L'AGAPE — L'HÔTE INATTENDU
Le soleil, ce jour-là, sur le vaste domaine De la terre, où le sang n'a jamais pu sécher, Avait vu pour l'étreinte enfin se rapprocher Les enfants désunis de la famille humaine. Les peuples, las de haine, épris de bon repos, S'étaient assis au bord des grands fleuves limpides : Les bergers ne craignaient plus rien pour les troupeaux. Plus d'amère rancœur ou de regard cupide ! Sm" les fronts se berçaient la palme et l'olivier. Aux bouquets du houblon le cep mêlait ses grappes : O belle et chère hôtesse, ô Paix, tes conviés Fêtaient joyeusement l'universelle agape.
C'était si doux, après tant de siècles cruels, De délivrer son poing du fer des vieux duels, De causer entre amis, de se croire équitables. De se presser les mains dans un noble serment ! . . . Les corbeilles d'automne ornaient les larges tables, Où passaient des parfums prospères et cléments; Dans le pain généreux, fait de tous les froments, La vie et le bonheur s'offraient aux jeunes races. Et pour que le Passé triste voilât sa face. Pour distiller au cœur le baume de l'oubli. Parmi les Nations, ses sœurs, de groupe en groupe, La France, en souriant, dans le cristal des coupes Versait son vin subtil, toujours clair et joli.
Le soir vint: la bonté parlait toutes les langues, La gerbe des vivats couronnait les harangues ; Puis tous debout, le front découvert, recueillis, Saluaient tour à tour l'hymne de leur pays. Soudain le vent fraîchit; d'étranges bruits glissèrent, D'arbre en arbre, de source en source, sanglotes ; L'astre dans une brume empourpra sa clarté. Une plainte approcha, s'accrut: les chants cessèrent. Et les convives, pris de crainte, au milieu d'eux Virent marcher un grand Vieillard mystérieux.
„ Ah ! vous avez raison, bonnes gens, d'être en fête ! Vous êtes les heureux du monde. La défaite Ne vous a point ravi les chers biens du foyer; Sous son genou brutal nul ne vous fait ployer : Chacun de vous vit libre au sein d'une patrie. Mais moi, moi le vaincu, moi l'exilé, qui crie Justice, et qui n'ai plus rien, rien . . . que mon espoir, A quelle place ici puis-je avec vous m'asseoir ?"
Tous regardaient le Vieil Homme, rude et farouche.
Un vrai fils de la terre. Aux deux coins de sa bouche.
Sur son front, se creusait l'empreinte du malheur.
Son visage, où les plis d'innombrables douleurs
Se perdaient dans les flots de sa barbe écumante.
Gardait, tout ravagé, l'horreur de la tourmente.
Ses yeux, ses pauvres yeux, gonflés par le souci,
Papillotaient sous la broussaille du sourcil.
Leurs paupières depuis longtemps ne s'étant closes,
Ils souffraient d'avoir vu tant d'effroyables choses ;
Et ses gros doigts rugueux parfois semblaient cueillir
Au bord des cils touffus les pleurs prêts à jaillir.
Il reprit : ^Bonnes gens, vous êtes tous honnêtes,
Tous justes: votre paix, flétrissant la conquête.
Veut être une loyale, humaine et brave paix.
Tout ce qui lèse un droit doit lui sembler mauvais.
Or, bonnes gens, oyez ma lamentable histoire.
— Nous vivions comme aux temps très anciens, menant boire
Les grands troupeaux de bœufs dans l'eau des larges gués.
Contents, quand les saisons nous avaient fatigués
A rendre autour de nous la terre belle et riche.
C'est un homme vaillant que l'homme qui défriche.
Notre cœur restait simple, à Dieu tout grand ouvert ;
GUSTAVE ZIDLER
Nos fusils ne parlaient qu'aux fauves du désert.
Et voilà les péchés dont nous fûmes coupables :
L'agneau multiplié bêlait dans nos étables,
Nos granges amassaient la gerbe de l'été,
— Et nous aimions éperdument la liberté . . .
Mais un matin, troublant nos besognes obscures.
Des chercheurs de métal, vils coureurs d'aventures,
S'en vinrent d'outre-mer, flairant quelque trésor,
Sous nos pauvres pâtis découvrir des champs d'or ;
Et comme on défendait ses droits avec sa terre,
De hautes nefs chez nous trente mois apportèrent
Des soldats, des canons, la famine et la mort.
La victoire suivit les armes du plus fort,
Nous avons succombé : qu'on rende honneur aux braves !
Et là-bas, tout là-bas, dans une terre esclave.
Ma chère vieille femme et mes meilleurs amis
Avec trois de mes fils m'attendent endormis.
Et moi, dépossédé de tout, parmi les hommes
Ne pouvant même plus dire comme on me nomme,
Pèlerin douloureux, j'erre par tous chemins,
Et je quête, en tendant mes défaillantes mains,
L'aumône d'un regard et d'un peu de justice . . .
Mais, grâce à Dieu, voici l'heure sainte et propice,
Qui s'offre à corriger la rigueur des destins.
Quand tous s'assoient joyeux au fraternel festin,
Nul ne veut, n'est-ce pas ? que je pleure à la porte.
Pour que la paix fleurisse, ô Nations, qu'importe
La rançon, dont devraient la plupart l'acheter ?
Pour jouir de la paix, il faut la mériter !
Réparez donc vos torts, abjurez vos vieux crimes ;
Brisez leurs fers, rendez leurs biens à vos victimes ;
Venez en aide au faible, et faites que demain
Le peuple le plus grand semble le plus humain.
Et voici maintenant la plus belle victoire :
Levez, levez en chœur la coupe expiatoire !
Buvez aux opprimés, aux proscrits, aux maudits,
A tous ceux qui partout souffrent d'être petits.
Mis hors du sol, des lois, du parler des ancêtres,
Aux peuples-serfs, saignant du joug des peuples-maîtres,
Aux martyrs, qui du Droit n'ont su désespérer.
Et qu'enfin leurs bourreaux mêmes vont vénérer!"
{L'Ombre des Oliviers.)