penché sur son sommeil comme un faune aux affûts. Il cherche à la surprendre avant que l'aube affleure Et qu'elle ait eu le temps d'opposer un refus.
AMÉDÉE BONNET
Il observe, jaloux, la vie intérieure
Et l'évolution souterraine et sans bruit
Du rêve qui s'éveille en attendant son heure.
Mais s'il ne peut saisir le secret qu'il poursuit, Si la Sphinx, obstinée à garder le silence, De mystère en mystère indéfiniment fuit,
Alors il ruse, il lui tend des pièges, lui lance Des lassos captieux et des filets retors Et, si ce n'est assez, passe à la violence.
Comme on voit un bandit, en quête de trésors, Qui va brûlant les pieds et cassant les mâchoires Jusqu'à réception des doux „confiteors",
Ainsi, bravant les cris, les fureurs illusoires,
Il traîne sa victime en ce terrible lieu
Où la torture achève — et ternit — ses victoires.
Et là, par le poison, par le fer et le feu,
Tout l'appareil sanglant dont un bourreau dispose,
Il la fait chanter clair et roucouler l'aveu.
Tel le Savant sait vaincre et confesser la Chose.
CLAUDE COUTURIER
Bibliographie. — Poésie : Chansons pour Toi, avec un avant-propos de Théodore de Banville (Charpentier, Paris, 1889); — Quatre-vtngt-neîif, Chant séculaire, couronné au concours pour l'Exposition Universelle (1889); — Les Claquements du Fouet, poèmes satiriques (Crété, Edition des Annales de la Patrie Française, Corbeil, 1902). — Prose: Nise, roman (Charpentier, Paris, 1890); — L'Inespéré, roman (Charpentier, Paris, 1892); — Le Lit de cette personne, nouvelles (Collection des Auteurs Célèbres, Flammarion, Paris, 1894); — Trop riche, roman, couronné par l'Académie française (Albin Michel, Paris, 1903) ; — Snohinet, roman (Albin Michel, Paris, IQ^S)' — Théâtre: L' Emharque^nent pour Cythère, un acte en vers, musique de Dupin, représenté à la Bodinière (1892) ; — Les Fenêtres, trois scènes, en collaboration avec M. Jules Perrin, pièce représentée sur la scène du Théâtre Libre (1892); — L'Inquiétude, pièce en trois actes, écrite en collaboration avec M. Jules Perrin, et représentée sur la scène du Théâtre Libre en 1893 (Fasquelle, Paris, 1893).
En préparation : Vers V Horizon, poèmes.
M. Claude Couturier a collaboré à la Revue Critique, au Courrier Français, au Monde Poétique, à la Vie Parisienne, à VArt et la Mode, à la Presse, à la Revue Illustrée, à VÉcho de Paris, à la Ligue (Salon de Peinture de 1885), au Journal des Artistes, à VÉclair, à la Voix Nationale (Salon de Peinture de 1903), à V Énergie Française (chronique dramatique.)
M. Claude Couturier est né à Paris, ou, plus exactement, à Batignolles (Seine), le 2 août 1858. Fils du peintre Philibert- Léon Couturier, dont les toiles pittoresques sont justement appréciées des connaisseurs, et qui, en outre, a laissé quelques œuvres littéraires remarquables, il grandit dans un milieu d'artistes. Aussi, à 19 ans, après avoir songé un instant, sans
CLAUDE COUTURIER
conviction d'ailleurs, à l'Ecole Polytechnique, nous le voyons fréquenter les galeries d'antiques aux Beaux-Arts, puis l'Académie Julian, dans l'atelier de M. M. Jules Lefebvre et Gustave Boulanger. Là, il fait la connaissance de Rochegrosse, à qui il confie ses premières pages „d'écriture". Rochegrosse, aussitôt, fait lire les vers de son camarade à Théodore de Banville, lequel, avec sa bonté coutumière, accueille le „jeune rapin en mal de lyrisme", et, quelques années après, tient à présenter lui-même aux lecteurs les Chansons pour 7bz(i889):
„Voici un livre que j'ose recommander à la critique et au public. C'est un livre de vers, qu'on peut dévorer comme un roman curieux, et il est amusant dans le sens noble de ce mot, qui, en somme, dit tout.
„I1 charmera l'artiste délicat, et le premier venu peut le lire aussi, parce que l'impression en est vive, intense, profonde. Là, tout est sincère, vécu, saignant, vu, observé, senti ou deviné, comme le veut l'esthétique moderne. Pas de formule, pas de lieu commun: la sincérité absolue..." [Préface).
Le vers de M. Claude Couturier, vif, alerte, spirituel, se ressent de l'heureuse influence du Maître.
„Sa langue est imagée, correcte, extrêmement précise, très éclectique. Il ne recule pas devant le mot sublime, s'il le trouve, ni devant le mot canaille du voyou, si c'est celui-là qu'il faut."
VJ
CLAUDE COUTURIER
L'Ours
À LÉON OSTROWSKL
C'est le fils d'Atta Trol et le fils de Mumma.
On le vola, petit, aux parents qu'il aima.
Et loin de son vieux père, et loin de sa nourrice,
On emmena l'ourson pour en faire un jocrisse.
Il danse. Il est très vieux, maintenant. Son métier
N'a plus aucun secret pour lui. C'est un routier.
Aucune hanche d'ours ne vaut ses larges hanches,
C'est l'artiste duquel on dit : Il a des planches.
Il n'est pas qu'érudit, pourtant, mais créateur
Aussi, grand chorégraphe et non méchant sauteur.
Les carrefours n'ont pas beaucoup d'ours de sa trempe,
Et s'il n'a jamais v\\ le feu d'aucune rampe,
C'est que les directeurs sont inintelligents.
Du reste, il aime son public de pauvres gens
Qui le hue et le siffle; il plaint son ignorance.
Et, génie incompris, danse à travers la France.
Cependant, il n'est pas philosophe toujours.
D'abord, — et c'est terrible, — il n'a pas eu d'amours.
Voyez-vous un acteur sans les bonnes fortunes.
N'ayant pas, tous les soirs, vingt dames importunes
Couchant sur le palier devant son paillasson?
