EDOUARD TAVAN
Et couché sur le bord des berges solitaires, La face vers les cieux qui semblent agrandis, Je ne reconnais plus dans ces clartés austères Les rayons consolants des astres de jadis.
Vainement, à travers les sombres étendues De cet éther sans fond, immense, inquiétant, Mon espoir cherche encor les étoiles perdues Qui versaient leur caresse à nos rêves d'antan.
La sévère splendeur de la nuit qui scintille, Ce soir, pour mes esprits par l'infini hantés, Revêt je ne sais quoi d'inflexible et d'hostile, Et mes j^eux dans l'azur plongent épouvantés.
Ce dôme constellé qui sur nos fronts s'étale Avec ses profondeurs de silence et d'effroi, Est-ce une œuvre d'amour ? est-ce l'œuvre fatale D'une incompréhensible et redoutable loi ?
Du fond de l'inconnu jetés sur cette terre Qui roule suspendue au vide illimité, Nous allons tâtonnant dans le triple mystère De l'être, de l'espace et de l'éternité.
De ce globe maudit, où pleurent nos désastres, Quand les derniers secrets à la fin seront lus. Sur le chiffre de feu que nous tracent les astres Nos labeurs insensés que sauront-ils de plus ?
Les sages pâliront penchés sur l'insondable. Sous mille noms divers les peuples à genoux Invoqueront l'Auteur de ce Tout formidable ; Leur dira-t-on jamais ce que l'on veut de nous ?
O néant de l'effort où l'espoir nous entraîne ! La terre passera, les siècles s'éteindront ; Mais l'étemelle Isis, impassible et sereine, Ne soulèvera pas le voile de son front.
Et je sens, pénétré d'une vague souffrance. Dans la fiévreuse nuit tomber du firmament Un effluve d'angoisse et de désespérance, Qui sur mon cœur troublé pèse implacablement.
[La Coupe d'Onyx^
Les deux Voix
Forgez le fer ! sur l'enclume sonore forgez !
— Cueillons le myrte et cueillons les roses. — Peinez marteaux, marteaux durs par l'ouvrage rongés !
— Semons de fleurs nos sentiers moroses. —
Le fier combat sur la terre est la règle de Dieu, Trempez le fer et trempez les âmes ;
Bons ouvriers, martelez dans le sang et le feu L'acier des cœurs, la vertu des lames.
— Pourquoi lutter ? le courant nous emporte-t-il moins ?
Voguons bercés au babil de l'onde.
Pourquoi lutter ? à quoi bon tant d'efforts et de soins ? Qu'en reste-t-il en quittant ce monde ?
— Mortel, travaille ! et l'épreuve est ton flot baptismal ;
Arrache l'heure au présent qui passe ; Le front levé, foule aux pieds la matière et le mal, Et marche ayant devant toi l'espace.
— Mortel, jouis ! que la mort qui s'en va te saisir
T'emporte encore enivré de rêve ; Voici la coupe : à longs traits bois le vin du désir, Voici l'amour, et ton heure est brève. —
Hâtez votre œuvre ; à la nuit qui s'approche songez.
— Un peu d'oubli dans le spleen des choses. — Forgez le fer ; sur l'enclume éternelle forgez !
— Cueillons le myrte, et cueillons les roses. —
{La Coupe d'Onyx: Rythmes.)
GUSTAVE ZIDLER
Bibliographie. — Le Hochet d'Or (A. Colin, Paris, 1895)5 — La Légende des Écoliers de France (Hetzel, Paris, 1898); — Le Livre de la Douce Vze, ouvrage couronné par l'Académie française (Société d'Imprimerie et de Librairie Française, Paris, 1 900) ; — La Terre Divine^ poèmes de France (Société d'Imprimerie et de Librairie Française, Paris, 19^3)5 — L'Ombre des Oliviers (Édition de la Revue des Poètes, Paris, 1905). — A propos en vers: Le Baiser à Molière, joué à l'Odéon (1889); — Le Bouqtiet d'Épis à la Bonne Dame de Nohant, dit à l'inauguration de la statue de George Sand en 1904, et publié dans la Revue des Poètes; — Triomphe héroïque, poème couronné au Concours Corneille et dit par M. Mounet-SuUy aux fêtes du troisième Centenaire (Eugène Fasquelle, Paris, 1906) ; — Les deux Frances, poèmes canadiens (Québec, 1908; Revue des Poètes, Paris, 1908).
M. Gustave Zidler a collaboré à la Revue des Poètes, au Mois Littéraire et Pittoresque, à la Reviu Idéaliste, etc.
M. Gustave Zidler (Marie-Gustave-Henri), né à Paris le 28 août 1862, est actuellement professeur au Lycée Hoche, à Versailles. Il a publié, comme poète de l'enfance et de l'école: Le Hochet d'Or (1895) et La Légende des Écoliers de France (1898); comme poète de la famille: Le Livre de la Dotue Vie, couronné par l'Académie française (prix Archon- Despérouses) ; comme poète de la terre: La Terre Divine, poèmes de France (1903). A cette sorte de cycle poétique il convient d'ajouter: L'Ombre des Oliviers [Le Problème de la Paix] (1905), comprenant deux séries de poèmes: Vers V Amour et Pour la Justice, dont les titres sont significatifs. L'auteur se demande, en effet, si notre grand amour de la Paix peut se concilier avec notre égale passion du Droit et de la Liberté, et la loi fraternelle, avec les rudes obligations
de la vie, de la conscience et de la dignité humaine. „Douloureux problème, s'écrie-t-il, et difficile à résoudre, quand les leçons de la plus récente histoire viennent attester que la Force demeure toujours dans le monde l'indispensable appui des Saintes Idées."
Une langue claire et simple, mise constamment au service de l'Idéal, évoquant tantôt des images touchantes ou gracieuses, tantôt traduisant l'émotion grave d'un cœur généreux qui, tour à tour, s'apitoie, s'indigne, accuse ou pardonne, se montre ici la fidèle interprète de sentiments humains et noblement patriotiques.
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Fleur des Steppes