CONCERT. — BAL A LA CITADELLE — LES MORTS DE LA PATRIE
On prépare en ce moment, à Québec, un concert où entreront des masses orchestrales et des canons, — oui des canons, pour marquer les périodes rythmiques.
Lorsque Verdi fit chanter ses premiers opérasses hommes de goût protestèrent contre les unissons de voix trop multipliés et les intempérances de sonorité des soli, toujours écrits dans les registres les plus élevés de la voix. Rossini, à qui on demandait s’il ne quitterait pas Paris un instant pour aller en Italie entendre le nouveau compositeur, répondait finement : — Oh ! je puis très bien l’entendre d’ici !... Ceux qui n’iront pas au « concert monstre» du 3 octobre prochain, auront cet incomparable avantage d’entendre de leurs demeures battre la mesure à coups de canon, et, eux aussi, ils pourront dire : Nous entendons très bien d’ici.
C’est du reste un des traits caractéristiques des fêtes de Québec que d’y voir figurer des canons, et cela me réconcilie un peu avec ces terribles engins de mort. Au moment même où j’écris ces lignes, à dix heures du soir, le canon de la citadelle gronde comme si les Bostonnais étaient à nos portes, pendant que la musique du Northamptonfait glisser sur les parquets cirés des salons de la Princesse les pieds agiles de centaines de danseurs et de danseuses.
Le marquis de Lorne et la princesse Louise ont fait lancer un très grand nombre d’invitations pour le bal de ce soir, qui est à la fois une fête de bienvenue à l’occasion de l’arrivée du jeune prince Georges, et une fête d’adieu à cause du départ de Leurs Excellences pour l’Angleterre. Autrefois on se disait bonjour en riant et bonsoir en pleurant. Je suppose que c’est pour consoler les gens qu’on les fait danser dans un bal d’adieu.
Le marquis de Lorne est décidément très populaire ici. De même que son prédécesseur, lord Dufferin, il comprend que sans les Canadiens français il y a longtemps que le drapeau britannique aurait
«replié son aile» et se serait enfui pour jamais de l’Amérique du Nord. (1)
1 ous ceux qui approchent de la princesse Louise en 1 tiennent enchantés. Quel air de grandeur et de douceur à la fois ! quelle aimable simplicité pleine de noblesse et de distinction ! Elle parle le français admirablement, comme on le parle à Blois et à Tours, et, de même que le marquis de Lorne, elle s’exprime volontiers dans cette langue quand elle en a l’occasion. (2)
(1) La Société Royale fut incorporée sous l’égide du marquis de Lorne, lorsqu’il obtint de la Reine Victoria' Je titre de «Royale» pour cette société, qui existait depuis un certain nombre d’années sans être officiellement reconnue.
' a'Proe'1 * * * S T let1re de Beniarrlin Suite à Erne-st Gagnon).
W L’honorable M. Chapleau était secrétaire d’État lorsque la princesse Louise d’Angleterre était châtelaine de Rideau Hall, à Ottawa. Le ministre, qui n’avait pas encore reçu son titre de commandeur de S. Michel et S. je orge, se rendit un soir à un dîner d’État chez le gouverneur-general, portant à sa boutonnière, faute d’une décoraîon anglaise, la rosette de commandeur de la Légion d 'Honneur ce qui n’était pas d’une parfaite correction, les insignes d un ordre étranger ne devant être portées, en Anglee e e ici, qu avec une permission spéciale du souverain. La princesse Louise dit à M. Chapleau, d’un ton de reproche que tempérait un charmant sourire :
—Pourquoi portez-vous cela ?
—Que voulez-vous que je porte ? répondit M. Chapleau en souriant à son tour.
Encore une détonation !... Ce canon de la citadelle me fait songer à quelques-uns des événements que M. Chauveau a si admirablement remis en lumière dans son beau livre intitulé : François- Xavier Garneau, sa vie et ses œuvres ; à la bataille d’Abraham, dont c’était ces jours derniers l’anniversaire, à la bataille de Sainte-Foy et à cette suite d’erreurs, de déceptions et d’épuisantes victoires qui préparèrent la chute de la domination française en ce pays.
Le Journal de Québec du 15 de ce mois a publié les lignes suivantes, dues sans doute à M. Faucher de Saint-Maurice :
Avant-hier était le 124e anniversaire de la bataille des plaines d’Abraham. Qui songe maintenant aux morts de la patrie ? Et certes, s’il en est que l’on ne doit pas oublier, ce sont ceux qui ont donné leur vie pour défendre notre langue, notre religion, notre autonomie. Pourquoi la société
— Oh ! vous êtes bien Français ! répliqua la princesse.
Ce ne fut qu’un bon nombre d’années plus tard, pendant son terme d'office comme heu tenant-gouverneur de la province de Québec, que M. Chapleau fut créé commandeur de l’ordre de S. Michel et de S. George.
Saint-Jean-Baptiste de Québec ne choisirait-elle pas cette date pour faire chanter annuellement un service solennel à la basilique pour le repos de l’âme de Montcalm et des soldats morts sur les champs de bataille du Canada? Nous soumettons cet idée à qui de droit.
En 1760, Mgr de Pontbriand, évêque de Québec, disait dans un mandement : « Vous n’oublierez
pas dans vos prières ceux qui se sont sacrifiés pour la défense de la patrie ; le nom de l’illustre Montcalm, celui de tant d’officiers respectables, ceux du soldat et du milicien, ne sortiront pas de votre mémoire . . . vous prierez pour le repos de leurs âmes.»
Il est doux de se rappeler ceux qui ont si bien rempli leur tâche ici-bas, ces hommes de courage et de foi pour qui le devoir était la loi suprême, et qui, après avoir accompli des prodiges, disaient simplement, comme le vainqueur de Carillon : Dieu seul a tout fait, Dieu seul est victorieux !
Encore le canon de la citadelle !... Jouissez de votre plaisir, ô vous à qui le plaisir suffit ; laisseznous au bonheur d’évoquer de pieux et grands souvenirs, de penser que la brise qui, en ce moment, nous apporte les mélodieuses ritournelles du bal, a passé sur les champs de bataille et les tombes muettes des héros !
Québec, 20 septembre 1883.