En tant qu'ours, autrefois, il fut joli garçon
Et pouvait, comme un autre, avoir des amoureuses;
Mais il vit enchaîné. Pauvre ours ! Chaînes affreuses !
Horreur de sa jeunesse, horreur de ses vieux ans.
Soulevant, sur ses pas, les rires méprisants,
Harnais déshonorant forgé pour l'esclavage
Et qu'un homme riva sur la bête sauvage.
Oh! cet homme! Son maître, hélas! et son barnum! Ignoble, dégoûtant, brutal, gorgé de rhum, N'ayant que le blasphème et l'injure à la bouche; Ce gueux avec lequel il marche, il mange, il couche.
Sinistre mécréant, bête et sans digniié,
Larron de son honneur et de sa liberté!
Ce gitane, rebut des campagnes de Rome,
Trop pâle pour être ours, trop velu pour être homme;
Cet opprobre vivant de la création,
Mécène de ruisseau, dont la protection
Insulte au fier captif, roi des montagnes blanches,
Et sous les pas duquel roulaient des avalanches ;
Ce rustre qu'il nourrit et qu'il fait glorieux,
Et qui, pendant qu'il charme un flot de curieux,
Ramasse les gros sous et puis jette, en échange,
A l'artiste, un lambeau de chair, parmi la fange!
Il le hait.
Mais, dit-on, cet homme, cependant, Ne lui montra-t-il pas la danse?
L'impudent Ose donc se vanter de l'avoir pour élève! Lui, l'ours, était le bois, et l'homme fut la sève? Il était la matière, et ce fut l'ouvrier? Ainsi qu'un bon sculpteur taille le coudrier. Le chêne ou le sapin, le sycomore ou l'orme. Comme il taille, à grands coups, le bloc de marbre informe Et fait, d'un roc obèse, un temple phrygien. Et comme, en sa science, il sait, chirurgien Merveilleux, arracher avec sa main pieuse Au ventre du Chaos la Beauté radieuse, Celui-ci prit un ours à peine dégrossi. Tailla, frotta, rogna longtemps et dit: Voici? Lui, le fils du fameux Atta Troll, être l'œuvre De ce bandit sinistre à tête de couleuvre? Ah! Messieurs, par pitié! n'en croyez pas un mot! Mais il savait déjà danser étant marmot! Henri Heine l'afiîrme, il faut croire un poète. Le montreur qui l'a pris est une franche bête Bien digne de porter, à son tour, le carcan. Maître à danser! Mais il ignore le cancan, Et n'a sur la scottisch que des notions vagues. Ses pieds ont le roulis des bateaux sur les vagues. Où les prétentions vont-elles se nicher? Danser! Le malheureux! Il ne sait pas marcher.
Ainsi, dans les chemins, poursuivi par les dogues, Enchaîné, l'ours allait faisant des monologues.
Un rêveur l'entendit, un jour, et le comprit.
CLAUDE COUTURIER
II était riche. Il fit, avec l'homme, un écrit. Donna beaucoup d'argent, et racheta le fauve; Puis, vers les pics neigeux où le chamois se sauve, Il mena l'ours et lui rendit la liberté.
Qui n'a pas vu rentrer en France un déporté, Qui n'a pas vu sortir un forçat de sa geôle, Qui n'a pas vu passer, un bissac sur l'épaule, Le marin débarquant d'un voyage lointain, Qui ne s'est éveillé, jamais, un beau matin, Après un long exil, sur la terre natale, Qui n'a jamais été Crésus après Tantale, Ne peut se figurer l'Ours, joyeux, étonné De retrouver les monts sur lesquels il est né. Étonnement exquis et doux, et joie immense, Qu'a soupires, souvent, la défunte romance. A de certains moments, génie et scélérat, Sans peur du ridicule, ont le cœur de Garât.
Il voulut tout revoir, jusqu'au dernier brin d'herbe,
Parcourut en tous sens la montagne superbe,
Et se grisa d'air pur sur les hautains sommets.
Comme, à table, un gourmand reprend de chaque mets,
En goinfre du bonheur, il se remplit le ventre.
Rentrant pour digérer, seulement, dans son antre.
Que le ciel fût de plomb, qu'il fût d'or ou d'azur,
Ou qu'il fût d'un gris sale et semblât un grand mur
Horrible, séparant les humains de leurs rêves;
Que la mer, en chantant, déferlât sur les grèves.
Ou que le flot pressé filât vers l'horizon,
L'Ours brun vagabonda, pendant une saison.
Pendant une saison, les étoiles sans nombre.
Le soleil dont les yeux de flamme percent l'ombre.
Et la lune, au front ceint d'argent, virent toujoiirs
Ce montagnard poilu qui faisait les cent tours.
Lorsqu'au plus haut du ciel s'envolait l'alouette,
Ce qu'elle apercevait, c'était sa silhouette.
Enorme, trottinant au loin sur un glacier.
Les ours, même très vieux, ont des jarrets d'acier,
Et celui-ci, de plus, était maître de danse.
Mais quelque faim qu'on ait, on se remplit la panse,
Et le moment arrive où l'on veut digérer.
L'ancien esclave, un jour, enfin, cessa d'errer.
Mollement étendu sur im lit de fougère,
Gavé de liberté, paresseux, il digère.
Cela dura des mois et des mois. Puis, soudain, Talonné par l'ennui, plus rapide qu'un daim. Roulant, tombant, sautant, et sans reprendre haleine. Il quitta la montagne et regagna la plaine. Et tout seul, cette fois, au milieu des badauds, Levant sa grosse patte et cambrant son gros dos, Retrouvant d'un seul coup ses anciennes allures, Parmi les quolibets et parmi les injures. Honni, moqué, couvert de boue et de mépris. Vieux cabotin farouche et de rhythmes épris. Préférant aux grands monts les tréteaux de la foire, Libre de toute chaîne, il dansa pour la gloire.
{^Chansons pour Toi.)
