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CHRONIQUE D’AVRIL

Québec, 23 avril 1882.

Floréal, mois des fleurs, je te salue : tu portes admirablement ton nom !

Il neige aujourd’hui comme en hiver ; nos rues sont couvertes de glace ; le vent de nordest refoule les vagues du Saint-Laurent, qui viennent, en hurlant, battre les quais déserts de la < basse-ville.

Je rencontre un ami, un poète : il a le visage bleu et le vent lui arrache des larmes. Tout de même il a mis un paletot léger. Il me dit en passant : O primavera, giuventù deü’cmno ! O printemps, jeunesse de l’année !

— Oui, lui dis-je, une jeunesse orageuse !

La vérité est que nous n’avons le printemps que sur le calendrier. Le vrai printemps, avec ses tiè.des brises et ses chants d’oiseaux, ne nous arrivera que vers le milieu de mai.

J’en veux un peu au calendrier grégorien d’appeler le neuvième mois de l’année, septembre ; le dixième, octobre ; le onzième, novembre ; le

douzième, décembre. N’ignorant pas que le calendrier julien commençait le premier mars, je connais l’origine de cette anomalie du calendrier grégorien, mais je ne me l’explique pas.

Les noms des mois de la première république française étaient à la fois plus rationnels et plus harmonieux. Si ces divisions de l’année républicaine avaient correspondu aux mois du calendrier grégorien en usage chez la plupart des peuples de l’Europe, leurs noms se seraient conservés dans la langue française ; mais on eut l’étrange idée de faire commencer l’année le 22 septembre, à l’équinoxe de l’automne, d’après la date néfaste du 22 septembre 1792, et lorsqu’on voulut revenir au calendrier des autres nations, on abandonna, en même temps que les dates conventionnelles, les noms poétiques donnés par Fabre d’Églantine aux douze divisions de l’année :

Vendémiaire, brumaire, frimaire ;

Nivôse, pluviôse, ventôse ;

Germinal, floréal, prairial ;

Messidor, thermidor, fructidor.

V endémiaire (les vendanges) commençait le 22 septembre et finissait le 21 octobre. Brumaire (les brumes) commençait le 22 octobre et finissait le 20 ou le 21 novembre, selon l’année. Frimaire (les frimas) commençait le 21 ou le 22

novembre et finissait le 20 ou le 21 décembre. Nivôse (la neige) commençait le 21 ou le 22 décembre et finissait le 19 ou le 20 janvier. Pluviôse (les pluies) commençait tantôt le 20 janvier, tantôt le 21, et finissait le 18 ou le 19 février. Ventôse (les vents) commençait le 19 ou le 20 février et se terminait le 20 ou le 21 mars. Germinal (germination des plantes) commençait le 21 ou le 22 mars et se terminait le 19 ou le 20 avril. Floréal (les fleurs) commençait le 20 ou le 21 avril et finissait le 19 ou le 21 mai. Prairial (les prairies) commençait le 20 ou le 21 mai et finissait le 18 ou 19 juin. Messidor (les moissons) commençait le 19 ou le 20 juin et finissait le 18 ou le 19 juillet. Thermidor (les bains) commençait le 19 ou le 20 juillet et finissait le 18 ou le 19 août. Fructidor (les fruits) commençait le 19 ou le 20 août, finissait le 16 septembre et était suivi de cinq jours complémentaires.

Les dictionnaires nous disent que le mot Avril {aprilis) vient du latin aperire, ouvrir, parce que « la végétation commence à s’ouvrir » à l’époque de l’année qu’il désigne. On n’a pas consulté les Canadiens quand on a inventé ce mot-là !

Nous écrivons avril, les Espagnols écrivent abril, les Italiens aprile, et les Anglais avril. Il faut se rappeler que, dans le langage populaire, le b et le p sont souvent confondus avec le v.

Les nègres des États-Unis, qui disent riber pour river, ne font pas plus mal que les Français qui disent Vasques pour Basques.

Ce dernier mot me rappelle le dicton « parler le français comme un Vasque espagnol, » dont on a fait : « parler le français comme une vache espagnole », et dont nous, Canadiens, nous avons fait : « parler l’anglais comme une vache espagnole » !. . .

On se souvient des graves complications politiques dont la Servie a été le théâtre, il y a une couple d’années. La presse parisienne, qui eut à rendre compte des événements, hésita un moment et trouva que la question politique se compliquait d’une question de linguistique. Devait-on dire les Serbes et la Serbie» ou les Serves et la Servie ? Il paraît qu’il faut dire : les « Serbes » et « la Servie ». Dans le fort de la crise, un journal comique faisait dire à un valet :

— Madame est Serbie ! . . .

Ce mot de valet ne valait pas grand’chose. Il me sert, à moi, pour soutenir mon assertion : que le populaire confond souvent le b et le p avec le v, et que avril, abril et aprü sont, pour les linguistes, des mots absolument identiques.

Le vent gémit toujours ! Je ne sais si quelque mauvais génie me soiiffie à l’oreille des choses

hors de saison pour me narguer, mais il me semble entendre ces vieilles rimes, ce vieux rondel de Charles d’Orléans :

Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure & de pluye,

Et s’est vestu de brouderie,

De souleil luysant cler & beau ;

Il n’y a beste, ne oyseau

Qu’en son jargon ne chante ou crie :

Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure & de pluye.

Rivière, fontaine & ruisseau

Portent, en livrée jolie, ,

Gouttes d’argent- d’orfaverie,

Chascun s’abille de nouveau :

Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure & de pluye.

Puis ces beaux vers d’un poète québecquois me reviennent à la mémoire :

Dans les deux que son orbe dore,

Le soleil monte radieux ;

Sous ses rayons on voit éclore Tout un monde mystérieux.

La nature s’éveille et chante Et s’emplit de tendres soupirs :

Partout la feuille frémissante S’ouvre aux caresses des zéphirs.

La rose se penche, vermeille, Tout auprès du lis embaumé,

Et, sur le trèfle blanc, l’abeille Vient puiser son miel parfumé.

Près de la source qui murmure Sur son lit de cailloux brunis, On entend, sous chaque ramure, Le doux gazouillement des nids.

C’est le printemps, c’est la jeunesse,

C’est le réveil de l’univers,

C’est la mystérieuse ivresse Qui frémit sous les arbres verts.

Et puisqu’ici-bas tout s’enivre :

Les oiseaux, les arbres, les fleurs,

Enfants, vous qui vous sentez vivre,

A la joie entr’ouvrez vos cœurs 1

Je devrais peut-être laisser le lecteur sous le charme de ces strophes mélodieuses de M. Napoléon Le Gendre. Le tableau qu’elles nous font voir se réalisera dans trois ou quatre semaines ; en attendant, jeune lecteur et vous aussi, jeune lectrice, ouvrez, pour y faire entrer la joie, votre cœur à deux battants ; mais tenez bien calme, aux jours de pluie comme aux jours de soleil, ce pauvre cœur qu’un souvenir, une parole, un regard, la vue d’un paysage, la simple odeur d’un parfum peut troubler profondément. Puis — toujours en

attendant— allez dans les bois voir bouillir la sève des érables dans les chaudières immenses.

Nos bois, nos grands bois, même à cette saison de l’année, sont pleins de poésie et de mystère. Les éclats de rire qui partent des cabanes à sucre n’en détruisent pas le charme ; les cassots de tire, la trempette, l’appareil des sucreries, tout cela donne un cachet unique à ces fêtes de la forêt canadienne.

Pardonnons donc au printemps véritable de tant tarder à paraître puisque la moisson de sucre d’érable n’est qu’à ce prix.

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