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CHRONIQUE MUSICALE

Causons musique, si vous le voulez bien. Le sujet ne manque pas d’actualité, en ce moment où les maîtres de chapelle et les virtuoses enthousiastes se préparent à célébrer la fête de Sainte Cécile, patronne des musiciens.

C’est surtout dans les villes que la poétique vierge romaine est ainsi fêtée. Chaque année, on exécute à Québec, vers le 22 novembre, une messe à grand orchestre, œuvre d’un maître célèbre. Et cela revient ainsi tous les ans, depuis 1866, aussi régulièrement que la “bordée de la Sainte-Catherine . ’ ’

N’allez pas croire, cependant, que la célébration publique de la fête de Sainte Cécile ne remonte pas à une date plus reculée et soit d’institution récente en ce pays. En parcourant les anciennes chroniques de la Nouvelle-France, nous voyons qu’au mois de novembre de l’année 1662 (le 22 novembre se trouvait un mercredi, cette année-là), sous le gouvernement du baron d’Avaugour, on célébra la fête de la patronne de l’art mu-

sical par une messe solennelle qui fut chantée à Québec, au collège de la Compagnie de Jésus.

Donc, d’une certaine manière, c’est du vieuxneuf (aie l’on fait, chaque année, dans l’église Saint -Jean-Baptiste de Québec. Courbez le front, ô survivants de la noble phalange de 1866: vous êtes arrivés deux-cent-quatre ans trop tard pour être les premiers !

Le langage des sons a subi bien des transformations au cours du siècle dernier. Certes, la musique dramatique comme l’a traitée Wagner, par exemple, s’est élevée à des hauteurs étonnan- , tes et vraiment admirables; mais que d’obscurités n’y rencontre-t-on pas ! Parfois l’éclair déchire la nue, et l’imagination aperçoit alors des spectacles inénarrables: sommets irradiés de clartés éblouissantes, processions de géants, défilés fantastiques, ravins aux profondeurs vertigineuses, torrents roulant des émeraudes, océans sillonnés de vaisseaux fantômes, forêts peuplées de dryades enchanteresses... Mais l’éclair est rentré dans le nuage, et nous voilà encore dans la nuit— une nuit monotone, fatigante, où les notes des cuivres, lourdes, persistantes, obstinées, donnent la sensation du cauchemar.

Il est certain que pour entendre une musique aussi belle que celle du "chœur des pèlerins” du

Tannhauser, par exemple, on peut bien endurer quelques abus de dissonances; mais s’il y avait moyen de goûter ce plaisir sans le payer aussi cher! . . .

Ils sont rares les compositeurs absolument modernes qui ont réussi à faire de l’original sans tomber dans le baroque, et se sont abstenus de maltraiter l’oreille, ce pauvre organe qui doit pourtant compter pour quelque chose lorsqu’il s’agit de musique ! Disons cependant que l’orchestration a atteint, de nos jours, un degré de perfection jusqu’ici inconnu. On pourra en juger facilement à Québec, dans quelques semaines, par l’exécution d’une composition belgo-canaclienne, si je puis parler ainsi, une œuvre de M. Paul Gilson, compositeur dont la renommée a franchi les frontières de son pays natal.

Cette œuvre est intitulée : Fantaisie pour orchestre sur des airs populaires canadiens. L’auteur a bien voulu m’en envoyer la partition, (en 1892) alors qu’elle était encore inédite, et je puis déclarer qu’elle est vraiment écrite de main de maître. 11 faut être artiste, et artiste consommé pour donner à sa pensée des développements d’une telle ampleur et d’une facture aussi distinguée; et il fallait toute la science et tout le talent de l’auteur du poème symphonique de la Mer pour s’élever à pareille hauteur en s’inspirant de thè-

mes aussi primitifs que le Canard blanc, — Un Canadien errant, — et La Guignolée.

Les productions de la muse populaire n’ont jamais été traitées plus artistement. Pas moins de trente-deux instruments différents (ce qui représente une cinquantaine sinon une centaine d’instrumentistes) doivent concourir à l’exécution de cette grande fantaisie orchestrale.

En étudiant de l’œil cette partition inédite à Québec, j’ai été frappé de la variété et de l’imprévu des procédés de l’auteur. Il y a là des effets rythmiques, des combinaisons de timbres et des modulations d’une rare originalité, et les trois mo- ' tifs populaires se meuvent dans ce milieu sonore en y profilant nettement leurs contours.

Le deuxième mouvement du morceau, où apparaît le thème du Canadien errant, est d’une orchestration suave quoique un peu recherchée, et le mouvement final, qui débute par un tutti où les trois chants populaires sont traités simultanément, malgré la diversité de leurs rythmes révèle chez le compositeur une très grande habileté.

Ce tumultueux mélange de trois chants aux rythmes divers est-il bien conforme aux lois de l’esthétique ? Non, peut-être; mais «c’est la guignolée qui passe». . c’est la mascarade du solstice d’hiver, la fête du «gui de l’an neuf », souvenir de nos ancêtres les Kimris et les Gaulois. Chaque

groupe a son chant particulier, et tous chantent à la fois.

Ce tintamarre dure peu, et le symphoniste distingué, le premier prix de Rome, se ressaisit complètement dans la finale proprement dite de son morceau, qui est vraiment superbe.

Les glissandi des harpes de la strette finale doivent produire un effet merveilleux.

L’association symphonique de Québec, dont M. Vézina est le directeur, a été heureusement inspirée en mettant à l’étude cette «fantaisie » de l’éminent compositeur belge. Pourra-t-elle trouver dans notre monde musical les éléments nécessaires à l’exécution d’une pareille œuvre ? Nous le saurons bientôt.

N.B. — La «fantaisie» de Paul Gilson n’a pu être entendueà Québec, en 1903, parce qu’il eût fallu un orchestre plus considérable et beaucoup de temps pour en préparer une exécution très soignée. Il nous a paru intéressant de faire connaître quand même ce qu’un artiste avait pu augurer, dès le premier coup d’œil, de cette composition sur trois mélodies tirées des chansons populaires du Canada français.

Depuis cette époque, Paul Gilson est devenu le directeur général des études musicales en Belgique. Cette année, il fut président du comité de la société des éditions belgocanadiennes qui couronna des œuvres de trois de nos compatriotes: MM. Arthur Letondal, organiste de la basilique de Montréal, Georges-Emile Tanguay ex-organiste de l’îmmaculée-Conception de Montréal, (actuellement à Paris) et Robert Talbot, directeur de l’école de Musique de l’Université Laval de Québec.

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