Ballade de nos Passe-Temps
Sous le ciel noir ou les ombrages verts. Se promener, Muse, à ta fantaisie, Passant naïf en quête d'un beau vers; Dès que l'on t'a pour maîtresse choisie, Avec respect, amour et courtoisie, A chaque instant davantage être à toi, Ne vouloir plus d'autre loi que ta loi, Sans vain orgueil pâlir sur la métrique, Humble artisan plein d'espoir et de foi, C'est passe-temps de poète lyrique.
Mais l'existence humaine a ses revers.
Le sort cruel frappe avec frénésie Précisément les cœurs les moins pervers. Courage donc et point d'apostasie!
Gardons ton culte, ô sainte poésie.
Et faisons taire un trop vulgaire émoi; Nos armes sont, Vulcain, de ta fabrique, Pégase ailé nous sert de palefroi.
C'est passe-temps de poète lyrique.
CLAUDE COUTURIER
Verbe sacré, maître de l'univers, Toi notre culte et notre jalousie, Console-nous de tant de maux divers.
Toujours notre âme à ta voix s'extasie. Sur notre lèvre un parfum d'ambroisie Flotte et persiste et s'imprègne. Pourquoi Nous plaindre alors au moindre désarroi? Cueillons les fleurs, même de rhétorique. Vivre plus fier et plus libre qu'un roi. C'est passe-temps de poète lyrique.
Envoi
Laurier, j'aurais voulu, dans cet Envoi, Chanteur tremblant de désir et d'effroi, Faire briller ta gloire allégorique.
Hélas! c'est peu qu'une rime de moi, C'est passe-temps de poète lyrique.
[Vers l'Horizon.^
AUGUSTE GÉNIN
Bibliographie. — Étude sur les Anciennes Races Mexicaines (Mexico, 1885, édition en espagnol; 1886", édition en français) ; — Tableau Synoptique d' Histoire du Mexique [en espagnol] (Montauriol & Cie,, Mexico, 1887; 2e édition, 1882; 3e édition, 1893); — La Fédération^ scène en vers (Mexico, 1889); — Poèmes Aztèques (Fischbacher, Paris, 1890; nouvelle édition, Mexico, 1907); — MexicOy dans Les Capitales du Monde (Hachette, Paris, 1892); — Le Travail, discours en vers (Mexico, 1893); — -^^ Révolution Française, discours en vers (Mexico, 1906); — La Patrie est en Danger, scène en vers (Mexico, 1907); — La Marseillaise et la Mort de Rouget de Lisle (Mexico, 1909); — Ln Excelcis (Mexico, 1909).
En outre, diverses études et notes sur l'Archéologie et l'Ethnographie mexicaines; sur les plantes textiles du Mexique, sur le caoutchouc, etc., parues dans le Bulletin du Ministère de l'Agriculture, dans le Bulletin de la Société des Améri' canistes de France, dans la revue Le Mexique, etc.
A PARAÎTRE: Un volume illustré contenant: Les Français au Mexique ; Mexico [la ville ancienne et la ville moderne] ; Coutumes Mexicaines', Types Mexicains', Voies de Communication et moyens de transport au Mexique. — En outre: Le Livre de l'Aimée, vers; Poèmes d'Amour, vers; Poèmes Mexicains, vers; Le Sacrifice, épisode dramatique en vers; Le Mexique, notes et impressions. ,
M. Auguste Génin a collaboré à la France Lllustrée, au Courrier du Mexique, au Nouveau Mo7ide, à la Géographie, à la Revue Ariégeoise, au Mémorial Diplomatique, au Traitd' Union, au Courrier du Mexique et de l'Europe, etc. Il a publié, à Mexico: Le Journal du 14 Juillet (années 1884, 1886, 1887, 1888, 1904, 1908, 1909).
M. Auguste Génin, né en 1864, à Mexico (Mexique), de parents français, originaires du Dauphiné, petit-neveu du
AUGUSTE GÉNIN
philologue français François Génin, fut envoyé en 1873 ^^ Europe pour y faire son éducation. Élève pendant cinq ans des Frères de Passy, il revint au Mexique en 1879, après une traversée pénible pendant laquelle il eut la douleur de perdre son père qu'il adorait, dirigea avec sa mère la maison de commerce fondée par ses parents et parcourut tout le Mexique, qu'il étudia aux points de vue agricole, industriel et commercial, en notant ses impressions de voyage pour un journal français de Mexico. En 1889, il fît partie du Comité Mexicain à l'Exposition Universelle de Paris.
Après avoir accompli son service militaire (1890), il fut chargé en 1892 par le Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts de France d'une mission au Mexique à l'effet d'y poursuivre des recherches sur l'archéologie, l'ethnographie et la linguistique du pays. Nommé la même année nàembre de la Société Nationale Mexicaine d'Histoire, de Géographie et de Statisque, il revient en 1894 en France où il apporte les collections recueillies au cours de sa mission '), est nommé successivement chevalier du Mérite Agricole et officier d'Académie, puis retourne au Mexique pour terminer sa mission. Chevalier de la Légion d'honneur depuis sa rentrée en France (1898), il fonde en 1899, à Mexico, avec M. Napoléon Magne, la Compagnie Agricole et Industrielle du Paraiso Novillero qu'il dirige jusqu'en 1903, en même temps qu'il contribue à la fondation de la Société Financière pour l'Industrie au Mexique. Il est depuis 1904 Directeur Général de la Compagnie Nationale Mexicaine de Dynamite (Mexico).
M. Auguste Génin a publié, en 1890, un volume de vers, réédité en 1907: Les Poèmes Aztèques^ où il évoque admirablement le passé historique et légendaire du Mexique.
M Elles figurent au Muséum de Paris, au Musée du Trocadéro et à Ja Bibliothèque Nationale.
%w LOUA. oU ^'T^-jtiAvO^^cU. th^cW£/i, €n,«x£^ ^ tbu^ vxvxt) ^ijorv he*xrv>o, >ccv7 -«/vi <m3 >vc4^ /X. /w\ji<Ji.
Cleo! VOUO W à IvuDC , ^ -bAj^vw^A^ ÀM^tcXA/^
. -Moa/ô vitAflKjûi ûJrj^lx}... -je v<^vi-o CLAAfpc ta*^j
OT A^wuje^- te /wwoi , -v^ 43^ Hjt4j A^^a^wC^
AUGUSTE GÉNIN
Lizzouli
(fragment.)
Or, Tlaloc, dieu des eaux, aperçut Lizzouli
Dont le beau corps gisait sous l'onde enseveli.
Par son ordre aussitôt ses ondines timides
L'emportèrent au fond de leurs grottes humides.
Son cœur ne battait plus, ses seins étaient glacés ;
Mais, sous les pleurs brûlants, sous les soins empressés,
La pâle jeune fille, étonnée et ravie.
Respira faiblement et revint à la vie.
Triste et tremblante encore, elle narra comment
L'amour l'avait réduite au suicide: l'amant
Qui devait l'épouser s'était fatigué d'elle
Et, faussant tous serments, sans honte, l'infidèle
Était parti furtif, dédaignant son amour.
Confiante, elle avait espéré son retour,
Mais en vain; le cruel riait de sa tendresse;
Alors s'abandonnant au chagrin qui l'oppresse.
Pleine de désespoir, en évocant Meztli ),
Elle avait dans la mort voulu trouver l'oubli
Et voici que sauvée il lui fallait encore
Se rappeler l'ingrat qui fuit et qu'eUe adore.
Pris de compassion pour ce grand désespoir,
Tlaloc, maître des eaux, usant de son pouvoir,
En sirène changea l'amante infortunée
Et lui fit oublier sa sombre destinée . . .
Depuis, quand sur les monts hautains descend la nuit,
Lorsque de son écrin la lune émerge et luit,
On entend tout à coup une voix pure et douce
Qui chante tristement et, dans leur nid de mousse,
Sous les rameaux touffus éveille les oiseaux;
Et, souvent, des pêcheurs s'égarent sur les eaux
En cherchant au hasard, à la clarté douteuse
Des astres, l'inconnue et bizarre chanteuse.
') Meztli — la lune, pâle déesse des amoureux.
D'aucuns devenaient fous quand vibrait la voix d'or, Oubliaient tout danger, et, prenant leur essor, S'élançaient dans les flots pour atteindre à la nage La charmeuse; au matin, les vagues à la plage Portaient en les berçant leurs cadavres meurtris Et le sable sur eux tendait son linceul gris. Or, la sirène, un soir, vit s'élancer dans l'onde Celui pour qui jadis, en sa candeur profonde, Elle voulait mourir; elle sentit son cœur Battre et l'ancien amour y rentrer en vainqueur. Le jeune homme approchait; la lueur tremblotante Des astres éclairait Lizzouli palpitante Qui ne s'éloignait plus; au moment oiî lassé, L'infidèle sombrait dans les flots, le passé Reparut à ses yeux, ravivant sa tendresse; Elle redevint femme et, dans une caresse. Souriante, au nageur elle tendit les mains . . . Instant d'amour suivi d'éternels lendemains! Quand le jeune homme eut dit à Lizzouli: je t'aime! Tous deux bouche sur bouche en l'angoisse suprême. S'unirent pour jamais dans un baiser d'amour. Le lac les engloutit, mais quand parut le jour, Les pêcheurs étonnés virent sur une berge Le cadavre d'un homme et celui d'une vierge Qui, sous l'aube versant du ciel un jour vermeil. Enlacés, souriants, dormaient le long sommeil ....
{Poèmes Aztègues.) Mexico, février 1888.
La terre chaude, l'Été
TUXTEPEC
L'aurore brusquement vermillonne les nues. Puis le soleil surgit énorme dans les cieux; Svu: les vallons boisés, sur les savanes nues,
Tombent ses faisceaux radieux. É
AUGUSTE GÉNIN
Tout tressaille et s'éveille : on sent frémir la plaine ; Une chaude buée emplit bientôt les airs; Des fleurs aux tons outrés : or, pourpre et porcelaine, Éclatent dans leurs écrins verts.
Dans la vase vautrés, des caïmans sommeillent Ouvrant au moindre bruit leurs petits yeux vitreux; Des bandes de hérons vers le fleuve appareillent; Des aras volent deux par deux.
Des papillons d'azur s'ouvrent près des rivières, Puis, par longs bataillons, suivent le cours des eaux; Des biches et des cerfs paissent dans les clairières Et des tapirs dans les roseaux.
Encadrant les ravins, des forêts séculaires
Couvrent les flancs des monts et, dans leurs profondeurs,
Lianes, acajous, liquidambars, fougères
Mêlent leur force et leurs splendeurs.
Dans les champs, des Indiens buttent le pied des cannes, Repiquent du tabac, surveillent les vergers, Autour de quelque ranch ') dont les jaunes cabanes Se groupent sous les orangers.
Une chape de plomb tombe du ciel tranquille Sur la terre suante en sa fertilité Et qui montre partout la puissance fébrile De cet immense et rouge été.
{Poèmes Mexicai7is.)
Petite Madeleine
Un Matin, le cœur en fête.
J'allais je ne sais plus où.
En rêvant comme un poète, En chantonnant comme un fou.
') „Ranch" ou „raiicbo", petit hameau, ferme, métairie.
Je vis, près d'une fontaine Où se reflétaient les deux, La petite Madeleine, Madeleine aux jolis yeux.
Je lui dis : „Le Printemps passe Dans le bois, dans le ciel bleu; Voulez-vous qu'on vous embrasse, Que l'on vous embrasse un peu ? . . ."
Elle souriait, très douce,
D'un beau sourire ingénu,
Et j'aperçus sur la mousse
La blancheur de son pied nu.
Je lui dis: „Petite fille.
Ton corsage épanoui,
Ton pied blanc, ton œil qui brille
Font qu'on s'arrête ébloui..."
Les muguets, étoiles blanches, Nous regardaient en jaloux ; Mais des merles, dans les branches, Nous sifflaient des airs très doux.
Je repris: „Blonde fillette.
Je veux baiser tes beaux yeux..."
Elle détourna la tête j
Sans répondre... et je fis mieux:
Je baisai sa bouche rose,
Ses oreilles, ses bras blancs,
Et le printemps fut la cause
Que joyeux et tout tremblants,
Pour bavarder sans encombre,
Loin des yeux trop avisés,
On alla s'asseoir dans l'ombre
Du bois propice aux baisers ... Jù
Quand le soir tomba superbe,
Sur les guérets d'alentour,
Tout heureux, assis dans l'herbe.
Nous parlions encor d'amour.
Nous avions mangé des fraises,
Bouche à bouche très unis,
Et nos cœurs étaient bien aises,
Mais les pinsons, dans leurs nids, ■
AUGUSTE GÉNIN
Semblaient dire: „0 Madeleine!
Que de larmes pour demain!
On s'en vient à la fontaine Et l'on se perd en chemin."
(Z<? Livre de V Aimée ^
Pour deux petits pieds
Tes pieds sont petits : des petons d'enfant ; Oh ! leurs talons d'un rose triomphant !
Oh ! leurs jolis ongles ! . . .
J'aime à les baiser, ils sont alléchants,
Mais aussi méchants Que des léopards au fond de leurs jungles.
Ils sont chatouilleux et, quand un baiser Sur leur satin blanc cherche à se poser,
Pas à l'amiable ; On les voit bondir, griffant volontiers ;
Dans les bénitiers.
Le diable, à coup sûr, fait bien moins le diable.
Pour pouvoir l'offrir deux nouveaux souliers, J'allai, l'autre jour, sous les peupliers.
Près de la fontaine.
Cueillir deux arums blancs comme du lait :
Les deux au complet.
Unis dans ma main, l'emplissaient à peine . . .
Mais quand je voulus te les essayer.
Comptant bien avoir, pour me les payer.
Ta bouche, en partage, Ils étaient trop grands ... et j'en fus surpris
Car trois colibris A peine pouvaient y vivre en ménage . . .
Quand tu veux aller au bal, tu sais bien Que j'en souffre ; mais cela ne fait rien . . .
Les deux misérables Ne sont jamais las . . . ils dansent toujours
Et les vols d'amours Les suivent, ainsi qu'eux, infatigables.
Quoique si petits, lorsque sur mon coeur Ils dansent, au bruit d'un archet vainqueur.
Et que mon sang goutte, Ils vous ont des airs naïfs et fripons
Sous les clairs jupons.
Qui peinent beaucoup à les suivre en route.
Ainsi que les chats avec les souris,
Chacun de mon cœur se joue, et tu ris !.. .
Ton air de famille Avec le printemps, n'empêchera pas
Que mon coutelas Ne les coupe un jour, près de la cheville . . .
Las ! que feras-tu de ces deux moignons ? . . . Non ; laisse danser tes pieds si mignons,
Si c'est leur nature ; Et je t'offrirai, moi, pour chaque bal.
Le blanc triomphal De deux lys étroits juste à leur pointure.
Et si tu les perds, comme Cendrillon, Pour les rapporter, un gros papillon
Suffira sans doute; Danse, et que mon cœur meure à chaque accord ;
Danse, danse encor, Tu trouveras bien d'autres cœurs en route . . .
Oh ! pardonne-moi ... tes pieds si gentils Ne danseront plus, puisque tu le dis.
Rien que les dimanches.
Ah ! donne-les moi pour les embrasser, . . .
Vois-les se presser :
Les deux léopards sont deux souris blanches.
[Poèmes d'Amour.)
LÉON HÉLY
Bibliographie. — L'Écrïn, sonnets (Jouaust, Paris, 1889); — Claires Matinées, avec une préface de François Coppée (Sauvaitre, Paris, 1892); — i1/<?w^z.y, poème, avec une préface d'Anatole France (Fischbacher, Paris, 1896); — Arpèges (Fischbacher, Paris, 1905).
En préparation ; Un volume de vers.
M. Léon Hély a collaboré à la Jeune France, à la Revue Moderne, à la Revue Française, à V Événement, à V Avenir Artistique et Littéraire, à V Art et la Mode, au Semeur, à la Revue des Revues, etc.
M. Léon-François Cardin, — en littérature Léon Hély, — est né à Paris en 1864. Après avoir débuté à la revue La Jeune France, il fit connaissance avec François Coppée, publia en 1889 un recueil de sonnets: L'Écrin, puis, en 1842, Claires Matinées, poésies agrestes, „cris d'âme" et larges poèmes idéalistes dédiés à Corot, Millet, Théodore Rousseau, Lamartine, avec une lettre-préface du Maître. Entre temps, il connut M. Anatole France, qui s'intéressa au plan de son poème Mentis et voulut le présenter au public. Mentis parut en 1896 et eut un grand retentissement littéraire. En 1905, M. Léon Hély publia un nouveau volume de vers, Arpèges, où l'on trouve des harmonies exquises.
Dans Mentis, nous voyons un savant, philosophe, ^enfant d'un siècle né dans les affres du doute", chercher sincèrement la Vérité, le Divin, à travers les âges, les systèmes et les religions. „Je crois avec le poète de Mentis, dit M. Anatole France dans sa belle Préface, que la pensée d'un philosophe est le plus pathétique des drames, et que l'écoulement universel des choses est un spectacle plus douloureux encore que le corps fleuri d'Ophélie roulé dans le ruisseau d'Elseneur. Aussi, ai-je suivi les trois chants de ce poème comme les trois actes d'une tragédie sublime et terrible.
„ L'œuvre de M. Léon Hély plaira, je crois, aux esprits méditatifs et sincères, et leur inspirera de la sympathie pour cet esprit si vrai, si sérieux, si recueilli, qui s'est peint, ou plutôt reflété dans son Mentis. Pour ma part, je l'ai tout de suite aimé, ce frère en esprit qu'on nous montre enfermé dans son grenier de l'avenue de l'Observatoire, revivant toute l'humanité, repensant toutes les pensées dont elle fut agitée à travers les âges, recréant tous les dieux qu'elle a créés. C'est le divin que veut extraire et traiter ce chimiste de la psychologie. Il y emploie la méthode historique et positive, en quoi il se montre et moderne et notre contemporain. De tout temps il y eut des âmes anxieuses qui fouillèrent l'amas des croyances pour en extraire les parcelles de vérité. Mais un homme du XIX® siècle peut seul, comme Mentis, considérer et suivre, ainsi qu'en une immense frise, les images du divin chez les Égyptiens, les Kimmériens, les Assyriens, dans la Perse, dans l'Inde, en Grèce, dans cette Rome où il découvre enfin les origines de la foi qui garde, encore aujourd'hui, un reste de vie dans les nations. Il salue le dieu des temps nouveavix :
O grand consolateur repose Dans la lumière . . .
„Mais aucun dogme n'a contenté son intelligence. C'est alors que lui apparaît une figure céleste, et qui n'est pas chrétienne. Je songe à quelque composition à la fois familière et surnaturelle de Fantin-Latour, quand le poète me montre Mentis accoudé à la fenêtre de sa chambre studieuse, d'où l'on découvre une illustre étendue d'arbres verts, de dômes, de flèches, de toits, et recevant, comme le Musset des Nuits^ la visite d'une Muse ailée.
„ Cette Muse, c'est Luxa, c'est la Vérité. Mais elle aussi, elle apporte non la paix, mais le glaive.
„Et ces dialogues lyriques, entre l'homme et cette vérité présente et voilée, sont conduits par le poète avec un austère lyrisme et une passion contenue qu'il faut admirer.
„Par son angoisse, par sa lutte contre le désespoir qui marque le troisième et dernier épisode du poème, Mentis se montre semblable à plusieurs d'entre nous ..."
?yie^
J ff . . ^ a . ■
^^\-t H^ey<'t^ J* Jet.- -rfct^^cl e^ CiZâZJzZ. Oo-c*^ C<-*lc h'i^ .^/££. /ifU^ Pt< ^vt^^i e.4^ '^c^çAjl. ^'^'^eytmt^
L'Etude (fragment.)
Enfant d'un siècle né dans les affres du doute,
De bonne heure, Mentis s'engage sur la route
Qui doit mener au seuil du progrès éternel.
La Science est, pour lui, l'unique but réel,
La seule attraction de la vie et de l'âme.
Il s'élance vers elle, ainsi que vers la flamme
Vole le papillon pour tomber au néant.
Dans le temple profond du problème béant,
Animé de l'ardeur divine des apôtres,
Il entre, en renversant, les uns après les autres.
Les grossiers préjugés de l'âge primitif.
Dans les choses voyant le côté positif,
Il pénètre en leur monde, en leur complexe ensemble,
Les classe par aspects, propriétés, et semble
Décomposer les faits, pour en mieux découvrir
L'intime liaison dont il se veut nourrir.
Et dont il veut chercher les plus subtiles causes.
Se jetant, sans repos, dans les métamorphoses
De ses raisonnements serrés et rigoureux.
Il en suit la logique ; il ne se sent heureux
Que lorsqu'il a trouvé, sous la claire formule.
Un point qui le convainc, l'entraîne et le stimule.
Et lorsqu'il a groupé, dans leur dédale obscur.
Les faits dont son esprit se croit le maître sûr.
Qu'il a surpris leurs lois, suivi l'expérience
Que révèle Bacon — l'âme de la science, —
Il étend à la même espèce, à tous les cas.
Le rapport constaté dans plusieurs, pas à pas ;
De cette induction jaillit la certitude
Qui vient illuminer sa chère soUtude.
L'esprit de l'homme, aussi, subit le même sort. Et Mentis le poursuit ; triomphant dans l'effort,
LÉON HÉLY
Il arrive à le voir sortir de la lumière, Du souffle créateur, et faire sa première Manifestation au sein du genre humain, S'avancer, hésitant, sur le morne chemin De l'inconnu, cherchant à percer le mystère Qui voilera toujours l'avenir de la terre.
Comme un esquif perdu sur le roulis des flots, L'esprit erre en naissant dans l'ombre du chaos, Écoute sans saisir, près des écueils, des vides. Où l'attirent déjà d'invisibles fluides.
Violon sans archet, caverne sans flambeau. Tel est l'esprit avant de percevoir le Beau. Mentis observe alors toutes ses tentatives. Pour s'approcher du jour, et ses alternatives De doutes et d'espoirs, à mesure que luit L'aube de la Raison qui dissipe la nuit. Il le voit s'allier à la matière inerte. Dompter les éléments, et, sur la terre ouverte Au Progrès, dominer en nouveau créateur ; Puis d'effort en effort, s'égaler à l'Auteur Du principe de vie — éternelle hypothèse ! — Et voulant de l'Esprit établir la synthèse. Mentis s'isole avec ses maîtres anciens ; De préférence, il va vers les logiciens, Il les adopte tous, tant croyants que sceptiques, Et semble découvrir sous leurs dialectiques. Comme un excelsior fait d'espoir et de foi, Liant l'esprit de l'homme à la suprême loi.
Mentis demande ensuite aux épaisses ténèbres,
Où sont ensevelis tant de peuples célèbres,
Aux antiques pays maintenant désolés.
Aux champs couverts de lèpre où gisent écroulés
Les temples, les palais élevés dans le faste.
Ce qu'ils savent de l'homme et de son règne vaste.
Evoquant ces milieux chargés d'événements,
Ces tombeaux, ces débris mornes de monuments,
Il veut faire sortir du fond de ses ruines
Les éléments divers des anciennes doctrines ;
Il veut approfondir, creusant l'antiquité,
La première croyance en la divinité.
Et Mentis, remontant aux cités riveraines De l'Euphrate et du Nil, voit les villes sereines De Palmyre, de Tyr, de Tbèbes, de Memphis, Étaler leur éclat, répandre sur leurs fils Le spectacle enchanteur d'une terre féconde, Et recevoir d'Ophir, de Ceylan, de Golconde, Les trésors précieux de leurs riches moissons. L'homme dans ce décor sent les premiers frissons Du désir s'emparer des fibres de son être, Comme une vive ardeur de voir et de connaître.
La forme naît, puis meurt ; le son vibre et s'enfuit,
Le jour vient annoncer le calme de la nuit.
L'air reverdit les bois, la douce fleur embaume.
Et l'homme sent partout, dans son naissant royaume,
Un mystérieux souffle autour de lui passer
Il voit les éléments s'unir pour le bercer
Dans la nature ainsi qu'en un magique rêve.
A ce contact il vit, il grandit, il s'élève
Jusqu'à l'intuition d'un pouvoir souverain
Qui règne dans l'azur impassible et serein.
Ce penser élargit le ciel de ses extases,
Il croit trouver au sein des grandioses phases
Du jour, l'enveloppant de son rayon vermeil.
Comme une „ Intelligence" animant le soleil
Qu'il appelle „Osiris", la source de la vie.
Fier de ce premier pas, l'âme ouverte et ravie,
L'homme se livre alors à l'intense désir
Qui le pousse à vouloir tout comprendre, à saisir
Le moindre phénomène étranger à sa vue,
Et, sur le sol doré, sous la vaste étendue
Du ciel, brillant le jour, et, la nuit, constellé,
Il rêve et suit l'essor de son esprit ailé.
La nature, dès lors, semble être l'humble esclave De l'homme dont l'orgueil ne connaît plus d'entrave. Il voit s'épanouir sa naissante raison.
Chaque jour il découvre un nouvel horizon Qui le séduit, l'attire; il embrasse l'immense Champ de son avenir que le temps ensemence, Et trouve dans la vie un bienfait mérité. Alors reconnaissant dans la divinité Une puissance amie, une force motrice, Qui vient féconder sa faculté créatrice.
LÉON HÉLY :
Il l'honore d'un culte et prétend, néanmoins, L'associer à ses désirs, à ses besoins. Et la terre et les cieux deviennent le domaine Des dieux imaginés par la pensée humaine. Adorant le symbole enveloppant ses dieux, L'homme se sent plus fort, et marche radieux Dans le divin mystère où son esprit s'enivre. L'existence est, pour lui, le grandiose livre Qu'il feuillette à son gré mais sans jamais pouvoir S'arrêter aux beautés qu'il ne fait qu'entrevoir.
{Mentis.)
L'Abîme (fragment.)
— Vivre ! vivre ! pourquoi ?
— Mentis, qu'une secousse Profonde fait vibrer, se ressaisit et pousse Une imprécation qu'il ne peut retenir :
— Vivre un jour, même un siècle, hélas ! sans parvenir A fixer l'origine et la fin de notre être.
Est-ce donc là ta tâche, ô destin fourbe et traître !
Pourquoi m'as-tu fait naître, ô fluide mauvais ! Puisqu'avant que je vinsse ici-bas, tu savais Essentiellement quelle était ma monade, Que je devais tenter à mon tour l'escalade Par delà l'irréel qui ne me répond pas.
Exister, est-ce donc s'en aller pas à pas Devant soi jusqu'au bout d'une banale route, Sans proférer un cri de faiblesse ou de doute, Sans même réfléchir au mystère oppressevu* Qui revêt une forme en face du penseur.
Est-ce donc s'attacher à quelque ombre tremblante Qui fuit comme le vol d'une vision lente, Et qui ne laisse au cœur, pour toute impression Que le parfum douteux de la vaine action.
— Devenir, à présent, le jouet de la vie, Ou l'hôte du banquet brillant où le convie La nature vibrant en d'innombrables voix. N'est guère plus possible à Mentis dont le choix S'est pour jamais porté sur l'humaine souffrance. Il ne doit pas, savant, admettre l'apparence. Les choses et les faits aiguisent son besoin
De tout décomposer, de regarder plus loin Que leur léger tissu, et de sentir encore L'intangible chaînon des forces qu'il ignore.
Atterré par l'excès d'un mal intérieur, Mentis fuit à l'espoir d'un horizon meilleur.
„ — La pensée a détruit en moi l'attrait de vivre, Et fermé, désormais, à mon regard ce livre Qu'on appelle la vie, et qui n'est qu'un chaos."
— Puis, soudain, s'apaisant, il ajoute ces mots:
„ — Si la mort devait être une libératrice, Un infailUble baume à notre cicatrice, O mère ! lui dirais- je, ô prends-moi, tout entier, Que je goûte l'oubli, dans ton coup d'aile altier.
„Continuer, là-bas, mon chemin solitaire. Ou bien traîner ici, souffrir dans le mystère. N'est-ce pas même chose, et même état obscur. Partout même silence inquiet de l'azur.
„Délaisser une larve immonde pour une aile,
Et voler en aveugle en la Cause éternelle,
Forme pour forme, hélas ! est-ce qu'il faut changer,
Et ne serai-je pas partout cet étranger
Suspect, à qui l'on tient toujours la porte close ?"
— A ce dernier débat, Mentis, tremblant, oppose Des foules d'arguments qui, degré par degré, L'amènent à jeter ce cri désespéré:
LÉON HÉLY :
„ Forçat de la science implacable de l'âme, Renégat de l'amour dont j'ai tué la flamme, Suis-je encore, à présent, capable de saisir Dans mon être brisé la trace d'un désir ?
„Effet intelligent de la plus pure essence. Je suis ce que la vie en sa toute-puissance Transforme et renouvelle en dépit du néant.
„Je resterai, penché sur le gouffre béant, Berçant dans mon esprit ma douleur inféconde Et le regret croissant de vivre sur ce monde ..."
(^Mentis.)
Le Ruisselet
D'où vient-il ? Le sait-il lui-même.
Le ruisselet qu'on ne voit pas.
Son murmure est comme un problème Qui vous sollicite tout bas.
Invisiblement il chemine.
En flânant comme un maraudeur; Et lorsque penche la colline, Il paraît se piquer d'ardeur.
Où va-t-il ? Qui pourrait le dire, Le ruisselet qu'on ne voit pas.
Ici semble être son empire, Et voilà qu'on l'entend là-bas.
Il vous attire, à l'aventure, Dans un décor virgilien.
Entre l'âme et sa note pure S'établit bientôt un lien.
On lui parle, on sent qu'il existe.
Ses trilles roulent sous vos pas.
Il vous retient comme un artiste.
Et pourtant on ne le voit pas.
[Arpèges.)
PAUL PEYSSONNIÉ
(PAUL SONNIÈS)
Bibliographie, — Arlequin séducteur, comédie en un acte, en vers, représentée sur la scène du Théâtre du Vaudeville (1889); — Karita, comédie en un acte, en vers, représentée sur la scène du Théâtre du Vaudeville (1892) ; — Engoulevent, comédie en cinq actes, en vers ; — Fausta, pièce en quatre actes, en vers, représentée sur la scène du Théâtre de l'Œuvre ; — Le Diable femelle, comédie fantaisiste en quatre actes, en vers ; — Lulu-Jojo, comédie en un acte, représentée sur la scène du Théâtre du Grand-Guignol ; — Les Idoles, poèmes (P. OUendorfF, Paris, 1907).
M. Paul Peyssonnié a collaboré à divers quotidiens et périodiques.
M. Paul Peyssonnié (en littérature : Paul Sonniès), avocat général à Paris, est né à Narbonne en 1853. Son père, officier au i6e d'infanterie, fut envoyé à Angers où il prit sa retraite. Le futur magistrat fît ses études complètes au lycée de cette ville et là, un professeur de rhétorique, M. Sarradin, éveilla chez son jeune élève la passion des vers. Après trois mois de philosophie, M. Paul Peyssonnié passa son baccalauréat et, malgré l'opposition de ses parents, qui le destinaient à Saint- Cyr, se décida à faire son droit. Il quitta la maison paternelle, accepta une place, mal rétribuée, de maître d'études qu'il échangea bientôt pour une autre, meilleure, et finalement, après mille déboires, fut nommé professeur de français dans une grande institution libre d'enseignement secondaire à Bordeaux, où il avait d'abord remplacé, comme répétiteur, Emile Goudeau, parti pour Paris. A vingt et un ans, il obtint sa licence et entra dans la magistrature, d'abord comme substitut à Cayenne, ensuite comme juge de paix à compétence étendue en Algérie. Rappelé en France, il fut nommé substitut, successivement.
PAUL PEYSSONNIÉ
à Barbezieux, Loches, Laval, Le Mans, et enfin procureur de la République à Saumur. Là, il écrivit, pour se distraire, un acte en vers: Arlequin séducteur, joué en 1889 au Vaudeville, où il remporta un vif succès. Nommé procureur à Dieppe, puis à Orléans, M. Paul Peyssonnié donna encore au théâtre : Karita (Vaudeville, 1892), Faicsta (Théâtre de l'Œuvre, avec Cora Laparcerie dans le rôle de Fausta) et Lulu-Jojo (Grand- Guignol), qui obtinrent également un succès mérité.
Dans son récent recueil, Les Idoles (1907), M. Paul Peyssonnié fait vivre „ toutes les Idoles, celles de chair, comme celles de marbre, les unes avec leur âme, les autres avec les idées et les passions dont elles furent jadis les adorables symboles*. On trouve dans ce volume de grandes et hautes pensées et de charmants badinages, d'heureux souvenirs de l'antiquité, de beaux vers voluptueux et délicieusement païens, des rythmes très musicaux, heureusement variés.
"^vi
hr
PAUL PEYSSONNIÉ
Momie
D'après tine inscription égyptienne relatée par M. Maspéro.
O cher époux, resté lorsque je suis partie, Délaisse au noir sommeil mon ombre appesantie ; Réjouis-toi ! La joie emplit les coupes d'or. On y boit la douceur d'aimer, de vivre encor ! Enivre-toi longtemps, et ris, et sois en fête ; Entasse les plaisirs pour trôner sur le faîte Comme au temple d'Ammon les colosses d'airain. Que ton œil soit sans pleurs, ton âme sans chagrin, Suis ton caprice, et tant que tu seras sur terre, Laisse l'oubli chanter, le souvenir se taire . . .
Ici tout est si noir dans ce sommeil si lourd, Nuit sans fin, deuil muet du vide aveugle et sourd Où dorment, dépouillés de forme corporelle. Ceux qui n'entendront plus la grise tourterelle Inclinant au soleil un regard ébloui Gonfler de chants d'amour son col épanoui. Ils ne connaîtront plus parents, enfants ni femme ; Nul ne viendra distraire ou consoler leur âme. C'en est fait de nos jours éteints, et plus jamais Rien ne sera pour moi de tout ce que j'aimais. Et de moi rien n'est plus, hormis la soif de vivre, La soif de ce bonheur dont l'univers est ivre ! Je ne sais même pas où je suis ; je ne vois Que l'immuable nuit; mes lèvres sont sans voix. Je pleure après nos dieux de l'île Eléphantine Où l'eau sainte susurre une plainte argentine Que le vert scarabée écoute et qu'il comprend ; Je pleure après la brise irritant le courant Du Nil divin ; un seul baiser de son haleine Rafraîchirait mon cœur et charmerait ma peine . . . En l'horreur qui m'étreint règne le Dieu de Mort. Nul n'échappe au poison de sa bouche qui mord ; Sitôt qu'il a parlé chacun vient se soumettre Et se couche livide aux pieds du sombre maître
Qui brise nos destins sous son sceptre odieux. Le cri de sa colère épouvante les Dieux ! Vous n'êtes rien pour lui, beauté, gloire, naissance; Tous les pâles humains sont égaux d'impuissance. Rien ne sert de le fuir car il vient à grands pas. Rien ne sert de prier, car il n'écoute pas. Qu'on blasphème ou qu'on loue, il reste inexorable. Mortel, garde l'offrande en ta main misérable, Renonce à le fléchir, et tais-toi désormais, Éternel suppliant qu'on n'exauce jamais!
(Les Idoles.)
Tanit
La prêtresse nocturne interroge, en songeant, Ton manteau constellé d'étoiles radieuses, Tanit, déesse pâle au grand disque d'argent, Sereine vision des nuits mystérieuses . . .
Du parvis le plus haut ses regards vont plongeant Dans le ciel, dans la mer, dans les cités pieuses Qui dorment à l'abri de ton temple indulgent, Tandis que le hibou pleure dans les yeuses.
Dis-lui le noir destin, lumière de la nuit
Qui sur l'homme rongé d'impuissance et d'ennui
Verses si doucement l'amitié des silences.
Dis-lui bien, en faisant scintiller la clarté D'un rayon fugitif à la pointe des lances, Que Carthage aura juste autant d'éternité !
[Les Idoles.)
PAUL PEYSSONNIÉ
Sur la Plaine Rouge